ANGE ET DIABLE
A part l’étrangeté du lieu, l’assemblée à laquelle nous assistons dans les flancs du rocher de Marlet, n’avait rien en elle-même d’effrayant ou de suspect. Garhoat était uu beau vieillard, à la figure patriarcbale; sescheveuxblancsluiétaientune parure. Les trois jeunes gens, savaient porter le vin. Leur mine était un mélange de joyeuseté rustique et d'orgueilleuse sauvagerie.
On eût pu prendre le vieillard avec sa peau de bique et les trois frères sous leurs costumes démodés, mais portés fièrement, pour des gentilshommes d'un
autre siècle, attablés autour de la petite débauche de famille.
En Bretagne, le temps ne marche pas si vite qu'ailleurs ; il semble s’attarder en chemin et regarde volontiers en arrière. Ces tableaux qui reculent le présent et apparaissent tout-à-coiip comme des souvenirs de cinquante ans, n’y sont point rares.
Sous Louis-Philippe, on y rencontrait encore de respectables et entêtés cadogans qui avaient séché sur tige et s’étaient conservés parfaitement depuis les premiers jours de la Constituante.
Le costume du chevalier de Priant était moins simple et plus moderne, que celui de ses hôtes. ,
Quant à la physionomie et à la tournure, nous savons que ce galant homme ne pouvait être déplacé nulle part. Il avait tenu rang comme il faut dans le riche salon de Presmes. Ici, entre ces murailles nues et vis-à-vis de ces hôtes rustiques, il avait l'air d'un visiteur bienveillant qui sait s’accommoder du sans-façon de l’indigence.
Un regard indiscret, pénétrant dans la salle souterraine de Marlet, n’eût donc point pu deviner, au premier abord, quel complot s'agitait entre les convives. C’étaient des buveurs un peu trop intrépides, attardés à un dessert qui se prolongeait trop, voilà tout.
Réné de Carhoat, le plus jeune des fils du marquis, eu se trouvant inopinément en face de ce spectacle,
n'éprouva d’autre sentiment que la curiosité. Il • avança doucement sa tète blonde par l'ouverture de la porte, et regarda de tous ses yeux.
C’était la première fois que l'enfant pénétrait dans ces dépendances souterraines de la ferme de Marlet. Jusqu'alors on lui en avait caché l'existence.
Il était l’amour le plus cher de toute la famille. Par une sorte de pudeur qui survivait au cynisme de leur chute, Garhoat et ses fils avaient mis un voile entre leurs débauches et les yeux du pauvre enfant, qui grandissait, innocent de tout mal, d%ns cette demeure souillée.
Il ne voyait rien ; si près de la honte son rêve s'embaumait d'adorations et de poésie. Garhoat avait été autrefois un bon chrétien, et le vice, transformant sa croyance en superstition, lui laissait le vague désir d'apaiser Dieu sans prendre la peine de réformer sa vie. 11 se disait :
— Petit Réné sera prêtre; il fera de bonnes œuvres, et priera Dieu pour nous.
Et les trois frères, tournant cet espoir en raillerie, répétaient souvent :
— Quoique nous fassions, nous sommes sûrs de notre affaire : Nous aurons beau être plus noirs que le diable, petit Réué nous gardera une place à chacun dans le paradis.
Et, en vérité, si un ange avait le pouvoir de mettre sa pureté comme uq manteau de protection sur la
FONTAINïf-AUX-PERLES
faute d'autrui, Réoé de Carhoat eût racheté les crimes de sa famille.
C’était un enfant naïf et bon comme Dieu les aime. Il n’y avait en son cœur que de l'amour. Sa vie était une prière.
La solitude avait mis de la tristesse dans son sourire, mais c’était la tristesse douce qui n’a derrière soi ni l’envie ni le remords. Il vivait seul. Les grands bois lui enseignaient leur austère harmonie. 11 savait parler à Dieu le beau langage de l'enfant qui aime.
Car il aimait. Une image était toujours parmi ses songes. Un chant berçait son sommeil. Où avait-il commencé d’aimer Bleuette ? Il ne savait. Savait-il seulement qu’il l'aimait?
Bleuette était belle, son sourire restait au fond de l'âme de l'enfant, qui savait le retrouver, aux heures où l’on cherche au dedans de soi-môme.
