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autre, le souriant, le bonasse, Thypocrite hydrocéphale ! Le directeur ne sourcille pas. Il me dit à voix basse :
— Vous voyez î II est complètement par/i ! Un garçon qui, dans son bon sens, avait pour moi une aHection touchante !
« Je suis fou, c'est possible, mais je vo/Sy oui je vois plus clair que le père Froin. Cest triste à dire mais il y a de braves gens dont la bonté mériterait des châtiments, — des coups !... Et ils les reçoivent, parfois, sans s'en apercevoir.
Profitant d'une distraction du directeur qui parait plongé dans des réflexions assez peu gaies, Bid'homme me fait signe de m'approcher — et j'obéis machinalement, ne m'apercevant de mon imprudence que trop tard, (il me convient bien de blâmer le docteur Froin, qui a, lui du moins, l'excuse d'une bonté exagérée !) — Trop tard, car Bid'homme a déjà saisi mon poignet et le maintient avec une force décuplée par la folie. Il me souffle dans l'oreille :
— Veuly ! Saligot \ « Cafouillon »! Il croit que je ne vous reconnais pas, le gros imbécile ! Tenez ! Est-ce que je vous reconnais ?
Je reçois un choc violent dans le dos, — violent et douloureux. La souffrance me communique une vigueur inhabituelle, à moi aussi ; je me dégage et, d'un coup de pied, envoie sur le parquet, les quatre fers en l'air, le Bid'homme qui grogne comme un pourceau. Tout cela s'est passé si vite que le docteur Froin n'a pas eu le temps d'intervenir.
Déjà l'aliéniste dément s'est remis debout, — brandissant un énorme clou rouillé. La rouille et l'épaisseur de ma jaquette m'ont épargné une vilaine égratignurc. Mâchebourg est accouru au bruit et a quelque pcmc à
s'assurer de la personne du gnome qui jette son clou mais veut lutter avec le gardien, l'empoignant à la taille et cherchant à le soulever pour le « tomber ». — Quand il voit qu'il n'aura pas le dessus, Bid'homme lâche prise, échappe à Mâchebourg et se roule sur le plancher. Il mord les pieds de la table qui lui a servi de monture et que sa chute a renversée, envoie des ruades dans le vide et se roule encore en poussant des cris de Peau Rouge.
Mâchebourg finit par s'emparer de lui et avec l'aide d'un autre gardien qui attendait, posté dans le couloir, fait endosser au furibond une coquette camisole de force.
Deux jours plus tard, comme j'arrive au pavillon des bains, dans la nouvelle salle, — j'ai la surprise de retrouver mon Bid'homme, calme et noble, vêtu d'un simple caleçon couleur sang de bœuf et commandant la manœuvre à des infirmiers qui l'arrosent avec mesure et parcimonie :
— Un tout petit jet comme pour un enfant 1 Je suis délicat des omoplates^ déclare-t-il. Mais « tas de bougraîllons » (ils sont deux) vous m'enlèverez la peau des côtelettes ! Attention ! Je me retourne ; ménagez les lombes également. Maintenant, de l'autre bord ! Pas trop fort sur les reins. Là là ! cochonnouillards ! Je ne vous dis pas de me viser le coccyx ni surtout de me le dévisser !
(O l'anatomisme !)
« Je n'en ai pas de rechange. Maintenant, tirez la ficelle : petite pluie d'été sur le crâne. Petite pluie, crapouillots ! On ne vous demande pas un déluge I (L'appareil n'est guère plus puissant qu'un vaporisateur).
On ne douche pas le redoutable nabot ; les gardiens ont encore peur de lui. L'ex-aliéniste « fait » de l'hydrothérapie à son gré, tout bonnement.
— Assez ! Vous donnerez au malade deux litres de bon bourgogne, un gigot entier bien saignant et une douzaine de pêches ; après cela café et « fine ». C'est le petit Bid'homme, mon « loufoc » de prédilection, un délicieux toqué que je guérirai en six semaines. Il faut me le soigner — et gentiment, ou je vous f...che à Teau, à la grenouillarde !
Il se tapote l'occiput avec précaution et amour. Je suis touché de sa tendre affection pour lui-même et les infirmiers n'osent pas trop rire...
