LA PISTE DE BLEDETTE
Les officiers de la capitainerie restaient seuls à table avec Médard de Penchou et Corentin Jaunin de la Baguenaiidays. Ges deux derniers n’avaient pas compris grand’chose à tout ce qui venait de se passer, mais ils sentaient autour de leur épaisse cervelle comme un vent de mystère, et ils crurent devoir donner à leur physionomie des expressions de circonstance.
Corentin passa ses longs doigts dan s le blond fade de ses énormes cheveux ; en même temps il rida son front plat et cligna de l’œil, de manière à faire croire qu’il avait réellement une idée. Dans le même but,
Médard frotta son gros nez énergiquement et soufûa dans ses joues que rougissait le cidre.
Ils se levèrent en même temps, se rapprochèrent et se serrèrent vigoureusement la main.
— Ahl monsieur, dit le baron de Penchou, je vois que vous comprenez... Diable I
— Diable ! répliqua le baron de la Baguenaudibys, vous comprenez donc aussi I... Ah! monsieur !
Us se regardèrent, puis Penchou reprit en haussant les épaules :
— Après cela, que voulez-vous, on n’y peut rien, voisin !
— Évidemment, répondit Gorentin Jaunin, en levant les yeux au plafond, voisin à la guerre comme à la guerre I
Ils se serrèrent la main de rechef et allèrent se coucher.
Penchou rêva que la comtesse Anne l’appelait mon cœur, et Jaunin songea que la femme de charge de son père avait les cinquante mille écus de rente de Lucienne. Cela lui fit plaisir, parce que l’amour de la femme de charge était jusqu‘’à un certain point à sa portée : pas tout à fait, pourtant : il avait essayé.
Au bas bout de la table les veneurs et les officiers continuaient de boire et de causer.
— Eh bien, Hervé, dit le maître piquenx à uu jeune veneur de belle mine, qui levait le coude
FOÎO'AINÏ-AUX.P^LES
moins souvent, que les autres, tu brises donc toujours dans la voie de Bleuette?
— Ça vous dérange-t-il maître Proust ? répliqua Hervé, susceptible comme tous les amoureux.
— Oh I que non, mon bellot I dit le piqueux ; Bleuette est gentille et sage ; m’est avis que tu ne pouvais pas mieux t’adresser. .
Il y a des gens qui n’aiment point à entendre parler de leur maîtresse, même lorsqu’on en dit du bien. »
— C’est bon I murmura Hervé, Bleuette est ce qu’elle est, et je sais ce que je fais.
— Tués assez grand pour cela, mon bonhomme, riposta maître Proust, mais tu as beau faire semblant de te fâcher, nous savons que tu es un bon diable... Messieurs, il faut que vous m’aidiez à faire un sermon à Hervé. Quand il va au bois le matin, ce n’est pas le sanglier qu’il cherche, et son limier ale diable au corps pour suivre, au lieu des pieds de la bête, de jolis petits pas mignons qui s’en vont toujours du côté de Fontaine-aux-Perles.
— C’est là qu’elle se rembuche I dit un écuyer à demi-voix.
Hervé fronça le sourcil.
— Ah I Hervé, mon ami, s’écria maître Proust, tu as entendu pourtant bien des fois en ta vie le refrain de la complainte :
tl7
Du plus sage et du plus fou L’amour vous casse le cou !
— Mon cou est à moi, dit Hervé, si je veux le casser...
— Ça te regarde, interrompit le piqueux, c’est vrai, mon garçon. Mais n’est-ce pas, vous autres, notre devoir est de lui faire un bon petit sermon?
Les convives approuvèrent bruyamment.
— Ce n’est pas une conduite, reprit le maître piqueux ; Hervé en perd la tête. Quand on entend sous le couvert la chanson de ce petit lutin de Bleuette, on est bien sûr que maître Hervé est quelque part dans les buissons d’alentour, blotti comme un cerf de meute qui vient de donner uü change. Deux ou trois fois cet automne j’ai fait le bois avec lui...
— Ah 1 maître Proust I interrompit Hervé avec un accent de reproche.
Mais le maître piqueux était en veine.
— Ces jours-là, poursuivit-il en riant, les sangliers dormaient leur grasse journée, car maître Hervé cherchait Bleuette et moi je m’amusais à chel*cher maître Hervé.
