‹ Fontainebleau (volume 3)Chapitre 100 sur 131 · Louis Racixb, Mémoires de Jean Racine · texte numérisé non relu

Louis Racixb, Mémoires de Jean Racine

montre pas souvent qu'il s'aperçoit du rôle qu'on lui fait jouer. Et nous gageons volontiers, sans craindre de nous tromper, que son succès dans les salons vient en bonne partie de là. Apres tout, il est si fréquemment préoccupé, il est si fortement absorbé, qu'il est permis de supposer qu'il ne remarque pas toujours les rires qu'il provoque. Je me permets aussi d'imaginer que le burlesque de sa tenue, que ses distractions permanentes, que ses répliques inattendues ont contribué à le rendre populaire dans les salons dorés et les alcôves bleues. Il sert de « pelote », en quelque sorte, dans les réunions mondaines; il est une mine inépuisable à conversation. Aujourd'hui, ce serait le personnage « pas banal » que tout le monde rechercherait, que tout le monde voudrait voir parce qu'on le dirait extravagant et original.

Je ne voudrais cependant pas laisser pénétrer dans Tesprit du lecteur que cette bonhomie native va jusqu'à la bêtise. Quand il se sent stimulé, quand il est atteint dans son amour-propre, lorsque l'on cause de quelque sujet intéressant, lorsqu'il se trouve à côté d'une jolie femme ou lorsqu'il commence à ressentir les heureux eflFets d'un bon repas, il n'est pas rare de le voir se ranimer et se transformer en un clin d'œil : ses yeux à demi éteints brillent maintenant, sa tête s'incline agréablement à droite et à gauche, sa physionomie devient expressive, il est dispos pour causer aussi longtemps et plus longtemps même qu'on le voudra « de la bagatelle et de la science», qui sont l'ornement et la joie de la conversation. Il est touchant et curieux dans ces rares moments d'expansion et ses contemporains en ont conservé un souvenir des plus agréables.

Le poète Vergier écrit un jour à M"'* (rHervart, une des bienfaitrices de La Fontaine :

Je voudrais bien le voir aussi, Dans ces charmants détours que votre parc enserre,

Parler de paix, parler de guerre, Parler de vers, de vin et d'amoureux soucis, Former d'un vain projet le plan imaginaire.

Changer en cent façons l'ordre de l'univers, Sans douter proposer mille doutes divers'.

Mais souvent aussi, la conversation, surtout s'il n'est pas bien disposé, ne saurait durer longtemps sans qu'il s'y ennuie, et notre rêveur, qui a l'imagination fertile, fabrique bien vite d'autres plaisirs et d'autres distractions. Il ne tarde pas à s'éloigner du groupe où il causait, il y a quelques instants, non pour songer à quelque affaire,

Mais pour varier son ennui 2.

Ses oublis célèbres viennent de là. Il aime à causer de tout, parce qu'il y trouve moins d'ennui ; mais, si la conversation se prolonge, il piétine et se lasse et ne tarde pas à s'éloigner du commerce des hommes pour rentrer en luimême, afin d'y goûter des plaisirs nouveaux, afin d'y puiser des douceurs « secrètes ».

Ne soyons donc plus surpris de ses fameuses distractions, qu'il qualifie parfois lui-même, de grandes et de solennelles. Assez souvent, il se détache, à tort ou à raison, par la pensée, de la société où il vit et du monde qui l'entoure. L'abbé Boileau, le frère du poète, est obligé

i. Lettre de l'abbé Vergier à M"» d'Hervart, t. I, p. clvii, clvui [Œuvres diverses de M. Vergier^ Amsterdam, 1731 (2 vol. in-8»), supplément du tome II, p. 44 et 43].

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