‹ Fontaine-aux-perlesChapitre 9 sur 20 · LE SOUTERRAIN · texte numérisé non relu

LE SOUTERRAIN

Tant que Hervé Gastel fut couché sur la petite plate-forme du roc , il crut entendre ces chants d’orgie dont nous avons parlé au chapitre précédent, mais il eut beau tendre l’oreille, il ne put saisir aucune plainte venant de la base du rocher.

Il se releva et, aussitôt, Técho de l’orgie cessa de se faire entendre. Il crut avoir rêvé.

— 11 faut pourtant que je le retrouve! murmuratril. Peut-être n’est-il pas mort sur le coup et a-t-il besoin d’un peu d’aide pour vivre, ou d’une prière pour mourir. '

Il descendit avec précaution le sentier qu’il venait

de gravir l’instant d’auparavant, repassa devant la porte silencieuse de la métairie de Marlet, fit le tour du rocher et s’arrêta entre la Vanvre et la base du roc, juste au-dessous de l’endroit où l’étranger avait disparu.

C’était là que son corps avait dù tomber, et il n’avait pu tomber que là. Hervé, penché sur le sol, tâtonnait et cherchait.

Impossible que le corps eût pu rouler jusqu’à la Vanvre, éloignée d’une quinzaine de pas. Qu’était devenu ce cadavre, qu’on ne trouvait ni en bas ni en haut ?

Hervé songea involontairement aux superstitions qui avaient bercé son enfance. La fièvre entra dans son cerveau; il crut entendre encore ces lointains chants de fête.

Les démons se réjouissaient-ils de la mort d’un homme? Les Laveuses de nuit, cachées dans les hautes herbes de la rivière, chantaient-elles autour d’un cadavre ?

Hervé Gastel eût voulu fuir, et il ne le pouvait pas; des formes bizarres passaient devant ses yeux ; chaque buisson lui semblait un fantôme, et le cours de la Vanvre, qui étendait à ses pieds sa nappe blanchâtre, lui apparaissait comme un suaire dont les plis s’allongeaient à perte de vue.

Il fut du temps avant de reprendre assez de force pour gravir de nouveau le rocher; mais, dès qu’il

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se fut éloigné du théâtre de ses terreurs surnaturelles, son esprit vaillant et jeune secoua tout reste do crainte. Il se signa, dit un De Profundü pour le mort, et gagna le petit sentier qui, du sommet du roc de Marlet, descendait à Fontaine-aux-Perles.

Et à mesure que sa frayeur s'en allait, sa jalousie revenait; il se disait maintenant que cet hoinme n’é^ tait point, peut-être, le soldat dont on avait parlé à la table de Presmes.

La jalousie est ainsi faite. Tant que Thomme avait vécu, Hervé l'avait pris pour un rival ; maintenant que riiomme était mort, Hervé travaillait à se bien persuader que c'était un autre qui était son rival.

Arrivé auprès de la ferme de Fontaine-aux-Perles, ce ne fut point à la porte principale qu'il s'adressa. Il fit le tour de la maison et frappa doucement aux carreaux d'une petite fenêtre, percée dans le pignon de la ferme. On fut quelque temps avant de répondre, puis la petite fenêtre s'ouvrit, et la douce voix de Bleuette demanda :

— Qui est là ?

La métairie de Marlet, située de l'autre côté du rocher, était beaucoup plus grande que les fermes du pays de Rennes. En revanche elle était fort délabrée (‘.t ses murs lézardés donnaient passage Atout vent. Sa toiture en chaume était défoncée en plu-

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sieurs endroits, et malgré l’apparence que conservait de loin le bâtiment, il était difficile de penser qu’une telle demeure pût servir à d’autres qu’à de pauvres gens de la forêt.

Ceux-ci, habitués à leurs toits de ramées, qui laissent passer le vent comme la pluie, se trouvent * bien partout, pourvu que l’eau ne dépasse pas le rebord de leurs sabots, et qu’ils aient un coin de couvert assez large pour mettre la paille de leur lit à l’abri d’une averse.

Mais les habitants de la ferme de Marlet, si dégradée et ruinée qu’elle parût, n’étaient point des pauvres gens de la forêt.

Sous le hangar attenant au rocher, il y avait quatre beaux chevaux, faits pour être montés par des gentilshommes, et qui n’avaient certes jamais mis leur nerveuse encolure sous le collier de la charrue. Dans la chambre principale , à l’intérieur de la ferme, il y avait, outre le mobilier eu usage chez les paysans, un râtelier contenant quatre belles et • bonnes carabines et plusieurs paires de riches pistolets.

