T. III, p. 168 : liv. XI, Épilogue
Sa méthode est assurément excellente. Elle convient surtoiitàson rôle de poète. Il se plait à donner à toute chose une enveloppe nettement sensible. Son lexique, sa langue, en général, justifie notre assertion.
Sans doute Jean de La Fontaine n'emploie pas le riche vocabulaire des auteurs du xix^ siècle, d'un Victor Hugo, par exemple ; ceux-ci racontent et décrivent ce qu'ils ont vu, entendu, senti et goûté; celui-là, au contraire, et avec lui tous les écrivains de son époque, nous parlent surtout de ce qu'ils ont « vu ». Malgré cela les personnages du fabuliste nous sont des plus familiers. Tous ceux qu'il nous présente nous apparaissent comme réellement vivants ; ils nous donnent nettement l'illusion de la réalité.
De nos jours, nous pouvons dire que le meilleur des cinématographes n'est pas parfait, quoiqu'il nous procure la sensation de la vie et du mouvement, parce que l'objectif photographique — si perfectionné qu'il soit — ne peut enregistrer toutes les positions diverses que peut occuper un « mobile » quelconque dans un temps défini. Il en est de même en un certain sens des personnages du fabuliste. Sans doute il ne les décrit que d'un seul point de vue ; un certain nombre d'entre eux, peutêtre, ont des gestes un peu raides et un peu surfaits, mais, si l'on veut les voir défiler comme nous regardons défiler aujourd'hui les projections cinématographiques, ils nous semblent alors réels et vivants, et nous ne soupçonnons même pas qu'ils pourraient être plus réels et plus vivants.
Qui de nous, en réfléchissant sur la vaste comédie humaine où tout le monde est acteur, ne songe pas souvent let comme malgré lui à tels ou tels personnages des fables, à tels ou tels récits du Bonhomme? Puisque ce qu'il nous
dit des hommes suffit à nous les représenter, de telle sorte que nous les reconnaissions aisément autour de nous, que pouvons-nous lui reprocher?
I/invention de la Fontaine s^exerce surtout d'une manière remarquable dans la mise en scène. Brièvement, en quelques mots, il plante pour ainsi dire devant nous son sujet ; dès le premier contact que nous avons avec lui nous sommes fixés sur ses qualités ou ses défauts primordiaux. Il n'est pas d'écrivain qui ait su, aussi bien que lui, présenter, dépeindre et faire vivre, avec autant d'aisance, de rapidité et de simplicité, ses personnages. Je sais bien que l'on pourrait parfois trouver leurs propos monosyllabiqjues ou incohérents, parce qu'alors ils parlent par saccades, agissent par soubresauts et nous ménagent souvent des surprises, mais nous ne devons pas oublier, dans ce cas, qu'il n'est pas possible qu'il n'en soit pas ainsi dans l'apologue : c'est là l'écueil inévitable que rencontre tout fabuliste. Il est manifeste que si Ton débarrasse un «fait» de tous ses attributs, de tous les détails qui l'expliquent ou le complètent, l'on retombe alors plus ou moins dans une sorte de mathématique littéraire. Mais La Fontaine s'est bien gardé d'exagérer dans ce sens; aussi il n'est pas atteint sérieusement par la critique que nous venons de formuler. Il n'a pas voulu confondre fa précision et la sécheresse. S'il côtoie parfois les frontières de celle-ci, il se garde bien d'aller plus loin. Au sui^lus, dès iju'il veut être prolixe et bavard, il nous ennuie et nous fatigue. Sa peinture est alors bariolée; elle manque d*unité. Il tombe dans l'incohérence et
le galimatias ; il s'embourbe el nous « assomme » comme dans les poèmes de Psyché^ des Nymphes de Vaux et dans beaucoup de contes.