...Mais une porte s'ouvre. Un personnage ni jeune, ni vieux, quarante ans peut-être, grand, maigre, blême, à face de bedeau ou de surveillant de lycée « vieux jeu »,
— tout rasé, le nez en bec de canard, l'œil hypocrite et « fouilleur », le menton en crosse renversée, fait son entrée — un gros bouquin sous le bras gauche, un trousseau de clefs monstrueuses à la main droite. Tout est noir dans son costume, depuis sa cravate jusqu'à ses guêtres de drap terne qui mettent en valeur l'hypnotisant vernis de cirage d'interminables souliers larges et plats.
C'est le nouveau médecin adjoint, arrivé de ce matin. Deux heures après son installation, il connaissait tout dans l'établissement, les malades, les gardiens, les infirmières, les terrains, les dépendances, — et un certain plissement de ses lèvres disait qu'il avait aussi son opinion faite sur tout — (plutôt défavorable). Il m'a consacre un peu plus d'une minute, — (je dois être un cas intéressant!)
— et m'a tenu ce bref discours : « Trop de liberté ! Je sais beaucoup de choses sur votre compte. Trop de liberté! Mauvais système ! nous modifierons. »
Après quoi ses yeux sournois ont pris de mon mdividu une sorte de photographie et quand il a été bien sûr
■qu'il me « savait par cœur », depuis la cicatrice de mon sourcil gauche jusqu'à l'oignon qui déforme ma bottine droite, il m'a tourné le dos et a enjoint à Léonard, présent a la scène, de l'accompagner un instant.
Dans le couloir, il a parlé bas à mon gardien qui est rentré avec une figure préoccupée et m'a témoigné pour la première fois, de la méfiance et presque de l'antipathie.
Le nouveau médecin adjoint, de plus en plus surveillant de lycée, secoue son effrayant trousseau de clefs en marchant. Il fait évidemment une seconde ronde, — la tournée d'après-midi. Oh 1 il est actif, r« adjoint 1» — Si l'on peut dire sans impiété qu'un établissement comme celui-ci a connu une période heureuse, — il est aussi loisible d'affirmer que les « beaux jours » de Vassetot sont finis.
L'homme aux guêtres noires va droit aux infirmiers «t, d'une voix glaciale qui me fait peur, oui, peur 1 à moi, malheureux dément lucide mais impressionnable comme un gamin :
— Ce sont les malades qui commandent ici? oh ! il faut que cela change î Vous m'entendez, gardiens I Si vous vous montrez servi/es envers quelque pensionnaire que ce soit, je vous ferai chasser et sans certificats. Douche^ le patient !
— Mais, docteur...
— Douche^ le patient l — Pas là ! Mettez-le sous l'appareil neuf ! Pas de pluie 1 Enlevez-moi cette pomme d'arrosoir, la colonne d'eau .^.. et vite !
Il y a une courte lutte entre les gardiens et Bid'homme.
— Attachez-le au montant de fer : cordez, cordez 1 N'ayez pas peur ! ordonne le médecin adjoint.
Je me sauve pour ne plus voir ni entendre Tinfortuné Bid'homme. Il a eu comme une lueur d'intelligence dans Tceil, s'est mis à trembler affreusement de tout son pauvre corps nu, — puis a positivement beuglé.
La semaine suivante, le docteur Froin est parti. Je n'ai plus d'ami dans la maison que Léonard, car je ne puis guère compter sur Magne, Nigeot et les autres membres du « Club des Philosophes ». Ce sont des prisonniers comme moi, des êtres en tutelle, des âmes des limbes ; ils ont de bons sentiments comme les autres hommes mais ils sont trop pareils à moi. Tout chez eux est à l'état vague. Aujourd'hui on les trouvera pleins de sens, on les prendrait pour des sages de la Grèce ; demain, plus sérieux que jamais d'apparence, ils seront « travaillés » des manies les plus puériles. Ne sortant presque plus de ma chambre, je les vois de moins en moins... Puis ils m'attristent et je les attriste aussi, sans doute.
Léonard souvent chapitré par le docteur Barrouge, le médecin adjoint, devient une espèce de geôlier caricatural, peu hostile encore mais une idée méprisant, qui m'épie parfois comme si on lui avait prédit quelque mauvais tour de ma part.
Tout est contre moi : le nouveau directeur, le docteur Le Lancier obéit à Barrouge au doigt et à l'œil. C'est un assez gros homme jaune à hgure féroce. Il est emporte, criard ; on jurerait qu'il va tout abattre, mais il craint comme le feu son adjoint, le sachant V« homme des manques », le prophète d'un AUah — chef de division... ou mieux...