Nous entrons dans la ferme vers dix heures du soir à peu près, au moment où M. le chevalier de Briaut suivait Hervé Gastel dans les jardins de Presmes. Une résine éclairait la salle commune, au milieu de laquelle se dressait la table, entourée de ses bancs déserts. A droite étaient les armoires avec

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leurs luugues serrures de cuivre. A gauche se trouvait réuorme chemiuée où fumaient quelques tisons à demi éteints. Au fond, on voyait deux grands lits, à trois étages chacun; il n’y avait personne dans ces lits.

Entre les lits, une porte s’ouvrait qui donnait entrée dans une petite pièce, où deux grabats étaient placés l’un auprès de l’autre. Le premier de ces grabats était vide. Dans le second dormait un enfant de quinze ans dont la figure charmante disparaissait presque, inondée par les boucles de ses cheveux blonds. Cet enfant avait sur le visage la pureté d’un ange, mêlée à de précoces tristesses. Eu ce moment il souriait à ses rêves.

Nous l’avons vu déjà bondir joyeusement hors des taillis à la rencontre de ses frères, les trois fils ainés de Carhoat.

C’était le petit Réné, le pauvre enfant qui courait seul par les bois, suivant de loin le chaut de Bleuettc • et se couchant sur l’herbe en pleurant aux endroits où l’herbe foulée gardait l’empreinte du repos do Bleuetle.

L’autre grabat attendait la vieille Notou Renard, servante des Carhoat, qui veillait encore et s’agitait autour du foyer presque éteint de la salle commune.

Nolon Renard était une vieille femme ridée dont riiuuiidilé de la torêt et le brûlant soleil des laudes

' avaient tour à tonr noirci et bâlé la peau. Elle était la femme de Francin Renard, ce paysan mâdré, au chapeau en éteignoir, que nous avons vu en compagnie du vieux Carboat, dans cette anfractuosité du roc de Marlet, où venait de disparaître si tragiquement le pauvre chevalier de Briant.

Noton avait l’air grondeur et maussade comme toutes les vieilles servantes, mais, sur son laid visage, où les lignes se brisaient, bizarrement croisées par les rides, on n’eùt rien pu découvrir qui dénotât la méchanceté. Noton était une brave vieille qui grognait volontiers, mais qui ne mordait point. Peut-être eùt-elle mordu si on l’eut empêchée de grogner.

Elle était vêtue d’un déshabillé de toile rouge, sorte de veste plate sur le dos, dont la taille, ornée d’un gros chignon, se place beaucoup au-dessus des reins et presque entre les deux épaules. Sa jupe d épluche à larges raies vertes, noires et blanches, se rattachait par derrière au chignon du déshabillé, pour tomber, roide et plate, le long de ses hanches. Elle portait pour coiffure la petite catiolle de la forêt en grosse toile à larges ourlets. Pour chaussure, elle avait des sabots qui contenaient ses pieds d’abord, • puis une demi-botte de paille.

Noton Renard venait quelquefois regarder le sommeil de l’enfant, et quand la bouche de celui-ci s’ouvrait pour murmurer en son rêve comme un

écho affaibli de la complainte de Fontaine-aux-Per> les, la vieille haussait les épaules en grommelant, et se signait comme si elle eût voulu chasser le diable.

Mais sou occupation principale n’était ni dans la chambre de Réné, ni dans la salle commune.

Elle ouvrait de temps en temps une petite porte et disparaissait pour revenir bientôt avec des pots vides qu’elle allait remplir à la cave. Chaque fois qu’elle ouvrait cette porte, on entendait des chants confus ; — Ce même écho que Hervé Gastel avait entendu en haut et en bas du rocher dans le silence de la nuit.

Ou descendait à la cave par deux issues dont l’une, recouverte d’une trappe s’ouvrait à gauche, derrière l’un des grands lits. L’autre donnait en dehors de la chambre commune. Noton ne prenait point ce dernier chemin pour aller remplir ses pots vides, parce que ses vieilles jambes n’auraient pu franchir, sans trébucher, l’échelle roide et longue qui conduisait de ce côté à la cave.

L’autre ouverture, au contraire, donnait sur un escalier praticable, à la rigueur.

Noton Renard venait de descendre l’escalier avec deux pots ou pichés vides à la main. Lorsqu’elle reparut à la trappe, la pauvre vieille, essoufflée, s’appuya au coin du lit pour respirer.

