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LES DEUX VOYAGEURS

En 1772, la forêt de Renoes rejoignait encore, par ■ ,

une ligne non interrompue de taillis, les grands bois de Broons. La petite rivière de Vauvre, modeste affluent de la Vilaine, coulait obscurément parmi les vastes friches et les interminables bruyères qui côtoyaient la lisière de la forêt. A peu ,près à égale distance du bourg de la Bouëxière et de Thorigné, la , '

Vanvre s’encaissait en un petit vallon dont les rampes se couvraient de taillis , dans lesquels de rares baliveaux dressaient çà et là leurs têtes rondes. La route qui conduisait de Broons à St-Aubin-du-Cormier, route dont s’éloigne considérablement le nouveau chemin communal, suivait une sorte de ravin qui venait couper à angle droit la petite vallée et le cours de la Vanvre.

Cette route, descendait presque à pic la rampe nord du vallon et venait aboutir à un petit pont formé de deux madriers, soutenus dans l’eau par des pieux. Les voitures ne pouvaient point passer sur cette arche frêle, et il fallait avoir confiance en sa monture pour s’y risquer à cheval.

Des deux côtés du chemin sur cette même rampe, ou voyait moutonner çà et là la tête chauve du roc.

■ A quatre ou cinq cents pas du pont, la Vanvre tournait brusquement au nord, et son cours se trouvait masqué par un grand rocher de forme irrégulière qui, vu de loin, semblait surplomber et pendre sur la petite rivière. Dans cette partie de la colline, le bois était plus vieux ; les arbres touffus grimpaient le long de la montée et cachaient la base du roc.

C’étaient de grands châtaigniers au sombre feuillage, entre lesquels blanchissaient les troncs sveltes de quelques bouleaux.

A travers ces arbres, on apercevait le toit grisâtre

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d’une maison qui était comme tapie au pied du ro cher. Elle était un peu plus élevée que les pauvres loges couvertes en chaume, où les gens de la forêt font leur demeure. Son toit d’ardoise lui donnait d’ailleurs une physionomie autre et moins indigente que celle des cabanes du pays: en outre elle avait une girouette ni plus ni moins que si ses maîtres eussent été de bons bourgeois de Rennes ou de Vitré.

De tout autre point de l’horizon, il devait être fort difficile de distinguer cette maison autrement que par la fumée de sou foyer. D’en haut, elle était couverte par les arbres; d’en bas, le grand rocher qui l’entourait à demi la masquait entièrement.

De l’autre côté de la Yanvre, à égale distance du pont, mais dans une direction opposée, on apercevait une magni&que avenue dont les vieux chênes s’alignaient, montant de biais la rampe méridionale.

Du fond de la vallée on ne voyait entre les grands arbres de l’avenue qu’une échappée du ciel gris de Bretagne ; il fallait monter sur la colline du nord pour découvrir tout au bout de la longue allée, un château d’architecture gracieuse et de riant aspect. La poivrière du moyen-âge y avait conservé sa petite place au milieu des constructions plus modernes et piquait le cid de son toit pointu tout près des larges cheminées en briques rouges.

Au-dessous du château, le taillis se fondait insen-

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siblemênt avec une haute bruyère, qui touchait elle-, . même à des champs cultivés, coupés de prairies où la, Yanvre déroulait à perte de vue son mince filet d’azur.

On était au commencement de l’automne. Les ajoncs jaunissaient sur la lande, mêlant leur or foncé au rose changeant des bruyères. .Au loin, les moissons coupées laissaient dans le sillon leur chaume terne et pâle qui tranchait sur le vert vif des grandes prairies.

La vallée était silencieuse. On n’y entendait pour tout bruit que le murmure paisible de la Yanvre, caressant les piles vermoulues du petit pont, et parfois, quand la brise d’ouest souffiait, cet écho de lointaines fanfares qui souvent vous fit rêver dans les bois.

Il y avait chasse sans doute quelque part dans la forêt de Rennes.

. Il était un peu plus de quatre heures du soir. Le ciel roulait de gros nuages gris qui semblaient peser sur l’atmosphère. Le soleil ne se montrait point; mais sa chaleur, tamisée par les nuages, se faisait sentir plus pénétrante. De courtes rafales d’un vent tiède secouaient les branches. L’eau tranquille de la Yanvre se noircissait, annonçant un orage.

