DEUXIÈME PARTIE
Le délire a dû me reprendre, suivi d'une période de coma.
Quand je sors de mon anéantissement, je me retrouve couché, enfoui dans les couvertures qui me montent jusqu'au nez ; je ne suis pas seul. Assis près de mon lit, — éclairé par la lueur dansante d'une bougie, Léonard est occupé à nettoyer un fort chapeau-melon, — d'un gris si pâle qu'il en devient blanc, — et semblable à un dôme de mosquée. Une véhémente odeur de benzine parfume (?) toute la chambre.
Mon gardien a une figure si sage et si appli^ quée d'élève toto parachevant l'un de ces devoirs idiots à force de scolastique perfection, dont les braves professeurs d'antan manquaient rarement d'enrichir les recueils d'àneries connus sous le nom de c cahiers d'honneur », une figure si niai-
sèment satisfaite et préoccupée, les yeux clignés, la langue tlréei que je suis tout près d'éclater de rire.
Mais le souvenir de ma stupide conduite me revient tout à coup et me donne un terrible coup au cœur. Ah ! j'ai bien su profiter des bonnes dispositions du D' Froin ! C'est au moment précis où Texcellent homme commençait à me croire guéri que m'a envahi ma grotesque hantise et que j'ai inauguré la série de mes nouveaux exercices ! Triple brute que je suis ! Ne pouvais-je me sentir atteint de ce genre inattendu de folie, en souffrir, en être épouvanté, sans pour cela devenir imbécile et perdre tout pouvoir de dissimulation !
Mais c'est toujours la même histoire ! Je le vois bien — et par les observations du D' Magne et par d'autres que j'ai faites moi-même. Le fou raesonnant ou demi-rat^onnan^, qui n'a que des crises passagères, se sentira parfaitement sur le point de commettre quelque sottise irréparable, se tiendra à quatre pour « s'empêcher » d'agir... ou de déblatérer et se verra commettre la sottise, s'entendra dire la chose à ne pas dire... Il n'y pourra rien. Il sera victime de cette a force ennemie » dont parlait Mabire.
Je suis douloureiùsement curieux de connaître l'impression que j'ai pu produire sur le D' Froin. Je tousse, je remue, j'écarte avec une brusquerie voulue la couverture qui m'étouffe^ — bruits avertisseurs, — puis j'appelle — pas bien fort :
— Léonard !
FOB« ENNEMIE
promis de coDquérir ou de filouter ud peu ibeur relatif et transitoire, mais immédiat : cODnaiasais télépatliiquemeat la Terre... Il y certeB, bien des mondes plus beaux et urs, mais quel espoir de m'y voir toléré?.,.
;es mondes, les &mes étaient trop sereinemeut ou trop brutalement mécbanles pour moi.
re me convenait. Après mille peines, nulle cbes, je parvins à dégager mon « corps D, suivant l'e^tpressioD de vos Mages, et à lir à travers l'Ether, abandonnaat laa Ile matérielle inerte aux bises glaciales et au 1 iogrd de mon étoile. Puisse un esprit de le séjour enoore plus tristemeat affreux e'ea er et y souOrir moins qu'en son aucieune demeurée dans ud astre plus inclémeut. C'est aieFTœueharitabledel'tt EtresdeTkoukra I rivé sur la Terre, ou pour mieux dire, quand ai dans l'atmosphère de votre planète, je ehn- Hez longuemsot ce que je désirais trouver :
ps À voler — eh oui 1 a voler ! — car j'aurais i disposer à moi seul d'un organieme humain , ant intraduit à la faveur d'une «yncope ou olooEairs vagabondage d'âme du possesseur, insi que s'y prennent les esprits inférieurs UB nommez les Ëiémeataires. Malheureuseà part quelques enveloppes charnelles de très brahmes ou de mages occidentaux qui m'aue^qpulsè au bout de pen d'heures dès leur '] Je ae déeouvris e» fait d'habitacles v«eanis
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que « de la saleté > ! 3'e suis grossier, mais juste. Me vois-tu sous la forme d'une vieille femme hystérique^ anémiée, douloureuse, geignarde, vivant tout juste par habitude ou par entêtement, d^un névropathe dont le corps n& serait qu'un clavier à souffrances ou d'un valétudinaire, demain candidat à la concession perpétuelle ?
)> Je me résignai à partager. Or, d'un pôle à l'autre, je ne sus rencontrer, même parmi les c mabouls » comme toi, aucune âme aussi dénuée d'énergie, aussi molle, aussi loque que la tienne...
*^ Tu me flattes, mai» tu exagères...
3^ -^ Un peu. Me» recbewîbes n'ont peut-être paa doré autant que je le di» ; mais au point de vue de la débilité mentale tu étais h point. Par contre, tu n'étais paa dépourvu de tout ressort physique ; loin de ià. Malade imagtnaira, soit^ maî&pas invalide^ pour uni sou. (Jolie expression financière, — entre parenthèse, — que je déniche dans tes magasina cérébraux.) Je te crois assez bon garçon et me fîguf e qiiB' noufr pourron» nous arroger ensemble. D'ailleurs, tUiOS' sî torpida» si vdule, (ton nom de Veuly, certes, est peignant et te sied bien !) — que je serai volontiers moins méchant envers toi qu'envers un autre. En voilà as3^z pour ce soir, n'est-ce pas ? Tu sais qui je suis, d'où je viens, pourquoi j'ai ioué une chambre chez toi. J'ajoute que je t4obenM> de déménager dèa. qpe jp oroiraî trouKrer mieuir. Je vei4ji> étudier la^ vie terrestre et en jouir le plus possible ; auasi Ui< logmmt que tu m'offres
il qu'un pis-aller, rien d'autre I — Il y a de l'espoir pour toi. — ... Ah ! In ae connais ion nom, — pourrai-je te le dire?.,. Oui, — ici tes a éléments sonores s dans ta boîte à jue : je m'appelle Kmâboùn. Je t'ai déjà s que ma planète sub-aldébaranienne, inviaux télescopes de ton globe, se nommait kra, — Uaintenant, bonne nuit I
ise incroyable, j'ai pu m'endotmir en dépit ameurs aiguës qui démolissaient, en quelque les muis du « b&timent d'en face >, le translient ea une immense cage toute hurlante > les ténèbres. — L'aSreux concert a duré longi, car j'ai l'impression que sa lugubre cacoie venait me tourmenter jusqu'au fond des res du sommeil.
