EJ- I
FORCV ENNEMIB 75
mais dans qael état seraî-je demain ou dans huit jours? J'ai été joli, paratt-il, ces temps-ci ! Combien je me réjouis de me trouver dans un établissement aussi « mal tenu » que celui du trop bon D** Frein ! Ailleurs je n'aurais jamais pu rencontrer la consolation que m'oiïrira, de temps à autre, la vue d'une femme aussi belle.
Je reviens sur mes pas, maïs déjà la ravissante c malade » à la chevelure hindoue, aux splendides yeux de nuit tropicale, m'a parlé :
— Ne restez donc pas là-bas, monsieur Veuly, puisque l'on tient à vous nommer monsieur Veuly. C'est une convention, n'est-ce pas ? Venez donc plus près. Vous êtes ici sous un déguisement, n'est-il pas vrai ?..- Pourdélivrer une captive... moi, peut-être? Je vous connais. C'est pour cela que j'ai envoyé Léonard me chercher mon miroir dont je n'ai nul besoin. N'avez-vous pas ordinairement une cuirasse d'or un peu bleui, un cheval de flamme, qui vole, des éperons pareils à deux éclairs et une épée qui est un rayon de soîeîl ? Vous vous plaisez dans les c Nîebelungen » quand vous ne préférez pas hanter la a Jérusalem délivrée » ou le « Roland furieux ». -~ Je sais également que vous avez pensé aux femmes de Baudelaire quand vous m'avez aperçue et aussi à la fée Pari-Bânou» à Shalirazade et à Nour-Màhal qui a son Tadj dans la ville d'Agrah où sont les paons de pierreries vivantes^ plus beaux que ceux de Delhi qui n'étaient qu'un précieux tra» vail d'orfèvre, dans la ville d^Agrah où les roses
chantent en exhalant leurs haleines matinales et crépusculaires. Oh I « crépusculaires > me ramène à Baudelaire ! Quels extasiants crépuscules dans ses strophes, même le sinistre, — vous savez ! celui où il y a des crapauds, — mais surtout ceux qui restent daas le mystère :
Eîiitends, amie, enteads la douce nuit qui msrclia t
Hais non 1 II était solaire, il était dieu ! Vous êtes surpris qu'une insignifiante princesse du Travencore, tout au sud de l'Inde, prés de Ceylan. une si secoodaîre princesse de Firouzabad, en Perse, celle villedea jasmins, ornée de dames bleus, ovoïdes, comme allongés vers le ciel, qu'une minable princesse des terres brûlantes et miroilanles d'épaisse verdure lustrée où s'élèvent les vieilles capitales abandonnées des premiers sultans de Java, \ Cany, dans une épiroyable magicien afrigeois pour ses forfaits, ise avoir autant de lecque mon père était un :ur, lui I qui transforle comestibles en or et ab À Cany, où naquit et où vint le grand iviée des allés du comte marquis de La Hayepermetiail de devenir.
tantôt une fée, tantôt une impératrice de Bornéo. Tai été aussi toutes les héroïnes de Shakespeare et même cette amie de Gustave Flaubert, cette M™* Bovary que voi^ avez si passionnément aimée, que vous pleurez encore....
Certaines pauvres femmes insensées peuvent-elles donc lire si bien dans le cœur d'hommes a atteints », eux aussi ?
Je n'ai rien d'héroïque. J'avouerai même que ridée seule d'accomplir une prouesse quelconque, fût-elle absurde, ce qui serait une circonstance atténuante, me fait trépigner de furieux agacement. L'imagination de la princesse Letellier a donc ses écarts blâmables ; mais où elle s'est montrée surprenante, cette aimable princesse de toutes les zones de TOrient, c'est quand elle a deviné qu'au moment où je l'avais regardée pour la première fois, toute l'Inde de Baudelaire et les exotiques amoureuses du Suprême Poète avaient parfumé ma mémoire.