— Boire, toujours boire! murmura-t-elle, et blas-

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phémer, et hurler des refrains qui viennent de l’enfer 1 Ah ! s’il n’y avait pas là un enfant du hou Dieu qui protège la maison, le diable nous aurait déjà fait des siennes. On dit que ça suffit d’une bonne prière pour empêcher le démon d’entrer dans un logis, et l’enfant prie tous les soirs... Ah! qu’il est beau quand il prie, et que Jésus doit aimer le son de sa voix I

Elle s’affermit sur ses jambes tremblantes et gagna la petite porte qu’elle poussa du pied. La petite porte retomba derrière elle.

Elle se trouvait dans im couloir obscur où l’air avait des saveurs humides. Des bruits de voix se mêlaient au loin. Le sol était glissant sous les pas de la vieille femme.

Malgré les ténèbres, elle marchait droit devant elle sans tâtonner, et comme fait l’aveugle dans une route souvent parcourue. Au bout d’une vingtaine de pas, elle poussa du pied une seconde porte qui s’ouvrit et laissa pénétrer dans le corridor une lueur assez vive.

On aurait pu voir, à l’aide de cette lueur, que le chemin suivi par Noton Renard était un boyau étroit, taillé tantôt dans le roc vif, tantôt dans la terre, et dont les parois suintaient une sorte de transpiration brillante.

La pièce où elle entra, en sortant de ce couloir, était de forme ronde, d’une étendue considérable, et

s’éclairait par une grosse résine soutenue à l’aide d’un bâton fendu et fiché dans le roc.

Cette lumière insuffisante donnait à peine une forme aux objets. On distinguait néanmoins, une demi- douzaine de petits barils devant contenir de la poudre, et quelques vêtements de diverses espèces accrochés à des clous. Dans un coin, il y avait un chevreuil à demi-écorché.

Au-delà, la vue ue pénétrait point, et la résine, trop faible, ne pouvait arriver jusqu’au plafond qui disparaissait dans les ténèbres.

Dans cette pièce, le bruit des voix, considérablement rapproché, s’entendait d’une façon distincte. On reconnaissait une discussion animée, au travers de laquelle couraient des jurons et de longs éclats de rire.

La vieille femme traversa la salle ronde en se hâtant, et frappa trois coups, à l’aide d’un de ses pichés, sur le bois d’une porte qui, trop éloignée de la résine, disparaissait dans l’obscurité.

— Qui va là? demanda-t-on de l’autre côté de la porte.

— Du vin, répondit Noton Renard.

Le battant massif tourna sur ses gonds rongés de rouille, et Noton se^trouva sur le seuil d’une autre pièce qui, par comparaison, semblait brillamment illuminée.

Au milieu de cette pièce, il y avait une table re-

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couverte d’une nappe grossière où se mêlaient les débris d’un repas.

Quatre chandeliers de fer étaient aux quatre coins de cette table, autour de laquelle le vieux Carhoat et ses fils s’asseyaient, en compagnie de Francin Renard qui tenait le bas-bout.

De même que le couloir et la première pièce, celleci avait pour muraille le roc nu, coupé de veines terreuses.

On n’y voyait point de meubles, sauf quelques escabelles placées sans ordre le long des murs,

A l’extrémité la plus éloignée de la table, la lumière des quatre chandelles de suif, qui brûlaient dans les flambeaux, éclairait vaguement les dernières marches d’un escalier.

On comptait quatre, cinq, six de ces marches; la septième disparaissait déjà dans l’ombre. Il y en avait peut-être d’autres. On ne les voyait point.

— Allons, Noton, sorcière, dit le vieux Carhoat, verse-nous à boire, et va-t’en.

La vieille obéit sans répondre . Elle fit le tour de la table emplissant jusqu’au bord les verres que lui tendaient Carhoat et ses fils.

Quand ce fut le tour de Francin Renard, son époux, elle fit une grimace de mauvaise humeur et posa le piché sur la table.

— Toi, tu as des mains pour te servir, grondat-elle, ivrogne I

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Francia haussa les épaules et se versa tranquillement une rasade. C’était un époux sensé qui savait ce que vaut la paix du ménage.

— Eh bien, Noton, dit le vieux Carhoat, petit Réné dort-il comme il faut?

— Pauvre chérubin I répliqua la vieille, c’est le bon ange de votre maison, Carhoat. Mais tout péché a son châtiment... et Dieu vous le prendra.