Léonard, dans l'un de ses bons jours — on les compte, à présent, — m'affirme que par tout l'établissement règne la terreur, non pas rouge mais barrouge.
Six gardiens et quatre infirmières ont été renvoyés : Dans le nombre se trouvait M}^^ BoufFard, surprise par le médecin adjoint au moment où elle parlait d'aller « licher un godet ». Pauvre Célestine ! Pourquoi dire quand il était si simple de jaire \ ? !
Le surlendemain, le même Léonard me demande si je ne veux pas prendre de l'exercice, étant donné que depuis Mécraidi je n'ai pas « secoué la poussière de ma camphouine ». Il ajoute que s'il me propose un « tour de ballade » c'est parce que « la chose » m'est strictement interdite. « Mais » conclut-il, « je suis en pleine /surrection » et puis « Bas noir » et « Le Dragon » (nos deux tyrans) « sont occupés à enquêter dans le bâtiment desfemmes, rapport à des « 2it\iques d'habillement » disparus. Ils en ont au moins pour deux heures et en une heure et demie on peut, déjà, se donner de l'air. « Ça va-t-il? »
J'accepte avec satisfaction et bientôt nous admirons dans les « terrains » les travaux variés d'une troupe d'agriculteurs semblables à des crétins du Valais allégés de leurs goitres :
— Nous revenons-/^ par les « Agités? » me demande mon gardien.
— Pour quoi faire ?
— Ya du nouveau : c'est embelli !
— Allons-y î
Quand nous pouvons contempler la lugubre bâtisse,, je ne constate aucun changement et fais part de mon observation à mon gardien.
— Que si que c'est bien mieux que l'aut'fois, me répond-il, « ça s'est enrichi d'un chouette ornement ».
J'ouvre des yeux qui deviendraient certainement énormes si la nature le leur permettait.
Je n'aperçois que mes deux danseurs, jamais re\njs depuis six mois.
Ils sont à peu près calmes aujourd'hui et leurs gambades n'ont rien de vertigineux. L'un donne des coups de genou aux barreaux de sa grille, ce qui ne l'empêche pas d'exécuter en même temps un pas de gigue peu frénétique ; l'autre semble plutôt saboter une bourrée ; il glousse un petit rire que l'on dirait sarcastique ; tous deux bavent avec douceur :
— K^r^juchei^ donc à gauche ! fait Léonard agacé. Vous allez l'admirer, l'objet (il prononce Vogjet) «qui embellit l'endroit ».
Un troisième antre grillé me révèle peu à peu ses arcanes.
D'abord je ne devine qu'une forme confuse : Un homme de petite taille semble accroupi sur le sol. En regardant un peu plus longtemps, j'entrevois une casquette de jockey, des bottes et un pantalon réduit à l'état de dentelle.
A présent, le pygmée se lève, fait deux ou trois pas sans se douter qu'on l'observe. Il porte un seau qu'il dépose à ses pieds et s'accroupit à nouveau, cette fois en bonne lumière ; armé d'une petite pelle à feu il extrait du seau... des ordures...
...Je suis forcé de m'éloigner, sans toutefois le perdre de vue. Le pseudo-jockey lâche sa pelle et — de ses mains velues — confectionne de petits gâteaux plus ou moins semblables à ceux que fabriquent, avec le sable des plages mondaines^ de très jeunes bourgeois déguisés en marins. — Puis il se prosterne devant ses œuvres et parait dévotement les adorer. O Pygmalion !
Mais nous avons le tort d'échanger quelques mots, Léonard et moi. Le jockey-artiste se jette sur les barreaux.
— d'un seul bond, — comme un macaque de jardin zoologique désireux d'agripper ses visiteurs. Après quoi il se pend par les jarrets à une traverse de la grille, dégringole sans se faire de mal, puis veut, à toute force, passer sa tête hors de sa cage. Il souffle, siffle et crachote comme un chat qui jure : oh 1 cette moustache en brosse à ongles, ces sourcils, ces yeux à la fois méchants et hilares I Mais c'est Bid'homme !
Oh ! je tourne vite les talons ! J'ai bien haï le nabot mais ce que je viens de voir est trop horrible... Comment ai- je eu l'affreux courage ou l'abominable cruauté de me retourner?... De me retourner pour regarder le hideux et pitoyable captif qui bondit comme un tigre et vocifère : « Crapouillot 1 Schnipardouillât !» les yeux injectés au point de paraître sanglants, la face tuméfiée, la crinière hérissée. Tout à coup il se lance en avant et se cogne le... mufle contre les barreaux, se le cogne à se briser les dents... Je cours de toutes mes forces.