is, tout à coup, c'est le matin, le petit jour lieu et Léouard entre dans ma chambre, ptéit François, mon gardien temporaire.
Igré les menaces d'orage d'hier soir, voici que lept heures, il fait un si joli temps saphir et é j'ai envie d'aller revoir les jardins.
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Je passerai devant la fenêtre de ma «princesse »: Si je puis lui dire deux mots au départ, j'en aurai le cœur fleuri pour tout le temps de ma prome* nade; sinon je patienterai un peu et les verdures, les parterres, les paysages du grand parc et les champs prisonniers de murailles s'embelliront de l'espoir que j'aurai de lui parler au retour.
J'ai dû rêver, cette nuit. Il n'y a pas de Emàhoûn de Tkoukra ; il ne s'est élevé aucun cri du bâtiment des femmes ou si quelques malades très fortement atteintes ont jugé à propos de donner un concert, ( — hélas oui ! j'ai encore leurs inhumaines clameurs dans les oreilles ! -^) Elle, du moins, n'a pas crié. J'aurai, simplement, été un peu plus fou que de coutume et me serai complu à me terroriser, à m'horrifier moi-même. Belle besogne de dément ! Et Kmôhoûn de Tkoukra ! Elle est bien bonne, celle-là ! Quelle imagination ! Voilà que je découvre des planètes, que je deviens un douchable Le verrier de cabanon! C'est abracadabrant!
— Pas tant que cela, me répond très tranquillement Kmôhoûn auquel je reconnais maintenant une sorte de voix psychique, féroce ou calme, « pas si abracadabrant que cela puisque je demeure ton très dévoué pensionnaire tout joyeux d'avoir à nous féliciter l'un et l'autre de l'excellente santé de notre carcasse. Hein ! quelle joie d'être débarrassés entre nous de l'absurde : « Comment vous portez-vous?» qui se dit jusqu'à Tkoukra !
J'avoue que j'éprouve un désespoir profond; si
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sincères que soient mes convictions de « partageai ». Il T8 falloir désomittis être surveillé, espionné par cet être d'<espëce différente et peut-être redoutable. Je n'aurai plus jamais la ressource de I « réfugier en moi-métne >. Je n'y serai pas [1! L'ultime abri dont un forçat maltraité, dont «bien battu peuvent jouir ne sera plus un all»i ir moi t Toujours une présence, même si j'agoe de douleur !
3b I échapper à SmâboAn de Tkoukra, — ne fàtç|ae pour quelques heures, — pour quelques mites!
— Ab ! c'est bien simple 1 répond Is même lAho&D. Veux-tu aller faire untour hors de toime ? Je me charge de t'y aider. Tu n'as qu'un t k dire. Ce n'est plus un refuge que tu poses aujourd'hui. Tout peut te servir de refuge ! 11 luffit de quitter ta € guenille ». Ta penses bien après avoir eu tant de mal k découvrir le secret sorties de corps astral, je n'ai pas été assez B pour l'oublier. Ta pourras tâcher 1' s homme rkoukra >, aller voir ta princesse et demeurer très d'elle le temps que tu voudras. Quand il te ndra fantaisie de réintégrer ta prison de chair l'os, je t'agréerai de fort bonne gr&ce, car j'ai échi. Je ne veux pas me conduire en accapareur; me bien mieux abandonner un coin du Ic^is légitime propriétaire qui, sans cela, me rendrait istence insupportable à force de toujours voleter om d« mm es piaulant : < Je veux rentrer dans
FOECaE XNKEMIS lit
mainmisen ! RendezHmoi mon peàit enivesol I « Je n'aurais plus une seconde de kanquîllJAé. Tu «peux donc < sortir > sans crainte ; à ton reiour je me montrerai pkis poli, plus ampressé que ibien ides conoieFges; j^e neie laisserai pas « attendre à la porte. >
Jlon Kmôhoùn a, Tratment, fiait dsncroyables progrès en peu de temps. U slHù bien des chapitres de vie terrestre dans mon oervean : il connait les concierges !! — Mais 61 ne s'a^ pas de cela. Je Tais, si je le veux, aller 'passer plttsienrs iietires pffès de ma < princesse » «ans qu'aucune gardienne puisse en prendre ombrage. Ne serai-je pas inviisible pour tous ceux qui ne «ont pas des Yoghis ? — Et si KmôhoÛH me trompait ? Si, indifférent et sourd à mes objurgations, il me laissait errant dans Tespace?— Bah I je suis <déjà si fatigué de lui q^e jie lui abandonnerais, J6 croiSy la place sans difficulté. J'en serais quitte (ponr aller hanler perpétuellement ma princesse qui est d'une société autrement gracieuse et agréable. Je réaliserais même ainsi le rêve de bien des amoureux. J'ai tant souffert ces temps derniers, je suis ^nn homme tellement changé par l'angoisse que j'en viens à me figurer que ma passion est toute plalonique, idéale, «— et d'autant pins délicieuse à éprouver. Certes je ferais Uen cire les bons conteurs du < 6il Blas » «'ils étaient au courant de mes divagations ! »••••«••«<• • ••••••
Quoi qu'il en soit, je dis très délibérément au Xkoukrien :
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-<- Je ne demande pas mieux que de m'évader pour quelques heures.
