‹ Fontainebleau (volume 3)Chapitre 3 sur 131 · Louis Racine, Mémoires de Jean Racine · texte numérisé non relu

Louis Racine, Mémoires de Jean Racine

4. Œuvres posthumes de M. de La Fontaine (GuiU. Deluyne, Paris ; 1 vol. in-12 xn-276 pages ; 1696).

pas un seul de-s contemporains du poète qui ne reconnaisse qu'il est bon, simple et modeste. Certes, il est gauche, naïf et distrait ; Ton pourrait croire, pour ainsi dire, qu'il dort en marchant. Aussi s'est-on empressé de le surnommer M le bonhomme». Cette épithète familière ne peut, du reste, diminuer en rien la valeur de son génie, ni celle de son caractère.

En vieillissant un peu, sa physionomie s'épaissit et devient plus pleine, son menton se double, sa démarche semble plus paresseuse et ses gestes deviennent de plus en plus lents et de plus en plus rares.

Si nous nous en tenons à l'époque de sa maturité, nous pouvons dire que La Fontaine s'offre à nous sous l'aspect d'un homme robuste, énigmatique, gauche et timide. Son front est haut, large et bien développé. Ses yeux manquent de vivacité : ils sont ternes et sans expression. Sa démarche est lente et embarrassée. En un mot, il se dégage fort peu de vie et de mouvement de sa physionomie.

N'oublions pas que La Fontaine est avant tout un penseur et un rêveur, mais surtout un penseur. Si sa physionomie semble privée de vie, par contre, sa pensée, son cerveau, est toujours en activité et toujours en mouvement. Si, apparemment, il ne dépense pas d'énergie au dehors, il n'en vit et n'en pense pas moins fébrilement au dedans de lui-même.

En nous plaçant encore au point de vue matériel, voyons maintenant quelles sont les habitudes d'existence de La Fontaine. Il ne se cache pas pour nous les faire connaître. Avant tout, il boit, mange et dort beaucoup.

Les plaisirs de la table, les douceurs que procure un bon repas, sont, pour lui, des choses parfaitement recommandables. Qu'écrit-il au duc de Vendôme ?

L'uulrt* jour, on but vingt bouteilles; Jusqu'au point du jour, on chanta, On but, on rit, on disputa '...

Il aime d'un égal aiuour le boire et le manger. Il est non seulement gourmand, mais encore gourmet. Qu'on no lui parle pas de mettre de Teau dans son vin, car il se fAcherait pour tout de bon. Ffit-ce celle du sacré vallon, Teau n'a que faire avec le vin; celui-ci, mélangé avec celle-là, constitue comme une espèce de profanation. Que ce soit à Château-Thierry, à Reims, à Limoges ou on Poitou, il chante toujours les vertus du bon vin. Il nous raconte tous ses exploits, bonnement, franchement, sans fausse honte.

(Vest notamment à Reims, dans la bonne et gaie société do son ami lo chanoine de Maucroix, qu'il donne libre cours îi sa sensualité.

Mais le bon vin va de pair avec la bonne chère. Du reste, il lient beaucoup à sa réputation de fin gourmet. Sni no so soucie de ces boissons « peu salutaires » qui tiennent do u Teau et du vin », il dédaigne aussi ces ropas njuigres et incomplets qui « font songer à la pénitence ^>, Nous lo prent>ns, d*ailleurs, sur le fait, dans une lettre {\\\\l adresse à Simon de Tn\ves :

Volro |\iU\ dos qu'il parut, UanuMUi les santtfs et Ht naitii? Tenvie IV boiro à O.h loris, à Svlvie -.

Connue il nljînoiv aucun des plaisii-^ que pin>curent les

L VvMf r \ t.*«i .iV.< «»'^ïn,:V fO'.rvTiNS. t, IX» p. *•!, 295, 363, 443, *«:>. eto. ; l<^ lo\^lo«r Y tivuNor* *ic^ d<\ iarAtions analogues à celle qui est

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sens, nous ne devons pas être surpris, non plus, en apprenant qu'il ne se paye pas de mots, ni de chimères, lorsqu'il s'agit des plaisirs amoureux. Chez lui, tout désir naissant est presque aussitôt satisfait. II ne veut surtout pas laisser passer une seule des occasions qui s'offrent à

lui. Il est provoquant, espiègle et tentateur. Il a soin même de se vanter de chacune de ses prouesses, de chacun de ses exploits. Je sais bien que, plus tard, il se repentira d'avoir été si volage, qu'il se plaindra d'avoir été absorbé par un « vain bruit » et par a Tamour », mais en attendant que l'heure du repentir ait sonné, il vit et se dépense sans compter.

