LA CHASSE DE FRESMES
Le ravin de la Fosse-aux-Loups où nous avons placé la scène d’un précédent ouvrage (1), était situé sur les terrains maintenant défrichés qui confinent à la forêt, dans la direction de Saint-Aubin-(^u- Cermier. '
Depuis trente ans cette partie de la Varenne de Liffré avait perdu quelque peu de sou caractère sauvage. Les ruines des deux moulins à vent se perchaient encore chancelantes et crevassées, au sommet de la lèvre orientale du ravin. Au fond du trou,
(1) Le Loup Blanc. Il reste dans la forêt de Rennes un autre lieu nommé la Fosse-anx-Loups, c’est celui qui avoisine la route de S‘ Aubin à Vitré, et dont il est parlé dans le Chevalier de Keramour.
se dressait encore le chêne gigantesque, entre les racines duquel le vieux Nicolas Treml avait enfoui l’avenir de sa race (1).
Mais on avait déjà porté la coignée dans les sombres taillis qui formaient autrefois autour de la Fosse -aux- Loups, une sorte de rempart. Une partie du ravin était à découvert et l’on y avait percé une route qui conduisait de Saint-Aubin-du-Gormier à la croix de Mi-Forêt.
Malgré ces changements partiels, la Fosse-aux- Loups était encore un des quartiers les plus déserts de la forêt; à son nom se rattachaient des souvenirs de révolte et de brigandage.
Les souterrains qui avaient leur entrée au fond du ravin, et dont maintenant chacun connaissait l’existence, défrayaient la veillée dans tout le pays de Rennes. C’était le lieu mystérieux où les conteurs aimaient à dénouer leurs drames. Tout avait sa place au fond de ce lugubre entonnoir : l’amoür s’y pouvait cacher comme le ipeurtre.
11 y avait bien longtemps que l’association des Loups, organisée contre l’impôt, était dissoute. Elle avait compté autrefois des milliers de membres et livré des batailles rangées aux gens du roi. Ceux qui portaient ce nom maintenant étaient purement et simplement des bandits fanatiques réduits à un très-
(1) V»ir le Loup Blanc.
petit nombre, et ne sachant plus où cacher leur tête.
Il restait bien encore quelques parties du souterrain, connues d’eux seuls, et que les gens du roi n’avaieut point osé parcourir. Mais ces galeries reculées ne gardaient point d’issue. La famine eût fait justice de quiconque s’y serait retiré.
Les Loups étaient partout et n’étaient nulle part. Ou les chassait à outrance comme leurs homonymes à quatre pattes, et il était à croire que le pays en serait complètement débarrassé sous peu.
Il était cinq heures du soir environ. La route de Saint-Aubin-du-Gormier à Rennes était déserte. Les derniers rayons du soleil se glissaient, obliques, dans le ravin et mettaient de chaudes lueurs parmi les feuillages jaunis des chênes.
Le ravin semblait aussi solitaire que la route. Nul mouvement ne s’y faisait entre les arbres, et il eût été mal aisé d’y deviner la présence d’un être humain.
Trois hommes pourtant s’y cachaient. Laurent de Carhoat, son frère Philippe et Francin Renard étaient tapis dans le creux du grand chêne, qu’on nommait encore « l’arbre de Monsieur Nicolas. »
Ils attendaient déjà depuis une heure. Tous trois avaient le fusil en bandoulière et le visage de cha-
cun d’eux disparaissait derrière un masque en peau de loup.
Les deux Garboat étaient assis côte à côte sur un tas de feuilles sèches; Francin Renard se tenait debout, aussi loin d’eux que le permettaient les parois de l’arbre.
Il avait toujours ses culottes ficelées sur ses jambes nues, sa longue veste de futaine eu lambeaux et sou grand chapeau en éteignoir.
Les Garboat portaient un costume à peu près semblable. Ils étaient vêtus tous les deux en paysans : ils avaient ramené leurs fusils en avant pour pouvoir s’adosser à l’écorce de l’arbre.
