IZ'J
Malgré ma triste situation, cette psychologie fantaisiste me donne une forte envie de rire. Je me figure la douleur de Le Lancier et celle de Barrouge.
— Dites-donc, Pupin, faudrait-y point lui donner un p'tiot d'mangeï à mâquer ?
— Y mâk'ra d'main dans sa caloge. Ch'est trop ■d'dépense pour nous. On l'tient pas encore, l'argent d'ia récompense !
— Oh ! ch'est pus comme du temps à Froin ! Les nouveaux j ^'ont bien promis d'payer les prises !
— N'attendant, on va Vmucher dans V raffut au futin. F'ra jour demain !
C'est bien comme Léonard me l'avait dit. Le directeur de fraîche date et son digne acolyte vont dresser les paysans à jouer le rôle de molosses cubains. Et ils arroseront leur zèle.
On me jette dans la nuit fétide. Ma première sensation est une affreuse nausée. Heureusement j'ai retrouvé dans ma poche de grandes allumettes-bougies de contrebande achetées à VEconomat de Vassetot. Chacune d'elles peut m'éclairer près de deux minutes. J'en allume une et je regarde.
Le raffut au futin où l'on m'a envoyé piquer une tête est un appentis rempli d'ordures, de paille moisie, de débris de meubles, de vieilles casseroles crevées, de peaux de lapins, de chiffons malfleurants.
Je m'installe sur une pile de sacs vides, crasseux mais à peu près secs. La porte est solide. On voit qu'on l'a récemment « réparée à neuf ». Est-ce l'effet des promesses de Vassetot? — Le toit est moins bon. Quelques traverses semblent pourries et, çà et là, j'aperçois les ardoises. Mais avant de songer à faire le moindre effort
pour briser les barreaux de ma puante cage, il est bon que j'attende, que j'attende longtemps. Les natifs de la brousse vont se coucher de bonne heure, mais les trois chasseurs d'hommes doivent être en gaîté, ce soir. Bonne aubaine que cette capture de l'un des précieux sujets de la ménagerie voisine. Je parie qu'ils trinquent à ma santé, calculant que la prime palpable demain leur permet un petit extra. Ils n'en dormiront que mieux après. Patience ! J'entends aussi les chiens renâcler encore de temps à autre. Je n'ai qu'à leur donner le loisir de se calmer. Plus tard, quand ils seront à moitié assoupis, un bruit partant de la maison même ne leur paraîtra guère suspect, tout d'abord, — et je pourrai, sans doute, gagner le large avant qu'ils soient sur mes talons.
Je fume un certain nombre de cigarettes pour rendre l'air respirable. Bientôt j'ai lieu de me féliciter de ma prudence. Des pas s'approchent de l'appentis ; une barre lumineuse souligne la porte ; prestement j'éteins ma cigarette et me couche en chien de fusil sur mes sacs malpropres. La porte crie. Un jet de lumière m'atteint en pleine figure ; j'ai la sensation que mes paupières toutes rouges, d'un rouge de coquillage, vont devenir diaphanes. — La voix de Pupin, le patron, celui qui m*a dépisté, bar)'tonne caverneuscment :
— '1 est endorme// comme un yemre dans son ^^fl/e !
(Ce qui me prouve que mon ennemi, le molosse humain, n'a pas des notions très exactes sur les mœurs des lièvres. Cela le réhabiHtcrait aux yeux des sportsmen conservateurs. On peut d'ailleurs condescendre à faire la chasse à l'homme et ne pas '^ abaisser à braconner).
Je retombe dans le noir. Des heures s'écoulent. Je fume toujours, nullement ensommeillé mais abruti, —
sans avoir la force de penser. C'est tout au plus si des images confuses passent dans une brume : Irène, le père Froin, Bid'homme, les deux nouveaux directeurs, François ligoté, Paris que je vais, peut-être, probablement revoir, — puis un certain couloir, blanc et glacial, de Vassetot qui m'inspire tout à coup une terreur vague. Les chiens ne bronchent plus. Le froid me saisit. J'allume encore une de mes petites bougies et regarde ma montre : une heure et demie.
Kmôhoûn, qui ne s'était plus manifesté depuis notre sortie de la maison de santé, m'insinue :
— Il n'y aura pas de force à faire. Tu n'as qu'à déplacer cinq ou six ardoises, tout au bas du toit, à droite dans la seule partie justement que tu aies regardée sans attention.
J'enflamme une nouvelle allumette. En effet, — de ce côté-là — tout le bois est pourri. Il faut que Pupin et consorts aient été bien préoccupés de l'état de leur porte pour ne l'avoir pas remarqué.
