Pensées de Pascal
2. T. III, p. 319 : conte VII, 2" partie, la Gageure des trois commères.
3. T. 1, p. 213 et suiv. : liv. 111, fable IV, les Grenouilles qui demandent un roi.
4. T. IV, p. 240 : conte V. 2*^^ partie, l'oraison de Saint Julien.
i64 JEAN DE LA FONTAINE
offenser son semblable, a-t-il quelque chose à lui reprocher, il puise aussitôt en « son magasin » les mots les plus durs qui soient à sa disposition. L'homme est ainsi fait. Il discute au début d'un entretien fort agréablement, mais s'il lui advient d être confondu par son adversaire, il fulmine, il s'excite rapidement, car Tannourpropre est si grand qu'il suffit à faire naître les plus orageuses discussions.
Ce que je sais, c'est qu'aux grosses paroles
On en vient, sur un rien, plus des trois quarts du temps '.
Les convenances sociales sont telles, qu'il est des soucis et des joies que Ion dissimule à son prochain.
Les convenances cachent agréablement les sentiments hypocrites et vaniteux. Tel personnage dont la figure est réjouie nourrit au fond de son cœur une amère pensée. Tel autre qui prend part à la peine d'autrui, cache dans ses entrailles la plus sincère des satisfactions. Ces simulateurs de la douleur et de la joie, ces comédiens de salon et de cour, ces bouffons qui paradent dans la société ne sont que de vulgaires hypocrites. Le courtisan se montre facilement gai ou triste suivant Foccasion^.
Qu'est-ce qui les pousse à agir ainsi? Le désir de plaire, quand ce n'est l'envie d'arriver à la fortune ou aux honneurs. Le mobile de l'argent est le plus puissant de tous ; il fait naître chez l'homme tous les sentiments. Les courtisans sont incorrigibles et la froide vieillesse
1. T. m, p. 229 et suiv. : liv. XII, fable VIII, Za Querelle des Chiens et des ChalSj et celle des Chats et des Souris.
2. Voir, dans les fables, le rôle que La Fontaine fait jouer aux courtisans et aux flatteurs.
est- impuissante h les rendre meilleurs ; seule la mort remet tout en place.
• Si La Fontaine s'est complu à pénétrer dans les intimes replis de la conscience des fourbes et des flatteurs, il a su reconnaître que, seul, le pauvre, le manant qui « bûche >> péniblement chaque jour, souffre de Tégoïsme qui ronge la société. Il garde toute sa pitié pour Thumble, pour le pauvre qui« gîte » dans la « chaumière» enfumée. J'imagine que, dans ses promenades favorites, il a dû rencôn* trer souvent ce « manant » du siècle de Louis le Grand, dont Thistoire nous apprend qu'il ressemble davantage à un « loup » qu'à un homme ^ La misère de ce pauvre hère le touche au fond du cœur, et c'est douloureusement qu'il nous parle de sa vie et de sa triste situation.
Le pauvre doit non seulement travailler, mais encore se hâter dans sa besogne. Il doit travailler par le seul fait qu'il est.né manant.
Travailler est le fait de la canaille 2.
11 n'a droit ni au plaisir ni à l'instruction. Le seigneur est là qui veille sur son travail, qui le réprimande, qui le fouette ou le vole selon l'occasion.
Le gentilhomme, au contraire, est né pour ne rien faire et pour vivre du produit de ses serviteurs ; c'est un don Juan ferrailleur et fanfaron qui s'enorgueillit de ses titres, qui se flatte de «on blason.
Je t'ai déjà dit que j'étais gentilhomme, Né pour chômer et pour ne rien savoir^.
1. Voir Rambaud, histoire de la civilisation, loc. cit^. au chapitre du XVII* siècle, le Peuple,
2. T. V, p. 362-363 : conte V, 4» partie, le Diable de Papefiguière. 3.-It)id,
Quoi que tu dises ou que tu fasses, homme de la glèbe, tu dois vivre sous ma férule et malheur à toi si tu te plains ou si tu te révoltes. Souffrir est ton fait, jouir, est le mien. Aussi le paysan, meurtri, ahattu, « ancsthésié » mênaepar le pénible travail quotidien, regarde toute chose avec <( l'indifférence » d'une statue ^
S'il se hasarde quelque jour de quitter la terre «ingrate » pour venir chercher fortune dans les grandes villes, s'il quitte la glèbe pour la domesticité, il ne se présente qu'avec un air modeste, gauche, balourd et stupide. Il a tant rhabitude d obéir qu'il baisse timidement les paupières devant le nouveau maître qui l'interroge^.
J'aurais voulu que La Fontaine nous parlât longuement de la foule, mais il s'est contenté de nous la dépeindre dans ses grandes lignes. 11 la sait capricieuse, ondoyante, cruelle et méchante. Elle persécute Démocrite parce que celui-ci la dédaigne et ne se préoccupe point d'elle. La modestie n'est pas la vertu qui plaît à la foule. Il lui faut des « meneurs » qui parlent haut et clair ; il lui faut des chefs enthousiastes qui l'illusionnent, qui réchauffent, qui la passionnent. Le peuple est l'animal « aux têtes » frivoles 3. 11 a autant de têtes que de désirs. Aujourd'hui il approuve, demain il condamne. Hier, il glorifiait; aujourd'hui, il crucifie.
Si La Fontaine semble offrir ses fables aux enfants, il nous montre éloquemment, par ailleurs, qu'il ne les aime pas. Cet âge est sans pitié : il n'a aucune délicatesse (lo sentiment; il ne procède que par ingratitude. Le seul