... Et elle m'est déjà bien chère, la pauvre petite folle si adorablement jolie ! Si j'avouais ce que je ressens, on me parlerait de « coup de foudre ». Il n'y a rien eu de pareil, je n'éprouve aucune stupeur. Cela n'a été ni brusque, ni violent. Ces quelques minutes ont été délectablement longues. J'ai été enlacé peu à peu, comme par une caresse douce, douce! Je suis enthousiasmé de l'incroyable beauté lumineusement rose, captante, de celle que yaime à présent, car je ne songe pas à me dissimu-
78 FOBCE BNNEHIE
1er que je l'aime, mais cet enthousiasme ae m'a pcs < embrasé d. J'en délire presque mais ce n'est pas un n feu dévorant » celon le clicbé consacré. C'est en mon cœur comme une losée florale paradisiaque ment embaumée.
Et la délicieuse ■ prinoease > :
— Approchée- vous donc ! Je liens à bien voir la figured'un vrai paladin. Bon! je m'attendais à ceci : ▼ous n'êtes pas beau du tout, du tout 1 mata les gens de votre valeur n'ont que faire d'agréments physiques. Une Oamme hrille dans vos yeux, une Gamme que je préfère aux gr&ces de mille bell&tres.
Mes pauvfes yeus! Est-ce l'amour aeul qui les allume ? La folie n'est-elle pas pour quelque chose dane lenr éclat anftamméf
J'«i ^lu6 que jamais peur de la « force ennemie b : Sij'allais oublier que je l'aime. l'Ëjtquise! Obldun nouvel accèsde mon mal ma replongeait dans l'abîme d'où je sors à peine, dans l'âpre torrent oocturae où se noierait mon seul bonheur qui est de l'aimer I
Elle repr^id avec ua peu d'impatience :
— Mais que vouB êtes donc froid pour hd héros ! Vous ne m'avez pas répondu une syllabe ! Uais, dites-raoi vite que voue m'aimez! Je veux que vous m'aimiez I Moi, je ne puis m'engager ainsi dès la première minute, — une femme ! — Uais n'est-ce pas déjà une immense faveur que je TOUS feis en vous pressant de vous déclarer ! N'estce pas de bon augure ? Allons, vite ! Dites-moi que vous m'aimez !
— Oh ! oui ! je vous aime I
— Âh ! vous avez bien dit cela ! Aussi je change d*avis. Je veux que oe soient les seules paroles que j'aie entendues de vous à notre première entrevue,..
ifaîs elle s'interrompt tout à coup, tout effrayée et plus jolie encore, dans son émolion :
— Vite ! sauvez-vous I J'entends les pas de Léonard. Revenez bientôt, un soir, de préférence ! On me surveille très mal dans ce donjon I
Mon gardien me retrouve plus loin de la fenêtre qu'il ne m'avait laissé ; le dos tourné à T ce autre bâtiment », je roule une cigarette avec des soins infinis. Quand il a remis le petit miroir de poche, il prend un air narquois, — mon gardien, — et me regarde avec une sorte de pitié amicale inaifi dédaigneuse :
— Ben quoi ? monsieur Veuly ! Vous avez le taff des « belles personnes »? A votre place, moi» « habillé comme vous Tètes », chouettement ficelé dans un complet de pïm de quarante balles^ j'aurais porfité de ce que c't'imbécile de Léonard taisait le cerf au soleil, les pattes plus haut que ro^;2riput pour tourner une sorte de compliment & la petite dame. Oh ! les suites, dame ! ç aurait été moins facile, — bien qu'ici où qu*y gn*a de sales bougres et bougresses que Bid'homme et dezêûn^ trois infirmières I...
— Ah ça ! M7nmmmonsieur Léonard I Vonlezvous insinuer que l'établissement du D' Froin peut
80 70HCB ENNEMIE
rivaliser avec... un mauvais lieu et que — ici ma voix s'étrangle,. — ma... madame LeteUier a eu des aventures, h votre connaissance 1
Par exemple I Cré bon sens 1 comme vous y I Vous êtes trop dur, vrai I Et vous n'êtes pas reconnaissant. J'attends que tous me traitiez dos vert i sussi, pendant que vous y êtes !