Tout en haut de la route encaissée en forme de ravin, deux silhouettes de cavaliers apparurent et se dessi^rent en noir sur le ciel. Ils dépassèrent le

sommet de la rampe nord , et' descendirent le chemin

pierreux au petit pas. ' ^

L’ùn de ces , deux cavaliers portait le costume des gentilshommes, et sa monture, bien que fatiguée,, avait fort belle apparence. C’était un homme de quarante-cinq ans environ, à là figure spirituelle et riante, à la joue bronzée, qu’entourait comme un cadre la riche abondance d’une chevelure poudrée.

, Il avait le front large et ouvert ; ses yeux bruns^ ‘ autour desquels Tâge ou le sourire avait semé d’in-, nombrables rides ténues et presque imperceptibles,^ brillaient sous des sourcils dessinés hardiment. Une fine moustache noire se relevait au-dessus de sa bouche légèrement railleuse. Sa tournure était irrépro-, chable. 11 montait fort galamment son cheval et portait son costume, à la dernière mode, de la meilleure façon. . , ■

Pour que lès passants ne perdissent rien sans doute ' de ce séduisant ensemble, il avait plié son manteau dé voyage sur la croupe de. son cheval.

L’autre voyageur pouvait avoir vingt-deux ans. ^ 11 était coijQEé du tricorne militaire ; mais, à la différence de son compagnon, il avait agrafé . son manteau, qui cachait tout le reste de son costume, à l’exception d’une culotte blanche collante sur. la-, quelle se boutonnaient de longues guêtres bleues^ C’était une charmante figure, pensive et résolue à.

la fois. Quelques boucles de cheveux blonds poudrés

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s’échappaient de son tricorne et tombaient sur son front. Ses yeux, d’un bleu obscur, avaient une douceur rêveuse qui se voilait en ce moment de tristesse. Son regard doux tempérait la fermeté grave qui était le caractère saillant de sa physionomie. Il montait un maigre cheval qui s’en allait bronchant et la tête entre les ïambes.

A mi-côte, le gentilhomme arrêta sa monture et tira son mouchoir pour secouer la poussière qui couvrait son jabot de dentelle et sa veste de velours.

— Mon compagnon, dit-il, me voici au terqie de mon voyage. Assurément, j’aurais voulu jouir plus longtemps d’une société aussi aimable que la vôtre, mais il est l’heure de faire collation, et je ne suis vraiment pas fâché d’arriver. Si les bêtes parlaient, mon compagnon, je voudrais gager que votre monture en dirait tout autant que moi.

Le jeune homme regarda le cou tendu de son cheval, dont les jambes pliaient harassées.

— Je suis, moi aussi, monsieur, répliqua-t-il, au terme de mon voyage.

— Bah ! vraiment? s’écria le premier interlocuteur, est-ce que le hasard m’aurait fait rencontrer un convive?

11 éleva la main et montra les cheminées du château qui disparaissaient à moitié derrière le sommet de la colline opposée.

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— Je ne vais point au château de Presmes, répon* dit le jeune homme dont la joue se colora d’une rou> geur fugitive.

— Vous le connaissez, du moins à ce qu’il parait ? Eh bien, mon jeune maître, si vous n’y allez pas, tant pis pour moi et tant pis pour vous ; pour moi, parce que vous êtes un charmant compagnon, quoiqu’un peu bien mélancolique, pour vous, parce que le vieux veneur est assurément l’hôte le plus commode qui se puisse rencontrer... et parce que la comtesse Âune et mademoiselle de Presmes sont deux adôrablés créatures, si mes quarante-cinq ans m’ont laissé le droit de donner mon avis sur les dames.

Le jeune homme rougit davantage et ne répondit point. L’autre poussa son cheval.

— Ah ! ah J reprit-il gaillardement. C’est un beau sang que celui de Rennes I Je n’ai point vu à Paris de si charmantes enchanteresses que les filles de

messieurs des États de Bretagne ! Tubleu, mon jeune

maître, quels yeux et quels teints I Rencontrâtes-vous quelquefois par hasard une divinité aux longs cheveux blonds et aux grands yeux noirs, que les gentilshommes rennais appellent La Topaze?

— Non, répliqua brusquemement le jeune cavalier.

— Elle a bien un autre nom, poursuivit l’enthousiaste voyageur, mais il ne m’appartient pas de le prononcer. Si vous la voyiez, mon jeune ami, vous deviendriez fou d’elle. C’est la règle.

Le jeuue cavalier mit sa main devant son visage qui était pourpre. En arrivant à la tète du pont de planches, ii s’arrêta.