Malgré tous les abus qu'il commet et en y comprenant même ceux du sommeil, la maladie, avons-nous déjà dit, ne vient le visiter que vers sa soixante-douzième année. Mais cette première affection, dont nous ignorons la cause, ne dure pas. Dès qu'il est rétabli, le voici qui s'empresse de reprendre ses anciennes habitudes. Du reste, cela ne nuit pas à son génie, puisque, à la même époque (1692), nous le voyons publier son douzième livre de fables ; cette dernière œuvre est en tout point aussi parfaite, aussi vivante et aussi digne d'admiration que les précédentes.

Cependant, quelques années plus tard, le mal Tassiège une deuxième et dernière fois. Le 15 février 1695, il est pris de faiblesse, dans la rue du Chantre. Cette fois, il ne se relèvera plus. La Fontaine, meurt, somme toute, plutôt d'usure et de vieillesse que de toute autre cause, à l'âge de soixante-treize ans et six mois.

En résumé, nous venons de le voir, l'activité physique de La Fontaine a toujours été égale à elle-même. Étant d'une constitution robuste, il a toujours réagi vigoureu-

sèment contre les divers accidents qui troublent l'existence de tout être organisé. Les différents et nombreux excès qu'il a commis ne semblent pas avoir influé sur sa santé d'une manière appréciable. Nous savons d'ailleurs qu il a travaillé jusqu'au dernier moment. N'est-il pas remarquable de constater que ses dernières œuvres sont aussi vivantes et aussi sublimes que les premières ? L'on dit parfois que Thomme de génie meurt jeune, parce qu'il se développe hâtivement et aussi parce qu'il se dépense et s'use beaucoup plus vite que les autres hommes. Ce dicton ou cette loi ne saurait s'attribuera La Fontaine.

Il ne faut pas, en effet, oublier que son développement physique et intellectuel a été lent et tardif. C'est àquarantequatre ans qu'il a produit ses premiers contes, et ce n'est que trois années plus tard, qu'il fit paraître ses premières fables. Jusqu'à l'âge de trente ans et plus, La Fontaine n'a donc encore donné aucune preuve de son génie. C'est un grand enfant et un « bonhomme » qui ne sait rien de la vie. Un cerveau qui s'est développé aussi tardivement n'a pu connaître le surmenage intellectuel. Si les anthropologistes ont pu remarquer, par la suite, que les intelligences précoces s'étiolent beaucoup plus rapidement que les autres, nous pouvons renverser les termes de ce jugement et dire, en pensant à La Fontaine, que les vrais esprits d'élite, c'est-à-dire ceux qui se maintiennent égaux et uniformes dans le temps, sont ceux qui, comme lui, restent longtemps à l'état de larve et de chrysalide.

Ici, la Nature semble, dans l'occurrence, avoir pris soin de notre fabuliste. C'est pourquoi son génie a été toujours constant et toujours égal. C'est pourquoi, peut-être aussi, son œuvre est empreinte des qualités d'ordre, d'unité et d'élévation les plus remarquables.

III. Évolution psychique. — Jean de La Fontaine, nous venons de le voir, a joui, durant presque toute son existence, d'une santé des plus robustes. Son évolution psychique, c'est-à-dire mentale, n'a donc pu être contrariée par les multiples accidents pathologiques qui assiègent indifféremment la jeunesse, l'âge mûr et la vieillesse. Nous devons bien reconnaître, cependant, que le développement et, pour ainsi dire, l'épanouissement de son esprit s'est fait lentement. Il ne faut pas oublier, non plus, que la soufifrance et principalement la maladie, de quelque nature qu'elles soient, précipitent souvent l'évolution d'un caractère, d'une intelligence, au lieu de la servir, de la favoriser. La nature agissant normalement se dirige, patiemment, progressivement vers le but final ; le rythme de la course qu'elle poursuit est toujours régulier.