I allez peut-être m'oSrir de l'argent, mais dans s-lk, je vous garantie que je f,..icherals la gadans le trou des lieux ! Ah I malheur I Je vois qu'il est sincère ; je l'ai vraiment é sans le vouloir. Il est très fâché mais se ucit, — indulgemment :
< Prenez doue les gens en estime I Eh bien je tout vous avouer pour votr'honfe : savez-vous 'quoi j'ai consenti h faire la commisBÎon?
'que mame LeteUier aile a jamais regardé perle avec intérêt, — qu'aile était douce, mais itive comme un petit pigeon sauvage, — sauf respect. A vous, aile vous a fait des yeux, mais reux que je me suis dit que c'était charité de lisser se distraire un brin, — sans vilaines équences bien entendu I — Qu'est-ce que vous ez I Tous les goAts sont dans la nature ; a' \ pas responsable, < cette femme > I Si aile lit toute sa raisoBi p't'ét' bien qu'aile en choisid'autres 1 1
: c'est toute la vengeance de Léonard qui frise ;rande chiffe de moustache avec une fatuité ue. 11 est si facile de voir qu'il k cabotine « —
et pas méchamment — que je n'ai pas le courage de lui en vouloir, malgré l'affreuse insolence du propos.
Mais quand veut-elle que je la revoie, ma princesse? Me laissera-t-on jamais aussi libre qu'elle dans rétablissement ? J'admets que Léonard ferme les yeux de temps à autre ; mais ira-t-il jusqu'à oublier quelquefois, plus ou moins involontairement, de barricader ma porte, — le soir de préfé" rence? Sera- t-il prudent de lui en toucher deux mots, en imaginant quelque miriflque prétexte qui le trompera ou ne le trompera pas ? (simple question de forme !)
Ces doutes m'inquiètent, mais sans trop m'abattre. Je conserve une certaine dose d'espérance !
Dans les jardins, voici des « malades » d'apparenée paciGque et morne, — des campagnards en général, — qui, sous la surveillance de gardiens espacés, soignent des rosiers, cueillent ou déterrent des légumes, élaguent des treilles.
Plus loin, — en pleins champs, serais-je tenté de croire, — si je n'apercevais là-bas un véritable rempart de maçonnerie qui me fait penser à la Mu-
82 lt)RC£B XKNSMIE
xaille de Chine, — uae «»îouade de pensioanaires bottelle des herbes. On dernier détachement d'internés creuse une tranchée sur laquelle Léonurd me donne les explications les plus confuses et lee plus incompréhensibles pour un àno ooause moi. En tout cas, js crois qu'il s'agit d'irrigation«..i'm toujours eu une assec jolie intelligenoe des choses pratiques !
Plus loin encore, mais bien avant d'atteindre le mur, '•^ je me sens positivement esquinté suivant le désir de l'agréable D' Btd'homme. Mes quelques jours d'aeois m'ont brisé les jambes ; Léonard e'eft apercent :
•— En v'ià assez pour aujord'hui, sans compter que l'heure du dt4ner approche. Voulee-vous-t-y renier ?
— En tramway, si c'était possible 1
— Oh ! nous allons faire une petite pause tout & l'heure auprès des <t Agités » comme l'a « commandé » le médecin-adjoint. Ça vous délassera les ressorts des jarrets. Après ça encore un leuger effort et vous vous rêfectionnerez à table^ dans votre <ihambre. Et .puis nous allons prendre <x,pa'l' pu court. »
Revenant sur nos pas, bientôt nous suivons une allée de genêits et de sureaux, grésil d'argent et capiteuse pluie d'or ; âoua débouchons sur un vaste qiKidrikttère mai.gé de verdure. Devant aous une bâtisse de briques J^runAtres dresse une îaiçade de prison. Les Iraètses sont garnies de barreaux
h "-^ ^j.'if^âiâMI ^^..- .
