II. Son caractère et conclusions. — Si personne n'a
1. Je compte revenir d'ici peu de temps, dans un travaU spécial, sur les modifications apportées au caractère par la puberté.
2. Cil. BouciiAKU, Cours fie Pathologie générale^ 1902-1903, Paris.
Jamais été « un » dans le temps, c'est bien notre faoV il oscille sans cesse de-ci, de-là, il monte la gamiK tous les sentiments; il est blanc aujourd'hui et i demain ; il est catholique et mystique quelquefois et libertin , rationaliste la plupart du temps ; aujourd'hui il prêche le repentir, demain il ne souhaitera que Tamusement^Jl désire tour à tour le monde et la solitude, il loue les femmes d'autrui et jamais la sienne, il parle des enfants d'autrui et jamais du sien, il aime enfin aujourd'hui ce quMl abhorrera demain. C'est dire suffisamment qu'il n'est pâtres aisé de délimiter, avec une précision désirable, le caractère d'un être sans cesse changeant et ondoyant, qui, pour ainsi dire, vous glisse à tout instant, sous la main, alors que l'on croit le tenir.
Il est évident, par ailleurs, que le caractère* réellement « un » est à peu près impossible à trouver. Quel est l'homme qui ne déroge jamais à ses habitudes ? Quel est l'homme qui est toujours conséquent avec luimême ?
L'examen attentif de la classification de Ribot, qui est l'une des plus connues et dont je me suis servi, me pernnet de ranger La P'ontaine :
l**Dans la grande catégorie des caractères amorphes qui sont plastiques à l'excès. Nous ne saurions le classer totalement parmi les « instables », scories de la société qui sont incapables d'action utile;
2" Il est assurément un « sensitif », car il héberge souvent la mélancolie passagère, qui caractérise le « sensitif »; il est fréquemment inquiet et craintif, surtout en amour ;
3° C'est un timide, un méditatif, un contemplatif.
Mais, quoiqu'il soit un méditatif, il s'adonne peu souvent
à la contemplation pure et simple. En outre, il déborde parfois le méditatif proprement dit, lequel est capable d'action pratique, pour entrer dans la mentalité du contemplatif, qui se trouve incapable de s'occuper utilement;
4° Il faut aussi le classer parmi les « partiels »,caril est dominé, d'une façon bien marquée, par la passion « sensuelle », sous toutes ses formes.
Au total, donc, selon la classification de Ribot, notre Bonhomme aurait un caractère composite, c'est-à-dire qu'il serait un « amorphe » (sensitif-plastique-méditatif) accru d'un « partiel », avec prédominance notoire des passions sexuelles et sensuelles.
Mais La Fontaine se trouve-t-il expliqué à si peu de frais? Je ne le crois pas. Il est « partiel », ai-je dit, mais il est aussi plusieurs fois « partiel », quoique la passion « sensuelle » nous apparaisse chez lui comme la plus forte. Il est fortement impulsif et il est égoïste aussi. Plusieurs tendances fortes sont en lui, et, si nous voulons connaître toutes les caractéristiques de cet étrange esprit, nous sommes obligés d'abandonner les classifications toutes faites et de nous contenter de la description pure et simple des modalités de son caractère.
Six attributs fondamentaux me paraissent former le (( fonds » (lu caractère de La Fontaine :
1° C'est un « sensuel » dans toute l'acception du mot, parce qu'il a une tendance marquée pour les plaisirs de la « volupté » et pour les plaisirs de la table, etc. ;
2° C'est un visuel-moteur, car ses images visuelles sont les plus fréquentes et les plus riches ;
3° C'est un égoïste pur, car il s'aime beaucoup plus luimême que quiconque : il oublie vite les bienfaits reçus;
4° C'est un méditatif, mélangé parfois d'un « contempla-
tif », car il rêve souvent; en outre c'est un inadapté au « réel » pratique et un faible ;
o"" C'est un émotif, parce qu'il est très sensitif et très plastique ;
H" C'est un inconséquent, c'est-à-dire qu^il est souvent en contradiction avec ses principes et ses déclarations : il change facilement d'avis ou d'opinion.
Mais, à l'arrière-plan, derrière toutes ces <i particularités » d'esprit, je devine aisément un « fonds » de mélancolie et de tristesse en désaccord avec « l'épicurien » habituel que nous connaissons. Dans la joie intense, comme à Vaux, à Bois-le -Vicomte ou dans les salons dorés, la tristesse s'empare souvent de son esprit. Cet état ne dure pas, bien entendu, car le monde lui « sourit» à nouveau ; nous devons cependant tenir compte de cette manifestation intermittente.
Il importe que nous développions un peu mieux maintenant, les différentes modalités du caractère du fabuliste : a) C'est un sensuel, parce que, dans toutes les étapes de sa vie, il a toujours recherché avec passion les plaisirs les plus fins et les plus charnels. Il invoque sans cesse et de mille manières la déesse de la volupté. Que ne donnerait-il pas pour avoir la satisfaction de faire un bon repas? Plaisirs de la table, plaisirs de l'amour sont bien les deux « coupes » qu'il réclame le plus souvent et sont bien aussi les deux passions qu'il .chante sur tous les tons. L'amour, qui le visite dès son jeune âge, ne se montre •impérieux et tyrannique pour lui qu'après son mariage. C'est le moment où il sème sur sa route aventures sur aventures, où il vit d'amourettes risquées qui ont donné lieu à toutes sortes d'interprétations. Il parle sans cesse des Clymènes, des Philis et des Jeannetons; il traduit
par surcroit des contes grivois qui montrent bien sa préoccupation favorite.
Sa vision le prédispose ici plus qu'ailleurs à un grand nombre de représentations amoureuses. C'est pourquoi le « blanc » joue chez lui un très grand rôle : il recherche la femme aux yeux brillants, dont les cheveux sont noirs, les dents blanches, les pieds blancs et mignons, la gorge blanche, la poitrine haletante et frissonnante. Il est au paroxysme de la « joie », de la félicité même, lorsqu'il lui arrive de trouver quelque créature qui est « blanche » par tout son être. Il s'écrie alors dans un suprême contentement :
Commençons par ce corps d'albâtre dont mon fils a publié les merveilles, et qu'il appelle le lemple de la blancheur. Prenez vos scions ^ filles de la Nuit^ et me l'empourprez si bien que cette blancheur ne trouve même pas un asile en son propre temple^.
Et ce mot « enchanteur » revient sans cesse dans la bouche du fabuliste; la plus belle opinion qu'il puisse avoir d'une femme, c'est de lui trouver de la « blancheur ». Sa beauté ne vaut souvent que par cela :
A laquelle de leurs beautés (des beautés de ses bras) donner l'avantage, à leur forme ou à leur « blancheur », bien que cette dernière fît honte à Talbûtre '' ?
En parfait sensualiste, en délicat artiste qu'il est, il ne vibre que pour le « blanc » naturel, sans apprêt et sans fard. Il dédaigne ces femmes qui ont trouvé le. secret d'être « vieilles » à vingt ans et de paraître « jeunes » à