— Si M. de Talboët avait pris l’ancienne route, dit Philippe, nous en serions pour nos frais d’attente, nous autres.
— Ça se pourrait bien , murmura Francin Renard .
— Que le diable t’emporte, oiseau de mauvais augure! s’écria Laurent. La nouvelle route abrège le chemin de plus d’un quart de lieue. Elle est plus commode et mieux tracée. 11 y a dix à parier contre un qu’il y jtassera.
Fraucin Renard baissa la tête et répondit d’un ton soumis :
— Ça se pourrait bien.
— Ecoutez 1 dit Philippe, je parie que le voilai
On entendit sur la route des pas lointains de che-
FONTAINE-AUX-PEHLES
vaux. Les deux frères se levèrent et mirent l'œil à des trous pratiqués dans l'écorce de l'arbre.
Bientôt un cavalier parut sur la route, il se penchait sur le cou de son cheval, et, tout eu galopant, il regardait à terre attentivement. Derrière lui se montrait un piqueur, poussant de son mieux ses chiens découragés et mal menés. Derrière encore, un cavalier, long, mince et blond se laissait secouer au trot de son cheval et paraissait harassé de fatigue.
Le premier cavalier arrêta sa monture à l'endroit de la route qui se rapprochait le plus de l'arbre.
11 se pencha de manière à perdre presque les étriers.
— En revoyez-votis, monsieur Hervé? demanda de loin le piqueux.
Hervé Gastel descendit de cheval et se mit à genoux sur la terre molle.
— Allez, chiens, tirez 1 cria-t-il.
Les chiens arrivèrent en se poussant, et le nez à terre. Ils mirent leur tète aux pieds du jeune veneur, (fui prononça doucement :
— Voice lest, 7nes bellots ! Voice lest !
Les chiens donnèrent de la voix durant quelques secondes et s'élancèrent en avant. Puis leurs cris s’afifaiblirent et ils allèrent quêtant de droite et de gauche.
— Ce n’est pas le sanglier de meule, dit le piqueur.
— J’ai vu cela tout de suite ! ajouta le cavalier long et blond, qui arrivait par-derrière. '
— C’est un ragot, reprit le piqueur, qui a fait ses mangeures dans la Fosse-aux-Loups.
Le cavalier blond, qui n’était autre que le baron Gorentin Jaunin de la Baguenaudays, secoua ses énormes cheveux d’un air important et répéta :
— Ce n’est qu’un ragot , et je voudrais gager qu’il a été faire ses mangeures dans la Fosse-aux- Loups !
Le piqueur haussa les épaules.
— C’est pourtant vous, monsieur de la Baguenaudays, dit-il, qui avez détourné les chiens et donné le change.
Gorentin sourit d’un air content.
— Vous n’y êtes pas l’ami, répondit-il. Je suis veneur jusqu’au bout des ongles, et si j’ai enlevé les chiens sur la voie, c’est que j’avais revu du sanglier de meute.
— 11 y parait I grommela le piqueur.
— En attendant, reprit Hervé Gas^el, nous avons perdu la chasse, et du diable si c’est gracieux de quêter ainsi à la billebaude !
— Voulez- vous que je sonne? demanda le baron Gorentin.
Et, avant qu’Hervé eût pu répondre négativement, le long et blond hobereau emboucha sa trompe, dont il tira des sons impossibles.
Le piqueur et Hervé se bouchèrent les oreilles et prirent la fuite en enlevant les chiens qui crièrent plaintivement.
Le baron Corentin Jaunin de la Baguenaudays les suivit cahotant sur son cheval et achevant de sonner faux sa fanfare,
— Allons, mes toutous l s’écria-t-il quand il eut fini; velci-vavaul là-bas l tout là-bas! là haut! il y val A tartarau! au coût! ha hais! perce ! il perce!
Ayant ainsi mêlé au hasard tout ce qu’il savait du vocabulaire de vénerie, il piqua des deux pour rejoindre ses compagnons, lesquels le maudissaient de tout leur cœur.
