SCÈNE PREMIÈRE LE ROI RENÉ, FORBIN DE SOLLIÈS
LE ROI, entrant suivi de Forbin; il tient un parchemin,
Viens là, Forbin. Dans ce jardin de mon palais. Ce recoin est un lieu paisible; où je me plais,
32 FORBIN DE SOLLIÈB
Parce qu'autour de moi colonnes abattues,
Chapiteaux mutilés et tronçons de statues,
Me parlent du néant qui fut l'orgueil romain
Et du néant pareil que nous serons demain.
Ma bonne ville d'Aix honore ces ruines;
Moi, j'y vois la grandeur des volontés divines,
Et, parmi ces débris d'un passé qui fut beau.
Je goûte un peu, déjà, le charme du tombeau...
Mes fils sont morts :... je meurs, désabusé du monde;
Sans Dieu, rien de durable ici-bas ne se fonde;
Et rien n'est sûr, de ce que l'homme a médité,
Rien, sinon la justice unie à la bonté...
J'ai de nouveaux tracas... Viens encore à mon aide.
FORBIN
Sire, c'est donc bien grave?
LE ROI
Oui, noble Palamède.
Mes espoirs sont trompés
Aiiec une subite irritation.
Qu'on ne me parle plus De ces traités trahis aussitôt que conclus ; De l'intrigue sans fin où se plaisent les princes. L'un à l'autre volant, reprenant leurs provinces,
Et, pour le faux honneur d'accroître leurs Etats, Gaspillant l'or du peuple et le sang des soldats ! Qu'on ne me parle plus d'ambition, te dis-je; Le faite- du pouvoir est un lieu de vertige, Et la chute est certaine à qui monte trop haut...
En réponse à un mouvement de Forbin :
Eh oui, ma politique est encore en défaut ;
Je suis lié par trop d'intérêts de famille...
J'eus tort de me soumettre aux raisons de ma fille.
Lorsque, reine déchue, elle m'a remontré
Que je devais secours à son trône effondré...
Ausli, par quel orgueil absurde - que j'avoue —
M'obstinant à des vœux que mon destin déjoue,
Avais-je à rechercher pour ma lîlle(et pour moi,
Pour flatter ma maison) l'alliance d'un roi?
Ne suffisait-il pas, l'honneur héréditaire?
Que m'importait, vraiment, Henri VI d'Angleterre?
N'eus-je pas une sœur femme de Charles VII?
Beau-frère de ce roi, quel démon me poussait
A faire un roi mon gendre?... Oh ! l'orgueil imbécile,
Lorsque — en titre! — j'étais roi de Naple et Sicile,
D'Aragon, de Valence... et de je ne sais où...
Ah!... de Gorsègue et de Sardagne, et duc d'Anjou,
De Lorraine et de Bar, — et comte de Provence,
De Forcalquier, de Barcelone,... belle avance.
Ayant — sur parchemin, — Majorque et le Piémont, D'écouter mon orgueil, par la voix du démon, Crier : « Ton petit-fils sera roi d'Angleterre ; »
FORBIN, se récriant.
Oh ! rendez mieux justice à votre caractère :
Vous espériez, par ce contrat familial,
Entre Anglais et Français sceller l'accord final.
LE ROI, amèrement.
... Et paraître en vainqueur à la cour d'Angleterre!,..
Lorsque j'avais ici. ma douce et forte terre
De Provence, et l'olive et ma vigne au soleil !
Mes malheurs ne m'avaient donc pas porté conseil?...
Le Maine est à mon frère; à ma sœur, la Bretagne; Elle est duchesse. . . et lui, duc ; — qu'est-ce que j'y gagnel Voulais-je donc tenir sous mon pied l'univers? Tout cet éclat trompeur ne vaut pas un beau vers, Forbin! Un troubadour plaît au ciel mieux peut-être
Qu'un roi fier de parler à vingt peuples en maître... Et — souris si tu veux — c'est, plutôt que le roi.
Le ménestrel que mes sujets aiment en moi
J'ai donné mon fils Jean pour époux à Marie,
Propre nièce du duc de Bourgogne, (patrie
Des bons vins)... Tiens! j'ai trop de princes pour parents
Je m'étonne toujours à voir l'orgueil des grands,
Et leur humeur guerrière, opposée à mon rêve...
Qnoi ? n'ai-jo pas encore un comte de Genève Pour gendre?... Je me perds à compter mes grandeurs, Et ma simplicité prête à rire aux frondeurs. Un de mes fils s'est appelé duc de Galabre, Nom sonore comme un sabre heurtant un sabre; Mais, moi, le glaive en main, je n'eus gloire et succès Qu'en servant Jeanne d'Arc et les destins français : A Longueville, on m'a dit soldat téméraire ; A Gènes, l'on m'a fait le reproche contraire; Puis, quand les Catalans me voulurent pour roi, Louis XI, dont tu connais la bonne foi, Laissa mon fils, surpris d'une astuce si noire, A Grisonnes vainqueur, vaincu dans sa victoire, Faute de lui donner des renfoKs bien promis. Palamède, les rois sont mes pires amis...