— Oh! je vois ce que tu rumines 1 Ce n'est pas très aimable pour moi, mais je ne t*en garderai pas rancune. — Va, mon garçon : tu me reviendras plus tôt que tu ne penses. Tu n'as pas une âme volontaire comme la mienne. Tu me trouveras tout à ton service pour te faire opérer ta < rentrée >. Tu veux partir maintenant ? Bien ! Le meilleur moyen à employer pour libérer ton esprit est le suivant : vouloir très fortement échapper à ton apparence matérielle. Par exemple, il faut Savoir vouloir^ vouloir d'une certaine façon que je ne pourrais l'expliquer ; certains êtres découvrent peu à peu ce secret en eux. Uais tu n'en es pas encore là, mon veule Veuly ! Il faudra que j'inteiyienne — et fort énergiquement. Toutefois tu me faciliteras une idée la besogne en te servant du peu de volonté qui est en toi : songe à un endroit quelconque, disons le bâtiment d'en face et désire très violemment t'y trouver transporté.
* C'est aisé, tous mes rêves y volent... Mais qu'aije ressenti tout-à coup? Est-ce une peur honteuse, brisante, une peur sans nom ? Est-ce une trop furieuse joie ? Est-ce une douleur exquise et presque mortelle ? Qu'a fait ce Kmôhoûn ? Je ne sais, mais la cpmmotion est telle que je crois mourir . . . . . , . Et je me retrouve — bondissant ? — volant ? au-dessus du jardin. Ni bondissant ni volant c;ii féalité ; je n'ai plus de corps , mais Je continue
Mu
FORGB ENNEMIS 113
de voir et d'entendre comme lorsque j'étais incarDé.
Presque à la même seconde j'aperçois, couchée dans son lit, ma « princesse >, les yeux révulsés, le rose clair de son visage devenu rose-thé, ses fines dents blanches découvertes, — on dirait grinçantes, — ses lèvres bleuies étirées par un rictus farouche. Elle est encore belle mais presque effrayante ! Le D' Froin et une gardienne causent debout à son chevet :
— Ah! monsieur le Docteur, vous savez bien!
Chaque fois qu'il y a cris la nuit, elle est comme çÀ le lendemain. Les autres se remettent tout de suite. A deux heures du matin elles faisaient un charivari d'enfer et— - aussi vrai que je m'appelle Célestine-Bouffard, au moment du petit déjeuner vous les retrouviez varmeilles, souriantes et pleines d'appétit. Marne Letellier, elle, ça lui donne une de ces crises <c qu'il lui faut la journée entière pour s'en sortir >. C'est pas qu'elle s'exaspère plus que les autres. Elle donnerait de la voix plutôt moins gue ses collègues ; maintenant, il est vrai de dire qu'elle, les rares fois que ça la prend, ça fait^r^mir. C'est aigu comme une lame de paugnard et ça vous fait dans le dos « comme si que ce serait une scie qui vous passerait sur les noyauas de la colonne, . .
— Musique d'Auber, fait un baryton trop connu... Je découvre le gracieux Bid'homme assis sur un fauteuil et caché jusque-là par la large carrure et
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les hanches phénoménales de W^ Céleatine Bouffard (Célestine Bouffard ? N'a-t-elle pas joué ua rôle dans, certaine histoire de toqué libidineux, et de € toanelie B % raconiée par l'incendiaiift Aïo-
zoux ?...),
Ah ! c€^te fms il nt'est donné da voiv le^ D^ Froia en colèra :
— Monsieur Bid^homma ! gronde-U-il d^une voix louie ehangéa, vous s&!&l bien bon d'alior plaisanter ailleurs. Vous êtes stupide et incoime* nanl...
— Et puis après? ricane l'aUéniste botté.
— Et puis sortes in^médiatemeni ; je n'ai plus besoin de vous.
Ainsi congédié, Bid'homme dit l'Aimable gagne la poote en dievauohant sa cravache et em latsant sonner ses éperonsi.
— Qui'est-ce que vous avez aux^ pieds 2 Aveaevous peidn l'e^urit ? clame le I^ Froin.
Bid'homme n^nd comme l'eùi fait Timmortel UbnpaD un monosyllabe composé de trois con* sonnes et de deux voyelles... assez bas toutefois pour que le Diireeteur puisse afitecter d'ignorer cette gentillesse. U continue d'inspecter son adjoint :
— Et une cmvsbehe par-dessus le marché! Et vous caracolez! Vous ares certainement bu !.•« Venir dans la chambre d'une malade pour « jouer au cheval ! » Voire compte est bon ! Allez mf attendre dans mon cabinet... on plutôt non! Couchez^ vous ! Nous nous exp&piefons cet après^midil
FOECe ENNEMIE 115
Gomment ai-je entendu toute cette scène qui scandalise évidemment la distinguée W^^ Bouffard dont la voix de contralto gémit : « Àh ! chez le D^ Froin ! — des « cacades » pareilles ! Où c'est que nous allons ! C'est « la renverse de tout ! >••• Gom* ment ai-je pu suivre ce dialogue ridicule au moment où jje ne suis préoccupé que de l'état de la femme que j'aime ?