Philippe et Laurent se regardèrent dans leur cachette, quand il fut parti.
— Voilà qui ne vaut rien, dit l’ainé de Garhoat. La chasse est encore en forêt, et ce vieux fou de Presmes pourrait bien nous donner du fil à retordre.
— Bah! répliqua Philippe; la forêt est grande, et il faudrait du malheur pour que la chasse arrivât justement sur nous.
Le vent du soir qui s’élevait passa sur le ravin, apportant les notes affaiblies d’une fanfare. Les deux frères prirent un air inquiet.
— Ce n’est plus la trompe de ce grand niais, mur mura Laurent; et je reconnais le coup de langue du maître piqueux de Presmes qui sonne au relancé.
— La chasse va passer, répliqua Philippe, c’esf ce qui pouvait nous arriver de mieux. Après cela, nous aurons le champ libre.
Un nouveau coup de vent apporta un écho plus lointain des mots de la trompe. Laurent frappa du pied, disant :
— Les voilà qui s’éloignent. Ils vont et viennent comme de piètres veneurs qu’ils sont. Pour peu qu’ils s’attardent encore, au lieu du sanglier perdu, ils vont trouver quelque chose qu’ils ne cherchent pas!
— Tout de même, murmura Francin Renard, ça se pourrait bien... mais, sauf de respect de vous, nos maîtres, voilà quelqu’un qui nous arrive.
— - Chut 1 fit Laurent, cette fois c’est le Talhoët ou je veux être pendu , quoique je sois gentilhomme !
La route faisait un coude un peu au-dessous de la Fosse-aux-Loups, pour remonter ensuite directement vers Saint-Aubin-du-Cormier.
Les deux Carhoat remirent l’œil au trou de l’arbre parce qu’ils entendaient de nouveau le bruit des pas d’un cheval.
Au détour de la route apparut bientôt un cavalier de riche taille et de grande mine, escorté d’un seul valet à cheval. D:ms ce cavaicr, nos lecteurs auraient reconnu l’original du portrait suspendu par
FONTAl NE- AUX-PERLES
une chaîne d’or au cou de la Topaze. Il était, ainsi que son valet, fort bien armé et monté.
Sur la croupe de son cheval il y avait une valise en gros cuir, affaissée et plate, qui semblait réellement contenir autre chose que des chemises de rechange.
— Ce diable de Kérizat ne s’est pas trompé d’une demi-heure 1 dit Philippe joyeusement. Voici la nuit qui tombe; c’est comme un lendez-vous où tout le monde est exact... reconnais-tu le cavalier?
— Oui, oui, répliqua Laurent ; c’est bien M. de Talhoët, un des plus beaux soldats que j’aie vus de ma vie... Alerte, Francin Renard, ajouta-t-il, coupe à travers le taillis, mon homme, et va prévenir ces messieurs pour qu’ils ne laissent pas passer le lièvre entre leurs jambes.
— ('n y va, notre monsieur, répondit Francin Renard, qui sortit de l’arbre aussitôt et se glissa parmi les hautes herbes du ravin en rampant sans bruit aucun comme un lézard.
Avant d’entrer dans le taillis, il tourna la tête vers le voyageur, qui poursuivait sa route sans défiance.
— Ce lièvre-là, grommela-t-il, pourrait bien tenir les abois mieux qu’un sanglier de quatre ans t
Philippe et Laurent laissèrent M. de Talhoët prendre de l’avance et se coulèrent à leur tour hors du creux de l’arbre, pour le suivre de loin.
Le jour baissait; la route était encore éclairée, mais il faisait nuit déjà sous le couvert.
Dans une petite cabane de charbonniers, abandonnée et ruinée à demi, qui touchait presque au carrefour de Mi-Forêt, le vieux Carhoat, son fils Prégent et le M. chevalier de Briant étaient réunis autour d’un débris de table qui supportait trois coupes en cuir et une gourde d’eau- de- vie.