S irritant tout à coup du silence deForbin.
Et tu ne daignes pas, quand ce passé m'oppresse. Demander le motif nouveau de ma détresse!
FORBIN
Sire, le seul respect clôt ma lèvre, et j'attends.
LE ROI, s' expliquant enfin.
Mon gendre d'Angleterre, en proie aux mécontents, Détrôné, n'est plus rien... qu'un homme; et Marguerite Veut lui reconquérir sa couronne au plus vite.
Charles, — le Téméraire — est tout prêt à l'aider, Pourvu que je lui veuille, en échange, céder Notre Provence...
FORBIN, vivement.
...Accord dangereux! que je blâme!
LE ROI
Je ne pus résister à des larmes de femme ;
Et j'ai signé, certain que ce fou furieux,
Si j'osais refuser son pacte insidieux,
Jetterait ses soudards sur ma chère Provence.
... Faiblesse, si tu veux, mais peut-être prudence,
J'acceptai pour ma fille un espoir de secours...
FORBIN, amèrement.
Qu'on vous promit sans cesse en l'éloignant toujours!.. C'est alors, l'an passé, que, pris de maie rage, Ce guerrier, qui confond déraison et courage. Voulant, dit-il, venger un outrage mortel, Charle, attaquant la Suisse, alla sur Neuchâtel.
LE ROI
Et je pensai : « La Suisse est un fort de montagne ;
S'il s'y perd, je reprends ma liberté : j'y gagne ;
Et s'il triomphe?... Alors, je tiendrai nos accords ! »
FORBIN, amèrement.
J'ai prévu vos regrets.
LE ROI, frappant sur le parchemin qiril tenait à son entrée.
Et tu vois mes remords!
Charles vaincu, je me crus libéré... mécompte! Après de grands accès de colère et de houte. Il se relève ! 11 me fait dire en ce moment Qu'il tient plus que jamais à notre engagement ; Et le voici qui marche en tête d'une armée Nouvelle, en moins d'iin an péniblement formée. Vaincra- t-il, cette fois ? 11 assiège Nancy. Aura-t-il la Lorraine et la Suisse à merci? Descendus de leurs monts, les bons Suisses, qu'entrai ne Mon vaillant petit-lils, Renéj duc de Lorraine, Seront-ils les vainqueurs du hardi Bourguignon? Mon espoir dit : Qui sait? Mes craintes disent : Non.
Donc, la Suisse détient le sort de la Provence!
LE ROI, vivement, poursuivant son idée.
Oui!... sur Nancy, René de Lorraine s'avance, Et la Suisse a juré de l'aider jusqu'au bout. L'appel du cor a mis tous les cantons debout.
Avec enthousiasme.
Je l'aime, moi, ce peuple ennemi du tumulte. Mais qui ne souffre pas qu'on le brave ou l'insulte;
Un peuple de chasseurs, de bergers, de marchands, Qui rêve et qui travaille, au rythme de ses chants. Et qui prend, lorsqu'il voit menacer sa frontière, La conque des pasteurs pour trompette guerrière. Sous la neige îles monts et dans ses vallons verts, Ce petit peuple est grand exemple à l'univers. Sa terre ne vaut pas ma Provence enflammée ; Cependant sa beauté candide est renommée Autant que le bon sens de ses braves enfants...
Avec émotion.
Et si Dieu ne fait pas les Suisses triomphants. Si le duc de Bourgogne a raison de la Suisse, Où donc s'iront cacher la paix et la justice? J'aurai donc livré ma Provence, moi, René, Aux caprices changeants d'un prince forcené !
FORBIN
Puis-je parler tout net?
LE ROI
C'est ce que je désire; Va, parle librement.
Vous m'excuserez, Sire ;
LE TESTAMENT DU ROI RENÉ 3î>
Mais j'aime vos remords.
Un silence.
SiCbarle est le vainqueur, Ce coup, bien qu'attendu, va vous frapper au cœur ; Et déjà vous souffrez justement, par avance, A voir quel mal ce duc promet à la Provence.
LE ROI, rêvant.
A la guerre surtout, le sort est inconstant. Dieu, pour ou contre moi, décide... en cet instant. J'entends d'ici le sourd fracas des avant-gardes, Que domine l'appel des trompes montagnardes : Dans les monts, solennels à force d'être grands. Ce bruit surmonte ainsi le fracas des torrents.
Parait le sénéchal, suivi d'un messager.