Ce sourire rayonnait quand l'enfant était heureux. Lorsqu’il se sentait triste, le sourire se voilait de tristesse.
Le matin, il allait, cherchant dans le bois les fleurs cachées, ou cueillant les sveltes bleuets des blés. Il en tressait de belles couronnes pour les donner à Bleuette. Mais quand les couronnes étaient tressées et que les fleurs se mariaient brillantes, Réné ii’osait plus. Il descendait au bord de la Vanvre et se couchait
sur la rive entre les hautes herbes. Son cœur se serrait. Sans savoir, il efTeuillait la couronne ; les pauvres fleurs détachées tombaient une à une dans le courant qui les emportait avec lenteur.
Et quand la dernière tombait, pour disparaître à son tour derrière le grand rocher de Marlet, l’œil de Réné, qui l’avait suivie, se mouillait d’une lar- . ' me...
Mais, tout-à-coup, sa joue pâlie devenait rose, il se levait, prêtait l’oreille et s’élançait dans le taillis.
Que de joie ! que d’espoir 1
Le vent avait apporté à son oreille un son lointain, une note de la chanson de Bleuette.
Note perdue que lui seul eût pu saisir dans l’eSpace, et qui suffisait à inonder son cœur. Il courait. La voix le guidait le long des coulées,et il s’arrêtait haletant, lorsqu’il n’y avait plus qu’un buisson à le séparer de la fille de Jean Tuai.
Il la regardait. Ses grands yeux bleus réflétaient son cœur. Il était à genoux sur le gazon, derrière les branches croisées. 11 eût voulu voir ces instants croître et s’allonger à la durée d’une vie.
Pauvre enfant 1 Ce chant qui l’appelait n’était point pour lui. Bleuette l’aimait, mais comme une sœur. La complainte de Fontaine-aux-Perles, qui retentissait si souvent dans le taillis, était nn signal. Et Réné le savait. ^
Au loin, sous le couvert, la trompe de Hervé Gas-
tel, le jeune sergent de vénerie, disait quelques mots sonores. Bleuetle se levait à cet appel, et bondissait comme Réné avait bondi tout-à-l’heure dans les herbes.
Bleuette aimait le jeune veneur comme le pauvre Réué aimait Bleuette.
Il ne la suivait point cette fois. Il écoutait son cbant s’éloigner et répondre aux appels plus rapprochés du cor.
Quand le cbant cessait et que la trompe se taisait^ Réné savait qu'Hervé et Bleuette venaient de se rejoindre...
Il se couchait sur la mousse et il pleurait.
Mais il ne détestait point Hervé, le veneur. 11 souffrait, et n’était point jaloux.
Les nuits lui rendaient souvent les émotions de ses journées, et ce chant de Bleuette, dont son cœur gardait un écho, venait l’appeler dans son sommeil. Alors, il se levait endormi et parcourait les deux chambres de la ferme.
Quand la vieille Noton ou un de ses frères ne s’éveillaient pas assez vite pour le retenir, il ouvrait la porte de la ferme avec celte adresse particuüère aux somnambules, et courait dans la campagne.
C’est pour cela que nous avons vu le vieux Carhoal interroger Motou Renard, chaque fois (jue celle-ci entrait dans la chambre souterraine, et lui deman- . der des nouvelles du sommeil de l’enfant. Mainte-
nant, Noton Renard était depuis longtemps couchée. Pendant qu’elle sommeillait sur son grabat, qui touchait au lit de Réné, celui-ci, entraîné par son rêve, s’était jeté hors de sa couche. Le hasard avait dirigé son pas aveugle vers la petite porte qui donnait entrée dans le souterrain.
Le jour, la petite porte était close, et sa forte serrure défiait toute tentative. Mais cette nuit, l’orgie se prolongeant, la porte demeurait ouverte.
Réué la poussa et pénétra, toujours endormi, dans le couloir humide qui communiquait avec les salles souterraines. Le froid le saisit. 11 s’éveilla au moment où il mettait le pied dans la salle de forme ronde où donnait le couloir.
11 jeta autour de lui ses regards stupéfaits.