Ils buvaient et tâchaient d’attendre le plus patiemment possible l’arrivée du gibier. Chacun d’eux avait auprès de soi un masque en peau de loup.
A une forte demi-lieue de là, du côté de Lififré, les équipages de M. le capitaine des chasses, harassés, brisés, s’en revenaient piteusement après avoir manqué le sanglier de meute.
C’était un grand vieux sanglier de six ans, u courable au mieux et n’ayant point de refus, » comme eût dit maître Proust, le piqueur. Hervé G as tel l’avait détourné le matin, et, sur son rapport fait dans les règles, le vieux Presmes avait compté sur une superbe chasse.
Le revoir avait été magnifique. Le débuché brillant, et M. de Presmes avait juré qu’avant deux heures de relevée on verrait la bête s’acculer aux abois.
Mais il avait compté sans le baron de Penchou et sans le baron de la Baguenaudays.
Ces deux aimables gentilshommes étaient possédés d’un désir immense de se distinguer, pour reparaître à leur avantage devant les charmantes filles du vieux veneur. M. de Talleyrand l’a dit et bien des sous-chefe de bureau l’ont répété : le zèle est le plus de grand tous les fléaux. Un homme qui a du zèle est capable de tout. Le plus sûr est de l’étouffer dréventivement entre deux matelas comme une bête enragée.
On avait négligé cette précaution à l’égard du petit Médard de Penchou et du long Gorentiu Jaunin de la Baguenaudays. On avait fait pis, on leur avait mis une trompe sous l’aisselle et des pistolets dans leurs fontes.
Us s’étaient élancés, les deux jeunes et vaillants rivaux, brûlants d’ardeur et pleins d’espoir. Leurs trompes bavardes avaient crié sous le couvert, et les chiens, désorientés par ces appels saugrenus, avaient cessé de goûter la trace, harpaillant çà et là comme des bêtes folles.
Pendant que le baron de Penchou forhuait de son mieux dans la coulée, parce qu’il tombait sur le pied d’un ragot égaré, le baron de la Baguenaudays s’arrêtait triomphant dans la voie d’un lièvre et sonnait un joyeux requèté.
C’était une confusion pitoyable. Les vieux piqueurs y perdaient la tête, et M. de Presmes, luimème , malgré sa glorieuse expérience , hésitait
comme un jeune valet de chiens à son premier lais* ser-courre.
La meute, cependant, excellente et bien dressée, tenait bon ; elle restait ferme dans la voie du sanglier, qui s’était forlongé. Mais, au premier relais, les jeunes chiens, impatients et pressés, n’eurent pas le temps de bien goûter la trace et furent enlevés çà et là par le tapage des deux gentilshommes amoureux de mesdames de Presmes.
Ils tournèrent au change. Le vieux veneur désespéré eut beau les accabler des malédictions les plus cruelles que contienne le vocabulaire des chasses, ils étaient affolés; impossible de les rallier.
Voilà comme quoi le grand vieux sanglier, détourné le matin par maître Hervé Gastel, avait échappé pour cette fois à son sort.
Les manœuvres de M. de Presmes et de ses lieutenants avaient été assurément héroïques. Rien n’avait pu lasser leur courageuse patience, mais les chiens étaient rendus, et la nuit venait offrir au sanglier des chances trop favorables.
La chasse dut reprendre le chemin de Presmes. Chacun était de fort mauvaise humeur. De temps en temps, les trompes essayaient quelque fanfare chagrine. Il n’y avait guère de contents que Médard et Coreutin. Ils avaient fait manquer la chasse, mais ce n’avait pas été sans peine.
La nuit était tout à fait venue, lorsque M. de
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Presmes et sa suite arrivèrent aux environs du carrefour de Mi'Forèt. Hommes et chiens marchaient en silence. La meute n’avait plus de voix, les sonneurs n’avaient plus de souffle.
Hervé Gastel, qui marchait le premier, s’arrêta tout à coup.
— Ecoutez 1 dit-il à voix basse.