Oui, comment ai-je pu me retourner? Ah ! c'est que Kmôhoûn vient de rentrer en moi et rit effroyablement... à me faire mal !
C'est fini ! Je m'échapperai d'ici dès que je le pourrai : demain, dès que je serai un peu moins malade d'épouvante ! Je sais comment m'y prendre, ce sera très simple. Pour l'instant, il me faut cacher n'importe où, sous des meubles, sous des couvertures, être dans le noir, ne plus voir rien ! Même enfant je n'ai jamais connu terreur pareille !
Avec l'extraordinaire versatilité des... « malades », je me réveille, le jour suivant, dispos, heureux, plein d'une joyeuse énergie. La crise de Bid'homme et le retour de Kmôhoûn sont devenus pour moi des événements
providentiels qui m'ont dicté la conduite à suivre : Je dois fuir vite et vite ! ce séjour du Désespoir et de la Peur et me mettre à la recherche d'Irène qui personnifie la lumière, le bonheur, la Joie de vivre ! Je me moque un peu du politicien Letellier ! — On peut trembler devant un fou comme Bid'homme qui a quelque chose d'infernal, qui est une sorte de Kmôhoûn exagéré, mais craindre un futur marchand d'amendements, un pleutre qui se fait accompagner de deux Diafoirus pour « affronter » un vieux brave garçon comme le père Froin, quand il est si simple de grimper sur un toit, de se couler par une large cheminée comme il v en a ici et de tomber sur son ennemi sans qu'un seul gardien se soit douté de ce qui allait se passer... craindre un Letellier !... ah ! non, par exemple !
Je vais m'évader bien tranquillement^ ce soir, entre chien et loup, — et en demandant le « cordon » au concierge, — encore I
Mais quel singulier regret me tenaille tout à coup le cœur, mon cœur qui ne veut aimer qu'Irène ! Je m'aperçois que j'éprouve une sorte d'affection grotesque et assez profonde, — (de quelle nature? ce serait sans doute difficile à expliquer ; — elle contient des éléments malpropres et d'autres presque tendres, — tendres? oui, jusqu'à un certain point, — ) une affection réelle pour... Vi^^ Robinet 1
Ce sentiment provient, sans doute, du véritable courage déployé depuis quelque temps par cette extraordinaire bonne femme qui a été prise d'une inexcusable toquade pour ma vilaine personne ridicule et mal bâtie. Elle a beau redouter comme des tarasques les ogres Barrouge et Le Lancier, ressentir un effroi qui lui donne un teint gris cendré dès que l'un de ces tyrans syracusains
élève la voix, même assez loin d'elle, — s'épouvanter à la seule idée d'enfreindre un de leurs ordres au point d'être obligée de s'asseoir n'importe où, n'importe sur quoi, par terre au besoin, lorsqu'elle se voit en défaut, — elle a tout bravé pour me prouver sa très blâmable passion. C'a été plus fort qu'elle ! Aux heures les plus mal choisies, à certains moments où il était dangereux de se trouver dans mes parages, les deux mauvais diables rôdant aux environs, elle est arrivée dans ma chambre, suante d'émoi, n'ayant ordinairement que peu de minutes à elle, — a découvert les prétextes les plus confondants et les plus ingénieux pour éloigner mes gardiens (j'en ai deux, à présent, Léonard et François), et m'a bombardé de folles déclarations d'amour, — suivies d'effet, — car si je souffre de n'être pas ;tout à l'adorée Irène « je ne suis pas dur » et j'admire les héroïnes de cette espèce même quand elles ont un commencement de bajoues. De plus, son émotion, sa faiblesse momentanée, sa pâleur, son besoin de protection, dirais-je presque, sa voix adoucie, comme suavisée par la peur, lui rendaient cette sorte de grâce juvénile tout à coup renaissante que les femmes vraiment femmes ne perdent complètement que très tard. Puis elle n'est pas si vieille, M^^^ Robinet, — Aricie ! Kmôhoûn l'a calomniée en lui appUquant l'épithète de « vénérable ». Elle n'est pas vieille du tout, à peine mûre. Je ne veux pas savoir son âge I Et quand je le saurais ? la belle affaire 1 L'âge est une convention : Bien des jeunes femmes de quarante-cinq ans auraient mille choses à lui envier. C'est une brune, une belle brune, — bon teint. On ne rencontre pas tous les jours d'aussi beaux yeux bleus, sombres et étincelants, une peau blanche aussi fine et satinée, des rondeurs aussi délectables. Elle
est un peu forte, Aricie, très, très dodue, mais ferme de chair, admirablement ferme, — bien plus que M^^® BoufFard. Elle a conservé de belles lignes puissantes, de robustes modelés qui enthousiasmeraient des gens beaucoup plus jeunes que moi — et d'autres plus vieux et encore plus expérimentés. Et s'il n'y a au monde qu'une carnation vraiment splendide, celle — rose et brune — d'Irène, j'admets la blancheur comme un élément de beauté inférieure, la blancheur chaude, j'entends, relevée de noirs luisants et de roses sombres, lilacés. Oublierais-je qu'il y a de radieuses blondes? Non, — mais...