Le jeune veneur rougit, les autres éclatèrent de rire.
— Il n’y a pas besoin de limier pour suivre leur piste, continua maître Proust qui s’égayait de plus
en plus ; je vais vous dire comment on s’y prend. On descend l’avenue en mangeant un morcean sur le pouce, on passe le petit pont, et l’on grimpe de l’autre côté de la Vanvre, en choisissant la première coulée venue. Là, au lieu de s’occuper des traces et des boutis, au lieu de chercher les souils, on s’assied tranquillement sur l’herbe et l’on boit une gorgée à sa gourde. Au bout d’un quart d’heure on entend une trompe sonner doucement et dire : Là ira, ha I ha I là ira I la réponse ne se fait pas attendre, une petite voix s’élève sous le couvert et chante bien bellement :
Ma grand’mère était la femme Du métayer de Marlet,
Qui chantait au flageolet La complainte de madame :
L’amour vous casse le cou Du plus sage et du plus fou.
Maître Proust chanta ce couplet d’une voix aiguë et flûtée qui voulait imiter la voix d’une jeune ülle.
Tout le monde répéta en chœur, non sans regarder malignement le pauvre Hervé, victime de cette joie :
L’amour vous casse le cou Du plus sage, du plus fou I
P0NTAINB-AUX-PERLE8
— Voilà qui va bien, reprit le maître piqneuz, échauffé par son succès. Le couplet fini, la trompe reprend son là ira ; puis la voix rapprochée continue avec une petite émotion qui rajeunit les pauvres gens de mon âge :
Madeline était la reine De la danse aax alentonrs ;
On eût été jusqu’à Tours,
Jusqu’à Tours en la Touraine,
Sans trouver fille, ma foi.
Qui valût son petit doigt I
Les convives frappèrent leurs couteaux sur la table, et répétèrent encore :
Sans trouver fille ma foi.
Qui valût son petit doigt I
— Oh I mes fils, poursuivit le piqueux, on irait bien jusqu’à Paris sans mieux faire. Ce coquin d’Hervé est le plus heureux gars de la province. Mais ce n’est pas tout : la trompe bavarde encore son /d ira. Bleuette est maintenant tout près, et il me semble qu’on voit sou grand œil noir malin et souriant, tandis qu’elle chante :
120 PONTAINE-AUX-PEÏILES
Notre maître, le bonhomme,
Voulut être son époux :
Tous les maîtres qui sont fous Ne vont pas le dire à Rome.
Notre maître, ce printemps.
Allait avoir soixante ans.
— C’est comme notre monsieur , dit Janet l’écuyer.
— Et le taillis s’agite, poursuivit le maître piqueux, et la petite fermière de Fontaine-aux-Perles bondit comme une chevrette hors des buissons... estce vrai ça, Hervé ?
Le jeune veneur ne répondit point. On voyait qu’il faisait effort pour retenir sa colère.
— Et après ? dirent les convives.
— Après ? répéta le piqueux. Ah 1 dame I chacun a ses petits secrets. Mais ce qu’il y a de drôle, c’est qu’on a vu ce soir, dit-on, un beau soldat du roi installé dans la ferme du vieux Jean Tuai et causant de bien près avec Bleuette.
Hervé se leva enfin, pâle de colère.
— Vous êtes pour moi un vieux compagnon, maître Proust, dit-il d’une voix tremblante ; je ne voudrais pas l’oublier mais souvenez-vous, que Bleuette est ma fiancée et qu’il faut la respecter comme si elle était ma femme 1
P(mAINfi-AüX-PERLBB
— Bien, bien, mon garc^on 1 répliqua maître Proust, je n’ai pas voulu te fâcher.
— Ça n’empêche pas, dit à demi-voix l’écuyer Janet, que le soldat du roi...
Il n’acheva pas, parce que Hervé avait fiché son couteau de chasse dans le chêne épais de la table en le regardant fixement.
Il était dix heures du soir environ. Tout était silence au château de Presmes. Les plus intrépides buveurs avaient quitté la table, et un calme profond régnait dans le manoir.
Au dehors, l’orage apaisé découvrait les myriades d’étoiles suspendues â l’azur foncé du firmament. Le croissant descendait à l’horizon, on entendait les grands arbres frissonner doucement au souffle affaibli de la brise.