La résine achevait de se consumer contre la muraille, et sa flamme crépitante jetait sur les objets une lueur douteuse. Réné distingua vaguement les tonneaux, les armes, les habits, biais son attention fut tout de suite éveillée par les voix qui partaient de la chambre voisine.
Il s’approcha doucement de la porte et l’entr’ouvrit. Il reconnut son père, ses trois frères et Francin Renard qui sommeillait contre la muraille.
Ce spectacle était pour lui d’autant plus extraordinaire, qu’il ne savait pas comment il avait quitté son lit, quel chemin il avait fait et quelle distance le ’ séparait de sa chambre.
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Une irrésistible curiosité s'empara de lui. Il écouta. Le chevalier prononçait le nom inconnu de M. de Talhoët.
Réné, en ce premier moment, n'avait point entendu les paroles qui accompagnaient ce nom.
Le chevalier poursuivit :
— Je vous préviens, pour votre gouverne, que Talhoët est un des plus rudes compagnons du pays de Vannes. Il n'ignore pas que le passage de la forêt présente bien quelques petits dangers, et que les loiips à deux pattes s’y montrent encore parfois. Il sera armé jusqu'aux dents.
— Si ses armes sont bonnes, répliqua Philippe, nous les lui prendrons.
Les yeux de Réné s'ouvraient démesurément; sa joue rose se couvrait de pâleur. Il y avait sur son visage une mortelle épouvante.
— Soyez tranquille, Kérizat, reprit le vieux Carhoat. Armé ou non, Talhoët aura du fil à retordre si les enfants mettent la main sur lui ; le tout est de ne pas le manquer.
— M. le chevalier, dit Laurent avec un reste do rancune voudra bien être des nôtres, j’en suis sûr, et faire le bois avec nous.
— Mon jeune monsieur, répondit Kérizat, je n’ai jamais compris qu'on pût rougir d’une pauvreté honorable. Je n’ai donc nulle peine à vous avouer que mon costume actuel est.toute ma garde-robe. En cas
de fâcheuse rencontre, je serais infailliblement reconnu.
— A cela ne tienne 1 dit Philippe, nous vous donnerons un habit pareil aux nôtres, et un masque de loup.
Le chevalier ne crut point devoir hésiter.
— Eh bien 1 mes chers compagnons, répliqua-t-il gaiement, j’accepte la partie avec un vrai plaisir. Il y a longtemps déjà que je ne me suis livré à ce genre d’espièglerie. Je suis bien aise de me donner à la fois toutes les joies de la vie de campagne. Voyons, prenons nos mesures. Pour cette fois, monsieur le marquis, vous mènerez la chasse en personne.
— C’est cela 1 dit Carhcat.
— C’est cela 1 répétèrent les trois frères complètement remis en belle humeur.
Les verres s’emplirent ; on trinqua cordialement, comme de vieux amis qu’on était, en définitive.
Une lueur d’espérance naïve brillait dans les yeux du petit Réné. Ces mots de chasse et cette bonne joie des convives le rassuraient. Il pensait :
— Mou père et mes frères sont si bons !
Mais sa pâleur revint.
— Ce qu’il faut savoir au juste, reprenait en ce moment le vieux Garhoat, c’est la route qu’il suivra. Vient-il par Vitré ou par Fougères?
— Par Fougères, répondit le chevalier. M. de Talhoët a des parents en Normandie qu’il aura voulu
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saluer au passage. Comptez qu’il passera par Saint» Aubin-du-Cormier. /
— Alors, dit le vieillard, il faudra nous séparer en deux camps. Philippe, Laurent et Prancin Renard se posteront devant la Fosse-aux-Loups. Le chevalier, Prégent et moi, nous nous cacherons aux environs de la croix de Mi-Forét.
— M. de Talhoét nous passera les premiers, dit Philippe. Faudra-t-il l’abattre de loin, ou l’aborder et lui faire mettre l’épée à la main ?
Petit Réné tremblait derrière la porte.
— Ni l’un, ni l’autre, répondit M. de Carhoat. Nous nous sommes battus côte è côte, lui et moi, lors de la conspiration des princes. Si c’était un Français, je n’y verrais point d’inconvénient, mais les Bretons se font rares. Ne lui prenons que sa bourse.