— Va-t’en, sorcière, va-t’en 1 s’écria le vieillard, en frappant du poing la table qui trembla au choc. Si je te revois ce soir, je te brise un piché sur le crâne !

— Et si tu ne reviens pas dans un quart d’heure avec du vin frais, dit Laurent, Faîné de Carhoat, je te fais prendre un bain dans la Yanvre!

Noton, accoutumée à ces menaces, sortit sans se hâter.

Les quatre Carhoat portaient le costume que nous leur avons vu dans le taillis,* et Francin Renard n’avait eu garde de changer le sien, attendu que toute sa garde-robe était en ce moment sur son dos.

Il avait seulement remplacé, avec la permission de son maître, son grand chapeau en éteignoir, par un bonnet de laine qui gardait ses longues oreilles contre l’humidité du souterrain.

Les trois fils du marquis se ressemblaient assez de taille et de visage; l’aîné, Laurent de Carhoat, était un beau cavalier aux traits aquilins, au

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regard intelligent et fier. Ses abondants cheveux châtains tombaient en boucles mêlées jusque sur ses épaules. Il avait une fière moustache noire retroussée, et, n’eùt été quelque vague expression, stigmate mystérieux que le vice ou la honte sait imprimer même à la fierté, ou l’aurait pu prendre pour un grand seigneur eu goguette.

Prégent, le second, avait l’air plus grossier, et sa chute se lisait mieux sur ses traits indolents, dépourvus de caractère.

Philippe, le dernier, ressemblait presque trait pour trait à Martel. 11 avait comme lui de longs che veux blonds sur un front pensif. La seule dififérence était dans le regard dur de ses yeux et dans l’amertume fatiguée de son sourire.

Tous trois en ce moment avaient la face empourprée par l’ivresse.

Le vieux Garhoat, qui avait bu autant qu’eux, gardait une sorte de sang-froid.

Quant au fermier Renard, il était violet. Mais ce digne paysan ne perdait jamais la tète; il pouvait mourir à force de boire, et ne pouvait point s’enivrer.

— C’est la misère 1 dit Laurent poursuivant la conversation, interrompue par l’arrivée de la vieille Noton. On ne gagne pas à ce métier-là le vin qu’on boit et le pain qu’on mange. Il y a des jours où je serais tenté de croire que le meilleur métier est celui d’honnête homme.

— Bah 1 fit Prégent, il y a commo cela de mauvaises veines.

— Voilà longtemps que nous n’avons gagné, dit Philippe.

— Raison de plus pour que la chance tourne, enfants I s’écria Carhoat. Allons, vive la joie, morbleu! Depuis quand parlons-nous raison dans notre trou?

— C’est qu’on réfléchit, père, répliqua Laurent : la nuit est longue sur les grands chemins. Quand on se sent de l’argent dans les poches, cela tient lieu de .conscience. On s’étourdit, on a le cœur de rire et de chanter. Mais quand on revient les mains vides...

— Eh bien! monsieur le comte, interrompit Garhoat, quand on a manqué le cerf un jour on prend sa revanche le lendemain.

— Le père a raison, dit Prégent. Bois, Laurent; bois, Philippe, et chantons !

Il entonna un air à boire en langue bretonne ; le vieux marquis le soutint Vaillamment; Philippe et Laurent, animés par le bruit, firent bientôt chorus, et la voix nasillarde de Francin Renard compléta l’harmonie.

Mais quand la chanson, apportée du bon pays de Morlaix, fut finie, un silence se fit dans le souterrain, et cette gaieté factice tomba lourdement à plat.

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Uue tristesse vague, et que uul ne pouvait secouer, pesait sur l’orgie.

Y avait-il au fond de ces cœurs déchus un sentiment vengeur de remords ou de regret ?

♦ — Plus d’argent, reprit Laurent, plus d’amour ! Où est le temps où nous choisissions entre les plus belles, et où cette cave froide devenait la nuit un palais?

Prégent et Philippe poussèrent ün soupir.

— C’était le bon temps ! murmurèrent-ils.

— Sans doute, sans doute, répliqua le vieux marquis; mais je compte bien que le trou pourra redevenir uu palais, et que nous aurons encore du velours et du satin autour de cette table. Allons, enfants! allons, morbleu, du cœur! N’avons-uous pas là, tout près, de l’autre côté de la montée, cent cinquante mille écus de rentes que nous partagerons bien quelque jour ?