Nul autre bruit ne s’élevait, si ce n’est, çà et lâ, ces murmures voilés, que les.gens de la forêt prennent pour le chant des âmes, et qui glissent le long des talus, parmi les genêts solitaires ; si ce n’est encore le cri de la girouette attristée ou l’aboiement d’un chien somnambule, courant le chevreuil en songe sur la paille du chenil.
Malgré ce calme et ce silence, il y avait pourtant au château de Presmes plus d’un œil qui ne dormait point.
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Trois fenêtres restaient éclairées sur la façade qui regardait les jardins.
Une de ces fenêtres, petite et mansardée, était située au second étage de Tune des façades latérales, affectée au logement des ofûciers de la capitainerie. Elle donnait dans la chambre de maître Hervé Gastel, qui portait le titre tout honorifique de sergent des chasses, et remplissait à la capitainerie deLiffréToffice de veneur.
C'était un garçon bien fait de corps et beau de visage. D'ordinaire sa figure éveillée avait de la gaîté ; mais en ce moment son air était soucieux. Ses sourcils froncés se joignaient. 11 se promenait à grands pas d^s sa chambre.
C'est qu'on avait parlé de Bleuette, la fille de Jean Tuai, à la fin du souper, et que les dernières paroles prononcées tintaient encore aux oreilles d'Hervé Gastel.
On avait dit qu'à Fontaine-aux-Perles, chez le vieux Jean Tuai, il y avait un soldat du roi.
. Or, Bleuette était si charmante et le jeune veneur l’aimait tant I
La seconde fenêtre éclairée avait des rideaux de mousseline brodée derrière ses carreaux. Elle se trouvait au premier étage de l’aile droite, où les deux filles de M. de Presme^ avaient choisi leurs appartements.
Le regard indiscret qui aurait pu se glisser entre
les plis de la mousselîoe aurait vu ce qui était vierge de tout regard masculin : la retraite de Lucienne de Presmes.
C’était im petit sanctuaire, élégant et mignon, où la coquetterie avait comme un parfum de pudeur. On y sentait en quelque sorte la belle âme de l’enfant vêtue d’innocence et d’amour. Martel s’y fut mis à genoux.
Lucienne était assise sur le pied de son lit, entouré de rideaux blancs. Elle avait les mains jointes et la tête inclinée.
L’agrafe de sa robe venait de tomber. Sa ceinture était lâchée ; ses petits pieds roses s’enfonçaient tout nus dans les poils soyeux du tapis.
La rêverie l’avait surprise au moment où elle allait éteindre sa lumière.
Parfois un demi - sourire éclairait son front •penché. Sa bouche s’entr’ouvrait, murmurant un nom qui était une prière, son esprit s’envolait bien loin de Presmes, sur l’aile capricieuse de l’espoir.
Puis une larme tombait et noyait son sourire.
La troisième fenêtre appartenait à la chambre de M. le chevalier de Briant.
Ce gentilhomme était assis auprès d’un bon feu qu’il s’était fait allumer pour combattre l’humidité des vieilles murailles, et causait avec lui-même les pieds sur les chenets.
FONTAINB-AÜX-PERLES
Il avait à côté de lui, sur une table, un verre et une bouteille débouchée.
Malgré tout ce comfort le chevalier semblait être d'humeur détestable. Son front était soucieux ; sa figure avait pris une expression chagrine qui la vieillissait de dix ans.
— C’est dangereux I grommelait-il de temps en temps. Qui sait où tout cela peut me conduire?
Il se versa un plein verre de bordeaux et Tavala par petites gorgées. Ce médicament lui rendit quelque liberté d’esprit.
— Ce n’est pas que je sois mécontent de moi, reprit-il.. Je n’avais pas de plan, j’ai dû faire un impromptu. Mais il n’y a pas à dire, c’est dangereux I
Il eut recours à la ressource suprême de tout homme embarrassé auprès d’un bon feu : il tisonna.
— C’est dangereux, reprit- il, parce que désormais il faudra emporter la chose d’un coup.'^ Le moindre hasard ne peut-il pas apprendre à monsieur mon ami que je n’ai pas plus mission du roi que du Grand Turc? C’est égal I continua-t-il en se caressant le menton avec un sourire, j’ai bien joué I Je suis content de moi.
