‹ Fontaine-aux-perlesChapitre 12 sur 20 · LA TOPAZE · texte numérisé non relu

LA TOPAZE

La rue Saint-Georges était alors, en concurrence avec la rue des Dames, le quartier noble de Rennes. En sortant de cette voie centrale, messieurs des Etats n’avaient que la place du Palais à traverser pour s’asseoir sur leurs sièges parlementaires. Pour gagner l’allée circulaire de la Motte ou la longue promenade des remparts, mesdames n’avaient qu’un pas à faire et ne risquaient point de mouiller leurs pieds mignons dans la boue historique de la capitale bretonne.

Il était dix heures du matin, à peu près, et c’était le lendemain de cette scène nocturne à laquelle

nous avons assisté, dans une salle souterraine de la ferme de Marlet. Nous franchissons une porte cochère, située au milieu de la rue Saint-Georges, et au fronton de laquelle on voyait encore, à demi effacé, l’écusson ducal de Bretagne*

C’était l’ancien hôtel de M. d’Avaugour, cadet de la famille autrefois souveraine.

L’architecture extérieure, comme celle de presque tous les vieux hôtels de Rennes, avait un médiocre caractère; mais à l’intérieur les salles y étaient vastes et belles.

Quelqu’un de ces habiles peintres de Bretagne, auxquels l’indifférence apathique de nos aïeux n’a point laissé de nom, avait mis des scènes chevaleresques aux caissons sculptés des plafonds.

Il n’y avait point de dorures aux boiseries, mais un ciseau hardi avait découpé les panneaux, et quelques portraits , oubliés dans leurs cadres sévères, donnaient à ces salles l’ornement qu’il leur fallait.

Elles semblaient inhabitées.

Pour trouver le mouvement et la vie, il fallait pénétrer dans l’aile droite de l’hôtel qui donnait sur de grands jardins, et d’où la vue s’échappait le long de la riante vallée de la Vilaine, jusqu’à la ceinture de collines qui est comme le rebord du bassin où la ville est assise.

Ici la scène changeait complètement. Plus de sou-

venir des vieux âges, plus de poussière antique. Tout était jeune, brillant et luxueux. Vous vous seriez cru à Paris, dans la coquette demeure d’une duchesse à la mode.

Eu ce temps-là, Rennes ne suivait point Paris de très-près. Ce petit palais était réellement en avance de quelque cinquante ans sur le reste de la ville.

■ C’était le luxe charmant et un peu cherché de la dernière moitié du dix-huitième siècle. Ou y eût trouvé de ces meubles gracieux bizarrement, et fantastiques sans hardiesse, que la vogue nous a imposés de nouveau depuis quelques anuées. Tout l’àge Pompadour était dans ce réduit mignon. Les tableaux étaient pleins de bergers et d’amours. C’étaient des bergers qui soutenaient les bougies; c’étaient des Amours qui portaient le cadran des pendules.

La dernière pièce de l’hôtel était disposée en boudoir et s’ouvrait sur une terrasse qui dominait les grands jardins, la vallée et le rempart, jusqu’à rhôlel des Gentilshommes, que venait de fonder M. l’abbé de Kergus.

11 y avait sur le sopha, en face des fenêtres, une femme demi-couehée qui jouait avec un médaillon et qui songeait.

Celle femme était vêtue d’une robe d’étoffe moelleuse qui u’élait point ajustée, mais dont le poids dessinait ses formes magnifiques.

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‘'Elle était grande; sa pose abandonnée avait de gracieuses paresses. L’agrafe de sa robe, détachée, laissait voir des épaules admirables où ruisselaient abondamment les spirales d’une opulente chevelure^ blonde.

Il y avait une douceur infinie et un charme sans rival dans le jeu de sa belle bouche où venaient errer' de pensifs sourires. Sont teint éblouissait; l’ovale pur de sou vi-=age s’élargissait au-dessus des tempes et donnait à son front une majestueuse ampleur.

Cette femme eût été belle à la manière de ces types effacés et divins qui se perdent au-dessus des nuages et que nous adorons de trop bas, si quelque chose n’eùt ramené ses perfections au niveau de la terre.