Les trois jeunes gens secouèrent la tète d’un air incrédule.

— Il ne s’agit que de s’y bien prendre, poursuivit le vieillard ; il y a une manière de garnison au château de Presmes, c’est vrai, mais avec une trentaine de bons lurons et quelques petites intelligences dans la place, on ferait le coup tout doucement.

— Eh bien! dit Philippe, pourquoi ne pas tenter la chance tout de suite?

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— Âh ! mon garçon, répliqua le marquis, te voilà maintenant qui vas trop vite. Il faut de l’argent pour les trente lurons, et il faut de l’argent pour se ménager ces petites intelligences dont je parlais tout à l’heure... or, nous n’avons point d’ar* gent.

— Pas d’argent ! répétèrent tristement les trois Garhoat.

— Sauf respect de vous, nos maîtres, dit Francin Renard en se frottant le menton, il y aurait bien moyen pourtant d'avoir de l’argent, sans se fatiguer comme vous faites.

Le vieillard et les trois jeunes gens interrogèrent à la fois Renard d’un air curieux.

Celui-ci baissa les yeux sous ces regards croisés et continua d’une voix plus basse :

— Pardié ! nos messieurs, il y a là-bas à Rennes, notre demoiselle qui gague les écus à boisseaux...

Ce mot, jeté au milieu de l’orgie, mit de la pâleur sur tous les visages.

— Tais-toi ! dit Carboat d’une voix altérée.

Les trois jeunes gens baissèrent la tète ; le vieillard regardait Francin d’un air menaçant.

Celui-ci, effrayé de l’effet qu’il avait produit, demeurait bouche béante et cherchait des paroles d’excuse.

l’escauer

Le déshonneur appliqué à la femme qui nous touche par le lien du sang ou du mariage a quelque chose de si poignant et de si cruel, que la susceptibilité, à cet égard, survit souvent à la honte acceptée. On peut dire que l’homme arrivé au stoïcisme sur ce sujet brûlant atteint les limites extrêmes de la dégradation morale ou s’assied sur la marche la plus haute de l’escalier philosophique.

Les deux branches de ce dilemme sont moins divergentes qu’on ne croit.

Le déshonneur qui suit la chute de la femme était ressenti plus vivement, s’il est possible, dans l’an-

cieuae société française que de nos jours. Notre

histoire se passe au xviii® siècle, sous ce règne où

les mœurs faciles relâchaient tout lieu de famille et

amollissaient jusqu’à Torgueil du sang, le plus tenace de tous les orgueils; mais notre histoire se passe bien loin de la cour, en un pays où Ton ne lisait guère les délicieux petits contes moraux dont la poésie encyclopédique émaillait les boudoirs parisiens. Notre histoire se passe en Bretagne.

La pensée de Laure, jetée tout à coup au travers de l'orgie, mit de l’inquiétude et de la colère sur le front du vieux Garlioat, et tomba comme un poids glacé sur l’ivresse des trois jeunes gens.

Cela ne veut point dire que le vieux Carhoat fût pur de tout reproche à ce sujet ; mais sa conscience n’aimait pas à être éveillée par le seul côté qui, en elle, restât sensible et vulnérable.

— Fraucin Renard, dit-il, si jamais tu prononces un seul mot là-dessus, je te tue comme un chien I

— Notre monsieur, murmura le paysan, il n’y a pas d’offense...

— Tais-toi I

Il se fit dans la salle souterraine un silence qui dura quelques minutes. Carhoat et ses fils vidèrent leurs verres plusieurs fois, comme pour secouer le fardeau d’une pensée importune.

— C était une noble fille, dit enfin Laurent, qui

passa le revers de sa maiu sur son front pâli. Il m’est venu parfois la pensée qu’un coup de fusil par derrière, lorsqu’elle court à cheval dans la forêt, serait le plus beau présent qu’on pût lui faire... car elle souffre, messieurs de Carhoat, elle souffre le martyre !

— La dernière fois que je l’ai vue, prononça Philippe à voix basse, elle pleurait.

— Toutes les femmes pleurent! dit Prégent. Allons, morbleu 1 monsieur mon père, si vous n’y mettez ordre, nous allons bientôt pleurer aussi. Ma sœur est plus riche que nous, donc elle est plus heureuse. Si elle est quelquefois d’humeur maussade, c’est l’affaire de M. le lieutenant de roi!

— Tais-toi , Prégent ! murmura le vieux marquis.

