T. IX, p. 41 : Ballade sur le mal d'Amour
ilO JEAN DE LA FONTAINE
C est dire que Tamour, que la volupté qu*il réclame si souvent tient une grande place dans son existence. La femme Ta martyrise de toutes les façons, lui a ménagé toutes les amertumes comme toutes les joies, et il nous répète constamment qu'il veut « jouir ».
Guyau a dit avec beaucoup de force :
Voir, c'est peut-être mourir.
Qu'importe? ô mon œil, regarde* !
La Fontaine dit à peu près la même chose de Tamour : Aimer, c'est souffrir; qu'importe, ô mon cœur, aime sans trêve ni répit.
Toutes les douleurs que produit Téloignement de Tobjet aimé lui sont réservées. Il souffre alors beaucoup; il se lamente indéfiniment : un absent doit tout craindre. C'est en vain qu'il essaie de se modérer, de se calmer : la volupté règne en maîtresse dans son Ame ; il ne peut résister à un tel maître.
Tout en reconnaissant qu'il a peut-être jugé ses écarts, qu'il qualifie parfois de grands et de solennels, avec un peu trop de sévérité, je dois avouer aussi que le mal d'amour, ce parfait tyran, Ta conduit finalement à une conception trop légèr-e et trop insouciante de ses devoirs de père de famille et d'époux. Mais, s'il a monté la gamme de tous les sentiments gais, s'il a descendu la gamme de tous les sentiments tristes, il a fini par être blasé des plaisirs de la vie facile et «libertine». Alors qu'il a déjà un pied dans la tombe, il se pique, mais un peu tard, de devenir misanthrope. Il déclare maintenant que
1. Guyau, Vers (Vun philosophe, p. 44 (1 vol. in-12, Parij^, Alcan, 4« édition, 4901).
rhomme est méchant, que la vie est stupide et que les plaisirs sont vains.
Le bonheur, vrai et durable, le bonheur» suprême de l'homme, doit résider dans la solitude. L^, dans Téloignement des bruits de la foule, l'homme peut se connaître lui-même et se délecter à loisir des folles imaginations de son âme.
Tel est le dernier geste de La Fontaine sur la vie et les hommes.
Il nous est aisé maintenant de donner au fabuliste sa place parmi les psychologues. Il possède toutes les facultés requises pour faire dos observations perspicaces et fructueuses : c'est un esprit fin, intuitif, et puissamment observateur. Il vient de discuter devant nous les plus captivants problèmes de la vie de l'esprit. Au philosophe et au savant de tout à l'heure, nous devons ajouter le physiologiste et le psychologue que nous venons d'étudier à l'instant. Depuis le mécanisme de la vie physiologique jusqu'aux plus hauts phénomènes de Imtelligence, en passant par les sensations externes et internes, nous l'avons reconnu toujours soucieux de s'expliquer le « comment » des processus psychologiques qui circulent dans le corps humain. Le plus souvent il s'est révélé comme un esprit original et personnel ; partout il a fait naître cette explication claire et limpide qui caractérise si bien sa personnalité.
Par surcroît, nous avons trouvé en lui un sage qui se juge, s'apprécie sans cesse dans les moindres de ses actions. Il a pratiqué durant toute sa vie le « connais-
toi toi-môrae » de Socrate. Assurément Ton ne saurait s'introspecter si finement soi-même, si Ton n'était un esprit distingué ou même supérieur.
L'homme de moyenne intelligence s'observe mal et se connaît peu ; il voit plutêt les défauts et les anomalies de ses semblables que les siens. L'esprit distingué, au contraire, pénètre tous les secrets de sa conscience, il en connaît lui-môme tous les replis, il écrit chaque jour son autobiographie.
La Fontaine manie avec dextérité et avec délicatesse tous les instruments du psychologue. Sans doute il ne voit pas dans la société de son temps les choses les plus corn-' plexes, car ce n'est point là son tempérament, mais il voit fort bien, il saisit finement même tout ce qu'il dépeint. Tous les types de caractères aperçus, au travers de ses fables, sont peints de main de maître. Certes, s'il ne nous parle souvent que des gros défauts de ses personnages, il n'en excelle pas moins pour cela à nous les animer, à nous les rendre nettement reconnaissables : il peint pour la durée.
La Fontaine doit être rangé plutôt parmi les psychologues que parmi les moralistes, parce qu'il constate et explique des faits ou des actions, plutôt *qu'il ne les préconise ou ne les recommande : il nous montre plus souvent le mal qu'il ne nous enseigne le bien. Il est artiste ou critique avant d'être moraliste. C'est pourquoi il s'intéresse fort à tout ce qui rompt l'harmonie de sa conscience et de sa raison, c'est pourquoi aussi il nous dépeint avec tant de justesse et de précision, tous les actes psychiques que sa nature éminemment sensible a enregistrés comme étant anormaux, ridicules et imparfaits.