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SA SENSIBILITÉ. — SON i^FFECTI VITE . — SA VOLONTÉ 89
Tu sais comment j'ai vécu ? mon cher, mourir n'est rien, mais songes-tu que je vais comparaître devant Dieu * ?
Il s'imagine alors, tant sa peur est grande, qu'il est un grand coupable et qu'il va être appelé, dans de mauvaises conditions, au ban de la justice divine.
Il est si bon et si sincère dans tout ce qu'il dit, qu'il oublierait, dès que la bonne santé lui serait rendue, ce qu'il aurait pu dire dans la maladie, c'est-à-dire qu'il reprendrait alors sa vie coutumière. N'avait-il pas promis à l'abbé Pouget, dans sa première maladie, de s'amender, de se corriger et, enfin et surtout, de ne plus écrire de contes ? Rien n'y fit. C'est plus fort que moi, dit-il, à titre d'excuse.
Jusqu'ici nous avons négligé sciemment les émotions d'ordre intellectuel, au sujet desquelles cependant La Fontaine a souvent vibré. Nous devons reconnaître que le fabuliste a été curieux de toute sorte de choses et qu'en toute occasion, il s'est nettement affirmé comme un esprit érudit et savant, c'est-à-dire comme un auteur qui ne se contente par d'être poète ou littérateur.
Jeune encore, il s'enthousiasme pour Malherbe, qu'un officier, de passage à Château-Thierry, lui révèle. Il s'en va, dit l'histoire, « le récitant dans les bois et remplissant les échos du nom de ce grand écrivain ». Nous savons qu'à tout âge il lisait et relisait le roman de d'Urfé.Ne lui suffit-il pas de lire Baruch, durant quelques heures, pour être enthousiasmé de cet auteur? Il s'empresse alors de demandera tous ses amis: « Connaissezvous Baruch? Avez-vous lu Baruch ? Quel grand homme
1. T. IX, p. 475-476 : Lelire à Maucroix (dernière lettre de La Fon" tainej.
que ce Baruch ! Il s est ému de ce qu'il lit, parce qti'en principe il ne Ut que les ouvrages qu'il croit susceptibles de rémouvoir. Il recherche tout particulièrement les œuvres qui peuvent exciter avec véhémence sa sensibilité.
En un mot, comme il lit par goût et pour se distraire, et non par nécessité et par besoin, il ne faut pas être étonné de Tentendre dire souvent :
Je suis chose légère et vote à tout siijei.
Il « butine » dans iotis les chefs-d'œlivrë des littératurës anciennes, française et italienne. Il recherche particulièrement le commerce des auteurs grivoië, dès conteur^ sensuels.
Rabelais, Maître François, cotnme il le dit lui-même, devient Tun de ses auteurs l)référés : il 6'émeut et il vibre forteWënt, à là lecture de toutes les folies et de toutes les extravagances qu'accompiissent les pët^sônnages de ce spirituel auteur. En toiit et pour toiit, le fabuliste aime à vaHer la forme et lé fonds de sdh plaisir. Il aime tout, et il n'est rieti qui hè lui soit ùiï sfaiiVët^àîh bieii. La conversation — là bagatelle — lui |)roctire, par exemple, mille joies, mille satisfactions.
On peut goûter la joie en diverses façons :
Au sein de ses amis répandre mille choses, •
Et recherchant de tout, les effets et les causes,
A table, ati bord d'Un bois, le long dMn clair ruisseau,
Raisonner avec eux sur le bon, sur le béau^
A peine vient-on de créer un nouveau genre théâtral
1. T. IX, p. 409 : Leitreà Salnt-Euremond (ex'dé ea Angleterre).
SA SENSIBILITÉ. — SOÎ^ AFFECTiVité. i— SA VOLONTÉ 9l
qu'il s*ëti émfetit. Il h'abcepte pas aVec borine g^âce la venue de Topera, parce qu'il reproché à ce genre de ne pas posséder les qualités de Tari dramatique et les beautés de Târt musical. En définitire, Ton ne petit être Un spectateur intelligent, dans Topérà, que si ToU Sacrifie les sensations tisuelles à Tavantage des sensations auditives, et vifcevf^fsd. Eti écoutant ceci^ dit-il, l'on ne voit pàscela :
Si les yeux sont charmés, l'oreille n'entend guèresj Et tel, quoiqu'en effet il ouvre les paupières, Suit attentive ment un (iiscours sérieux, Qui tië discerne t>as ce qiii frappe ses Jreux^.
La sensibilité de La Fontaine s'exerce dbnc, à propos d'un grand nombre de sujets, de causes et de motifs; Mais cette affectivité n'a qu'un vice : elle est passagère j elle est peu durable. Il vibre au moment même^mais cela né persiste pas; Il est sincère dans toutes les actions qu'il accomplit^ mais il ne sait pas se maintenir quelque temps sur le même objet. Il n'aime rien tant que le changement; C'est pour les gens tels que le fabuliste que Montaigne a écrit que l'homme est « ondoyant et divers ». La conduite qu'il a eue envers sa femme et son enfant en est un frappant exemple. Certes il a pleuré sur les malheurs de PoUcquet, mais il nous faut bien reconnaître que ses larmes ont été bien vite séchées. Dans tous les ras, M""** Foucquet et son oncle Jannart, exilé à Limoges à la suite du malheur du surintendant, n'ont jamais été plaints ni regrettés par le fabuliste. Et pourtant^ entre autres choses^ que de paroles « mielleuses » avait-il adressées à la surintendante^ durant ses jours de prospérité?