Elle a encore pâli ; ses yeux roulent, hagards ; son nés se pince et se tache de blanc livide aux narines ; sa bouche grimace un peu ! — Abomination! Elle serait... presque laide... pour un autre que moi ! Le Directeur s'empresse, lui relève la tète sur l'oreiller, lui fait respirer des sels, tandis q^e Gèles» tine BouSard lui tape dans les mains.
' Elle se réveille brusquement, regarde autour d'elle. Les beaux yeux sont encore égarés, toute sa figure est convulsée; elle « ne se ressemble plus :
— Docteur, quoi donc qu'elle a, c'te pauv'pOi^ tite M™' Irène ! crie M"* Bouffard- Vrai Dieu ! elle est-y changée ! Quel malheur !
— Taisez-vous ! dit sèchement le D' Froin. Elle aura repris sa physionomie normale avant oe soir!
liais le coup est porté : Irène — (c'est par H*^® Bouffard que j'aurai appris ce nom !) — Irène est prête à pleurer. Elle saisit le petit miroir demeuré à portée de sa main et j jette un regard épouvanté :
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-i— Ah ! mon Dieu ! je suis hideuse ! Je ne veux plus qu'on me voie ! Oh! c'est mal de me regarder comme cela! Je veux me cacher! Ohl...
surtout... celui qui va me délivrer... qu'il ne me voie pas... je le perdrais! Le seul ami, le seul!... Par pitié, allez- vous en !
— Le mieux est de la laisser un instant, acquiesce le D' Froin.
Après ce qu'elle vient de dire — (est-ce de moi qu'elle a parlé ? Suis-je l'ami qui doit la délivrer ? Ou a-t-elle imaginé quelque bizarre chevalier qu'elle croit rencontrer partout?... peu importe !) je trouverais cruel d'épier son désespoir, même à son insu. Je reviendrai plus tard, je lui donnerai le temps de se remettre complètement.
Et tandis que l'infirmière qui suit le Docteur ouvre et referme la porte, je sors de la chambre, sans y penser, au travers du mur ; car il n'y a plus pour moi d'obstacles matériels. Je me laisse aller, flottant au hasard... et me voici déjà loin de Yassetot. Une liberté si absolue m'effare; — je ne sais qu'en faire.
Je sens, pourtant, que si je n'étais pas aussi abominablement triste, si j'avais la moindre énergie a spirituelle », rien ne me serait plus facile que de gagner, en un espace de temps incroyablement court les beaux pays que j'ai toujours désiré voir, que de planer au-dessus d'Océans d'un bleu lumineux vers des baies cernées de palmes et de forêts fleuries. Mais, tout aux souffrances d'Irène, je ne
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songe qu'à ce qui peut me rapprocher mentalement d'elle et ne m'étonne pas de façon démesurée quand je m'aperçois que je suis, — de haut, -— la route de Tilliéville-plage, par où Léonard est parti ce matin pour aller chercher la mère de ma pauvre « petite princesse. »
Je vais doucement ou vite, à mon gré, et, bien que je n'aie plus d'organes, je vois et entends plus clairement, je jouis plus vivement des parfums des prés et des haies que je ne pouvais la faire hier dans ma prison corporelle .
Léonard a dû prendre la vieille route, la plus courte, — celle-ci. — En effet au moment où je vais dépasser une sorte de vieux fiacre fermé traîné par un cheval poussif et conduit par un cocher ivre, je reconnais la face auguste de mon gardien sortant du cadre de la portière. Il paraît furieux, mon gardien ; il est rouge comme un soleil couchant et jure avec une abondante véhémence. Quand il a suffisamment blasphémé, quand il a fait un large abus de locutions « immodestes » et d'épithètes au Cayenne, il en revient à la phrase régulièrement construile et je connais la cause de son ire :
— Quand je pense que c'est moi qu'ai-z-été te sercher hier, vieux macchabée crevé de boisson, toi et ton carcan à sonnettes, je voudrais me ranger et puis toi aussi en nourrices de cochons de lait. Qt^e le D' Froin y in'disait : « Prenez la voiture de l'établissement » et que j'y répondais : c Non ! j'suis habitué avec Robidor et son fiâqice; c'est la seule
f 18 FORGB ENNBMIB
Téjicuie de Vasaetot qu'est construite pour LE malade. Âli ! ilesLbîenBobidor! 'lairive à cinq heures du malin saoul oomme a përa et mère » (comme ua troupeau de booms* —quoi !) — j'comprends une s-midi, mais à. cinq heures du matin ! — 1 brancard de drouète qu'y rakmode avec , y «amon^usde ca qu'y me verse dans < et avec son mulet de cheval qu'a des marchandise, y me fait faire une demiuie! 'Gré enfanlde a mauvaise femme»,
demeure impassible. Une seule fois, mon tant ta pour respirer, il murmure avec
ma, Léonatd, fous-mou^ la paiz^ pas ai TU pus saoul qu'moué : j'ai-t-y fait res?!
Léonard rentre sa tête dans le fiacre et se ler son mslon blanch&lre avec une manjste ; il crache avec soin sur une petite d inaperçue et frotte l'(Bdcoit avec son Puis, il tire un journal de sa poche, enchapeau dedans, atleint une valise faite au de papier goudronné et d'une forte «nd une sorte de casquette de marchand et s'en gante le crAue. Il monologue ; ist un chapeaudélic&t. Ça supporte deux, ;s de poussière mais pas une rlemi- B le remettrai pour rentrer h Viliîévilie; uoiq^eje l'abîmerais dans la guimliâida
FOEGK BNNflMlB ii9
à B<^idor qu'a seuremeni pas brossé saacapiion' nage ? A qui qu*y fera [de F«fiiet« mon guhtrin ? J'va-t-y ètce coquet pou£ trois pauvres vitses et un dos de coeher dans les lignes du Seîgjxeur ?