FORCE BNNËMIB 83
énormes ; deux seulement, au oentre, Tune à côté de Fautre, sont ouvertes derrière les grillages ; les autres sont armées de volets métalliques. Nous nous approchonsdes deux baies centrales qui trouent de noir la muraille comme des entrées de cavernes mai dissimulées par des troncs d'arbres grêles.
Quelque chose grouille dans l'obscurité; nous entendons des rires affreux et des grondements et deux êtres vivants épouvantables, — que l'on prendrait. — si l'on ne savait !.«• — pour de très grands et bideux quadrumanes vétus^ — font leur apparition derrière les grilles. lis sont attifés de lambeaux d'étoffes dans lesquels il est fort difficile de reconnaître des fragments de vestes, de gilets, de panlalons, de chemises ; tout cela est de la même couleur, d'un jaune sale.
L'un a un front triangulaire, des pommettes écartées l'une de l'autre — et saillantes I — et pointues ! — et un menton aigu comme un fer de toupie qui lui dessinent une face en losange. L'autre possède une tête toute ronde, monstrueuse, pareille à un gros fromage de Hollande : tous deux feraient la joie d'Odilon Redon.
Le premier est coiffé d'une espèce d'.. .ancien tyrolien (?) dont les bords déchiquetés n'ont plus trois centimètres de large ; le second d'un chapeau de paille semblable à une tabatière ouverte dont le couvercle retomberait. L'agité de droite ricane d'un rire féroce qui découvre des chicots de nougat verdi, l'agité de gauche écume de rage. Le rieur
84 FORGE BNxNBMIB
se met à danser, à faire des culbutes, à redanser en singeant les gestes des ballerines de foire ; puis il saute sur place, infatigablement, en criant : hop I hop I et en s'esclaffant ; son rictus s'adoucit, devient satisfait, presque joyeux. Visiblement il se trouve drôle et fait le gentil ; mais tout à coup il se prend à hurler, se roule par terre, se redresse, exécute une série de sauts périlleux, toujours en hurlant, bondit, retombe sur le plancher de sa cage et se tord dans une sorte d'attaque d'épilepsie qui dure peut-être vingt secondes ; après quoi il se remet à danser sur place, tout en se grattant et en souriant d'un air absent. Le furieux, lui, grimpe le long des barreaux de la fenêtre, essaye de cracher sur nous, tente de secouer le fort grillage, beugle et râle, tandis que ses yeux semblent près de jaillir hors de sa tête. Il déchire ses loques, se griffe la... figure jusqu'au sang, brame, sanglote d'exaspération impuissante ; — ah ! ne pouvoir nous mordre, nous tordre, nous arracher la peau ! — Ses griiïes nous visent ; il étouffe ; sa face devient violÂtre, presque noire !
— Ah çà I Léonard I Mais j'en ai assez de regarder ces malheureux phénomènes ! Ils me font mal. Sans compter que notre présence leur est nuisible. Ces crises-là doivent les épuiser. Seuls, ils peuvent se terrer dans quelque coin, dormir en boule ou la tête en bas, à leur convenance, en tout cas, s'apaiser : je m'en vais, moi !
— Bon, bon I nous nous en allons. Mais ajoute
FOaCB ENNBMIB 85
fort sérieusement mon gardien, ceuze-là sont très doux, presque a comme-il-faut ». C'est les antres que je yeux pas vous montrer malgré les fantaisies de M. Bid'homme. Les autres^ ah! — c'est des bétes de cauchemar I S'il y a leurs pareils en dehors d'ici, on ne les trouve que dans des bocaux, — et neyis d'alcool, — encore I
A ce moment passent assez près de nous deux infirmières jeunettes et plantureuses. Les deux tristes anthropoïdes hennissent, — à la lettre, — comme des étalons, — sejettent sur leurs barreaux, — puis, arrachant encore certaines parties de leurs c vêtements », — sont pris d'une rage exhibitionniste, — bavent et rauquent.