Ceux qui le suivaient firent halte, et, dans le silence, on entendit à quelque deux cents pas de là un cliquetis métallique.
— C’est uu combat, dit Hervé Gastel.
— Il se fait tard, murmura Corentin Jaunin de la Baguenaudays, le souper sera froid.
— Silence, monsieur I dit sévèrement le vieux de Presmes.
Comme il achevait, le bruit redoubla. Une lueur se fit, et deux coups de feu retentirent sous le couvert.
l’abattis
Le vieux Carhoat,Prégent et le chevalier de Briaut étaient toujours réunis dans la loge abandonnée du carrefour de Mi-Forèt.
Ils ne se montraient point chagrins et soucieux comme Philippe et Laurent dans le creux de leur chêne. La gourde passait gaillardement de main en main. Le vieux Garhoat contait quelque bonne histoire du vieux temps, Kérizat disait ses fredaines de Paris, Prégent buvait, écoutait et haussait les épaules.
Du carrefour de Mi-Forèt, on entendait, comme à
la Fosse-aux-Loups, les bruits errants de la chasse ; mais les trois bons compagnons n’étaient point d’humeur à s’en inquiéter.
Au moment où la gourde trop souvent retournée commençait à sonner le creux, Francin Renard arriva tout essoufQé. Son chapeau en éteignoir couvrait les trois quarts de son visage. 11 avait laissé aux branches du taillis une bonne part de sa veste en lambeaux. Ses jambes velues saignaient :
— Respect de vous, nos messieurs, dit-il, en besogne ! je suis venu à pied, et il est à cheval.
Les deux Garboat et le chevalier se levèrent aussitôt et sortirent avec leurs fusils.
Francin Renard, avant de les suivre, saisit la gourde abandonnée et mit le gouleau dans sa bouche, déterminé à boire un énorme coup. Mais il eut beau renverser sa tête en arrière et lever le ventre de la gourde, pas une goutte de liquide ne tomba dans son gosier desséché.
Il faisait nuit noire. Les deux Carhoat et le chevalier avaient mis sur leurs visages les masques de peau de lou[i. Ils se consultèrent un instant, puis ils traversèrent le rond-point et gagnèrent la tête de la route de Rennes.
Ils n’avaient point passé tout leur temps à boire. Kérizat et le vieux marquis étaient de vrais virtuoses, faut-il croire, eu fait d’attaques de grandes
routes. Avant de débouclier la gourde, ils avaient pris leurs mesures et dressé leurs batteries.
Au plus épais du bois, ils avaient coupé de fortes branches et des jeunes arbres tout entiers, qu'ils avaient traînés jusqu’au carrefour et jetés en travers la route.
Les branches et les troncs, renversés pêle-mêle, poussaient en tous sens leurs menus rameaux, et formaient comme un large piège où devait tomber la victime.
L’idée appartenait au vieux Carhoat. Prégent l'avait combattue par forfanterie, et Kérizat par insouciance.
— Nous sommes cinq contre deux, avaient-ils dit; à quoi bon cet excès de précautions ?
Mais Carhoat avait répondu :
— On ne tue pas un Breton comme un chien. Si c’était un Français, je ne me donnerais pas tant de peine.
L’argument n’admettait point de réplique, en Bretagne, du moins; d’ailleurs ce coup de main était le prélude de l’attaque du château. Il ne fallait pas s’exposer à échouer ainsi avant même que la vraie bataille fût engagée.
Carhoat eut gain de cause, et la tète de la route de Rennes fut fermée par le perfide abattis.
Le vieillard se posta au centre de ce piège, le fusil à la main. Les deux autres prirent place sur les
bas-côtés. Praucin Renard forma l’arrière-garde.
L’ennemi ne se fit pas attendre.
Il y avait trois minutes à peine qu’ils avaient pris position, lorsque M. de Talhoët, débouchant par la route opposée, s’engagea dans le rond-point.
Le vieux Carhoat se fit un porte-voix de ses deux mains.
— Ho 1 ho ! ho 1 cria-t-il lentement.