Le cahotement du fiacre ^t le tangage sur ylaoe deviennent si doux, si berçianis que Léonard^ se croit, bien sûr» dans un a socking9«luur » et jgjaîft par s'endormir.
Une faeure^ au moins, se passe. La eoeJbier doct aussi, saluant la croupe du bidet, puis la routa, jusque là déserte,, bordée de grimds arbres espacée ombrageant des tas de cailloux, a'anime main (enaAt de maisonnettes grisÀtces ; la douce rosse «qui mai^ cbe h sa. guise et renifle Tar^ème d'écuries connues, avance un peu plus vite, sans précipitation toute* fois. Aux cahutes grises succèdent de nobles oonstructions de briques groseille à toits d'ardoises- îa^ digo, des pavillons de rentiers illustres^ aana doute posfiîbki, — et le ehevai cesse tout^à^soup de graU ter de ses fers la chaussée dur« et bombée. Il a fait halle derrière des charrettes de foin qui barneat ia route, et peu gêné par son mors usé,. gros camme une baleine de corsât, commence k dé^uaer mee lenteur.
L'adipeux oocher se réveillât roule péniblement à bas de son siège,. passe im bras par ia portière et seeoue Léonard sans trop de précaution ea hurlant:
— £hJ mon vieux gajrde-ehîoucMae ! V'ià lamaî^ rcrie!
Il reprend d'un ton posé d'observateur imparti^
120 FORCE BNHBHIE
tandiB que Léonard se frotte les yeux, puis déve-
loppe son cbapeau et s'en coiffe :
— J*aî vu bien des chevaux dans ma... grue
d'existence, mais pas un qui aurait fait le pouèi à
Bicot : ce bougre-là y sait toujours par à peu près ju'on va. Cest vrai qu'il est oppo-â-osé r par ces... souteneurs (?) de charretiers, In s y en a d'aucuns > chevaux qui séantes su'l' crottoir. Lui pas ; y vouët l'au- [uinze pas et y s'dit : c Pas la pciue de «originalités» quand « y ya » qu'un...
pousser pour arriver. Et pzsqu'y ya de la vas ■ manger un morceau > 1 ! ITaitli canasson ! réplique Léonard, < c'est particuyer dans l'genre à son maître ».
>r parait flatté, plus encore lorsque mon ajoute :
u(e un peu ; lu vas remiser ici ta rouon poulet dlude, chez Angu-Postel. Uoi, is pour longtemps chez le Maire qui va me |ue reste le parent de la mère Charlemaine ; le c'est tout près. Je vas avertir le copain te un baluchon pour sa cousine et qu'y la icenle pour quand je viendrai Vembaîler I de trois heures. Ton animal ne peut pas avant, pas vrai ? '1 est claqué comme un lUon. B'en dans vingt minutes, une doj'te r'joins chez Angu-Postel : dans le cas i dessaoulerais, on prendrait un verre... ou ensuite od maugerait c'qu'y aurait, puis
FORGB ENNEMIE 121
café, gloria et rtncéttesurrtncette si tu te tiens comme un zigue. Enfin nous allons charger : et en route pour la caserne de Vassetot. On n'y sera jamais beaucoup plus tard que neuf heures puisqu*y ya pas plus de trois heures de route pour un bidet de moins de trente-neuf ans ; et tu vois, je compte double pour le tien qu'est plus que de la peau de bottes ; fous-y dTavoine, en tout cas^ c'est Froin qui paye!!
Hon gardien n'a même pas la peine d'aller jusqu'à la mair^rie. Il rencontre à sa descente du fiacre le premier magistrat du bourg, éléphantin paysan au nez bleu orné de narines poilues et aux yeux si invraisemblablement rusés que cela doit lui faire mal de les tenir tout le temps à ce crau d'expression -là.
Léonard rinlerpelle» lui raconte sa petite affaire^ obtient l'adresse indispensable : « devant l'pus gros fumier, là-bas, à toucher Fbassin d'nôvigôtion )> et met le cap sur l'énorme tas d'ordures indiqué.
Il frappe à la porte d'une maison sale mais prétentieuse* Une jeune bonne mafflue, nullement prétentieuse mais plus sale que la maison, grogne qu'il « a de la veine », car M. Frédéric sort de rentrer. — Nous sommes bientôt en présence de M. Frédéric lui-même, un vieux « monsieur de campagne i», chétif, louchard et ahuri, déguisé en « chasseur » d'almanach comique ou d'image à un sou.
La salle-à-manger-salon de ce personnage est encombrée de fusils de tous les modèles, de gibecières^
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de poifesà poudie. Le poaeeaaeMr de oet arseBal'4y<négétiqoa n'a riea de belliqueux ; en dépit de ses soixante-dix ans bien sonnés il nous montrer une imberbe figute piieuse det petit' gai^^on puni^ Ses yêiiK loucbe» ressemblent à ceux d'un lapin nïort; ses lèrres tremblent tandis qu'ii. parle avec une in^ oorreote ^égance ; ses rares cheveux plantés comme du chaume sur une maigre tsœ paraissent hérissés de frayeur.