Les infirmières s'enfuient et Léonard consent enfin à tourner le dos à l'horrible scène^ — si navrante qu'elle n'est presque pas ignoble.
Ha fatigue est devenue une véritable douleur, 11 me semble que des pointes métalliques m'entrent dans les reins et que je charrie de formidables boulets de plomb pendus à mes chevilles...
Enfin, enfin ! 1 J'aperçois mon oc pavillon » : Léonard ouvre la porte ; l'escalier me parait avoir plus de cinq cents marches au lieu d'une vingtaine : Je tombe sur une chaise. Je mange, je bois, je fais tout ce que l'on veut ; j'avalerais du fumier et du vitriol pour qu'on me laissât tranquille après, — libre de me recoucher.
'ai dormi assez longlemps. Cb n'est plus la nde flamme blonde des heures chaudes qui iliule ma chambre : un rayon de topaze faible, ime venu de très loin, joue doucement sur les séries vernies; le verre commun où j'ai bn a liât prismatique d'un énorme diamant voilé par a gaze très fine...
!ia grosse clef a dû (onm«r dans la serrure, un 10 de ferraille bruit encore dans la pièce ! Hainlant j'entende grincer le second tour du claveau, mme dit Léonard ; je vois s'ébranler l'épaisse ique de chêne de la porte — qui livre passage à I gentleman que je ne reconnais pas tout d'abord, in souriant gentleman en costnme de soirée, — eu me pardonne !
Une fausse note, toutefois ; cet élégant mondain esjambes prises jusqu'aux genoux dansdes bottes l'écuyère munies d'éperoos, — d'aveuglantes ttes qui Jurent comiquemeat avec le gilet blanc, labit à queue d'hirondelle et le a claque » tenu k ut de bras par le visiteur, — comme un bouquet Fert.
On prendrait ce personnage pour un patron de rque se disposant à présenter un cheval dressé,
FOaCE fiNNE&IlB 87
— en liberté. Le a claque » serait peut-ôtre de trop,
— mais l'effet y ^st,
Malgré la grÂce exquise du nouveau venu, ses geBtes agréablement rondauillavdst ses salutsd*uue courtoisie japonaise, — force m'est bien de constater que je me trouve en présence du Docteur £id'homme, — quand... le « mondain > saute sur la table, s'y asseoit bien à son aise, les semelles de ses boites portant sur un fauteuil et se met à fustiger ses mollets bardés de cuir avec une cravache encore inaperçue. £n dépit de ces légers accrocs à la sacro-sainte tentée^ la politesse de langage de mon Bid*homme battrait glorieusement la profes&ionjielle affabilité de tel Directeur du Protocole, long« temps célèbre des Antilles françaises à Pondicbéry et de Zuydcoote à l'Ile Bouriion :
— Monsieur TAmiral — (même dans la marine marchande je n'ai jamais pu dépasser le grade de passager) — monsieur l'Amiral, je suis l'heureux ambassadeur chargé de vous annoncer l'arrivée prochaine de mon excellent maître, Froin P', roi de cet établissement et dépendances. 11 fera son entrée dans vos salons à six heures de relevée. S'il n'est point venu plus tôt vous présenter ses respect, c'est qu'une... picrocholalgîe du calcaooum gauche (??) le mettait dans l'impossibilité de cheminer autrement qu'à cloche-pied. Permettez-moi de me retirer pour aller prévenir quelques autres dignitaires honorés comme vous d'une proohaine enli'evue avec notre suzerain.