L’admiration se heurtait ù une bizarrerie qui était une séduction nouvelle, et qui faisait oublier l’auge pour désirer la femme. Sous les boucles molles de ses cheveux blonds si fins et si doux, il y avait deux fiers sourcils bruns, dessinés hardiment, et des yeux noirs dont l’étincelle commandait.

Ce regard, dont l’audace inattendue s’allumait parmi tant de douceur, avait d’irrésistibles charmes.

Farce que, bien souvent, leur hardiesse s’éteignait eh des langueurs qui donnaient à cctto merveilleuse créature deux beautés distinctes et lui livraient les deux portes du cœur.

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Elle se nommait Laure de Carhoat. Sa merveilleuse beauté avait chaufTé jusqu’à la poésie l’esprit lent des jeunes gentilshommes rennais, qui l’avaient appelée la Topaze. «

C’élait bien en effet une i>ierre précieuse. Les facettes du collier de topazes, qui entouraient son cou d’ordinaire, ne brillaient pas si doucement que ses cheveux aux reflets d’or.

Mais quel coeur y avait-il derrière l’attrait exquis de ce visage?

Son coude s’appuyait au coussin du sopha, et l’une de ses mains disparaissait sbus les masses ondées de sa chevelure ; son autre main tenait une chaîne d’or où était passé l’anneau d’un médaillon. Elle jouait avec ce médaillon, l’élevant parfois au-dessus de sa tête pour lui darder un long regard d’amour, et parfois le posant sur son cœur dont les battements venaient le caresser.

La lumière, entrant par les deux fenêtres ouvertes, tombait d’aplomb sur elle, et faisait rayonne son sourire.

Au-dessous d’elle, sur le tapis, il y avait deux ou trois énormes bouquets de fleur d’automne.

Le médaillon, si chèrement contemplé, représentait un homme d’une trentaine d’années, au visage noble et fier, portant le costume à la mode parmi les gentilshommes bretons. La poudre donnait de la douceur à sa.physiouomie un peu trop hautaine.

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Son regard perçant avait de la franehise et parlait d’honneur.

On reconnaissait une de ces tètes de preux qui traversaient de temps à autre les Etats de Bretagne, et tenaient au siècle étonné le langage chevaleresque des anciens jours.

La Topaze lui souriait ; elle l’appelait ; elle lui parlait d’amour.

— Amauryl mon Amaury ! murmurait- elle, com^ bien de temps serai-je donc encore sans vous revoir I

La porte du boudoir s’ouvrit, et une jeune fille, à la figure maligne et simplette à la fois, entra, tenant à la main un superbe bouquet de roses rouges.

~ De la part de M. le lieutenant de roi, dit-elle en présentant le bouquet à sa maîtresse.

Celle-ci le prit, respira un instant la fraîche senteur des belles roses et le jeta auprès des autres bouquets qui se fanaient sur le tapis.

— Avec une lettre, reprit la jeune fille.

— Mets-la dans ma corbeille, répliqua la Topaze.

Il y avait sur la petite toilette, — un bijou de marqueterie I — une corbeille fermée. La jeune fille l’ouvrit et jeta la lettre cachetée au milieu d’une multitude de lettres; cachetées également, que contenait la corbeille.

C’étaient les oubliettes épistolaires de la Topaze.

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On y eût trouvé, signés al^ bas de naadrigaux plus ou moins spirituels les noms de toutes les familles historiques de Bretagne.

Et vraiment si la vengeance savait compenser les mépris du monde, Laure de Carhoat aurait eu là de quoi se consoler : Car, à toutes ces belles dames qui détournaient la tête maintenant sur son pas* sage, elle aurait pu renvoyer les lettres dédaignées de leurs maris ou de leurs frères.

Mais Laure ne songeait point à cela.

Elle appela d’un geste caressant la jeune fille qui refermait la corbeille.

— Viens ici, Aline, dit-elle.

Aline obéit et se mit à genoux sur un coussin aux pieds de la Topaze.

Aline était presque une enfant. Elle avait un joli visage, malin mais timide, qui devenait rose tout à » coup quand on lui adressait la parole. Elle était petite et alerte. Ses beaux cheveux noirs se relevaient sous la coiffe coquette des filles de la forêt de Rennes.