— ¥ous venes poue me d^ivrer de ma cousine, soupire-i-il. G^est une personne daageaireusa et de moeurs, je le crains, équivoques^ Sa branche: dis notre famille donii^i^^ée à CSany n'a^pas reçu uitant 4'mducaiion isomme nous autres élevés à VilliévJUeu De là, je le (»atns, sa conduite nauséabonde et peu flatteuse pour sa paren^^té. Le doeteur-médecm' accotusheur de notre loctialiié a dû la « phZibokomiser d avant«-jt^-hier. Oui, monsieur, cette femme* là, c'est Tacîmerlan en jupons...
Léonard interrompi son discours pour le prier d*empaqu^OT quelques vêlements et du linge peur la ^ture iatecnée et L'informer da moment de son départ;
— A trois hoiret seulement, mon cher éi bon monsieur ! C'est une grande déception pomr moi ! Je croyais vous \et.tran9tnaUre tout de suite; et e'e4A« ;sr-été sens douleur î Elle a encore le temps d'entner plusieura fois en dcmu^ — o^sti lemot pasitîf^ mon «xeellent moraeiir ! — de tuà porphypisêr met meuUecet â'^judommiger mon: phywîque qa'eUe a
FOaCB BNNSMIB
déjà menacé Hextrafiladet et autre» violences.
M<m gardien lui explique la situation :. un che- ^1 latigttéy un ooeher à peine oemia d' « un coup dfr sang », pas de voiture à louer à Villiévilla..»
— ^ Je vois, hélaal J« comprends, répond le « chasseur » navré, mais Je compatis bien à mes propres inquiétudes* Je ne respirerai <i0s deux poumons que quand cette démoniaque personne aura franchi Phorixon I Mais ne pourriez-voua rester avec moi jusqu'à votre dépari pour Vassetot? Je suis à bout de forées. Voyez-moi, moi, un hamme de mon âge, inaffénsif au point de n'avoir jamais exterminé qiae d'innocents animaux, moi, armé d'un revolver meurtrier à ma ceinture !
Un Cl buli~dog » brille en effet, de tons ses nickels sur le ventre plat du. bonhomme qui reprend avec efibrt, d'une voix plus basse, comme honteuse :
-** Et savez- vous pourquoi cette arme n'a pas quitté mon giron depuis avant-^-hier au soir ? La folle voulait... (ah! mon bon cher monsieur, oserai*J6 le dire ?).•• elle voulait me a ravir l'honneur » I
Le vieux Nemn)d.en frémit encore*
— Je peux pourtant pas « plaquer i le cocher qui devait manger avec moi chez Aagu-Postel ! fait mon gardien.
— Ma foi, tant pis ! répond tristement Af. Frédéric. Ameneac-le se «sustenter % ici : c'est de la dépense !.••, Haia je. n'en mourxai pas pour unnfûisJ
Léonard se hâte d'aller chercher Rohidor qui ne l'avait pas attendu pour prendre beaucoup plus que ses dettx verres mais qu'une seconde saoûlerie a visiblement guéri de la première. homéopathie !
— J'y avais pas pensé, grommelle mon gardien, mais c'est bien ça qui le tenait, le sacré Rohidor : U était sâh, mais pas assez !
Le gros cocher dont l'estomac est une vraie cale fait honneur au repas. Les trois attablés s'entendent, d'ailleurs, le mieux du monde, bien qu'ils parlent tous les trois» à la fois. M. Frédéric narre des a méchancetés » de lièvres, « de sales bêtes qui n'ont aucun égard pour les meilleurs tireurs » pendant que Léonard raconte des traits de canaillerie de « mabouls » plus ostinés et plus ftités que les autres. Rohidor, lui, n'abandonne pas un instant le chapitre du crottin. Pour sa vieille expérience c'est une « pierre de touche ». Il en a vu d' « extraordinaire » (!) bien que toujours révélateur des habitudes, du caractère et des capacités du « sujet » !
Dès le second plat, M. Frédéric est charmé de ses hôtes ; au dessert il s'établit une si parfaite harmonie que Ton peut dire que les trois parlent en chœur.
On vient de verser le café. Le maître de la maison débouche une bouteille de cognac et la gatté est à son comble, chacun s'amusant follement de sa propre conversation, quand il se produit un inci" dent (tout comme à la Chambre ou au Sénat). La porte de la salle-à-manger s'entr'ouvre ; puis passe,
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FORGE ENNBMIE 125
entre le chambranle et le battant, une vieille tète émaciée, fripée, mordorée comme un cuir de Cordoue, une vieille tête aux yeux noirs étrangement brillants qui ne me paraît pas tout à fait inconnue. Comme on n'y prend pas garde elle disparaît mais pour reparaître deux secondes plus tard sur un corps incroyablement maigre qui flotte dans un affreux caraco no9r tout étoile de graisse et un jupon de couleur indicible.
M. Frédéric lève les yeux et pousse un cri :
— Aïe ! voici la cousine !
La vieille dame^ -— cette tigresse ! — fait timidement quelques pas et dit d'une voix lamentable :
— J'ai faim aussi, moi I et on ne m'a rien donné à manger !
M. Frédéric devient verdàtre et crie comme un écorcbé :
— Robertine ! Venez vite prêter main-forte à ces Messieurs !
La bonne entre, — côté cuisine ; — ^ Léonard et le cocher sont déjà debout.
Je m'attends à une scène d*une rare violence quand les alliés s'approchent de la vieille pour la « maîtriser », mais elle se contente de répéter :
— J'ai faim aussi, moi !
La bonne ricane :
— Est-il couenne. Monsieur I Aile est pas si féroce 1 Je vas la prendre avec moi et lui donner « kekchose » à bouffer.