Kérizat approuva du geste. Le vieux marquis poursuivit :
— Quand M. de Talhoët aura passé la Fosse-aux- Loups, vous nous enverrez Renard par la traverse, là-bas, à la croix de Mi-Forèt, et vous le suivrez par derrière à distance convenable. Par ce moyen, le pauvre Talhoët, en arrivant à Mi-Forêt, sera pris entre deux feux...
— Bravo 1 s’écria Kérizat. Marquis, je serais mal venu maintenant à, vouloir vous donner des leçons 1 Mais votre raisonnement pêche par un point : nous aurons beau être six contre un, Talhoët se défen-
dra, je vous en avertis. Nous serions dix qu'il ne s’en défendrait que mieux. Vous l’avez dit : c’est un Breton.
— Dam 1 fit Laurent, s’il veut absolument se faire tuer...
— Ça le regarde, ajouta Philippe.
Prégent haussa les épaules et dit : Bah 1
Kérizat et le vieux Garhoat firent le geste de Ponce-
Pilate.
Petit Réné, immobile d’horreur, n’avait même plus la force de s’enfuir.
— Voici donc une affaire arrangée, dit le cheva- • lier. Buvons à notre succès et parlons d’autre chose.
On trinqua.
— A nous quatre, maintenant, mes jeunes messieurs 1 reprit le chevalier, en s’adressant aux trois frères. Nous sommes rivaux ; à présent que nous savons comment conquérir la belle comtesse, il convient de nous expliquer loyalement. Moi, d’abord, j’ai des droits acquis... Ne froncez pas le sourcil, messieurs de Garhoat ; votre père pourra vous dire que j’étais sur les rangs avec feu M. le comte de Landal et que ma partie, dès ce temps, n’était point trop désespérée.
— Qu’importe cela ? demanda Laurent brusquement.
— Vieille histoire ! dit Philippe.
Prégent gardait sa belle indifférence. De temps à autre il haussait les épaules et disait : Bah ! pour fournir son contingent à la conversation. C’était un aimable causeur. ks
— Vieille histoire tant que vous voudrez, reprit le chevalier ; mais qui prouve à tout le moins que mes prétentions sont antérieures aux vôtres, et que ce n’est pas moi qui marche sur vos brisées.
Philippe but un grand verre d’eau-de-vie.
— Ecoutez 1 s’écria-t-il, Kérizat est un bon diable, mais un jour ou l’autre, il faudra bien que Carhoat le tue.
Le chevalier tressaillit involontairement.
— C’est clair comme le jour, reprit Philippe avec une onction d’homme ivre. Nous vous devons cela, chevalier, et nous vous le payerons. Voici ce que je propose, moi : enlevons d’abord la comtesse Anne, et puis nous tirerons au sort, Prégent, Laurent et moi, à qui tuera le chevalier.
Celui-ci avait eu le temps de se remettre, et appela sur ses lèvres un hautain sourire.
— Mon jeune ami, répondit-il, le joli jeu que vous proposez là est par trop à mon avantage, car je pense qu’il s’agit d’un duel et non point d’un assassinat?
— Assurément, assurément, répliquèrent à la fois Philippe et Laurent.
Prégent crut devoir entonner une chanson à boire. „
Le vieux Carhoat essayait de mettre le holà.
C’avait été un fier soldat autrefois, mais il y avait longtemps.
— Vrai Dieul messieurs, s’écria Kérizat, avec vous comme avec d’autres, je serai toujours prêt à mettre au vent ma rapière, mais en considération de mon vieux compagnon que voici, je vous le répète, vis-àvis de moi, c’est là un jeu de dupe.
— C’est ce qu’il faudra bien voir ! dirent Philippe et Laurent.
— Je vous propose un autre jeu, reprit le chevalier, et comme j’y suis encore trop fort pour vous, ce sera M. le mar(|uis de Carhoat qui tiendra ma partie. Jouons la comtesse aux dés ; voulez-vous?
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Les trois Carhoat étaient des voleurs de grand chemin, comme leur père, et on ne saurait se figurer une chute plus complète que la leur. Mais ils faisaient le mal tout bonnement et sans raffiner. Ils ignoraient les délicatesses de la honte et les finesses de l’infamie.
C’étaient de simples bandits, un peu sauvages et capables d’égarer par hasard leur âme fourvoyée jusqu’à un sentiment d’honneur. .