— C’est ici que nous nous séparons, monsieur, dit-il.

— Déjà 1 s’écria le gentilhomme d’un ton de cordiale bienveillance; mon jeune maître, j’en suU fâx'.hé. Mais puisque vous vous arrêtez dans les environs, j’espère que nous pourrons nous revoir. Vous piaît-il que nous échangions nos noms ?...

Le jeune homme baissa les yeux avec embarras.

— Je ne puis vous dire le mien, murmura-t-il.

— Non? Eh bien! à la bonne henre! Chacun a ses petits secrets. Moi, Dieu merci. Je puis dire mon nom à mes amis comme à mes ennemis. Si par ha- -sard, vous vouliez renouveler connaissance avec votre vieux compagnon de route, le chevalier de Driant sera toujours enchanté de vous ofirir sa, majp.

Il joignit le geste à la parole.

Lejeune homme passa son bras par la fente de son manteau pour toucher la main qu’on lui présentait, et s’inclina avec courtoisie. Il tourna ensuite la tête de son cheval vers cette grande roche inclinée qui marquait le coude de la rivière, et qu’on appelait le rocher de Marlet.

Le chevalier le suivit un instant du regard.

— Joli garçon ! murmura-t-il ; pas beaucoup d’ar-

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gent, je crois, et un peu râpé. Pourquoi diable nous cache-t-il son uniforme de garde française? Il y en a tant d’autres qui sont empressés de montrer la livrée du roi !

Le chevalier raccourcit la bride, flatta son cheval et s’engagea sur le pont étroit qu’il franchit sans encombre.

On le vit côtoyer un instant la Vanvre, couper au travers des jeunes tailles, et s’engager enfin sous les grands arbres de l’avenue. C’était vraiment un cavalier de fort belle mine. On l’aperçut longtemps cahoté par le pas pénible de son cheval qui gravissait la rampe ardue. 11 se tenait droit et bien campé, le feutre sur l’oreille et le poing sur la hanche.

. Âu haut de la montée, sa silhouette se détacha un instant sur le ciel, pour disparaître ensuite peu, à peu, à mesure qu’il redescendait le versant de la colline.

Le jeune homme s’était arrêté, au bout de quelques pas. Il contemplait son camarade de route qui se dirigeait vers le château de Presmes.

11 y avait maintenant parmi sa tristesse une expression de naïve envie.

Quand M. de Briaot eut disparu derrière le sommet de la rampe, notre jeune homme poussa un gros soupir, secoua la tête et piqua son cheval. 11 suivit le cours de la "iMOvre, et tourna au premier petit sentier qui perçait le taillis.

De loin, toute cette partie du bois paraissait unie, mais de près, l’aspect changeait grandement. Les cépées qu’on avait pu prendre pour des buissons nains avaient déjà trois ou quatre fois la hauteur d’un homme. Leurs pousses jeunes et riches de sève jaillissaient en gerbes de la souche commune, interceptaient la route et croisaient de tous côtés leurs branches. Les rocs que l’éloignement avait arrondis apparaissaient maintenant crevassés, déchirés, et dressaient au-dessus des arbres leurs tètes blanchâtres.

A chaque pas on était arrêté par quelque fondrière. La conlée tournait autour des souches, évitait les rocs et descendait dans les trous.

Notre jeune homme avait mis pied à terre et tenait son cheval par la bride. Il avait roulé sur la selle son long manteau de voyage, qui embarrassait sa marche. Sous ce manteau, comme nous l’a déjà dit le chevalier de Briant, il y avait un uniforme de garde française.

Le ciel s’assombrissait de plus en plus, et de brusques rafales frémissaient dans le feuillage. De larges gouttes de pluie commençaient à tomber, perçant bruyamment la voûte de verdure.

L’air était lourd ; tout annonçait un orage. Le garde française ne se pressait point. Il surmontait lentement et avec fatigue les mille obstacles de sa route.

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De temps en temps même, il s’arrêtait pensif, laissant son cheval afifamé paître les basses branches du taillis.

En ces moments, son regard parcourait l’horizon borné qui se rétrécissait autour de lui. On eût dit que son œil reconnaissait à contre-cœur les objets qui l’entouraient. Sa mélancolie redoublait. Ce n’était certes point là un de ces voyageurs attendus pour qui le retour est si douce chose 1

Si lente que fût sa marche, il arriva cependant bientôt à mi-côte, et son œil, perçant à travers les arbres, put apercevoir de nouveau une partie du paysage. Les cheminées rouges et le donjon pointu du château de Presmes se montraient au-delà du sommet opposé, qui cachait tout le reste de l’édifice.

