SECTEUR AMERICAIN
M'élancerai-je hors de France par delà les eaux larges?
J'ai humé le sang frais des soldats d'outremer
Comme un qui a goûté d'un alcool inconnu
O France chargée d'hommes, harassée par le fer
Tu ne sus enfanter tous ces garçons qui campent
Et célèbrent en tes soirs l'amour d'autres patries.
Nous Français combattant parmi les étrangers
Nous avons abattu la maison de vieillesse
Avec ceux-là venus des confins de la terre.
Nous avons tout ruiné aux lieux où nous pleurions
Doutant de la beauté promise à notre race.
Mais nous avons senti dans nos veines ouvertes L'inépuisable flot rejaillir pour des ans.
Songe, expirant l'odeur de tes vingt-cinq
printemps Que nous serions restés toujours inassouvis Si l'heureux coup du sort ne nous avait ravis Parmi ceux qui se lèvent à l'équinoxe humain.
Héroïque équilibre à la fin restitué Egalité de jour et de nuit sur les hommes Nos joies et nos douleurs font de puissantes
sommes Nous n'aurons pas connu le bonheur monotone A nos subits destins l'aventure est renouée.
Mon frère souviens-toi si je meurs dans ma
gloire Que mon vœu s'élançait par delà mon déclin O mon frère prends pitié de mon sang qui
s'écoule
Et recueille tout ce vin pour la France altérée.
Vous buveurs et paillards, martyrs les plus austères
Armée de paysans menée par mes amis
Oublierez-vous jamais les triomphes farouches
Remportés en quatre ans sur la douceur du sol
Et l'insinuant regret du pays défendu.
Bons princes de la guerre, ô peuple de bons
hommes Nous nous retournerons pour empoigner la
paix.
METEMPSYCHOSE
Je me vois seul debout parmi l'écroulement Des corps de mes amis abattus à vingt ans Je regonfle mon souffle avec une âpre gêne Ne leur ai-je arraché leur expirante haleine?
Mon corps a survécu
Je vais l'air entendu
Dans l'escorte douce et sévère
De mes amis morts à la guerre
Mon compagnon de marche et de méditation
Invaincu sous le sac à la haute station
Je l'ai vu transpercé par plus d'un coup mortel
Sur le parapet nu, notre modeste autel
Métempsychose ardente, il m'a dédié son âme Le regard immortel, la contagieuse flamme Il vit. J'ai recueilli la prompte migration De son éternelle passion.
YANKS
Môle énorme au milieu de l'Océan qui noie les mers
Les Etats rectilignes tassent leur pavage d'où s'élancent les avions vers les Etoiles du drapeau qui couvre le monde.
Les bateaux de ciment se détachent des côtes, morceaux éclatés d'une jetée impatiente. Que leurs coins coupent les mers molles.
Nous sommes cent millions.
Nous nous offrons quelque chose comme territoires pour nous tout seuls.
Nous cassons en deux un continent. Notre isthme entaille le globe comme le couteau d'un garçon qui ne veut pas de maître. Nous avons fait une autre porte au monde. Nous en sommes les portiers. Nos écluses hissent les vaisseaux par dessus notre épaule.
Quel peuple se dressera contre nous.
Nous sommes cent millions, le plus grand
peuple blanc, car ces Russes, c'est pitié.
Oui et le Jap restera sage dans son îlot amarré à la vieille Asie et du pied nous écraserions la vermine chinoise.
Et l'Anglais, dans son îlot amarré à la vieille Europe, il sera bien gentil, en dépit de tous ses bateaux et de tout son empire noir ou jaune.
Notre toute puissance est assise au milieu de l'Océan.
O Pacifique. Entre la vieille Asie et la Vieille Europe.
A quoi bon conquérir ces vieillescontrées, ces vieilles boutiques, ces foules radoteuses.
Tout ceci reste en deçà de notre temps.
Nous sommes bien chez nous.
Pourtant, il y eut l'an dernier un grand reflux d'hommes sur l'Europe.
Ils sont allés péleriner au pays de leurs grands-papas. Rasés vêtus de brun et armés.
Parmi ces troupes soucieuses d'orgueil des nègres chantaient avec abandon.
Oui nous sommes venus. Et nous nous
sommes retenus de rire. « Forée expéditionnaire américaine au pays de Lilliput. »
A la fin nous étions furieux de ne pas rire notre saoul. Il y avait un cimetière. Et puis ces gens-là ont une façon de nous regarder.
Mais nous savons hurler au moins. Eux restaient sans voix devant la paix.
Ah nous avons été contents d'en sortir.
Nous les Américains nous promenons dans nos autos.
Nous nous échauffons à toutes sortes de jeux
Et nos femmes rient à pleine gorge parce qu'elles dominent des hommes qui ont une belle situation sur la planète.
Nous ne portons pas les yeux sur nousmême comme ces Européens
Sales
Mais droit devant nous.
La route est droite.
Nous la suivons et vivement.
Nous ne sommes pas dégoûtés, nous.