11 semblait ne point dire cela pour lui surtout, mais pour les deux autres Carhoat, dont les yeux brûlaient déjà de colère.

En ce moment, les trois frères se montraient sous un aspect nouveau. Leur ivresse accrue ne laissait plus en leur personne le moindre reflet de noblesse ou d’élégance. Ils secouaient leurs cheveux incultes autour de leurs visages enflammés. Leur nature sauvage se dévoilait à nu. Ils étaient beaux encore, mais à la manière de ces tètes diaboliques qui ressortent sur le fond obscur des toiles de l’école espagnole.

Prégent remit bruyamment son verre vide sur la table.

— Que m’importe tout cela? reprit-il ; Laure a Tâge d’uue femme; elle fait ce qu’elle veut. J’entends bien qu’il ne soit pas permis à ce vieux drôle, (il montrait Francin Renard qui cachait son nez rouge dans son verre), de parler sans respect de M**® de GarUoat, mais moi, par exemple, qui pourrait se vanter de me lier la langue?

— C’est moil prononcèrent en même temps Laurent et Philippe. -

— La paix, morbleu I s’écria le vieux Garhoal d’une voix tonnante, nous sommes ici pour boire, pour chanter et pour pailer de nos affaires! Taistoi, Prégent. Faites la paix au nom du diable, et buvons un coup pour nous remettre !

Carboat emplit les verres à la ronde.

— Trinquons, dit-il.

Les trois jeunes gens hésitèrent.

Le vieux marquis frappa son gros poing sur la table ; ses yeux flambèrent sous ses sourcils blanchis.

Francin Renard tremblait de tous ses membres, car la colère des jeunes gens n’était rien, mais quand le vieux marquis se fâchait tout de bon, il y avait tempête.

Ce dernier ne répéta point son ordre ; il tendit son verre.

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Laurent, Prégent et Philippe choquèrent les leur» de mauvaise grâce.

Ils burent. Quand ils eurent bu, leurs tètes échauffées perdirent le souvenir de leur querelle, et leurs voix se mêlèrent bientôt à celle du vieillard qui en^ tonnait une chanson burlesque dans le patois du pays de Rennes.

Comme le dernier couplet se perdait sous la voûte, le marquis crut ouïr un léger bruit du côté de l’escalier, dont les marches basses se montraient dans l’ombre.

11 se retourna vivement, mais, au même instant, la vieille Noton Renard entra par la porte opposée, et le marquis crut s’être trompé.

Noton tenait à la main deux bouteilles d’eau-devie qu’elle déposa sur la table.

— 11 est dix heures passées, dit-elle, av^-vous besoin d’autre chose, nos messieurs ?

Il fut délibéré tout d’une voix que la vieille Noton pouvait aller se coucher.

Autour de la table il n’y avait plus le moindre soufQe de discorde. L’eau-de-vie remplaça le vin dans les verres, et chacun mit ses coudes sur la nappe. Ou était assez ivre pour tenir conseil.

— Enfants, dit le vieux Carhoat, si .vous n’avez rien fait là-bas du côté de Laval, Renard et moi nous n’avons point de meilleure nouvelle à vou» donner. Les gens du tiers et les écoliers avaient fait

tant de bruit ce temps-ci que Von pouvait espérer quelque bon remue-ménage par rapport aux jésuites. Cette fois-ci, l’impôt eût sauté, c’est clair. J’avais déjà pris mes mesures pour que l’hôtel de l’intendant de Flesselles fût attaqué comme il faut dès le commencement. Mais on a fait trop de petits livres pour M. de la Ghalotais, trop d’écriteaux contre les jésuites et trop de chansons sur les membres du parlement qui n’ont pas su résister aux ordres du roi. Quand on fait tant de petits livres et tant de chansons, on perd le loisir de faire autre chose, le bon moment est passé. Le roi pourrait prendre les tours Saint-Pierre et les emporter à Paris sans que les bourgeois et les gentilshommes de la bonne ville de Rennes osassent tirer leurs épées du fourreau.

— C'est comme à Vitré, dit Prégent.

— C’est comme à Fougères, dit Philippe.

— C’est comme à Château-Bourg, ajouta Laurent: on crie, on se dispute, et puis c’est tout !

— Si ce diable de Kérizat était ici, reprit le vieillard, il nous donnerait bien quelque moyen de nous tirer d’affaire !

— Celui-là fait payer trop cher les conseils qu’il donne, murmura Laurent.