88 FORGB BNNEMIB
11 sort au petit galop, — ' positivement, — en brandissant sa cravache et en faisant craquer ses bottes. Je n'ai plus guère de doutes ; Bid'homme dit l'Aimable, comme Choppard, est à certains points de vue l'émule du prophète Jean Jouillon. Nous sommes en de jolies mains, nous autres, les pauvres « mabouls » de Vassetot ! Et je pense avec terreur à ma petite « princesse ! »
En tout cas le dangereux àViéniste ne s'était pas trompé quand il fit la démarche diplomatique dont on ne l'avait, sans doute^ aucunement chargé. Dix minutes après sa retraite pseudo-équestre, Léonard débarricade ma porte, me regarde d'un air de complicité protectrice, allonge les lèvres comme pour soufUer sur un bouillon trop chaud, élend les bras, les mains à plat, comme s'il allait essayer sur moi une série de calmantes passes magnétiques et siffle plutôt qu'il ne parle :
— Pf ûûûûûtt ! V'ià Pgrand patron I
Puis ii s'eiïace en commençant une courbette qui n'atteindra, évidemment, sa phase de perfection que de l'autre côté de l'huis.
£t brusquement je me trouve en présence d'un grand et gros homme d'une soixantaine d'années, à figure ouverte et bonne, aux manières paternes mais franches. C'est le docteur Froin ; Je le reconnais.
Il parle avec la même voix et le même accent que le gracieux Bid'homme, mais plus doucement, de façon plus sympathique ; Léonard était dans le vrai.
.' ..il'.
FORGE ENNBMIE 89
— Eh bien, Monsieur Yeuly, j'ai appris avec plaisir, ce matin, que vous alliez mieux. J'ai regretté de ne pouvoir venir vous voir dès la réception de cette bonne nouvelle mais il m'a été impossible, aujourd'hui, de faire mes visites jusqu'à présent. J*ai eu une crise aiguë de rhumatisme qui m'a broyé le genou et le pied gauches toute la matinée et une partie de l'après-midi. Je me tratne encore avec peine, mais il y a du mieux.
11 boite en effet. Je lui approche le fauteuil dans lequel il s'assied en faisant une grimace de souffrance :
— J'espère bien que votre douleur va céder toutà-fait, et j'ajoute machinalement : du rhumatisme ? ah I — M. Bid'homme m'avait parlé d'une très étrange maladie à nom invraisemblable.
Le Docteur Froin ne paraît pas très surpris :
— Oh I M* Bid'homme, M. Bid'homme I...
Un peu plus et il allait me dire quelque chose qu'il retient à temps. Je n'imite pas sa discrétion ; j'articule du ton le plus froid :
— M. Bid'homme est un fou, et un fou peut* être dangereux, comme vous vous en doutez fort probablement»
— Vous avez raison de me dire ce que vous pensez, mais ne vous laissez pas prendre aux apparences : H. Bid'homme est très, très excentrique, très braque mais c'est tout...
Cependant le Docteur Froin a eu un petit tremblement qui ne semble pas dû à une douleur rhu-
90 FORCS «KNEma
r matismale et qui ne m'a pas échappé. Il reprend
h. très posément, de l'air le plus détaché du monde:
— N'oubliez pas que mon confrère, — il ap- Mon confrère, la Docteur Bid'homme é comme moi à vous donner fes aoîns et devez avoir une confiance absolue en son :e. Le Docteur Bid'homme aime à étonner □nés qu'il traite... pour d'e^icel lentes raine je comprends. Son altitude et sesdiskt délwmiaéâ par une tactique & lui, ne ompez pas. Mais actuellement ce n'est pas nu-adjoint qu'il s'agit mais bien de vous.
e que je vois, vous n'avez pas dû... ressenlouvelles soutlrances nerveuses.
I, Docteur. ,Du reste, il me platt d'appeler s par leur nom. Je crois avoir été atteint is de folie ou de £ëvre chaude, — comme drez. Mais je vous assure qu'il n'en reste
iteur Froin me regarde attontivement. J'ai aussi, d'une tactique — et elle a réussi, — près.