Aricie est délicatement soigneuse de sa persorme qu'elle sait livrer toute en un espace de temps incroyablement court. Pas de demi-mesures avec elle ; pas d'étoffes gênantes — et c'est tout juste si l'on craint les surprises auprès d'une femme qui se dévêt et se revêt aussi prestement. C'est prodigieux ! Un vrai talent, — et rare ! Et je parie qu'en cas de danger elle saurait disparaître lestement, se faire une cachette du premier coin venu, en dépit de ses dimensions, ... très raisonnables, au bout du compte.
Admettons que cette belle ardeur ne se soit pas allumée au début, « en les plus purs foyers amoureux ». Quand je l'ai, pour la première fois « intéressée », elle m'a vu sous un jour trop avantageux pour que je l'accuse d'avoir jamais passé par la période de la passion platonique. Mais aussi quelle femme aurait jamais pu s'éprendre de moi pour des motifs sentimentaux? C'eût été de l'aberration ! Je ne conçois pas une Elvire soupirant chastement devant tel pavillon du Jardin des Plantes où quelques-uns de mes pareils déploient leurs grâces trop agiles. Et encore ceux-là ont quatre mains, — ce qui serait
une excuse au besoin. — En tout cas elle n'a jamais voulu m'en imposer, se faire prendre pour une rêveuse idéaliste. Elle aurait eu honte d'une pareille imposture. Cela l'eût diminuée à ses propres yeux.
Le jour où mes gardiens habitués à ses petites visites et confiants, non sans quelque raison, en sa vigueur réelle lui demandèrent de bien vouloir veiller sur moi pendant une heure, — « le temps d'aller présenter leurs hommages à deux de leurs cousines arrivées par la voiture de Dieppe », — nous eûmes le loisir de causer un peu, elle et moi, entre deux effusions qui me la montrèrent, comme de coutume, non dépourvue d'une certaine poésie spéciale.
Barrouge et Le Lancier s'occupaient encore d'une de leurs stupides mais bienheureuses enquêtes. On avait volé un bandage herniaire dans le quartier des femmes, — toujours dans le quartier des femmes 1 — et quatre gardiennes sur lesquelles « pesaient des soupçons » étaient chambrées avec les trop curieux directeurs. Rien ne pressait : Aricie me fit de brèves confidences, puis en vint, je ne sais pourquoi, à me parler de Bid'homme. C'est alors qu'elle prononça ces phrases d'une adorable franchise :
— Ce sale petit mufle-là ! C'était-;/ pas toujours sa plaisanterie de me demander si ce serait pas moi, M"^® Robinet, qui aurais écrit un ouvrage int//tulé la « Maison Rustique », ajoutant, par sa raison^ que j'étais assez rustique pour ça? — Ecrire un livre I Moi 1 J'ai été tout juste quatre mois à l'école quand j'étais petite. J'ai guère jamais écrit que sur les murs des rues et vous pensez bien que c'était pas Vive l'Empereur ou des cantiques !
O riante, ô gracieuse enfance d'Aricie ! Je voudrais photographier l'un de ces murs !
Enfin elle ne se « donne pas de gants ».