Il se versa une seconde rasade et regarda sa lampe à travers les rubis de son verre..
— Je m’y connais, poursuivit-il, la petite a les
PONTRAJNB-AÜX-PBRLEB
yeux'tournés et probablement la tête à Tenvers. Elle a dans le cœur, j'en voudrais faire la gageure, un amour mignon pour quelque imbécile du voisinage. C’est toujours comme ça 1 plus elles sont jolies , (et vrai Dieu I celle-là est bien la plus jolie fleur qui ait jamais pris racine sur le fumier d'une gentilhommière I) plus elles sont folles ! J'ai vu des yeux bleus célestes, sourires à des hobereaux barbus, trapus, patus, obtus, tortus et mal vêtus, dont je n’aurais pas voulu pour étriller mon cheval I L'autre, la comtesse de Land al... AhI ahi cent mille écus de rente, celle-là 1 et charmante aussi I Je ne pense pas qu'elle soit amoureuse. Non, elle est veuve, et il faut un temps moral aux femmes pour reprendre le courage d'afifronter un mari. Quand je pense que sans cette folle de Laure, la comtesse ne serait probablement ni comtesse ni veuve, mais bien madame de Kérizat. Je lui plaisais beaucoup...
Le chevalier retroussa les crocs de sa moustache et se sourit à lui-même.
— Je lui plaisais énormément, dit-il encore, — en ce temps là. C’est une raison pour que je lui déplaise aujourd’hui. J'ai vu cela, je la gêne. Cette position ne serait pas mauvaise si on avait le temps de soupirer. Mais le loisir manque pour faire un siège en règle...
Il se leva brusquement et fit quelques pas dans la chanabre.
— Allons 1 s’écria-t-il en mettant son feutre sur sa tète. Il est évident que j’ai agi pour le mieux. C’est dangereux, mais en jouant comme il faut, ces coupslà se gagnent. Je vais commencer la partie I Il but un dernier verre de vin, mit son manteau sur son bras et boucla le ceinturon de son épée. Puis il ouvrit la porte de sa chambre et s’engagea sans lumière dans les grands corridors du château.
AVBNTÜBES DE HÜIT
Une obscurité profonde régnai^dans les corridors du château de Presmes. Â peine M. le chevalier de Briaut s’y fut-il eugagé, qu’il crut entendre un pas furtif devant le sien, à une distance considérable.
Dans la position où était le chevalier, on aime à tout savoir, parce que le plus mince mystère a sa portée : de même qu’il n’est arme si petite qu’elle ne puisse porter coup à l’occasion, dirigée par une main habile.
Le chevalier s’arrêta pour écouter. Les pas continuaient à retentir sourdement, et il lui senxbla qu’ils descendaient l’escalier du second étage.
FONTAINE-AUXiPERLES
Il se glissa le long de la muraille, jusqu’au milieu du corridor.
Ses yeux s’habituaient à l’obscurité. L’escalier du second étage débouchait juste en face d’une croisée qui laissait passer les rayons amoindris du croissant prêt à se coucher.
Le chevalier vit une forme noire franchir la dernière marche, tourner court et s’engager dans le grand escalier du premier étage.
11 suivit de loin ladite forme noire, qui n’était point un fantôme, mais bien le pauvre Hervé Gastel en mal de jalousie.
Hervé s’était tant et tant promené dans sa petite chambre qu’il avait gagné la fièvre. 11 fallut à tout prix qu’il' vît Bleuette pour tirer un peu au clair cette terrible affaire du soldat du roi.
11 sortit de la maison par la porte vitrée du jardin dont il décrocha très-adroitement à tâtons les forts contrevents.
Une fois dans le jardin, il prit sa course en se dirigeant vers la muraille du parc.
Le chevalier le suivit encore.
A ce bruit de pas une des fenêtres de l'aile droite se ferma brusquement et une lumière qui brillait derrière de blancs rideaux de mousseline s’éteignit tout-à-coup. ’
Le chevalier, tournant la tête de ce côté, crut voir aux derniers rayons de la lune, quelque chose de
POIÎTAINE-AUX-PERLES
scintillant parmi lea bouquets d’arbustes, immédia tement au-dessous de la fenêtre qui venait de se refermer.