Martel, c’était le nom du garde française, voulut détourner son regard de ce spectacle auquel le ramenait une irrésistible fantaisie. Un sourire jouait autour de sa lèvre, tandis que ses grands yeux bleus demeuraient tristes. Il se découvrit pour passer sa main sur son front, d’où ruisselait la sueur. Un nom prononcé bien bas glissa entre ses lèvres : un nom de femme.

— Si près d’elle 1 murmura-t-il, et plus loin qüe jamais de l’espoir I

C’était ce moment de calme profond qui précède l’orage. Le ciel retenait ses larges gouttes de pluie

qu'il allait répandre à torrents. Le vent faisait trêve. • '

. Parmi le silence alisolu qui régnait dans. la vallée, Martel entendit tomber du haut de la colline une voix '

fraîche, gaillarde et toute joyeuse qui chantait des couplets de la complainte de Fontaine-aux -Perles. La chanteuse ne s'effrayait pas plus de Torage que Martel lui-même, et sa voix jolie donnait une gaîté sin- ' gulière aux paroles mélancoliques de sa chanson. ..

En même temps, du côté de Test, par delà ce , grand rocher qui bornait la vue au coude du vallon, arrivaient les sons de plusieurs fanfares. Les sonneurs semblaient s'approcher rapidement, et quelques notes . distinctes de la Fontainebleau parvinrent, d'échos èn échos, jusqu'aux oreilles de Martel.

Il reprit la bride de son cheval et se remit en route. Le vent qui s'éleva porta ailleurs le son du cor, mais la . chanson continuait au haut de la colline. Elle disait :

Madeline fut madame ;

Elle eut une bague au doigt,

Un bracelet au bras droit,'

" . Un rubis couleur de flamme, ,

Du satin et du velours,

Et tout plein d’autres atours. . •

La figure de Martel s'éclaira. Il eut cette fois un gm sourire, comme si la voix de la. chanteuse eût ' ,

éveillé au fond de sa tristesse un doux et bon souvenir. '

— Bleuettel murmura -t-il. Je parie que c’est Bleuette 1

Il voulut presser le pas de son cheval, mais c’était là chose impossible ; la pauvre bête n’en pouvait plus. Pendant que Martel tirait de son mieux sur la bride, la chanson continuait :

Son collier de perles fines , '

Valait bien trois cents écus,

Pour ne rien dire de plus ;

Quant elle allait à matines Lire son confUeor,

C’était dans un livre d’or I " ’ '

La chanteuse fit sur ce dernier mot une de ces périlleuses roulades qui percent si souvent le silence des soirs par les routes désertes de la Bretagne.

Martel attacha son cheval à un arbre, et grimpa ' lestement sur une des pierres qui abondaient dans le taillis. Il jeta son regard tout autour de lui, cherchant à découvrir Bleuette, la gaie chanteuse. Il ne' vit rien. Bleuette avait sans doute tourné le sommet de la colline, car le vent apporta indécis et confus le troisième couplet de la complainte.

Comme il allait redescendre, une rrtraete brillante, à trois trompes, éclata derrière le grand rocher de Marlet, qui marquait le détour de la Yanvre.

Martel n’était pas à plus de deux cents pas de cô rocher. Il porta ses yeux dans cette direction, s’attendant à voir déboucher de l’autre côté de la rivière un équipage de chasse.

Mais rien ne se montrait encore.

Le premier coup de vent de l’orage tomba sur la vallée en ce moment, courbant la cime des taillis dont les feuilles brillèrent trempées de pluie.

Martel, cependant, ne quittait point son poste, où il recevait en plein l’averse.

Il regardait toujours du côté de la roche, à l’endroit où devait se montrer la chasse.

A force de regarder, il crut apercevoir, à travers la brume soulevée par l’averse, un objet confus qui se mouvait, collé aux flancs mêmes de la pierre.

Ses yeux se fixèrent assidûment sur cet objet dont un coup de vent qui balaya la pluie lui peribit enfin de reconnaître la nature.

C’étaient deux hommes, tapis en embuscade dans un enfoncement du roc. Leurs vêtements gris se con fondaient presque avec la couleur de la pierre. Tous les deux étaient armés de carabines à longs canons.

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