Durant cette période amoureuse, — je n'emploie Tépithète qu'à contre-cœur — , j'ai été privé des bons offices de Kmôhoûn qui villégiaturait dans tels prés fleuris d'escarpes et de cabots de mélodrame et sans Kmôhoûn je n'avais qu'une confiance limitée en mes moyens de séduction... continue. Comme, toutefois, mon organisme subissait encore quelque peu l'influence tkoukrienne, Aricie n'eut pas trop à se plaindre de moi. Réalisai-je l'idéal que je lui avais fait concevoir ? Je l'ignore ; mais si elle fut déçue elle ne s'en prit sans doute modestement qu'à elle-même, n'incriminant que l'inefficacité de ses charmes physiques, car elle ne souffla mot d'une désillusion possible et parut comblée de joie.
Kmôhoûn a suivi le cours de mes réflexions et me ^// avec une généreuse délicatesse inhabituelle chez lui et certainement acquise dans la fréquentation de jeunes femmes noblement pitoyables aux fringales d'amour :
— Tu sais, elle mérite une récompense ; et ne me remercie pas de t'aider à la lui décerner. Ce que j'apprends me donne pour elle une vive sympathie et je ne ferai qu'obéir à mes propres vœux en ne lui ménageant pas les preuves de rjolre reconnaissance.
Nous devenons tout à fait camarades, le Tkoukricn et moi, quand il veut bien ne manifester que des sentiments aussi louables.
Nous voici donc bien d'accord. Nous allons nous acquitter aujourd'hui de ce que nous devons à une excellente femme dont la conduite fut au-dessus de toutes louanges. Apres quoi, hélas ! nous nous éloignerons
d'elle mais non pour jamais. Kmôhoûn me promet qu'il la visitera souvent de ma part ; de temps à autre, même, il fera en sorte que mon « corps astral » vienne, en fantôme aimable et conscient de ses devoirs, présenter nuitamment à la méritante Aricie l'expression de ma considération très distinguée.
Et Aricie, aujourd'hui, vient assez tôt et à un moment opportun, mes gardiens ayant, par bonheur, ' une soif d'enfer. Grâce à Kmôhoûn la chère femme est transportée au septième ciel. Si bien qu'elle en pleure et balbutie ; «Jamais... ja... jamais... je n'ai été... aimée comme ça I »
Vers huit heures du soir mus envoyons Léonard, un peu réluctant, chercher un paquet de « scaferlati » à l'économat, — bâillonnons et Hgotons François avec une corde que nous lui volons dans la vaste poche de sa vareuse. Ce filin était destiné, selon toute apparence, à mus paralyser provisoirement en cas d'insubordination, la camisole de force ne se trouvant pas toujours à la portée de nos dompteurs ; notre violence est, par conséquent, de bonne guerre.
Nous fourrons notre victime sous le lit, après lui avoir encore dérobé son trousseau de clefs. Je mets deux cents francs dans son gilet : « Pour vous et pour Léonard, vous partagerez. » — Nous revêtons en deux temps une pèlerine à double coUet énorme ; — mus mus coiffons d'un feutre cabossé ; me voici de tous points pareil au gardien Patoulet, comme moi voûté, maigre, orné d'une indigente barbiche pointue et généralement mal fait de sa personne. Je fais jouer sans trop de bruit /es serrures de mon huis, enfile le corridor, descends doucettement l'escaher, trouve, comme j'en étais sûr, la porte du jardin
ouverte et me hâte vers TaUée qui conduit à la loge, à la route, à la ferre libre. Le crépuscule est très sombre. Sans grande émotion je croise Léonard qui revient de l'économat par un chemin aussi impré\'u que brouillé avec la ligne droite — et quand il m'interpelle:
— Viens donc 'ci, vieux carcan, que j'ai 'core éteint ma sibiche et que je /p/ai oublié de prendre mes allumettes.
Je réponds avec un parfait sang-froid :
— Des allé'//mettes, j'en ai point pour ta goule, grand ^gniant.
Il faut dire que, même à l'époque où je ne songeais guère à jouer les Casanova de cabanon, j'ai fortement étudié le dialecte de mon sosie dont l'élocution est facile à imiter grâce à l'exagération même de son accent cauchois choisi et de son nasillement. Je parle « le Patoulet » comme ma propre langue et ma phrase a été particulièrement heureuse en ceci qu'elle justifie encore une fois la réputation de surhumaine muflerie acquise par le gardien contrefait.