'sionomie du mMecin esprîme clairement liéluJe, une contrariété de brave homme é d'un cas de conscience. Je devine très l se dit : a Pourtant ! Si je m'élars Irompé? ent, mis sous les verrous et en puissance a, n'avait éprouvé que des désordres moil S'il n'y avait là qu'un cas de Qëvre >romptement guéri, de quel droit retien-
drais-je ici un homme aussi sain d'esprit que moimême ? Il a parlé sans ambages d'un accès de folie possible. Un fou raisonnant aurait eu peur de donner barre sur lui rien qu'en prononçant ce mot de folie. Que faire ?. , . Et s'il redevenait dangereux hors de mon établissement ? Il v a des cas si bizarres I » Je suis sur que j'ai parfaitement bien lu en lui, — encore plus sûr quand il dit, sans préambule aucun, comme s'il avait par/^ ce qu'il s'est contenté de penser :
— .. J)'ailleurs un de ses^^ pardon! un de v(^ parents viendra Lundi, — après demain. Nous causerons avec lui et il peut se faire, mon Dieu ! oui ! il peut se faire que votre traitement dure un peu moins longtemps que je ne craignais... Vous ne "VOUS sentez plus irrité ou angoissé ? Vous ne vous surprenez plus à concevoir de violentes antipathies contre personne, contre Léonard ou contre moi, par exemple ? Vous voyez bien que je vous parle comme à un homme guéri, comme à un homme qui n'a^ sans doute, jamais été malade d'autre chose q«e de très légers troubles nerveux, déjà et pour toujours dissipés ; comme à un hooune qui n'a plus besoio de ménagements !.♦. — Non ? Rien contre Léonard^ contre moi ou contre d'autres individus ?
— Contre vous, Docteur! Comment pourrais-je vous prendre en grippe alors que vous me parlez avec tant de bonté ? Contre l'infortuné Léonard qui fait tout ce qu'il peut pour que je ne me monte pas la tète, pour que je prenne tout aussi bien que pos*
Jl
V)2 FORCE £K»EMIB
sible?... CoDtre d'autres personnes? Ah! ça, c'est une autre affaire 1 Je dois tous avouer que je ne puis souffrir le médicastre Bid'homaie. J'ai certes ■""- lui la compassion que commande son triste mais je m'exaspère quand je vois ce misérable iquel j'aurais le droit de mettre la camisole 'ce, cet aliéné ridicule faire trembler tout le 's ici, se conduire en tyran, crier, tempêter, in- ' des gens dont le premier devoir serait de le leràjets niagariens, dttt-il en crever, ce qui Tait pas un grand malheur pour l'espèce I omme I Ah I celui-là, oui I Je l'abomine I Cet h est un péril continuel pour les f malades » iiels il ne comprend rien, qu'il peut tuer par anceté imbécile I Ne vous déciderez-vous pas, ur, à enfermer ce f&cbeux lunatique — on ce 3rait plus charitable, à le renvoyer en Francheé, dans sa famille, si cette famille consent à u>ger d'un pareil démoniaque et à le tenir livingt-quatre heures par jour?
I qu'ai-je dit là I Le Docteur Froin change de I ; il hausse tristement tes épaules. Je le vois, conviction est faite, maintenant ; je suis un at monomane atteint du délire de la persécu- Toutes mes idées, toutes mes préoccupations, I mes colères se concentrent sur Bîd'homme ; ns absolument h ce qu'il soit fou ; je n'adai jamais qu'il ne poursuive pas d'une haine che les malades confiés à sa garde, — moi e premier I
FORGE £NNEM1B 93
Ses vagues craintes au sujet de son médecin-adjoint sont peut-être même détruites par mon acharnement ; ma folie l'aura suggestionné, doit-il songer.
Eperdu, je cherche à me « rattraper », à me sauver dans son opinion. Comment m'y prendre ?