Il hésita un instant entre ce quelque chose de scintillant et la forme noire. C’étaient deux mystères. Lequel épier?
Évidemment le plus intéressant de ces deux mystères était celui dont une portion se cachait derrière de gentils rideaux de mousseline; mais, le chevalier de Briant ne pouvait pénétrer derrière ces rideaux, et le quelque chose de scintillant homme ou feu follet, semblait être rentré sous terre.
La forme uoire, au contraire, se montrait toujours au bout de l’allée.
Le chevalier dut se déterminer pour la forme noire et lui donna incontinent la chasse.
Il arriva au bout du jardin, juste à temps pour la voir grimper lestement le long de la haute muraille, à l’aide d’un espalier, et disparaître de l’autre côté dans le parc.
— Peste ! dit le chevalier ; quel gaillard !
Il avança jusqu’au pied de la muraille comme s’il eût voulu en tenter l’escalade à son tour ; mais après que son œil eu eut constaté la hauteur, il se ravisa prudemment et revint sur ses pas.
Chemin faisant, il battit les buissons et tourna autour de tous les carrés peur tâcher de découvrir ce quelque chose de scintillant qui l’avait tant intrigué.
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Mais sa recherche fut vaine. Rien ne troublait plus le silence du jardin, qui semblait désert.
Quant à la fenêtre qui s’était refermée, et vers laquelle le chevalier tourna ses regards en désespoir de cause, il no put même pas la reconnaître. Il y avait, en effet trois fenêtres de suite au premier étage de l’aile droite, et toutes les trois, montraient leurs rideaux de mousseline blanche immobiles aux derniers rayons du croissant qui s’appuyait, agrandi, au sommet des collines lointaines.
Le chevalier haussa les épaules avec dépit et remonta les marches du perron.
S’il eût pris patience une minute de plus, il aurait vu l’un des rideaux s’agiter faiblement, et c’en eût été assez pour qu’un cavalier de son expérience pût deviner, derrière la mousseline, quelque jolie tête aux aguets.
11 ne se serait point trompé. La main qui souleva les légères draperies était la main de Lucienne.
Lucienne était restée bien longtemps dans la position où nous l’avons vue, assise sur le pied de son lit, et rêvant à l’absent. Le sommeil ne vient point avec de telles pensées.
Lucienne avait remis ses petits pieds blancs dans leurs mules de velours. Elle avait ouvert sa fenêtre pour donner son front, qui brûlait, à la brise des nuits, rafraîchie par l’orage.
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Le ciel était si beau ! l’air si pur I et le silence si vaste !
Lucienne écoutait, regardait, sentait. Ces murmures, traversant le silenee, le firmament splendide et les âpres parfums que le vent apportait, cueillis aux cimes des chênes, toutes ces choses l’impressionnaient et mettaient une émotion dans sa rêverie.
Puis c’étaient de mélancoliques pensées qui ramenaient sa contemplation à la terre, et rabaissaient sa paupière, élévée vers le ciel.
Là-bas, à Paris, Martel voyait ces mêmes étoiles. Mais ce vent portait-il jusqu’à lui le sauvage parfum des forêts paternelles?
Avait- il encore souvenir de ces doux bruits qui s’entendent la nuit dans les bruyères de Bretagne?
Martel 1 oh ! qu’il était aimé I
Pendant que Lucienne s’appuyait au balcon de fer de sa fenêtre, il se fit un bruit léger sur le sable des allées.
Elle tourna vivement les yeux du côté d’où venait le bruit, et crut voir la silhouette élancée d’un soldat, dont Tuniforme avait des broderies dorées.
11 semblait que le rêve de Lucienne prît une forme, car, à cet instant même, elle se réprésentait Martel comme il devait être à Paris, avec son brillant costume de garde française dont les bandes d’or
PONTAINE-AÜX-PERLES
parallèles ressortaient sur l'azur sombre du justaucorps échancré.
• Elle se le représentait riche, heureux et commandant à ses rivaux.
Il est une croyance en Bretagne dont la poésie reste debout de siècle en siècle, et défie la lumière qui se fait de toute part. L’homme qui meurt loin de ceux qu’il aime leur envoie, avant de quitter la terre, im adieu suprême.