Je me mets (ou mus nous mettons) à l'œuvre. L'opération est plus difficile que n'avait imaginé Kmôhoûn l'observateur. D'abord, impossible de nous éclairer. Nous n'avons que deux bras et je ne me vois pas, les mains occupées, tenant entre mes dents le bout d'une aUumettebougie qu'il faudrait renouveler toutes les minutes au moins, en dépit de la longueur anormale de ces Victoria Matches^ — car dès que la flamme arriverait au milieu du petit bâton de cire, je devrais cracher mon luminaire sous peine de me brûler le nez. De plus, le bois des traverses est bien attaqué par l'humidité mais non aussi spongieux que je me le figurais. Kmôhoûn électrise mon système nerveux de toute sa sauvage énergie, mais ce
n'est qu'avec effort, et petit morceau par petit morceau que je puis dégager les solives et les poutrelles. De temps à autre, je regratte encore une allumette pour savoir où j'en suis et pour être bien sûr que rien ne va me tomber sur la tête. Je reprends ensuite ma besogne de termite. — Il est prudent d'éviter le bruit autant que possible : J'y vais donc avec précaution et m'évertue certainement deux bonnes heures avant d'avoir dégagé une demi -douzaine d'ardoises que j'enlève alors sans peine.
Le clair de lune nimbe de bleu verdâtre les immondices du raffut.,. C'est maintenant que j'ai besoin de toute ma médiocre adresse. Je fais un « rétablissement » sur une traverse encore solide et me voici sur le toit qui craque moins que je ne craignais.
Mais attention jusqu'au bout ! Pas de brusquerie dans les mouvements ! Les chiens grognent. Je ne bouge plus de dix minutes, peut-être. Puis je saute, aussi peu bruyant qu'un chat qui vient de piller un garde-manger. La peur me prête une stupéfiante agilité, — des pieds de velours, — de vraies pattes de matou. Je hic sur la pointe de mes souliers et puis gagner du champ avant que les chiens se réveillent tout à fait.
Oh ! alors c'est un vacarme à épouvanter tous les diables. Les atroces bêtes bondissent à ma poursuite en hurlant. J'ai juste le temps de grimper à un arbre. Des volets battent, des portes grincent, des voix glapissent. Bientôt voici la plus extraordinaire procession du monde, qui, dans une vraie illumination de lanternes, accourt au pied de l'arbre autour duquel les chiens bondissent. (On voit presque aussi clair que par un coucher de soleil rouge et fantastique).
Cinq ou six hommes tiares de bonnets de coton, des enfants presque nus et semblables à des têtards, quelques sèches ou adipeuses guenons vêtues d'étoffes du genre sac à pommes de terre gambadent et ululent. Parmi ces gracieuses apparitions, une grande femme aux chairs flasques et gélatineuses, aux interminables et minces jambes saumon pâle, au derrière énorme et ballottant, grotesquement indécente grâce à une chemise déchirée et trop courte, son seul voile, trépigne furibonde, puis gigote, comme si elle dansait un pilou-pilou océanien. EUe pleurniche et aboie :
— Où qu'il est Ycouchon qui veut nous violaille ? Où qu'il est que je le meur^r/sse ! Qu'il cssaîlle un peu de m'iotçatlle ! Y va vouair /...
Et continue ainsi jusqu'à perte d'haleine.
L'un des hommes, — je recormais 'Zidore, — paré d'un tricot de mitron et d'une culotte qui semble goudronnée, s'approche de mon perchoir, se gratte la tête, cligne de l'œil et dit avec profondeur :
— V'ià c'que c'est : faudra///? eune écheulle !
Toute la troupe béotienne se précipite vers les maisons et les idiots de chiens, contrairement à tous les « usages canins » en pareille circonstance, suivent leurs camarades humains en jappant, en sautillant comme des toutous de dames, en remuant la queue, en faisant les gentils, tout fiers de leur noble vigilance.
Il n'y a pas à hésiter. J'ai, au-dessous de moi, un peu à ma gauche, tout près, un toit réellement par trop décUve; mais je n'ai pas le temps de m'inquiéter de sa pente : Je lâche ma branche, tombe sur une vraie glissoire, ne puis m'accrocher à rien, file comme un plomb, roule dans le vide, et me retrouve, pas trop assommé, sur un tas
de paille. Je me relève, prends mes jambes à mon cou et galope, galope à travers champs...
Cette course folle me mène, sans que je sache comment, à Vercheville où j'arrive au petit jour bleu.
Encore malade d'émotion, je me cache dans un four à chaux à moitié démoli — tout près de la gare. Je me nettoie le mieux possible, me brossant avec des poignées de foin bien sec qui, providentiellement, capitonne en quelque sorte le four désaffecté. Mes habits sont à peine déchirés. Comment ai-je fait pour ne pas perdre mon chapeau? Je m'inspecte encore. Mon complet n'est pas trop effrayant à voir ; la saleté y est assez régulièrement étalée, sans gros placards. J'aurai l'air d'un campagnard malpropre mais normal.
A sept heures je quitte mon abri et pénètre, à tout hasard, dans la station. J'ai tous les bonheurs. Le bureau €st ouvert et un convoi pour Paris va passer à sept heures et demie. — Je demande une îrouésiainme avec un scrupuleux accent du cru. En première ou en seconde classe on me remarquerait.
Et par un beau matin d'un bleu floral je m'installe,
— aux râlemcnts, aux trépidations d'une monstrueuse locomotive dont l'asthme furieux ébranle tout le train,
— sur une luxueuse banquette cirée comme un parquet, la tête bien calée à l'angle de deux confortables parois de bois peut-être adoucies par les crasses anciennes et les pommades variées; je m'endors et ne me réveille que dans le hall de la gare Saint-Lazare.