‹ Fontainebleau (volume 3)Chapitre 2 sur 131 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. HÉRÉDITÉ. — Il existe assurément entre les différents ancêtres .paternels et maternels dé Jean de La Fontaine quelques affinités morales et certaines tendances familiales communes. La lignée des uns comme celle des autres se compose presque exclusivement de petits commerçants et de petits fonctionnaires qui se complaisent à mener une existence paisible et modeste, quoique laborieuse. Il est édifiant de les voir se transmettre — consciemment ou non — de père en fils, ces traditions familiales.

Les ascendants paternels du fabuliste sont d'origine champenoise. Ils naissent, vivent et meurent à Château- Thierry. La famille maternelle semble être, en définitive, originaire du Poitou. Quoique la mère du poète soit née à Coulommiers, Tcm peut supposer que ses ancêtres proviennent directement des Pidoux de Poitiers.

Charles de La Fontaine — le père du poète — avait succédé au grand-père de celui-ci, comme conseiller du roi et maître particulier des Eaux et Forêts. C'est également cet aïeul qui fut d'abord marchand drapier avant

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d'être fonctionnaire. Charles de La Fontaine est un homme prudent et sage. Il administre ses affaires avec intelligence, et il remplit consciencieusement ses devoirs professionnels. Nous savons aussi qu'il comprend ses obligations paternelles de la manière la plus large et la plus éclairée. Nous pouvons dire d'ailleurs que tous les ancêtres paternels du poète sont des esprits clairvoyants, probes et pondérés ; ils ne font pas de bruit autour d'eux, parce qu'ils semblent surtout avoir à cœur de réserver le meilleur de leur activité pour l'accroissement du bien-être familial. La famille est chez eux réduite, pour ainsi dire, à sa plus simple expression ; dans chaque foyer, nous ne comptons guère qu'un enfant. Le bisaïeul seul fît exception à cette règle, puisqu'il en eut cinq.

Mais, après avoir établi un certain parallélisme entre les ascendants du fabuliste, nous serions injustes envers ses parents maternels, si nous ne reconnaissions pas qu'ils sont plus actifs, plus connus et, pour tout dire, plus intelligents que les autres.

La mère du poète, Françoise Pidoux, est déjà veuve de Louis de Jouy, lorsqu'elle épouse Charles de La Fontaine, Elle meurt assez jeune, et il est probable que Jean n'a guère plus de treize ans lorsque ce triste événement se produit.

Mais les Pidoux les plus intéressants se trouvent à Poitiers; ils administrent do père en fils et depuis fort longtemps la mairie de cette ville ; ils sont allègres, vifs, entreprenants, et leur longévité est légendaire. Ils ont aussi un grand nez ; le poète saura les plaisanter agréablement plus tard sur cette anomalie physique.

Certains Pidoux eurent même leur époque de célébrité. Nous en savons qui furent médecins des rois Henri II,

Henri III et Henri IV. D'autres occupèrent des situations élevées dans la magistrature. Jean Pidoux, qui était médecin de Henri IV, se rendit célèbre par ses travaux et ses études sur la « vertu et les usages des Fontaines de Fougues ».

Il n'est déjà pas trop téméraire d'avancer que Jean de La Fontaine — et nous le verrons mieux par la suite — semble avoir, au point de vue psychique, plus hérité de sa mère que de son père. Le fabuliste procède plus nettement des ascendants maternels que des ascendants paternels. Il a tous les défauts et il ne possède aucune des qualités qui caractérisent les ancêtres paternels. Alors que son frère Claude nous rappelle ceux-ci d'une manière frappante, lui, au contraire, ne leur emprunte rien. Claude, par exemple, est économe et soucieux de ses intérêts : Jean est indolent, prolixe et dépensier.

Étudions donc maintenant révolution physique et psychique de Jean de La Fontaine, si nous voulons connaître d'une -manière satisfaisante l'importance et la valeur des facteurs héréditaires, dans la formation de sa personnahté physique et morale. Lorsque nous aurons bien caractérisé cette parenté, il nous sera plus aisé de mettre en lumière les qualités propres et originales qui constituent le fonds de son caractère et de son intelligence.

IL Évolution physique. — Étant le premier né de parents vertueux et aisés, Jean de La Fontaine a été entouré des soins les plus délicats. C'est peut-être vers l'âge de treize ans qu'il vient à perdre sa mère. Dans tous les cas, il est probable qu'il n'est encore qu'un adolescent lorsqu'il se voit frustré à tout jamais des caresses maternelles. Il se ressentira, sans doute, durant toute sa vie,

de la disparition prématurée de Tètre doux et bon qui lui a donné le jour.

11 est vraisemblable que Jean dé La Fontaine a été élevé à Château-Thierry et que, de la sorte, il n'a pas eu à soufiFrir du. régime sévère qui règne dans les collèges du temps. Les maisons d'éducation se soucient fort peu de la santé de leurs pensionnaires ; nous savons que les conditions d'existence y sont détestables.

Nous sommes fondés à croire que la Fontaine n*a été malade que durant les deux ou trois dernières années qu'il a vécu. Mais, entre sa jeunesse et son extrême vieillesse, il a su se créer une vie gaie et facile, parfois somptueuse, souvent modeste, quoique toujours parsemée d'actions capricieuses, d'émotions multiples et de désirs inassouvis.

Comment, en somme, ses contemporains nous le dépeignent-ils, lorsqu'il est arrivé à l'âge mûr? D'Olivet en fait un homme « de taille moyenne,' avec des épaules larges, un grand nez et des yeux éteints^ ». Son aspect est lourd et sans aucune contenance. La Bruyère ne craint pas d'écrire « qu'un homme paraît grossier, lourd, stupide^», et, si nous faisons les frais de l'amplification*, cet homme, c'est la Fontaine. Les filles de Racine le trouvent « fort malpropre et fort ennuyeux ^ ». L'auteur même du portrait qui figure dans ses œuvres posthumes nous confesse « qu'il se négligeait, était toujours habillé simplement, avait dans le visage un air grossier ^ ».

Mais, quelle que soit la justesse de ces portraits, il n'est

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