Tantôt on entend sa voix qui parle, tantôt la brise murmure le chant qu’il aimait à répéter. D’autres fois, son portrait s’agite, appendn au lambris du salon paternel. D’autres fois encore, une main mystérieuse dérange les draps de sa couche abandonnée. D’autres fois, enfin, il vient lui- même.
Une angoisse mortelle serra le cœur de la pauvre Lucienne. L’amour a toutes les superstitions. Elle crut que Martel était mort.
Ses jambes se dérobèrent; elle chancela et n’eut que la force de se retenir à la barre de fer du balcon.
— Martel ! murmura-t-elle d’une voix mourante.
A ce cri, le prétendu fantôme s’élança hors des massife et vint tomber à genoux au pied de la fenêtre. Ses mains jointes s’élevèrent et il prononça le nom de Lucienne.
Un flux de vie revint au cœur de mademoiselle de Presmes.
FONTAINE-AÜX-PERLÎB
Elle se pencha hors du balcon...
Ce fut à ce moment que la porte du château ^'ouvrit et que maître Hervé Gastel descendit en courant les marches du perron, suivi de près par M. le chevalier de Briant, qui Pépiait.
Lucienne referma précipitamment sa fenêtre, et Martel s’enfuit.
Le chevalier, cependant, pour n’avoir point voulu suivre la même route que le jeune veneur, n*avait pas renoncé à son idée de sortir du château.
Il traversa le rez-de-chaussée et se rendit à Toffice, où dormait un valet.
Il le réveilla sans façon, et lui ordonna d’ouvrir la porte.
Le valet se frotta les yeux et fut quelques minutes avant d’obéir, mais le souvenir des ordres de M. de Presmes lui revenant, il se mit sur ses pieds et battit le briquet. Une résine allumée lui montra les traits du chevalier ; il s’inclina aussitôt avec tout plein de respect, et introduisit la grosse clé dans la serrure.
Le chevalier passa la porte sans mot dire.
— Tout beau, Gavot, tout beau ! dit le domestique au chien de garde, sorti de sa loge en traînant sa chaîne détachée.
Le chevalier comprit parfaitement à cette heure pourquoi la forme noire dont il avait suivi la piste
FONTAINE-AUX-PBRLES
un instant auparavant, avait escaladé, pour sortir du château, les hautes murailles du jardin.
Gavot était d’humeur et de taille à rendre fort dangereux le passage de la cour.
A la voix du domestique qui n’était autre que le gros Yvon, le chien vint en rampant flairer les hottes du chevaüer.
C’était un énorme mâtin qui eût étranglé un homme sans lui donner le temps de dire amen.
Yvon le caressa de la main et ouvrit la grille, qui donna passage au chevalier.
Celui-ci s’enveloppa dans son manteau et disparut dans l’avenue.
— Que dis-tu de ça, Gavot, mon vieux garçon?
grommela Yvon. Je n’aime pas les gens qui vont courir le guilledou à l’heure où les chrétiens dorment. Et toi ?
Le chien hurla.
— Ni toi non plus? reprit Yvon. Il y a plus d’un chat courtaud (1) dans les taillis, le long de la Van-
(1) Les chats courtauds sont des lutins de la Haute-Bretagne, qui tiennent conseil sur la lande, dans les taillis et principalement auprès des eschaliers. Ils sont de taille gigantesque, et cette épithète de courtaud que leur donnent les paysans de la forêt est une antiphrase. Quand ils entendent de loin le pas du voyageur attardé, ils se blottissent contre le talus, puis, au moment où le voyageur passe, ils s’élancent sur ses épaules par-derrière et lui arrachent les yeux en miaulant le nom de Satan.
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vre. J’aime mieux que ce soit lui que moi qui passe le pont si près de l’heure de minuit! Ma fâ ian, dâl Mais ces gens qui viennent de là-bas sont aussi diables que les chats courtauds... n’est -ce pas, Gavot?
Gavot hurla. Ses yeux sanglants brillèrent dans les ténèbres comme deux charbons allumés.
Yvon fit le signe de la croix ; il avait le frisson, et une sueur froide lui perçait la peau.