Par quelles phases, par quels chemins le fabuliste at-il passé, avant de se trouver en pleine possession de son activité mentale, de son génie, en un mot? C'est ce que nous allons essayer de montrer maintenant.

Il ne faut pas oublier que l'enseignement des collèges, tel qu'il est donné au xvii® siècle, laisse beaucoup à désirer. Louis XIV s'en plaint même à plusieurs reprises : le programme des classes comprend surtout un peu de. littérature et peu ou pas de sciences, d'histoire et de géographie. Jean se nourrit donc, avant tout, de latin : il puise à pleines mains' dans les trésors littéraires de l'antiquité. A Château-Thierry, nous savons qu'en dehors des heures de classe réglementaires il passe presque tout son temps à lire. Il se lie de bonne heure avec les frères Maucroix. Ce sont eux, d'ailleurs, qui nous apprennent que leur jeune camarade dédaigne les amusements de son âge.

En définitive, nous le voyons, le cadre dans lequel évolue le futur poète est des plus restreints. Aussi il ne va pas tarder à Télargir. Dès son jeune âge, il se prend d'un amour enthousiaste pour la nature et la solitude. Chaque fois qu'il peut se soustraire à la surveillance de ses parents, il s'empresse de courir dans les bois pour y vivre en paix, et surtout pour y observer tout ce qui s'y passe.

Mais ces prédispositions passagères à la misanthropie ne l'empêchent pas d'être un des meilleurs élèves du collège de Château-Thierry. Le livre de Lucien, trouvé par M. Rathery et qui a appartenu à l'un des frères Maucroix, nous prouve suffisamment que le jeune La Fontaine était un élève sérieux. Nous lisons, en effet, sur la couverture de cet ouvrage précieux : « de La Fontaine, bon garçon, fort modeste et fort sage*. »

Il n'est pas 'douteux que notre collégien s'assimile facilement tout ce qu'on lui enseigne. Il a même si tôt fait d'épuiser la science de ses maîtres qu'il en arrive à douter de leur savoir. Bientôt il les jugera sévèrement : ce sont des orgueilleux et des rhéteurs. Il voudrait se nourrir d'idées et on ne lui enseigne que des mots. Plus tard, il ne craindra pas d'écrire :

Certain enfant qui sentait son collège, Doublement sot et doublement fripon, Par le jeune âge et par le privilège Qu'ont les pédants de gâter la raison 2.

L'on pourrait croire, au premier abord, qu'il s'agit là d'une simple boutade, en l'endroit de ses maîtres ; il n'en

1. Louis Paris, Maucroix^ sa vie et ses ouvrages (Voir aussi son édition des œuvres de Maucroix, 2 vol. in-12, Paris, 1854).

2. T. II, Édition des Grands écrivains, p. 381 et 383, liv. IX, fable V.

est rien. Il reviendra souvent à la charge; Ton dirait qu'il éprouve comme un secret plaisir à les signaler à Topinion publique. Il ne craint pas de faire pénétrer plus avant encore le fer dans la plaie, c'est le coup de grâce :

Il est trois points dans l'homme de collège, Présomptions, injures, mauvais sens, De se louer, il a le privilège ^..

Ah ! vous pensiez, maîtres à toge, que cet élève à Taspect timide et inoffensif n'observerait rien de vos actions ! Vous croyiez que votre cuirasse était invulnérable ! Vous vous trompiez étrangement.

Nous ne pouvons savoir, au juste, à quel âge le jeune collégien termina ses études secondaires. Quoi qu'il en soit de cela, nous devons reconnaître que ses maîtres lui ont enseigné autre chose qu'une rhétorique ampoulée ; ils lui ont appris à aimer l'antiquité. Aussi, par la suite, il ne cessera de lire et de relire ces immortels auteurs, dont il deviendra un des défenseurs les plus ardents lorsqu'ils seront attaqués. Mais, bientôt, La Fontaine se complaît à faire des excursions studieuses dans toutes les littératures. Il lit beaucoup et de tout : les romans, les contes et les œuvres de Action Tintéressent d'une manière égale. VAstrée de d'Urfé ne lui déplaira même pas dans sa vieillesse :

Étant petit garçon, je lisais son roman, Et je le lis encore, ayant la barbe grise -.

Maintenant il étudie sans méthode et sans but précis.

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