Ihid
dans son œuvre, toutes les qualités ou toutes les caractéristiques que nous venons d'étudier dans l'homme. Bonhomie simpHcité, clarté, franchise et précision, sont autant de dispositions heureuses qui donnent à son style un caractère original et inimitable. Il possède à un suprême degré le sens du mot juste, exact, adéquat à la situation où il le place. La précision et la délicatesse de ces petits drames, en « cent actes divers ». plairont toujours au public. La Fontaine est un artiste, dont chaque coup de pinceau révèle le génie ; chaque coup de son outil porte juste et met en relief, pour toujours, tout ce qu'il touche. La Fontaine est surtout un artiste-psychologue : il peint des états d'âmes, plutôt que des formes ou des corps. Il excelle à faire émerger au dehors ce qui est intime et caché ; il met bien en vue la conscience humaine : il révèle à chaque homme sa conscience propre ; il sait toutes les passions et toutes les tempêtes qui ballottent sans cesse le cœur humain.
Vil. Schéma d'une de ses journées. — Ne quittons pas notre doux « Bonhomme » sans vivre avec lui une de ses journées ; soyons par la pensée présents à toutes ses actions d'un jour, depuis le moment où il se lève jusqu'au moment où il se couche et, pour bien faire, choisissons un des jours où il tardera à se coucher, parce que la bonne chère et la coquette société le retiendront.
Imaginons-le dormant tant qu'il plaît au sommeil, se levant sans savoir quoi faire, bâillant, rêvant tout en s'habillant. Sa toilette sommaire, mais longue, étant faite, il s'installe à une bonne table servie, selon ses goûts, c'est-à-dire où rien ne manque.
Il reste longtemps attablé et, sur les trois heures de
raprès-midi, il chemine vers quelque endroit où Ton rit, oh Ton s'amuse, ou bien, il frappe à Tune de ces portes hospitalières qu'il connaît si bien et où il trouve une autre table confortable ainsi que les bons vins qui lui plaisent tant. Chemin faisant, il rumine quelque chefd'œuvre, au détriment des paisibles passants qu'il coudoie sans cesse et qui le couvrent d'injures et de quoHbets, tant ils trouvent ce promeneur a balourd » et stupide.
La fable en germination n'étant pas encpre éclose, les invités de la maison le trouvent bizarre et étrange. Quelques-uns même sont venus tout exprès pour le voir et l'entendre. Nobles invités, ne vous inquiétez pas. Le bon vin, surtout s'il est de «Champagne», va faire son œuvre, et ramener au monde extérieur ce grand distrait, qui vous déçoit. Le voici qui se déride comme par enchantement : maintenant ses j^eux^sont brillants, sa tête est mobile, sa bouche est railleuse. Il est tout yeux et tout oreilles, il répond à tout et à tous. Il parle avec chaleur et volubilité, et Taube aux feux d'argent surprend parfois tout le monde, tant les invités sont captivés par sa verve et par son esprit.
J'entends bien qu'il n'est pas toujours aussi éloquent, ni aussi correct, et que, souvent, le vin le rend maussade et taciturne. L'histoire nous apprend qu'il oublie parfois ses sens au fond des bouteilles et que des amis complaisants le ramènent à son domicile, mais qu'y faire ? Il' nous a tant parlé des « bons» vins, qu'il fallait bien s'attendre à un tel dénouement. Qui a bu boira, dit-il, parfois, et qui boit se « grisera », pouvons-nous ajouter pour son propre compte.
La Fontaine, nous le voyons, ne demande pas autre chose, sous le soleil, que de pouvoir écrire des vers à sa
guise, de pouvoir se nourrir selon ses goûts et de se conduire selon ses caprices. Cela dit, il avoue que Tambition est un «poison», c'est-à-dire qu'elle perd les hommes. Certes, pour sa part, il ne se montre jamais ambitieux, ni prétentieux ; il mène une vie facile et commode, et puis : honni soit qui mal y pense.
Son dernier mot sur la vie aurait certainement modifié notablement sa mentalité s'il avait pu être prononcé plus tôt. Sa dernière parole sur les choses d'ici-bas décèle, chez lui, de la lassitude et de la fatigue. C'est le cri d'un misanthrope par force, qui est las delà lutte, qui est fatigué de se meurtrir aux cailloux du chemin. Nous l'avions déjà bien entendu nous dire, parfois, qu'il voudrait pouvoir vivre dans la paix et la tranquillité, parce qu'il y « trouvait des douceurs secrètes » ; nous l'avions aussi entendu nous dire, qu'il regrettait de ne pouvoir se retirer du monde et de ses amorces pour étudier les secrets de la nature, les pouvoirs de la science et les vertus des étoiles, ces astres errants ; mais cet état de réflexion ou de remords ne durait pas, car la vie joyeuse et envahissante, car le monde et ses appas, étaient là, qui lui souriaient de nouveau et qui replongeaient dans la vie facile, cet enfant prodigue, à sa manière, qui, au fond, était plus désireux de rester tel que de se modifier.
Maintenant, il vient de déclarer, dans sa dernière fable, qu'il hait ce monde trompeur, qui n'enferme que du faux clinquant et de la poussière. La vie lui apparaît comme un salon de jeu féerique où les dés sont pipés et les cartes enchantées. Comment se corriger dans cette vie de plaisirs ?
SA MENTALITÉ 2il
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne, Si quelque bon moment à ces pensers vous donne, Quelque flatteur vous interrompt ^.
C'est pourquoi il réclame le calme, la solitude et la paix ; là, au moins, l'on peut s'étudier et se connaître; là, au moins, l'on peut extirper de sa conscience tous les désirs ; là seulement, l'on peut être réellement content : pour vivre heureux, vivons caché. Telle est la dernière leçon de La Fontaine, tel est son dernier geste sur la vie. Il semble nous dire : qui que vous soyez, ô homme ! méditez mes dernières paroles, parce qu'elles sont le fruit d'une longue expérience :
Cette leçon sera la fin de mes ouvrages :
Puisse-t-ellc être utile aux siècles à venir ' !
Il va sans dire que, moins que jamais, la misanthropie ne saurait être proposée comme conduite de vie, et je dois reconnaître que La Fontaine, ainsi qu'il lui arrive souvent, passe ici d\m extrême à l'autre. Entre la vie agitée et vaine du mondain et la vie isolée et égoïste du misanthrope, il y a bien des degrés à parcourir, et il eût mieux fait de s'arrêter à une philosophie plus raisonnable.
Nous voici parvenus au moment oii l'esprit de La Fontaine s'affaiblit progressivement. Il refuse la lutte vitale et il propose quand même sa « maxime » de vie aux siècles à venir, parce qu'il est affaibli. La lutte pour la vie est cependant le meilleur stimulant de l'homme. Refuser de s'adapter à la civilisation, ou se lasser de s'y main-
1. T. lU, p. 338 et suiv., liv. Xlî, fable XXV, le Juge arbitre, Vllospitalier el le Solit'iire.