— Comme Gavot a de grands yeux ce soir 1 murmura-t-il. Si Gavot était le diable 1
Il referma la grille à la hâte, prit sa course et rentra au château demi-mort de frayeur.
Il ne regagna quelque calme que quand il se fut coulé entre ses draps et caché jusqu’au fond de son lit sous sa couverture.
Yvon était un paysan breton; le jour, il se fût battu volontiers contre deux hommes de force ordinaire.
La nuit, le cri d’une chouette ou d’un hibou lui ôtait le cœur.
L’honnête Gavot, innocent de la frayeur qu’il avait causée, retourna vers sa loge en traînant sa chaîne, bâilla, hurla, et s’endormit.
Le chevalier de Briant descendait la longue avenue de Presmes.
Il ne pensait assurément ni aux Courils qui dansent eu rond, la nùit, autour des croix des carrefours, ni
aux Korniquets, ni aux chats courtauds, ni même aux Lavandières (1).
Il allait, perdu dans ses pensées, et poursuivant les réflexions que nous l’avons vu entamer au coin de son feu, après le souper.
Pendant qu’il marchait sur le gazon ras de l’avenue, il crut entendre, dans le taillis qui touchait aux grands arbres, un bruit léger.
Il s’arrêta ; le bruit cessa.
— C’est un chevreuil, se dit-il.
Et il continua sa route.
Au bout de quelques pas, le bruit se fit entendre encore. Il semblait que quelqu’un se firayait une route à travers les branches entrelacées.
Le chevalier s’arrêta une seconde fois et une seconde fois le bruit cessa.
Une vague inquiétude traversa son esprit. Au lieu de poursuivre sa route en ligne droite, il s’approcha du taillis et battit avec son épée les buissons qui bordaient l’avenue.
Il se disait : si c’est un chevreuil, il va bondir, et je l’entendrai percer le fourré.
Mais ce n’était point un chevreuil, paraîtrait-il, car le chevalier eut beau battre les buissons, nul bruit ne se fit entendre.
(1) Ou laveuses de nuit. Lutins femelles qui tordent le suaire des morts au clair de la lune, et, au besoin, le cou des voyageurs.
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De guerre lasse, il se reprit à descendre Tavenuo; le taillis cette fois resta silencieux.
— Je me serai trompé, pensa-t-il, le gros Yvon n’avait pas l’air disposé à faire un tour dans la forêt. N’y pensons plus.
C’était fort bien dit, mais le fait est que le chevalier ne s’était point trompé, sinon en attribuant le bruit à un chevreuil. Si le bruit cessait maintenant, c’est que celui qui le causait prenait mieux ses mesures.
Hervé de Gastel, après avoir escaladé les murs du jardin de Presmes, avait fait le tour du chàtehü pour gagner l’avenue. Sa route, comme celle du chevalier, le conduisait au petit pont de planches jeté sur la rivière de Vanvre, à un demi quart de lieue du rocher de Marlet.
Le grand tour qu’il avait été obligé de faire avait compensé le retard apporté par Yvon à la sortie du chevalier.
De sorte qu’ils étaient arrivés à peu près en même temps au sommet de la colline ; seulement le chevalier suivait l’avenue, et le veneur, qui allait y arriver en coupant le taillis, était encore sous le couvert.
Leurs positions respectives avaient basculé brusquement. Hervé voyait sans être vu. Épié naguère, il se trouvait épier maintenant.
Et il épiait de tout son coeur, parce que son idée
fixe de jalousie lui torturait la cervelle, et que, sous le manteau du chevadier, il croyait deviner Tuniforme d’un soldat du roi.
Rien n’était plus facile, du reste, que de savoir où allait cet homme. Hervé se résolut à le suivre. Seulement, lorsque, par deux fois, le chevalier eut interrompu sa marche et manifesté son inquiétude, Hervé le laissa firudemment prendre une longue avance, et ne le suivit que de loin.
En quelques minutes, le chevalier arriva au petit pont de planches, qu’il traversa d’un pas ferme, malgré l’obscurité.
Hervé Gastel, obligé de quitter en cet endroit les taillis qui couvraient sa marche, redoubla de précaution, et traversa le pont à son tour, en rampant sur ses mains et sur ses genoux.