M. de Talhoët s’arrêta court au milieu du rondpoint.
Et à l’instant même une voix parlant de la route qu’il venait de parcourir répondit :
— Uol ho ! hol
— Les enfants sont là, murmura le vieux Carhoat. Attention, et tenons-nous ferme, il est à nous.
Les enfants étaient là eu effet ; Laurent et Philippe se cachaient derrière les derniers arbres de la route. Ils avaient suivi M. de Talhoët depuis la Fosse-aux-Loups.
Ce dernier tira son épée, et prit un pistolet de la main gauche. Son domestique l’imita. La nuit était sombre. On n’apercevait qu’un seul ennemi debout, au milieu de la route qui conduit à Rennes.
— Pique des deux, Gérard, dit M. de Talhoët à son valet.
Les chevaux éperonnés à la fois, s’élancèrent et vinrent s’empêtrer dans les fortes branches munies de leurs rameaux, qui avalent été jetées à dessein
eu travers de la route. Celui du valet s'abattit au bout de quelques pas. Au même instant Talhoët sentit le sien s’arrêter, bien qu’il lui mit ses éperons dans le ventre.
Un homme tenait le cheval par la bride.
Des ombres noires avaient surgi de tous côtés à la fois.
Ces ombres que Talhoët distinguait vaguement dans l’obscurité étaient au nombre de six et sem- . blaient n’avoir point de visage.
— Allons, cher monsieur de Talhoët, dit une voix railleuse qui sortait évidemment de dessous un masque, n’essayez-pas de résister à de braves garçons qui ne veulent que votre bien. Laissez-nous déboucler votre valise, vous arriverez à Rennes sain et gaillard comme si vous n’aviez point rencontré de Loups sur votre route.
M . de Talhoët était un homme de fier courage qui avait vu le danger souvent et qui était fait aux aventures.
— Ce que contient ma valise n’est point à moi, répondit-il. Les Loups étaient autrefois de braves cœurs, dit ou. Si vous êtes des Bretons, livrez-moi passage.
— Quant à être des Bretons, répliqua le vieux Carhoat, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Nous sommes de la vieille roche, et nous avons besoin d’argent pour nous refaire un duc et le mettre en son
F0NTAINE-AUX-PERLE8
palais à Nantes ou à Rennes comme c’est notre droit. Qui sait, Talhoët, si notre choix ne tombera pas sur vous? vous êtes bon gentilhomme, et vous pourriez bien loger quelque jotir à la Tour-lebât. (1)
Quatre éclats de rire contenus murmurèrent dans la nuit.
Laurent et Philippe, aidés par Francin Renard , s’ingéniaient à couper tout doucement par derrière les courroies de la valise.
— Et quand vous serez duc une fois, Talhoët, reprit le chevalier de Briaiit, qui fit une tentative adroite mais infructueuse pour lui arracher son épée, du diable si vous ne nous donnez pas de bonnes places autour de votre altesse !
— Je veux être grand écuyer, dit Laurent.
— Moi, grand bouteiller, ajouta Prégent.
— Moi, connétable, reprit Philippe.
— Moi, dit Kérizat, je me contenterai de la charge de premier gentilhomme de la chambre de son altesse.
— Je demande formellement la vénerie, dit à son tour le vieux Carhoat, et jeprésentu l'humble requête à cetta fiu que notre seigneur, le duc Âmaury, nomme Francin palefrenier des bêtes malades et Noton fiJle d’honneur de madame la duchesse.
(1) Ancien palais des ducs de Bretagne, devenu prison.
FONTAINE-AÜX-PEHLES
Les rires redoublèrent.
Talhoët donna de l’éperon à son cheval, qui fit un saut de côté.
— Allons, enfants, allons ! dit le marquis ; c’est assez rire. Jouoni des dents comme de bons Loups !
Cinq des assaillants s’élancèrent à la fois, et l’on entendit le cliquetis du fer.
Frauciu Renard était occupé à contenir le domestique sur la poitrine duquel il s’était assis commodément.