Elle avait servi, tout enfant, Laure de Carhoat, lorsque le marquis possédait encore un manoir. Elle aimait Laure plus que tout autre chose en ce monde.

— Aline, lui dit M‘^® de Carhoat, te souviens-tu de sa dernière lettre ?

— Oh oui, répondit la petite fille, elle était bien longue et bien belle 1

— N’est-ce pas qu’il m’aime? reprit Laure, dont la voix paresseuse prononçait à peine ses paroles et qui rêvait.

— A la folie 1 répliqua encore Aline.

— Quand on n’aime point, poursuivit la Topaze, peut-on écrire de ces choses qui descendent jusqu’au fond de l’àme pour y ranimer l’espoir éteint? Quand on n’aime plus, trouve-t-on ainsi la route des cœurs fermés? Ohl j’en suis sûre, il m’aime, et Dieu ne m’a point pris toutes mes chances de bonheur 1

Aline lui mit un baiser sur la main.

— Oui, oui, notre demoiselle, murmura-t-elle, vous serez bien heureuse. Il vous aime. Pourquoi serait-il le seul à ne vous point aimer?

Son regard s’arrêta sur les bouquets couchés côte à côte sur le tapis.

— Tout le monde vous aime, reprit-elle, et tous nos jeunes seigneurs vous donnent leur première pensée, comme je donne la mienne A Dieu.

Le beau front de la Topaze s’attrista.

— Tout le moude m’aime, répéta-t- elle. Je suis pourtant la fille d’un gentilhomme.

Elle se leva brusquement et sa taille se redressa dans toute sa hauteur. Ses grands yeux noirs brillèrent sous la ligne hardie de ses sourcils. Dans sa colère soudaine, elle foula aux pieds les bouquets dont les fleurs détachées jonchèrent bientôt le tapis au-

our d’elle.

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— Qui donc a eu le droit de me faire ses présents? dit-elle.

Sa pose était celle d’upe reine. Elle reprit en écrasant du pied les roses rouges de M. le lieutenant de roi :

— Je ne veux plus de ces fleurs qui sont un outrage IJe veux vivre seule... je veux mettre un voile sur mou visage et me consacrer à lui, toute à lui !

Elle s’arrêta, et son impétueux élan tomba comme par magie. Sou beau visage, enflammé par la colère, se couvrit de pâleur. Son regard s’éteignit.

Elle s’affaissa, faible, sur les coussins du sopha, et cacha son front entre ses mains. Entre ses doigts blancs des larmes coulèrent.

— Ne pleurez pas, notre demoiselle, dit la jeune fille dont les yeux devinrent humides. Vous êtes belle, riche, aimée.

La Topaze l’interrompit par un geste désespéré.

— Laissez-moi 1 dit-elle.

Aline s’éloigna aussitôt tristement.

Comme elle arrivait à la porte, un valet s’y présenta, et dit :

— De la part de M. le vicomte de Plélau.

Laure eut un tressaillement douloureux. Alinerentra. Elle avait encore à la main un gros bouquet de roses et une lettre.

— De la part de M. le vicomte de Plélan, répéta t-elle â voix basse.

Laure lui montra du doigt la porte. La jeune fille déposa sur un meuble le bouquet avec la lettre et • sortit.

Une fois seule, Laure de Garbout resta quelques secondes immobile, l’œil fixe et les sourcils contractés. Sa beauté prenait un caractère tragique. Ses cheveux blonds ruisselaient le long de sa joue pâle. Autour de sa lèvre, il y avait un amer sourire qui répondait au feu sombre de son regard.

Elle saisit le médaillon suspendu à sou cou, et le colla sur sa bouche, comme si elle eût voulu chercher dans ses pensées d’amour un refuge contre sa détresse.

Mais le désespoir l’accablait d’un poids trop lourd.

Sa force fléchit. Elle se jeta sur le sopha et se roula en étouffant des cris d’angoisse.

Du sopha elle glis^a sur le tapis. Des convulsions la secouèrent. Elle se tordait parmi les fleurs froissées, et sou beau corps, s’agitait sous l’effort d’une douleur sans uom.

Puis, tout d’un coup, sa tète se renversa, immobile, dans les masses de ses cheveux. Elle ne bougea plus. Elle était comme morte.