Ses morceaux les plus beaux sont en même temps les plus courts : le Corbeau et le Renard^ la Cigale et la Fourmi^ la Grenouille et le Bœuf ^ le Héron, le Paysan du Danube, le Lièvre et la Tortue, etc., sont autant de petits chefs-d'œuvre qu'il a créés avec toutes les ressources et toutes les qualités de son art. Dès qu'il veut, en quelque sorte, ouvrir ses ailes, son souffle poétique, au contraire, manque d'ampleur et de vigueur. A Tinstar de Toiseau qui est blessé d'une flèche, il retombe bientôt douloureusement. L'imagination du fabuliste ne peut pas s'exercer, comme celle de son parent Racine, sur de grandes scènes et à propos de vastes sujets. Chaque fois qu'il sort des limites de son génie, il devient un écrivain, un metteur en scène banal, médiocre et fatigant. Mais, fort heureusement pour la postérité, La Fontaine se connaissait bien lui-même ; il connaissait sa puissance et ses moyens d'action. C'est pourquoi il n'a pas voulu se départir du genre apologue, qui assure sa renommée depuis des siècles.
Avant de poursuivre plus avant notre investigation, il est bon, je crois, d'étudier un peu mieux quelques-unes des mises en scène qui témoignent de son pouvoir d'invention.
Voici deux personnages, le Corbeau et le Renard ; comment va-t-il nous les présenter?
Maître Corbeau sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage, Maître Renard, par Todeur alléché.
Lui tint à peu près ce langage :
L'action est menée avec la plus grande rapidité possible. Nous savons que le « renard » est un rusé. Son imagination est fertile : il sait que, par la flatterie, il s'allouera le fromage, que se dispose à manger le « corbeau ». Mais nous n'avons même pas le temps de songer atout cela, les deux compères sont déjà en scène :
Hé! bonjour, Monsieur du Corbeau.
La fable le Héron n'est pas moins digne de notre admiration. L'entrée en scène est simple et précise :
Un jour, sur ses lonqs pieds, allait je ne sais où Le héron au long bec emmanché d'un long cou.
Il côtoyait une rivière
Le qualificatif <( long », allié à trois repères anatomiques (bec, pied et cou), suffit ici à' assurer tous les frais de la mise en scène.
Le participe « emmanché » est employé d'une manière originale, neuve et inattendue : La Fontaine, seul, est capable de faire de telles trouvailles. Continuons un peu. Que fait cet étrange animal? Il côtoie une rivière. Et pourquoi? Parce qu'il cherche «pitance ». Et le petit drame continue à se dérouler prestement et simplement.
Le Paysan du Danube constitue aussi un chef-d'œuvre d'action prompte et rapide :
Son menton nourrissait une barbe touiTue;
Toute sa personne velue Représentait un ours, mais un ours mal léché. Sous un sourcil épais, il avait rœil caché, F.e regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,
Portait sayon de poil de chèvre,
Et ceinture de joncs marins ^
Celte description du manant, du pied-nu, qui fouille la terre nQ laisse rien à désirer : avec son aspect à demi sauvage, sa physionomie velue, sa démarche lente, ce rustre est orateur à ses heures. II parle en toute sincérité. Son éloquence convainc à un moment donné le Sénat assemblé. C'est brusquement, sans préambule, que cet orateur improvisé entre en scène.
Le député vint donc et fit cette harangue 2.
Mais, si le paysan est, d'ordinaire, massif , lourd, pesant et stupide, s'il représente quand même le gros bon sens, la saine logique, par contre, le fabuliste veut que sa compagne soit alerte, gracieuse et, voire même, spirituelle.
Qu'est Perrette, si elle n'est pas tout ce que nous venons d'en dire ? Elle porte ensuite des cotillons simples et des souliers plats.
La Fontaine veut aussi, qu'à son heure, l'ouvrier, l'artisan -soit content de son sort.
Le savetier chante à « tue-tête » tout le jour.
Un savetier chantait du matin jusqu'au soir:
C'était merveille de le voir.
Merveille de Touïr ; il faisait des passages, Plus content qu'aucun des sept sages s.
1. Le Paysan du Danube, t. 111, p. 144-145, liv. XI, fable VU.