L’obscurité était complète, mais Talhoët et ses adversaires avaient l’œil fait maintenant aux ténèbres ; ils se voyaient.
Talhoët se défendait vaillamment et sans trop de désavautage,parce que les assaillants le ménageaient. Les jeunes Carhoat avaient déjà reçu quelques horions qui lassaient leur patience et leur donnaient bonne envie de mettre fin tout d’un coup à la lutte.
— Morbleu 1 père, dit Philippe qui arma son fusil et fit un pas en arrière, pensez-vous qu’il faille se faire tuer pour épargner cet homme?
— Attends ! répondit Prégent, nous allons finir ca tout de suite.
11 jeta son fusil et prit entre ses bras la botte forte de Talhoët pour le soulever et 1e jeter à bas de son cheval.
Talhoët déchargea son pistolet sur lui à bout pov tant. Prégent tomba à la renverse.
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Le fusil de Philippe partit au même instant. Talhoët poussa un gémissement sourd, mais il redoubla d'efforts et la lutte devint terrible.
En ce moment même des pas de chevaux retentirent sur le gazon du rond-point. C'était la chasse qui arrivait, M. de Presmes en tête.
Talhoët, grièvement blessé, étourdi par la grêle de coups qui venait de l'assaillir, avait éperonné son cheval à outrance, et l'animal, furieux courait maintenant ventre à terre dans la direction de Rennes.
Mais Talhoët n’avait plus la fameuse valise qui était restée entre les mains de Laurent de Carhoat.
La moitié des cavaliers de Presmes perdit les étriers en arrivant au milieu de l'abattis. Il 'est à peine besoin de dire que le baron de Penchou et le
baron de la Baguenaudays furent au nombre des désarçonnés.
Ces deux vaillants gentilshommes ne mirent point de côté pour cela l'occasion de gagner de l'honneur. Chacun d'eux rencontra un adversaire dans l'ombre, et ils entamèrent une lutte homérique.
Les cris se croisaient, on frappait sans se ménager.
Les brigands, suivant toute apparence, devaient être fort mal menés, car les coups de cï*osse pleuvaient et les horions s'échangeaient avec une prodigalité sans pareille. On eut dit que tous ces malheu-
reux chasseurs voulaient se dédommager sur les bandits du piètre résultat de leur journée.
Et ils y allaient de tout leur cœur, battant, sacrant, s’échauffant.
— Holà ! Noël ! s’écria enfin M. de Presmes, en s’adressant aux valets de chiens qui étaient restés en arrière, holà ! Guyot 1 Allez chercher de la lumière à la loge du sabotier de Mi-Forêt, et revenez vite 1
Les valets obéirent aussitôt ; mais il y avait bien ^ trois cents pas du carrefour à la loge. Avant que Guyot et Noël fussent de retour, M. de Presmes, qui s’était désigné lui-mème en prenant la parole, eut le temps de recevoir une demi-douzaine de horions passablement appliqués.
Les autres combattants redoublèrent de zèle, et la lutte se poursuivit au milieu d’un concert de hurlements.
Enfin des torches apparurent dans le lointain, derrière les arbres et s’approchèrent rapidement.
— Arrivez 1 cria M. de Presmes.
Ce fut comme un signal.
M. de Presmes reçut en plein sur la tête un dernier coup de crosse et une voix moqueuse s’éleva tout près de son oreille pour lui dire :
— Bonsoir, vieux fou 1 nous aurons'encore affaire ensemble !
Au même instant, les deux valets de chiens et plusieurs charbonniers, munis de branches de pins en-
flammées, accouraient sur le champ de bataille, qui fut éclairée vivement toutrà-coup.
Les chasseurs cherchèrent alors leurs ennemis et se virent avec étonnement au milieu de ces arbres abattus qui prolongeaient les taillis jusque dans la V route tracée. Ils étaient en famille, et nul adversaire ne se montrait autour d’eux.
C’était entre eux qu’ils s’étaient distribué ces vaillants horions tout à l’heure.