— Bahl fit Prégeut. C’est un joyeux compère, brave comme son épée, et qui se battit mieux qu’un démon, il y a trois ans, la nuit où nous voulûmes enlever le château de Presmes...

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— Oui, répliqua Philippe. Mais sans lui , notre sœur Laure...

— La paix, Philippel interrompit le vieux Carhoat. Ce jour-là, voyez-vous, enfants, poursuivit-il, nous avions une bonne idée. C’est à Presmes qu’est notre salut. Sans compter le caquet de ce vieux fou de veneur qui cherche toutes les occasions de m’humilier, moi son vieux compagnon, qui lui ai gagné tant de pistoles au lansquenet, qui lui ai servi de second dans tant d’affaires, et qui l’ai débarrassé de tant de maîtresses 1

On entendit comme un éclat de rire étouffé du côté de l’escalier. Nul n’y fit attention, parce qu’un joyeux murmure accueillit les dernières paroles du vieux marquis.

— V<»U3 vous étiez vengé d’avance, père, dit Philippe.

— Et je compte bien me venger après! riposta le vieillard. M. de Presmes m’a prêté trop d’argent en sa vie pour avoir le droit de me traiter comme il le fait. Pensez donc, enfants! ne voudrait-il pas me faire retirer mon banc à la paroisse de Thorigné, sous prétexte que je n’ai plus de terres? Voilà-t-il pas la dixième fois qu’il me cite à son tribunal pour rire, parce que, moi ou l’un de vous, nous avons tué, • en passant, quelques malheureux chevreuils sur les varennes dû roi? N’a-t-il pas eu l’infamie de m’accuser, à hon droit, de cette équipée contre son châ-

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teau de Presmes, dont il Be resterait plus piorre sur pierre si le diable m’écoutait?

— C'est vrail c’est vrail répondireut les trois jeunes gens. 11 a tort !

— ' Gomment, si c’est vrai, morbleu I s’écria le vieillard en s’échauftant. Gomment s’il a tort! Groyeavous donc que je ne. lui aurais pas brisé le oràæ déjà d’un coup de carabine si je ne le regardais comme votre beau-père... Et encore nous avons blié une insulte. Sa fille, la comtesse Anne, a oetregé votre sœur en plein bal.

— C’est vrai, répétèrent Laurent et Philiiq>e dont les sourcils se froncèrent.

— Elle est bien belle I dit Prégent. Et puis Laure, après tout, lui a rendu injure pour injure.

— Chut 1 fit le vieillard tout à coup ; écoutez I il me semble avoir entendu des pas dans l’escalier...

— Ça se pourrait bien, dit Francin Renard qui tendit l’oreille.

Les trois Carhoat éclatèrent de rire.

— Ah ! père I s’écria Laurent, vous commencez A ne plus porter si bien votre vinl

Le marquis commanda le silence d’un geste péremptoire, quitta la table et alla mettre son oreille au bas de l’escalier. 11 écouta durant quelques secondes attentivement. De sa place Francin Renard faisait de même.

Aucun son ne vint rompre le ailenee.

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— Je me serai trompé, dit le vieux Carhoat en reprenant son escabelle, et je crois que vous avez raison, enfants, l’eau-de-vie me porte à la tète. Qui pourrait arriver par là, sinon le diable ou Kérizat?

— Ce qui est tout un, ajouta Philippe.

— Ce qui est tout un I répéta le vieillard en riant. Pour en revenir, il est évident que nous n’avons pas deux moyens de sortir d’embari^as. Il faut que Car* hoat soit encore une pépinière de riches seigneurs. La misère nous avilit; l’argent nous relèvera. Vous êtes assez beaux garçons, enfants, pour faire hgure dans le monde. Petit Réné sera un page comme le roi n’en a pas souvent, et votre frère Martel...

Aht dit Philippe, celui-là a pris le bon lot; il a gardé son épée. Que Dieu le bénisse I

Le vieux marquis, Laurent et Philippe choquèrent leurs verres en répétant : Que Dieu le bénisse I

Quant à Prégent, il haussa les épaules en murmurant son éternel : Bahl

— Oui, oui, reprit le vieillard, Martel est un bon cœur. Eh bien I il ne lui manque que quelques louis de plus dans sa bourse pour faire sou chemin, car il est Carhoat, morbleu 1 et Carhoat de Bretagne vaut bien Montmorency de France et Howard d’Angleterre! Nous lui ferons une pension de quelque vingt mille écus, et il deviendra brigadier des ar-

mées pour le moins. Le principal, c’est d'enlever les deux filles du vieux fou et de savoir qui d'entre vous les épousera.