La petite Aline ouvrit la porte bien doucement, traversa la chambre sur la pointe des pieds et vint s’agenouiller auprès de sa maîtresse. Elle se pencha au-dessus de son front livide, et l’effleura de sa lèvre eu pleurant.

Puis elle souleva la tête de Laure et glissa dessous son corps souple, de manière à faire un vivant oreiller à sa maîtresse chérie.

Ainsi couvert de pâleur et gardant les traces de son martyre, le visage de la Topaze reculait les bornes de la beauté humaine. Sa tête reposait maintenant sur le sein d’Aline. Ello demeurait toujours immobile. Vous eussiez dit le chef-d’œuvre d’un pinceau sublime qui aurait jeté sur la toile Madeleine morte de repentir.

Au bout de quelques instants, une rougeur fugitive revint aux joues de la Topaze. Sa bouche trembla et ses paupières se rouvrirent. Elle jeta autour d’elle ce regard stupéfait des gens qui reviennent à la vie.

Son regard rencontra le bouquet déposé sur une table. Sa paupière retomba.

— ^ Merci, ma fille, murmura-t-elle, tu veilles toujours sur moi, comme un bon ange. J’ai beau t’éloigner, tu sais deviner ma souffrance, et tu viens.

— Je vous aime tant, notre demoiselle, répliqua la jeune fille ; mais ce que je ne puis deviner, c’est la cause de votre souffrance. Vous, si belle, et que chacun croit si heureuse 1

Laure, au lieu de répondre, lui fit une caresse et tâcha de sourire.

Elle se releva péniblement pour reprendre sa place sur le sopba.

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Elle ne tressaillait plus, et l’angoisse ne tordait plus ses muscles sous le satin de sa peau. Elle avait / le calme de la fatigue. Ses paupières retombaient à demi comme si elles eussent supporté un lourd poids de sommeil. Les belles lignes de son visage se reposaient et semblaient tranchées daus le marbre.

C’était un désespoir immobile et muet. ^

Si elle souffrait encore, c’était au plus profond du cœur.

Elle était tombée, cette superbe créature. Le monde impitoyable assistait à sa chute. Sous le manteau dont elle se parait, il y avait une torture et une honte. Elle s’était posée seule enface de la foule qu’elle bravait : elle avait défié ses anciennes rivales; et, fière et indomptable, elle avait dit : Je les écraserai sous mon sourire.

Elle combattait ; elle forçait sa souffrance à se taire et voilait son angoisse sous le calme de son orgueil. Toutes celles qu’avait éclipsées autrefois sa beauté essayaient de l’accabler sous leurs mépris, et lui jetaient son surnom de la Topaze comme un suprême outrage. Elle sc dressait, seule en face de toutes. Ce nom, qui était sou opprobre, elle s’en parait comme d’une gloire, et se vengeait du dédain en élargissant chaque jour le cercle brillant de sa cour.

A clic étaient tous les hommages. La jeune noblesse, affolée, se pressait sur ses pas, cherchant à

surprendre un de ses sourires, mendiant à genoux un de ses regards. Et jusqu’alors, en apparence, elle avait gagné la bataille. Ce qu’elle souffrait, nul ne l’avait deviné, tandis que chacun assistait à son triomphe.

Elle avait rendu coup pour coup, malheur pour dédain ; et les yeux de celles qui l’insultaient de loin s’étaient souvent mouillés de larmes.

Elle était si belle I

Mais un jour, au milieu de cette vie brillante dont le fracas étourdissait sa conscience, elle fut terrassée par un choc.

Au dedans d’elle, une voix s’éleva, et nul bruit ne put l’empêcher d’être entendue.

Jusqu’alors, elle avait passé, invulnérable dans la foule de ses adorateurs. Elle avait fait de chacun d’eux un joyau de plus à sa parure, ou plutôt un soldat dans cette armée soumise qui marchait à sa vengeance.

Elle ignorait son cœur.

Il y avait trois mois de cela. Elle s’était échappée du milieu de sa cour comme une reine fatiguée d’hommages qui veut se reposer dans l’incognito. Elle avait quitté Rennes, et sans que personne pût suivre sa trace, elle s’était rendue à Nantes, où, pendant quelques semaines, elle avait vécu retirée.