Hervé Gastel avajt mis dans un état pitoyable le piqueux de Presmes, et avait pris à son insu une ample vengeance des propos téméraires que maître Proust avait tenus sur la jolie fille de Jean Tuai, au souper de la veille.
Les écuyers s’étaient rués contre les veneurs. Ce n’étaient que plaies et bosses. Chacun avait fait son devoir en conscience.
Enfin, dans un coin commode entre deux arbres abattus, qui les entouraient de leurs rameaux, le baron de Penchou et le baron de la Baguenaudays faisaient rage l’un contre l’autre. Ils s’étaient saisis aux cheveux dans l’obscurité et assommés sans miséricorde.
Un des petits yeux noirs de Médard disparaissait maintenant sous une énorme bosse. Corentin avait perdu plusieurs dents jaunes, et des mèches entières de ses cheveux plats jonchaient le sol.
PONTAINE-AUX-PERLES
Vous ne les eussiez point reconnus. Us étaient contusionnés, égratignés, massacrés I
Les autres gens de la chasse, quand ils eurent reconnu leur méprise, se donnèrent des poiguées de main de bon cœur, et tout fut dit. Les ténèbres seules étaient coupables, et d’ailleurs il n’y avait point eu de dangereuses blessures, à cause de la confusion qui avait gêné les mouvements et de Timpossibililé où chacun s’était trouvé de faire usage de ses armes.
Mais il n’en fut point ainsi pour Médard de Pencbou et Gorentin Jaunin de la Bagnenaudays. Quand les deux malheureux gentilshommes se reconnurent après leur bataille homérique, ils se lancèrent de fauves regards.
On les laissa prendre rendez-vous pour le lendemain, toucher majestueusement la garde de leurs épées, et se promettre un combat plus digne de gentilshommes.
Cependant où étaient passés les brigands? Car il y avait eu là une attaque nocturne : les abattis en faisaient foi, et d’ailleurs on venait do trouver le malheureux valet de Talhoët gisant à terre privé de sentiment et comme étouffé sous le poids de Francin Renard. Celui-ci avait disparu.
Les coups de crosse qui étaient tombés sur le crâne de M. de Presmes et auxquels une tête bretonne avait pu seule résister partaient évidemment
PONTAINE-AÜX-PERLES
d’une main étrangère. Les paroles menaçantes et railleuses, prononcées aux oreilles du vieux veneur, au moment où les torches étaient arrivées ne pouvaient laisser aucun doute à cet égard.
Battre la forêt était désormais chose impossible. On dut se déterminer à regagner Presmes, avec le valet évanoui qui commençait à reprendre ses sens.
Gomme on rassemblait les chevaux, on entendit au plus fourré de l’abattis un gémissement faible.
Tout le monde s’élança de ce côté.
Après un instant de recherche, on découvrit entre les branchages un homme renversé sur le dos, qui laissait échapper des plaintes. *
Cet homme avait un masque de peau sur le visage.
— Oh ! oh! dit Hervé Gastel,nous avons eu affaire aux Loups !
• M. de Presmes se courba et souleva le masque du blessé.
— Prégent de Carhoat I murmura-t-il. Pas n’est besoin de chercher pour deviner quels étaient les autres I
— Voilà de quoi faire pendre toute la couvée de Mari et ! dit le maître piqueux.
M. de Presmes lui imposa silence par un geste où il y avait de la tristesse.
— Garhoat s’est assis bieu souvent à ma table, pensa -t-il tout haut, et bien longtemps je Tai nommé mon ami. Était-ce donc ainsi que devait finir cette noble race ?
Il passa le revers de sa main sur son front incliné, puis il se redressa, et sou visage prit une expression sévère.
— Mais je suis officier du roi, dit-il en changeant de ton, et mon devoir est tracé. Qu’on charge cet homme sur un cheval, et qu’on le conduise "à Presmes, jusqu’à ce qu’il soit en état d’être remis aux mains de M. le lieutenant criminel.