LE BERGER
En Camargue, l'hiver; et sur l'Alpe en été,
N'ayant que ce tlutiau qui pend à mon côté.
Je garde un grand troupeau... pour un petit salaire,
Sire... A votre fermier je n'ai pas pu complaire :
On refuse sa fille au berger qui n'a rien.
Je crois, l'ayant appris comme tout bon chrétien,
Que pauvreté n'est pas honte, n'étant pas crime.
Sire ; et l'on vous dira que mon maître m'estime.
A votre fermier, donc, vous pourriez dire un mot
Qui changerait son cœur, en tombant de si haut.
Si vous le prêchez bien, jusqu'à lui faire honte.
Ce sera charité dont Dieu vous tiendra compte ;
Et, puisque je vous vois si jeune encor, j'ai foi
Que vous comprendrez mieux l'amour qui parle en moi
Et, devant Dieu, l'amour qu'a pour moi ma promise.
CHARLES
Par mon anneau ! bonne espérance t'est permise !
A Forbin.
Sur ces enfants, que je m'engage à protéger, Vous veillerez, Forbin. — Je dote ce berger.
FORBIN, souriant.
Sire, votre trésor, à force de largesse...
LE ROI, vivement.
Parfois économie est contraire à sagesse, Messieurs ! — et Charles III a parlé comme il doit.
Elonnement de Jeanne ; joie du berger.
Jeanne, reprends, et mets cette bague à ton doigt Elle peut te servir encor : Gharle, ou moi-même, L'un de nous deux tiendra, sur les fonts du baptême, Ton premier-né.
Jeanne demeure étonnée et comme indécise.
LE BERGER, joyeusemcnt, à Jeanne.
Je l'avais presque deviné :
Ce bon vieux-là, c'est lui, Jeanne !... le roi René !
JEANNE, se jetant aux pieds du roi.
Ah ! mon père !
LE ROI
Bien dit. Roi parfois, — toujours père. ...Messieurs, Charles sera ce que mon peuple espère : C'est dit, — et c'est prouvé.
Un silence. Le jroi, tout-à'Coup, s'assied, pris de lassitude, et, pour s'asseoir sur un bloc de pierre, s'appuie à l'épaule de Charles. Les personnages qui les entourent font un mouvement pour se rapprocher du roi, mais le roi les arrête du geste.
LE ROI, avecune lassitude visible.
Ne vous étonnez pas, Messieurs... L'âge m'accable, et m'avertit tout bas De ne chercher qu'en Dieu la force et la lumière... Jeanne d'Arc m'a donné ce conseil la première. Lorsque, sous son pennon que partout j'ai suivi. Elle nous répétait : « Dieu soit premier servi ! » Lui seul a pu l'armer d'invincible espérance. Et c'est pour servir Dieu qu'elle a sauvé la France.
Un silence ; puis, en souriant, raffermi.
Je vais, mais à pas lents, vers le terme fatal... J'ai porté si longtemps le poids du faix royal ! Ce n'est rien ; cependant, qu'on m'avance ce siège.
// désigne un siège à dossier sur lequel il prend place, en écartant tous ceux qui veulent le soutenir.
Bien.
D'un ton impérieux :
Qu'on n'appelle pas, messieurs...
Que vous disais-je?
Je me sens mieux. Je sais que ce n'est pas la lin.
Un silence. A Forbin.
Ah ! ton Louis de France ? il n'est pas le plus ftn !
Je lui joue un bon tour av( c co parli double : Charles d'abord, Louis plus lard.
Tout bas, à Charles.
Cache ton trouble, Charles... Sans toi, tantôt, ton pauvre oncle tombait.
«Se tournant vers le berger et Jeanne qui, modestement, se sont retirés à Vécart.
Avance un peu, berger... Donne ton galoubet.
Le berger obéit. Le roi prend le galoubet, et
après ravoir considéré un moment:
« Pour Jésus, sur son Ht doré de paille sèche.
Ce flûtiau des bergers a sonné dans la crèche.
y/ le rend au berger qui, de nouveau, s'écarte avec Jeanne.
Ah ! C'est bon, ce vent frais.
// respire joyeusement et largement.
Comme pour, remercier Dieu, Jeanne et le berger tombent à genoux, dev^t T image de la Vierge,
l'évêque, à voix basse, aux deux autres envoyés.
Messieurs, retirons-nous.
Ils sortent.