— Moi, dit Prégent, je veux la comtesse Aune.

— Un instant, répliqua Laurent, je suis l'aîné,

c'est à moi de choisir. •

— Il n'y a pas de choix qui tienne I dit Philippe ; la comtesse Anne me plaît ; elle ne sera ni à Prégent ni à Laurent, je la veux I.

— Allons 1 allons I s'écria le vieillard moitié riant, moitié irrité. Attendez pour vous disputer que la comtesse soit entre nos mains !

Mais les trois frères s'étaient levés et se provoquaient du regard .

— Je crois, Dieu me pardonne, qu'ils vont se battre I dit le vieux Garhoat.

— Ça se pourrait bien, grommela Francin Renard.

En ce moment, un objet indistinct vint se poser sur celle des marches de l'escalier qui disparaissait dans l'ombre.

Un second objet de même forme et de même volume s'abaissa lentement et se mit auprès dii premier.

Celui-ci reprit alors son mouvement et descendit, sans bruit toujours, sur la marche suivante, éclairée davantage. Le second objet l'y suivit.

Lorsque le premier se posa sur la troisième mar-

che, la lumière arrivant jusqu'à lui, éclaira plus distinctement sa forme et montra une botte molle eu cuir de couleur naturelle.

La jambe que chaussait cette botte disparaissait presque dans Tombre, et le corps s’y. cachait complètement.

Le tout s’arrêta sur la troisième marche.

— Je maintiendrai mon droit! reprit Laurent.

Tous êtes cadets; vous venez après moi.

— Je me moque de votre droit et de vous, monsieur mon frère! s’écria Prégent.

— Et moi je vous dis, ajouta Philippe, que ni vous, Laurent, ni vous, Prégent, vous ne toucherez à un cheveu de la comtesse Anne !

— La paix, enfants, la paix ! disait le vieux Carhoat, que le rire empêchait de se fâcher.

— Elle sera à moi ! reprenait Laurent.

— A moi! ripostait Prégent.

— A moi! s’écriait Philippe.

Et les démentis se croisaient.

— Tu mens !

— Tu mens !

— Tu mens !

— Ça se pourrait bien, grommelait Francia Renard par habitude.

Au moment où la dispute s’échauffait et où les mains égarées cherchaient déjà les manches des cou-

FONTAINB-AUX-PBRLES

teaux de chasse, un joyeux éclat de rire se fit enteodre du côté de l’escalier.

Francin Renard, qui en était le plus près, bondit hors de son siège et se réfugia jusque derrière les trois frères en essayant un signe de croix.

Les quatre Carhoat, stupéfaits, tournèrent leurs regards vers l’escalier.

L’éclat de rire continuait.

Enfin les .deux bottes molles se mirent en mou> vemeut et descendirent les trois dernières marches.

Un torse apparut, puis des épaules, le tout enveloppé d’un large manteau de couleur sombre.

La figure du nouvel arrivant disparaissait complètement sous un feutre rabattu.

— Pour sùr c’est le diable I pensa Francin Renard.

Et il ajouta entre ses dents par forme de confirmation :

— Ça se pourrait bien I

Le vieux Carhoat avait tiré un grand couteau de chasse caché sous sa peau de bique. Ses trois fils avaient mis également le couteau à la main.

Le nouvel arrivant avançait tranquillement dans la chambre.

— Un pas de plus, et vous êtes mortl dit le vieux Carhoat.

L’étranger s’arrêta docilement.

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PONTAINE-AUX-PERLES

— Qui êtes-vous? demanda encore le vieillard, et que voulez-vous ?

— Je viens pour mettre d’accord ces trois braves jeunes gens, répondit l’étranger d’une voix railleuse. Ils veulent tous les trois épouser la comtesse Anne, et chacun d’eux a dit aux autres : Vous ne l’aurez point. Vous avez tons raison, mes jeunes maîtres, car le futur mari de la comtesse Anne, c’est moi!

A ces mots l’étranger ôta son feutre et salua courtoisement.

— KérizatI s’écrièrent les quatre Garhoat en apercevant son visage.

— Fort à votre service, mon vieux camarade et mes jeunes amis, répondit le chevalier de Briant. J’arrive de Paris comme vous voyez, tout exprès pour vous empêcher de vous couper la gorge.

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