— Rien de ma table ! gémit M. Frédéric. Elle
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.an Foitci knnbiub
limeDlerait- gloutonnement de toute ma nounie et je n'aurais plu& tien pour ce soir ! Faîtes-lai tuffer les pommes de terre d'hier avec le morceau * bouilli B. Rien d'autre! C'est une ruine, use ilie aliénée de cet ^^étit !
lobertine prend par le btas la bonne femme qui lire mais s'apaise dësque la peu décorative jeune sonna lui. a promis de lui < fouriwr tout plein de ]u'est bon ».
- Vous comprenei, reprend SL Frédéric, je ne s pas mettre les plats d'or dans les plats d'àrt pour une vieille aliénée qui n'a plus le sou. n sûr que fa a eu des u moyens » et gros ime une meule, d&ns le temps. Hais la < manie administration a, le vice, la folie, peut-être la »oh, tout c«Ia réuni a mangé le plus clair du Ital. Le tuteur de cette famille de déments, — ooteir^ — est un sentimental... (Oh! un no- B sentimental! Un crocodile qui s'est payé muselière, alors I). et tient absolument à ce ses pupilles soient traités comme des parents ministres, cbfa le D' Froin. Ça revient à... h— ûblement cher ces chambres à p^rt, ces rées dits fortiSants e/fce'Âera. Je suis sûr que lés tnus actuels sont dépassés. Hier j'ai acheté & ertine, pour la mère Gharlemaine, deux de ses urnes fatigués mais encore bons qu'elle mettait r les « grands nettoyages ». ils m'ont coûté francs les deux, c'est une somme 1 En serai-je emeni remboursé?
FORCB BNNBM2B. 127
— Alors, son baluchon? £eât Léonard, curieux.
— Sera composé de sa chenaiâo bien raccommoidée eâ de celui des costumes de Robertine <pi'elle n' « arbore » pas aujourd'hui.
— Enfin, le D' Froin s'arrangera avec le tuteur.-
— Pj compte bien* J'ai» ¥vaimeat, assez fait ; tout mon argent est placé... mal placé!... J'ai même renoncé à me marier par économie ! Alors vouj» GomprenesL.»
(M ai piïis le eogaac. M. Frédéric rebouche la bouteille, mire biea le niveau du liquide et fait, à la hauteur youlue, une petite marque avec, un dia?mant de vitrier. De plus, il met la fiole sous clef ; mai» je Tenlends murmurer :
— La ses^ùirerie ne vaut pas cher aujord'anjpcd^hui.
Il' est près de trois heures» Bobicbr &'en va chez Angu4^ostel pour atteler son cheval. Robertine ap*porte les c effets )> de la mère Charlemaine. qui commence à s-'inquiéter*
— Elle n'aurait pas un chapeau, un bonnett-de^ mande Léonard. Nous n'arriverons pas de bonne heure à Yassetot et y fera frais !
— Elle possède une capeline, je me reum^umore, répond M. Frédéric. On pourra lui en ceindre le chefû la température devient trop frigorifique.
Dix minutes se passent et Robidor revient» son fouet en: collier, annoncer que c la héteest dans les brancards».,
Robertine empaquette la tète de la. mère Charle-
128 FORCB BNNBMIB
maine dans une sorte de torchon de laine noire qui a souffert du voisinage de bougies allumées et coulantes. Léonard offre gracieusement le bras à la bonne dame. Celle-ci pousse de petits cris et veut savoir où Ton va a comme ça ».
— - Nous allons pronmener en voiture, flûte mon gardien.
— Pas avec des Monsieurs que je connais pas, proteste la folle, 'y a des oubliettes dans les voitures et on y jette les vieilles femmes comme moi. J'aime mieux aller voir les oiseaux de fer-blanc sur le toit du grenier ; ils chantent comme des harmonicas !
-^ C'est là que nous irons avec le fiâque^ par un chemin montant qui tourne, susurre Léonard.
— C'esl-y bien vrai ?
La mère Charlemaine fait deux pas, à demi rassurée. Robertine lui dit : « Au revoir! » en lui donnant deux bonnes tapes dans le dos en guise de marques d'amitié. H. Frédéric respire. Mais la pauvre femme se retourne soudain et sanglote, comme prise d'un pressentiment :
— Tu m'embrasseras-t-y pas, Frédéric ? Des fois que je reviendrais... que tard?
— Allons bon ! Voilà que ça la reprend, les bêtises ! voilà qu'elle va encore me persécuter de ses vilaines gestes, clame H. Frédéric. Arrétez-la. Mais regardez-moi ça. Est-ce assez déjeté pour soixante ans ! Que je connais des jolies personnes de cet âge qu'on dirait des jeunes filles, et fichue comme ça,
FORGE BNNEMIB 129
Pair d'en avoir quatre-vingt-dix, ça s'attaque aux hommes mûrs ! Vous n'êtes pas dégoûtée de vous* mème,EuIaIie?... Non, Madame I vous ne m'embrasserez pas ! Ça vous fournirait encore un stock d'idées indécentes !
— Des idées indécentes ! s'exclame la malheureuse femme^ peut-on dire ! Moi qui n'aime que les moutons frisés et les pigeons-voyageurs !
La pudeur de M. Frédéric doit être bien facile à effaroucher ! Où a-t-il pris que cette triste bonne femme pût être jamais dangereuse pour les vertus fragiles? L'érotisme de ce pauvre vieux harengsaur d'EuIalie me paraît des moins sénégalais, jusqu'à présent !