Léonard poursuit son chemin sans s'étonner et je marche de plus en plus vite vers la sortie. Allons, bon ! La mère Grollon, la concierge, est sur sa porte. Bah ! heureuse circonstance, après tout. Pas de lumière à redouter, pas de maladresse à commettre en rabattant trop ou trop peu mon chapeau sur mon nez :
— Qui k' c*est^ m'sieur Patoulet? me crie la sentinelle cnjuponnée. J'ai bonne envie de point tirer la ficelle pour vous quitter passer. Vous r'voilà naute joues parti à couri* à c't'heure ! Cest-y 'core la p'tite bonne à Lcnicnt qui vous « travaille les sangs » ?
— 'Dites rien, mame Grollon : yj du bon côssy (cassis) chez Lcnient. JVas vous en « tracher » un fond d'côrôfon et une bonne cigare pour vot'monsicur.
— 'cré Jacquot va î s'exclame la femme au cordon... Et je suis sur la route ; et c'a été si facile ! — Ce
n'est que maintenant que j'ai peur !
Je ne veux pas courir. Prendre le « pas militaire » point trop accéléré, c'est ce qu'il y a de mieux... J'évite le village — et aussi le bois où l'on me cherchera tout d'abord. Il y a un chemin peu fréquenté le soir, là-bas derrière le cimetière. Le sol en est, en toutes saisons, boueux et plein d'ornières profondes. Tant pis 1 il mène à l'autre route, à celle qui va sur Vercheville où un train pour Paris passe à dix heures trois quarts. Pas si bête que de monter en wagon à Mesnil-Mauconduit ; c'est plus près, mais la station sera surveillée. Il y a, pour des marcheurs ordinaires, trois heures de bonne trotte de Vassetot à Vercheville ; mais j'ai un de ces compas !... Personne ne me croira assez malin, — (on prononcera : assez stupide), — pour courir si loin. J'arriverai à temps, je n'ai plus qu'à allonger.,.
Il fait de plus en plus noir. Tout s'annonce bien. Je me crotte légèrement derrière le cimetière mais j'avance, j'avance l
Aïe ! . . . je n'avais jamais suivi la sente jusqu'au bout. A un coude, voici une maison éclairée, — deux maisons, — trois maisons ! Des chiens hurlent... Je vais sortir du chemin, franchir cette haie, passer derrière ce bouquet de bois. Mais on m'a vu. Un homme porteur d'une lanterne me crie :
— Eh ! l'marcheux d'nuit ! Qu'est-ce que vous f...ichez sur la haîlle ?
J'enjambe mais ne puis me débarrasser des ronces qui agrippent mon pantalon.
L'homme est sur moi. Il lâche sa lanterne et m'empoigne par le fond de ma culotte sans craindre de se
piquer. Grâce à Kmôhoûn je serais plus fort que lui si j'étais sur mes pieds, mais ma position est fâcheuse. Accroché par le milieu du corps, on est mal planté pour la lutte.
Et voilà mon paysan qui appelle :
— Ho ! Zidore ! Ho ! BaiJhache ! V'nez-vous-en ! Ya un 'cré vôleux « à canefourche » chu' la haîlle !
Dix secondes plus tard je suis cueilli comme une noisette. Il n'y a plus de résistance possible, trois paires d'étaux me broient les bras, les côtes et les tibias.
Sans me rendre bien compte d'une transition, je me trouve en pleine lumière, étendu sur une table de cuisine, toujours solidement maintenu — et mordant de rai^e le bord de mon feutre qui m'est retombé sur la figure :
— Ah ! bé ! aile est trop drôle, ch't'histouère ! fait la voix du lanternicr. J'sommes pas à moitié c... lions 1 J'avons-t-y pas été crocher dans un ^^ardain de Vôss'tow. Ch'est-y point vous, msieur Patou/f///? ! Ah ! pas moins, ch'est ben luêh ! Ch'est toujours son capet et son emmitouffle !
Un gros roux qu'on a appelé Bailhache m'enlève mon feutre en faisant danser toutes les dents de ma mâchoire :
— 'cré enfant d'fillasse ! Ch'est point luch !
— Qui k'ch'est, 'lors ?
— J*vas vous di', moue, prononce 'Zidore, long rustre osseux et velu comme un putois ; ch'est un 'cré cochon d'fou qui fout l'camp d'Vôss'tôw !
— On peut-y point l'accondui* ch' soucr jusqu'à là-bôw !
— Che s'rait p'têt pas ben Tmoment. Cha s'rait trop vite. Yaura pus d'profit d'main quand qu')' z'auront passé une mauvaise nuit à r^retîaï leur Jou !