Là, tandis qu’elle était seule avec elle-même, un homme s’était rencontré sur ses pas : un grand cœur, comme Dieu avait fait le cœur de Laure de Carhoat avant sa chute.

Ces natures vaillantes qui attendent pour aimer, aiment avec délire.

Laure se vantait encore au fond de son cœur d’être invulnérable, que déjà la passion la domptait. Elle voulut combattre. Le trait s’enfonça davantage : elle aimait, elle était esclave.

Ce furent quelques jours de délices. Le chevalier Amaury de Tallioët, vivant habituellement à Paris et absorbé par les intrigues politiques où il se trouvait étroitement mêlé, ignorait l’histoire de M"* de Carhoat, et jusqu’à son existence.

Ses apparitions en Bretagne étaient courtes et rares; il était*à Paris l’une des tètes du parti de la résistance. Bien jeune encore, il avait trempé dans toutes les conspirations, malheureuses ou avortées, qui se succédaient presque sans relâche depuis dix ans.

Il ne vit dans Laure qu’une femme merveilleusement belle et dont le cœur valait le visage.

Lui aussi se croyait à l’abii de l’amour derrière ses fatigues politiques. Mais c’était là une in^ffîsante cuirasse, et dès qu’il aima, ce fût éperdument.

Laure, qui avait bravé la honte pour humiher ses

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rivales, n'avait que son orgueil et les apparences contre elle. Sa fière royauté tenait ses courtisans à distance, et, si elle n'était pas pure, puisqu’elle permettait à un homme de semer autour d’elle ce luxe qui la déshonorait, du moins n’avait-elle donné à cet homme d’autre droit que celui de mentir impunément en l’appelant sa maîtresse.

Aux premières lueurs de l’amour, elle se sentit éclairée. Un courage immense lui remplit le cœur. Elle crut qu’il ne tiendrait qu’à elle de jeter à ses* pieds ce voile de honte qui n’était point à elle et dont elle se laissait couvrir.

Elle espéra. L’avenir lui apparut radieux. Elle vit le ciel s’ouvrir, mais ce fut pour retomber bientôt, brisée, au fond de la vérité implacable.

Talhoët partit, laissant derrièi e lui un serment. Laure revint à Rennes.

' A Rennes, Amaury de Talhoët n’était plus là pour mettre son amour au-devant de la réalité. Le regard de Laure pénétra jusqu’au fond de sa misère.

Elle vit autour d’elle ces hommages impudents quU’entouraient, qui la pressaient, qui la marquaient au front d’un signe d’infamie.

Elle se recula épouvantée ; il n’était plus temps : elle était la Topaze^ l’idole que chacun avait le droit d’adorer.

Au dehors, l’orgueil la soutenait. Au dedans, elle s’avouait perdue; et souvent le paroxisme -do sou

martyre la jetait, comme aujourd’hui, brisée, sur le tapis de son boudoir.

Gomment espérer encore? Le chevalier de Talhoët pourrait-il aimer la Topaze? Celle qu’il avait adorée à genoux, lorsqu’il la croyait pure, ne la repousserait-il point en apprenant sa funeste gloire?

La raison parlait de manière à ne pas laisser l’om- ' bre d’un doute, mais Laure aimait et, si insensé que fût l’espoir, elle se forçait à espérer.

' Pendant une demi-heure elle resta immobile, la tète daus ses mains et gardant une attitude découragée. La pauvre Aline se tenait à l’écart, contemplant avec inquiétude sa maîtresse aimée, et retenant son souffle pour ne la point troubler.

Au bout d’une demi-heure, Laure de Garhoat se releva lentement.

Elle rejeta en arrière ses longs cheveux. Son regard avait recouvré sa fierté.

— Prépare ma toilette, ma fille dit-elle avec une sorte de gaieté calme, je veux me faire belle aujour- : d’hui. Ges dames m’attendent sans doute sur le rem- ! part pour me montrer au doigt. Choisis ma plus belle robe : il faut que je sois éblouissante 1 I

Aline poussa un gros soupir. j

La Topaze s’assit devant sa toilette et sourit orgueilleusement à son miroir.

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