Quelles paroles employer ? Ne serai-je pas plus habile en lui avouant tout ce que je pense, — si maladroitement que ce soit ? Je crie — le moins fort
possible :
— - Docteur I Non I ne me condamnez pas ainsi d'un geste ! Je sais ce que vous vous figurez ; vous me croyez victime d'une idée fixe ! Ne dites pas non : j'en suis sûr ! -— Mais il n'en est rien I Pour vous montrer que je ne divague pas le moins du monde, je me hâte d'ajouter à ce que j'avançais, un peu violemment^ il y a une minute, que — tout en ayant en horreur votre confrère Bid'homme^ tout en le considérant comme dangereux et néfaste pour vos pensionnaires, je puis parfaitement détourner ma penséede lui, que j'ai songé aujourd'hui à mille choses auxquelles il était étranger. Voulezvous que je vous parle de mon réveil, ce matin, ici, dans celte chambre? Que je vous raconte ce qui s'est passé dans ma tète, — en vous faisant distinguer, très lucidement, les idées saines conçues alors, de celles où se retrouvait l'influence de mes troubles mentaux déjà en voie de guérison ? —Voulez-vous être certain que je ne suis ni sournois, ni vindicatif comme le sont la plupart des aliénés ? Eh bien I
S4 FORCE KKNEI.:iE
VOUS m'avesdit tout àl'heure qu'un de mes parents Tiendrait Lundi et tous ne l'arez pas nommé, craignant sans doute una explosion de colère. Je Taïa TOUS le nommer, moi : c'est Roffieux, — celui qui m'a amené ici. Je tous jure que je n'ai aucun mau- TU8 dessein contre lui. Je n'aurai pas l'hypocrisie de TOUS dire que je le porte dans mon ccBur, mais si je sors (leVassetot, rien de fâcheux, j'en réponds, ne lui arrivera par ma faute. Je ferai ce qu'un brare bomme doit faire dans ces cas-là. Je m'éloignerai le plus possible de lui, très dégoûté de sa personne et peu désireux de retomber sous sa coupe. Vidée de lui jouer quelque Tilain tour ne me ■a même pas !
paroles ont produit une certaine impression Docteur Froin, Cepeudant i[ lui reste peutn doute : les fous sont si dissimulés I Mais cession s'accentue k mesure qu'il pèse les s de mon plaidoyer. Je le vois qui hoche presnpercepiiblement le téfe. Il lui vient an bon ■a qu'il réprime très mal. Il sp 1ère, — assez lement, — me donne une poignée de main et It:
Allons, allons I Tout me paraît décidément «Uente voie ; cela n'aura été rîen. Vous aurez aa petite Tillégiature et ce sera tout. Mangez promenez-Tons sans trop vous fatiguer dans rdina, — avec on sans Léonard, — je le prérai, — lisez des choses gaies, de l'Alpbonse , do Shoomard, du Courteline, du Franc
FOnCB flNNEMIB 05
Nohain, des traductions de Mark Twain, — je vous en enverrai dès ce soir, — couchez vous de bonne heure, ne vous levez pas trop tût — et la villégiature ne se prolongera guère.
£t c*est ce moment que choisît je ne sais quel obscur ennemi tapi en moi — depuis quand ? — pour me tordre et me secouer les nerfs, pour m'obliger à manifester une fureur que je ne ressens pas, que je ne veux pas ressentir, pour me faire clamer, danser, puis me convulser comme les deux agités du pavillon de briques brunes I
J*avais parlé avec une pleine sincérité, dit tout ce que je pensais sans restriction ni addition, — et maintenant ce n*est plus vrai I Je hais Bld'hommo et RofBeùx I J'ai hâte de les saigner^ de les crever — et je le crie en propres termes I Et je ne veux pa* les haïr et je ne veux pas crier — et je clangore plus terriblement que jamais I,.»
...Je suis bien sûr que me hante un être affreusement hostile, un être cruel qui s'est installé en moi, un être effrayant qui me torture pour me forcer à beugler, à me contorsionner comme un pos* sédé...
Je profite d'un moment dé demi-calme pour pous* ser un cri d'imploration^ navrant dans son imbécile absurdité !
-— Docteur! docteur! A moi! Sauvez^moi, je suis habité comme un fruit véreuoo I