Ils détestaient Kérizat, parce qu’ils leTegardaient comme l’auteur de la chute de Laure.
Sans leur père, qui les avait constamment retenus,
ils eussent essayé depuis bien longtemps, une vengeance qui, malgré leur abaissement actuel, leur semblait un impérieux devoir.
Nous parlons seulement de Philippe et de Laurent, car Prégent ne se cassait pas la tête pour si peu.
La dernière proposition du chevalier les étonna. Elle ne tombait point sous leur sens. Ils avaient leur genre d’impudeur ; mais ce n’était point celui-là. Ils n’étaient pas assez civilisés pour comprendre tout d’un coup cette charmante scélératesse,
Prégent saisit l’idée le premier. Il haussa les épaules avec admiration et partit d’un éclat de rire.
— Est-il bête, ce chevalier ! murmura-t-il.
Nous n’avons pas la prétention d’apprendre au lecteur que ce mot est, chez certaines personnes, l’expression la plus exagérée de l’enthousiasme.
Les deux autres frères gardèrent le silence.
— Messieurs, reprit le chevalier, mettez, si cela vous effarouche, que nous ne jouons poiut la femme, mais la dot. C’est un enjeu tout à fait royal : Cent mille écus de rentes.
— C’est trop cher, répondit Laurent.
— Et vous jouez trop bien, ajouta Philippe.
— Je faisi tout bien, mes jeunes messieurs, répliqua le chevalier; mais j’ai répondu d’avance à cette objection en vous offrant de faire tenir mon
jeu par votre respectable père. Pardieu 1 vous avez mauvaise grâce à faire ainsi les petites bouches ! A la cour, ces parties-là sont de mise. J’ai vu jouer des filles de princes comme des danseuses de l’Opéra; j’ai vu jouer des petites bourgeoises et des duchesses. C’est la mode.
— Nous ne suivons pas la mode, dit Philippe.
— C’est le tort que vous avez, répliqua le chevalier. Si vous portiez un frac comme il faut, au lieu d’un pourpoint de cent ans : je parle pour vous et X aussi pour vos frères : ■tous seriez assurément trois des plus beaux cavaliers que l’on puisse voir.
Les Carhoat n’étaient point gâtés par la louange. Leurs rudes visages s’épanouirent, et Philippe, le plus jeune, rougit de fierté.
— Au fait, murmura-t-il, les dés peuvent nous être favorables.
— Et puis, ajouta Laurent à voix basse, des dés, on peut en appeler à l’épée.
— Allons, voyons, jouons! s’écria Prégent. Ça m’amuse.
— - Soit! jouons! répétèrent les deux autres frères.
Et l’on appela Franciu Renard à grands cris. Le pauvre diable, éveillé en sursaut, se frotta les yeux et s’approeha de la table en chancelant.
— De l’eau-de-vie et des dés! lui dit le vieux Carhoat, dont les yeux brillaient sous ses sourcils blanchis.
C’était le jeu qui lui avait pris sa fortune.
Francin Renard se bâta vers la poète, et Réné n’eut que le temps de s’esquiver et^de se cacher dans un coin de la première salle.
Francin Renard revint bientôt avec des dés et de l’eau-de-vie.
L’enfant, sans réfléchir et poussé par un irrésistible instinct, se remit à son poste d’observation. Il était i demi nu; le froid du souterrain lui perçait les os. 11 souffrait ; sa poitrine était oppressée et une angoisse inconnue lui serraiWe cœur.
Mais il voulait savoir, — et voir.
Francin Renard mit les dés et l’eau-de-vie sur la table. On but d’abord, puis le vieux Carhoatjeta une paire de dés sur la table.
Sa main frissonna en touchant le cuir bouilli du cornet: un sourire vint à sa lèvre.
— Je vais jouer pour les deux, dit-il. A vous les honneurs, Kérizat. J’amène pour vous.
— Un instant 1 interrompit le chevalier, sachons bien ce que nous jouons.
— La comtesse Anne , pardieu ! répliqua Présent.
— Nous jouons cent mille écus de revenus, poursuivit Kérizat, en trois parties, dont les deux meilleures gagneront.
Le vieux Carhoat secoua les dés.
— C’est entendu, dit-il.
