T. IX, p. 28 : Ballade au Duc de Bourgogne
S'il a été le protégé de F'oucquet, c'est grâce aui*] fluences de son oncle Jannart. S'agit-il de défendre k surintendant, il adresse au roi une apologie émue et \m\ de son princier protecteur. Foucquet trouve le morceai' trop élogieux pour sa personne. Qu'importe! lui répool La Fontaine, ce n'est pas vous qui vous abaissez dans cette affaire, puisque c'est moi qui fais votre éloge.
Alors que la plupart de nos hommes de lettres s'honorent de la bienveillance ou de la protection du grand roi, le fabuliste est peut-être le seul qui ne mérita jamais ses faveurs. Sans doute, La Fontaine veut toujours écrirea sa guise, ne permettant point qu'on lui impose un genre littéraire; mais, ceci étant dit, c'est-à-dire son indépendance d'écrivain étant sauvegardée, nous devons avouer qu'il atout fait pour mériter les faveurs de Louis XIV et qu'il a toujours piteusement échoué.
Il lui a pourtant brûlé tout l'encens qu'il possédait dans son magasin. A l'envi, il le nomme Jupiter, roi des rois, roi-soleil, roi incomparable, prince des dieux, et que sais-je encore? Il lui dédie des ballades, des fables, des rondeaux ; mais rien n'y fait ; le roi reste insensible aux compliments et aux hommages du « Bonhomme ».
Nous avons voulu pénétrer les causes de cette antipathie royale, et nous nous sommes arrêté à trois raisons, qui peuvent être suffisantes ou nécessaires toutes les trois.
1° Le roi lui en veut, peut-être, à cause de son indépendance d'écrivain, de sa gaucherie naturelle et de sa courtisanerie maladroite. Pourtant les deux dernières raisons tombent d'elles-mêmes, puisque nous savons que la « gaucherie » de Jean Bart n'a jamais déplu au même Louis XIV ;
2° Ou bien il voit en lui le neveu de Jannart, subs-
titut de Foucquet, ou bien il voit encore en lui Tancien pensionnaire de ce dernier, en même temps que son apologiste et son défenseur;
3° Serait-ce encore parce qu'il méprise le créateur des poèmes licencieux ou môme simplement parce qu'il dédaigne la fable? Louis XIV n'aimait pas « Tapologue », paraît-il, et c'est pourquoi, dit-on, Boileau n'en souffle mot dans son Ari poétique.
Quoi qu'il en soit, La Fontaine a souffert de l'indifférence de son roi, et nous devons reconnaître qu'il n'a rien négligé pour mériter sa confiance et ses faveurs.
Les Bouillon, les Conti, monde de rieurs et de viveurs, comprennent mieux le fabuliste par un certain côté. Us s'intéressent à lui, parce qu'il fait de bons contes joyeux, parce qu'il les amuse en société; aussi s'efforcent-ils de lui rendre par tous les moyens possibles la vie plus douce et plus agréable. Maintes fois ils interviennent en sa faveur, soit auprès du roi, soit auprès de Colberl, soit auprès de l'Académie française. Certes je dois reconnaître que La Fontaine n'a pas l'âme d'un écrivain esclave qui lie sa plume à toutes les fantaisies ; mais il est assez souple, assez raisonnable pour se prêter aux caprices de ses protecteurs, il écrit le poème du Quinquina pour la duchesse de Bouillon. 11 écrit des fables pour le Dauphin et le duc de Bourgogne ; il fait sur commande des œuvres pieuses pour Port-Royal. Que peut-on lui demander davantage ? S'il a gardé son indépendance d'écrivain, il n'en a pas moins essayé parfois de plier sa conscience à la flatterie, laquelle était alors une espèce de menue monnaie que Ton distribuait sans compter.
Lorsque Colbert le poursuit comme usurpateur du titre de « gentilhomme », il souffre longtemps en silence de
cette mauvaise plaisanterie qu'il iie mérite pas. Ce n'est qu'à bout (le patience, qu'il se retourne vers son protecteur, le duc de Bouillon, et le supplie de prendre pitié de son état !
La sotte peur d'importuner un prince
Et ensuite « Phébus » est mauvais courtisan ^
Mais il ne parle de la sorte que parce qu'il souffre beaucoup.
Je parle enfin : c'est bien assez que Ton soit malheureux ^.
Lui qui est si modeste et si humble se voit accusé d'usurpation d'un titre de noblesse et de se prévaloir d'un tel fief! Il en est si ému qu'il jette un regard attendri sur sa famille et qu'il prévoit pour tout dénouement que sa femme, son fils, sa bonne et lui-même seront obligés de demander quatre places à l'hôpital.
Nous voyons mal La Fontaine solliciter une place à l'Académie française. C'est probablement M"* de La Sablière, sa douce et intelligente protectrice, qui lui donne l'idée et le courage de poser sa candidature et de s'astreindre à toute les visites, à toutes les formalités nécessaires, en pareil cas. Le roi s'obstine une première fois à ne pas accepter cette candidature, mais il l'autorise dès la seconde fois, alors que des amis de La Fontaine sont intervenus auprès de Sa Majesté.
A l'Académie, il se comporte très simplement, très dignement. Il entre dans la docte compagnie en prononçant un discours en vers, qui montre bien, une fois de plus, la