Son cœur battait bien fort, et la respiration lui manquait presque, parce que l’homme qu’il suivait, au lieu de continuer son chemin en ligne directe à la sortie du pont, et de prendre la route de Saint- Aubiu-du-Gormier, avait tourné brusquement à droite.
11 longeait le cours de la Vanvre. Il allait du côté de Fontaine-aux-Perles.
Plus de doute ! La sueur perçait sous les cheveux du pauvre veneur.
Les deux rampes parallèles encaissaient la vallée et interceptaient la majeure partie des lueurs qui
FONTAINE-AUX-PERLïS
tombent du firmament en l’absence de la lune. Tout était noir, sauf le cours de la Vanvre, qui rayonnait faiblement çà et là, et la masse blanchâtre du rocher de Marlet, dont la forme gigantesque se dessinait au-dessus des tmllis.
C’était vers ce rocher que se dirigeait le chevalier, et derrière était Fontaine-aux-Perles.
La demeure de Bleuette !
Hervé Gastel, aiguillonné par sa fièvre de jalousie avait raccourci la distance qui le séparait de son prétendu rival, et le suivait maintenant de trèsprès.
Il avait encore un espoir, un seul. La maison de Marlet où demeurait le vieux marquis de Carhoat avec ses fils, s’adossait au rocher, sur la route de Fontaine-aux-Perles. Le chemin qui menait aux deux fermes était le même, et Gastel ne pouvait savoir au juste si l’étranger se rendait à la maison de Jean Tuai, avant de l’avoir vu dépasser Marlet.
Mais une fois Marlet dépassé, tout était dit, puisque la route s’arrêtait à Fontaine-aux-Perles et que derrière se trouvait la Vanvre.
Le chevalier tourna dans le taillis à l’endroit où le sentier quittait les bords de la rivière. Le pauvre veneur l’imita.
La maison du marquis de Carhoat n’était plus désormais qu’à une cinquantaine de pas. Hervé se traîna plus mort que vif.
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Le chevalier, au contraire, allait gaillardement et fredonnait même quelques ponts-neufs apportés de Paris. En vérité, il n’y avait pas besoin d’être amoureux et fou, pour voir en lui un galant, courant quelque aventure.
Les cinquante pas furent franchis en un clin-d’œil, et le chevalier passa franc devant la porte de Marlet.
Hervé s’arrêta ; son cœur défaillait ; puis le sang lui monta violemment au visage, et il prit en main sous son manteau la garde de son long couteau de chasse.
Le chevalier cependant gravissait le rocher, sans se douter du péril qui était sur ses talons. A michemin du sommet, il quitta brusquement la route et disparut aux yeux du veneur dont le regard le dévorait.
— 11 se trompe de chemin, pensa celui-ci, et il va se briser les côtes sans que j’y mette la main...
Et, poussé par un instinct -irrésistible, il s’élança au secours de cet homme que son intention bien formelle était de mettre à mort l’instant d’auparavant.
11 tourna l’angle du roc, derrière lequel l’étranger avait disparu.
Au-delà de cet angle, il y avait une anfractuosité de quelques pieds carrés, puis le vide.
Un pas, fait au-delà, vous précipitait d’une hauteur de cent pieds.
Cet endroit était précisément celui où Martel, du
haut de son observatoire improvisé, avait aperçu le marquis de Garhoat et Francia Renard en embuscade, au moment où le premier mettait en joue, pendant l’orage, la suite de M. de Presmes.
Ce trou n’avait d’autre issue que la route qu’avaient suivie, pour descendre, le vieux Garhoat et Renard, route par où Hervé Gastel arrivait maintenant.
Et pourtant Hervé Gastel ne trouva rien dans le trou.
Il regarda, il tàta le roc avec son couteau de chasse. Rien !
U se coucha sur la petite plate-forme et mit son . oreille en dehors, au-dessus du précipice, pour écouter si quelque plainte ne monterait pas jusqu’à lui.
Car il était manifeste que l’étranger avait roulé en bas du rocher.
Il était bien mort, sans doute. Aucune plainte, du moins, ne se fit entendre.
En revanche, par une hallucination bizarre, Hervé crut ouïr, au milieu du silence de la nuit, comme un écho affaibli de clameurs confuses, mêlées aux chants rauques d’une orgie.