Le chevalier lui arrêta le bras, au moment où il allait amener.
— Permettez! interrompit-il. Il y a cent mille écus pour le gagnant, mais il en reste cinquante mille pour le perdant, car je’ propose de stipuler que mademoiselle de Presmes sera la consolation du vaincu.
Le calcul de Kérizat n’était certes point difficile à démêler. Seul contre trois, et réservant ce pis-aller magnifique aux éventualités de sa défaite, il ne pouvait manquer de gagner, quoi qu’il advint, taudis que deux des fils de Carhoat devaient être frustrés et n’avoir point de part dans la riche aubaine.
Mais la vue des dés et l’eau-de-vie qui coulait à flots dans les verres échauffaient de plus en plus les jeunes gens. Ils étaient pris maintenant d’une folle envie de voir ce gigantesque coup de dés qui allait décider de leur fortune.
Le vieillard agitait le cornet avec une sorte de frémissement convulsif. Le roulement sec des petits cubes d’ivoire irritait l’ouïe des trois frèrefret piquait leur impatience.
— Accordé ! accordé ! s’écrièrent : le vaincu aura mademoiselle de Presmes !
— Lucienne ! murmura l’enfant qui écoutait tou- jours; Lucienne que mon frère Martel aime tant, et qui aime tant mon frère !
C’était à Petit-lléué que Bleuette, dépêchée par
mademoiselle de Presmes, demandait presque tous les jours des nouvelles du jeune garde française. Bien rarement, Petit-Réné y pouvait répondre, car les lettres de Paris étaient lentes à venir ; mais quand il y avait une bonne nouvelle, Réué allait tout joyeux vers Bleuette : c’était une occasion de la voir, on prétexte de lui parler.
Et Bleuette courait au château.
C'était comme cela que petit Réué avait appris l’amour mutuel de son frère Martel et de Lucienne.
— C’est convenu , poursuivit le chevalier ; toutes les bases sont posées, et nous allons faire serment sur notre honneur de gentilshommes de remettre le jugement de notre querelle au sort de cette partie.
Les trois Carhoat hésitèrent.
— Jurei, enfants 1 s’écria le vieillard en secouant sa longue chevelure blanche. Jurez; vous gagnerez 1
Ses yeux brûlaient et son visage, animé soudainement, respirait la passion du joueur.
Prégcnt se décida le premier.
— Bah! dit-il, je le jure.
A quelques secondes d’intervalle, Philippe et Laurent répétèrent :
— Je le jure I
— Allez, dit Kérizat, en lâchant le bras du maft quis.
Celui-ci imprima au cornet une dernière secousse et les dés roulèrent sur la nappe.
— Pour vous, Kérizat, répéta le vieillard.
Toutes les têtes se penchèrent à la fois. Celle de
Francin Renard, timidement avancée, apparaissait derrière les autres, encadrée par ses grands cheveux incultes, et montrant ses petits yeux écarquillés, qui luisaient comme des charbons ardents.
— Trois et six 1 dit Kérizat.
— Neufl ajouta Prégent; bon point!
Les deux autres Carhoat s’écrièrent avec impatience :
— A nous, monsieur, à nous!
Les dé's rentrèrent dans le cornet, qui reprit son roulement sec et strident.
— Pour vous, messieurs de Carhoat, dit le vieillard en lâchant le coup.
— Huit! s’écria Kérizat.
— Six et deux! murmurèrent les trois frères désappointés.
— Allons-nous perdre? s’écria Philippe" avec colère.
■ — Ça se pourrait bien, grommela Francin Renard.
Philippe se retourna, et, d’un coup de poing, l’envoya tomber contre la muraille.
Le paysan se releva bien doucement, et vint re- • 18
prendre sa place assez à temps pour voir le marquis remettre les dés dans le cornet.
11 était de nouveau à portée du terrible poing du cadet de Carhoat, mais il était aussi à portée de voir.
— Je marque un point, dit Kérizat froidement. Voyons la seconde partie.
— Pour vous, Kérizat, prononça le vieillard dont la voix, involontairement, se faisait plus grave. -
Les dés sautèrent hors du cornet.
— Encore six et trois I s’écria Philippe.
— Vous pouvez amener plus haut, répliqua le chevalier avec calme, j’ai neuf, c’est un joli point, mais il y a mieux. A votre tour !
Les trois tètes des fils de Carhoat se touchaient presque, dévorant des yeux l’endroit de la nappe où allait tomber le sort. Les veines de leurs fronts se dessinaient, gonflées ; leurs tempes battaient et la sueur mouillait les mèches de leurs longs cheveux.
Derrière eux, la figure de Francin Renard exprimait une curiosité avide. Derrière encore, à l’ouverture de la porte, ou aurait pu apercevoir, dans le demi-jour, le visage candide et doux de l’eufaut.
Le coup pouvait décider de la partie entière, puisque les Carhoat n’avaient plus qu’une chance.
— Pour vous, messieurs mes fils, dit encore le vieillard, d’une voix altérée.
L’ivoire toucha la nappe, et un cri de joie s’é- chappa de la poitrine des jeunes gens.
— Cinq et cinq! s'écria Philippe, dix I
— Un point de plus que M. de Kérizat, ajouta
Laurent. „ ^
~ Je parierais une pistole maintenant, que nous allons gagner 1 dit .Prégent.
— Tout de même, grommela Francin Renard, ça se pourrait bien.
Mais cette fois le poing de Philippe ne s’appesantit pas sur son échine courbée, parce que la parole était de bon augure.
Le chevalier était beau joueur.
— Manche à manche, dit-il tranquillement. Le dernier coup va décider.
Le vieux Garhoat mettait dans ses mouvements une activité fiévreuse. Le démon du jeu le tenait.
Il amena pour Kérizat, et ce fut encore le nombre neuf qui sortit.
— Le diable s’en mêle I murmura Laurent.
Avant que les autres eussent eu le temps d’exprimer leur inquiétude, les dés se mêlèrent dans le cornet et tombèrent Une sixième fois sur la nappe.
On les entendit rouler sourdement, car chacun retenait son souffle.
, Quand ils s’arrêtèrent, les trois frères se levèrent à la fois, et un long cri de triomphe retentit sous la voûte.
Douze I clamèrent-ils à la fois. Douze! douze ! douze ! Gagué ! gagné! gagné ! Six et six ! j
Ils se tenaient tous trois par la main et sautaient j
de joie.
Le vieux Garhoat applaudissait.
Ou eût dit qu’ils tenaient déjà les cent mille écus de rente de la comtesse Anne.
— Quand je vous disais, s’écria le vieillard, que Garhoat emporterait cette parlie-là !
— Bien joué, père ! répondirent les trois jeunes
gens. I
— Allons, messieurs, dit le chevalier gaiement ;
j’ai perdu ; à vous la comtesse Anne, à moi made- (
moiselle Lucienne de Presmes ! '
Réné n’avait pas suivi les phases de la partie, mais ces paroles résumaient trop bien la situation pour qu’il tardât à comprendre.
— Toutes deux ! pensa-t-il, madame Anne et mademoiselle Lucienne ! Toutes deux, si belles et si près du malheur !
Sa blonde tête se pencha sur sou épaule. 11 se mit à rêver.
Puis son visage se recula doucement et disparut.
La porte se referma.
— A boire, Francin, à boire! crièrent les Gar- i
hoat, demain nous ferons la chasse, passons une ,
bonne nuit ! j
Les verres s’emplirent encore, et Laurent leva le sien en disant :
— A la santé du chevalier de Talhoët ! Et fasse Dieu que sa valise soit bien garnie !
Tôut le monde répéta au bruit du choc des verres :
— A la sanlé du chevalier de Talhoët !
Au château de Presmes, les deux soupirants des filles du vieux capitaine des chasses, M. le baron de Penchou et M. le baron de la Baguenaudays, ronflaient avec zèle et ne se doutaient guère du complot qui se tramait contre leur bonheur.
La comtesse Anne dormait aussi, et rêvait sans doute aux belles fêtes de Bennes, aux bals brillants de l’hiver qui venait, et à ces fiers gentilshommes des Etals, parmi lesquels il lui faudrait choisir bientôt un nouvel époux.
Ce n’était, autour de son chevet, que parures ruisselantes sur des robes de velours, que fronts souriants et inclinés, que moustaches noires orgueilleusement relevées, et que longues plumes balayant le sol en cadence, aux gracieux saluts des menuets.
La comtesse Anne aimait tout cela. C'était une femme charmante, qui avait l’esprit du monde, et qiii était faite pour être adorée.
Elle était frivole, hautaine, coquette, juste autant qu’on peut l’être en gardant un noble cœur.
Elle rendait poètes messieurs des Etats, et nous étounerions le lecteur si nous lui faisions le compte des madrigaux parlementaires, où la verve des représentants de la noblesse bretonne la comparait à une rose à peine éclose. •-
Lucienne, dont la beauté plus élevée recouvrait une âme supérieure, n’excitait point à beaucoup X)rès une admiration pareille. Elle passait presque inaperçue à l’ombre de sa sœur.
Elle n’était pas assez gaie ; sa parole ne coulait pas assez babillarde. Ses sourires étaient trop discrets.
Vis-à-vis de certaines natures, le rire est un philtre irrésistible ; une femme qui rit est à coup sûr aimée. Il y a chance que beaucoup ne regarderont point une femme qui pense.
Pour attirer l’attention de la foule, il faut le bruit ou la lumière. Et la gaieté rayonne, et le rire retentit.
Lucienne ne dormait point. Sa fenêtre était maintenant seule éclairée dans toute la façade du château. Elle s’était jetée sur son lit. Elle avait cherché le sommeil; mais le sommeil n’était point venu.
L’image de Martel restait là près d’elle, obsédante, impossible à chasser.
Etait-il revenu ? était-ce bien lui qu’elle avait vu
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SOUS sa fenêtre? ou bien celte vision aperçue étaitelle le mystique adieu que l’âme du mourant envoie à ceux qu’il aime?
Aux heures de la nuit, la superstition a plus d’empire, et ceux qui rêvent souvent croient volontiers aux choses surnaturelles.
Le cœur de Lucienne se serrait.
Il y avait bien longtemps qu’elle poursuivait ainsi cette veille douloureuse. Elle se leva, fatiguée, et rouvrit sa fenêtre.
Vis-à-vis de sa fenêtre, elle aperçut encore cette même forme indistincte qu’elle y avait vue déjà.
La nuit était noire ; mais, quand les yeux de Lucienne se furent habitués à l’obscurité, elle crut reconnaître le costume militaire avec ses larges bandes d’or, tranchant sur le drap sombre.
Sou âme était dans ses yeux. Elle murmura bien bas :
— Martel 1 Est-ce vous?
Le f£mtôme se mit à genoux.
— C’est moi, répondit-il, c’est moi qui revenais pour vous aimer, Lucienne, car tous mes jours, toutes mes heures ont été à votre souvenir.
La jeune fille joignit ses mains et demeura muette, sous l’émotion qui l’oppressait.
— J’ai voulu me rapprocher de vous, Lucienne, reprit Martel dont la voix tremblait. J’ai voulu vous voir, et c’est presque un crime ; car je dois renoncer
à vous. Mais, avant de me séparer de cet espoir qui faisait toute ma force dans la vie, il fallait bien que je vous dise adieu, — ne fut-ce que pour vous rendre votre parole, mademoiselle de Presmes.'
— Vous ne m’aimez donc plus 1 murmura la jeune fille.
Un gémissement étouffé fut la seule réponse de Martel.
Puis sa bouche s'ouvrit pour donner passage à l’amour qui remplissait son cœur. Mais il se retint, et ses deux mains pressèrent son front en feu.
— Ce serait une lâcheté 1 murmura-t-il.
Lucienne attendait. Elle vit Martel se lever brusquement, s’éloigner et disparaître derrière les massifs en courant follement.
•Un lointain adieu arriva jusqu’à son oreille.
Elle appela. Point de réponse. Les premiers rayons , du jour qui naissait la trouvèrent accoudée au balcon de la fenêtre. L’aube lui montrait le jardin désert.
Lorsque le soleil dora les nuages au-dessus de la forêt, elle quitta le château pour aller réfugier sa peine auprès de Bleuette, sa seule amie, et se dirigea vers Fontaine-aux-Perles.
Ses yeux étaient rouges de larmes, parce que le dernier mot de Martel retentissait encore au-dedans de son âme. 11 avait dit ; Adieu !