Robertine semble partager ma manière de voir car je l'entends ronchonner une espèce de protesta-* tion d'où je puis extraire ces bouts de phrase :
•— B'en vrai ! Si c't'elle-Ià est polissonne !•.• pas pitié d'tme parei^^e e^quelette !... S'est racheté une virginité, Tpère Frédéric!... a pus peur des anciennes que des a jeunesses », l'vieux bouc !
Mais nom voici dans la rue. Léonard s'approche de la voiture et va aider la mère Charlemaine à y monter quand... frrrrt!... la folle dégage son bras, fait un petit bon de côté et prend sa course dans la direction du bassin. Robidor et Léonard lui donnent immédiatement la chasse, bientôt suivis de M. Frédéric qui, vite, a été s'armer d'un fouet à chiens. Elle a encore de bonnes jambes, la brave
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visille, et donne da travail aux trois coureurs lanvêB à 966 ironBsee. Mats «Ile oommet l'imprnAence le risquer eur la jetée : ptns d'issue I Elle a Iwau rire des cercles, faire des crochets brusques, elle itre saisie par Léonard quand lui vient l'idée — tAt mathenreuse. de se jet«r i, l'eau. Je la rois ter, je la crois perdue ; mais DOU9 avions compté, et moi, sans la file de barques rangées le iong EcAle. Deux pôcfaeuTs occupés à déverguer une Ile voile se sont rEttoui^és au bruit de la ponr- :e et — la happent littéralement au vol.
Id la hisse sur la jetée. Léonard et Robidor ipoïgnent et, — sans trop la c ssërral », — la teat toute gigotante jusqu'à la voiture où ils la ipent sur une banquette comme un paquet. Et route I
Jn peu monillée malgré l'adresse de ses sauvera qui n'ont pn empêcher le bas de sa jupe de ndre un léger bain, sa rdbe collée & ses jambes, nëre Charlemaine paraît encore plus maigre, s longue, pins (antastiquc. J'aperçois de loin Frédéric essouIDé mais jubilant qui se frotte les insavec délices et ftobertine qui montre le poing }D maître.
A folle pleure et, — après le premier moment prostration, — fait une « musique du diable », vaut l'expression de mon gardien :
— Où c'est qu'on va, où c'est qu'on va ? crie-t> ; en se débattant, maintenue solidement par la i^ne de Léonard. Cet agent de recrutement pour
FOHGB «NNfiMlE 131
la maisoD Froin conçoit enfin une idée luorineuse qu'il aurait bien pu avoir plus tôt :
— Où qu'on va, ma bonne dame ? Maie à voir vos fils et vot*fiIle qui sont chez des amis.
— Fallait me Fdire ! Vécrie la folie. Moi j'avais peur d'être emportée par des gendarmes en civil a rapport à » morceau de saucisson que j*ai volé à Frédéric pass'que j'avais des « ronde de couteau • (?) dans l'estomac. Je sais bien ce qu'on fait aux voleuses ! On leur met des fers rouges sous les aisselle» et on leur coupe les cheveux avec des tenailles...
-— Y vous donnait donc pas à manger, vot'cousin?
— Oh ! il est bien gentil mais il n'aime pas les gouillâfres. Il me l'a dit. Alors je ne eoufftais rien quand il me donnait des tout petits bouts de pain sec et je a cherchais ma vie » dans les coins. Robertine m'avait bien donné quelque chose mais il mettait tout sous clef ; pas tout puisqu'il y avait le saucisson sims la table de la cuisine — • oh I une tranche... et pas bonne ! — et puis un vieux morceau de lard à côté d'une paire de bottes dans le hangar et puis un demi-'hareng fumé dans le jar^ din, « près des poules ». Mais je l'ai volé, ce pauv'- Frédéric, et c'est pas bien !
Le voyage de retour est dur. Le temps, si beau dans la journée, se gâte vers cinq heures du soir. Il pleut et Léonard remet son ehapeau-melon dans le journal. Nous sommes en été ; pourtant un froid aigre que je ne sens pas absolument, que je devine,
plutôt, pénètre, par des interstices, dans le fiacre : Le vébicale est vieux, tout disjoint; le bois des portières joue, la capote doit être crevassée. La mère Gharlemaine grelotte dans sa robe qui ne sèche pas ; mon gardien est d'une humeur affreuse. Plus tard, quand la nuit tombe, c*est bien pis. Les arbres qui défilent devant les vitres prennent des formes monstrueuses dont la folle s'épouvante ; Teau commence 4 tomber dans l'absurde guimbards; des gouttes lourdes et glaciales arrosent le front et les mains de la bonne femme qui crie de saisissement. Le splendide chapeau-melon n'est plus à l'abri, le journal reçoit plus d'une éclaboussure. Léonard se remet à jurer et la mère Gharlemaine recommence à sangloter. De loin en loin de troubles lumières rouges disent que l'on traverse un village ; et des chiens hurlent. Robidor rafraîchi par Fondée se décide à presser un peu son cheval et la voiture se comporte comme un barque par forte houle.
Enfin, vers huit heures et demie, on dépasse le bourg de Yassetot et le fiacre stoppe devant une grille. Le cocher descend de son siège et sonne ; la grille s'ouvre et le triste char roule bientôt sur le gravier d'une large allée.
Robidor et Léonard débarquent la mère Gharlemaine, la maintiennent vigoureusement entre eux deux et, dans la traversée du vestibule (le voisinage de la Direction agissant sur eux) — affectent tout à coup le zèle répressif d'une paire d'argousins ramai" sant un gamin voleur de pruneaux. C'est en rou-
FORGE BNNBMIE 133
lant des yeux féroces, en gonflant les veines de leurs fronts, en ahannant comme à bout d'efforts, qu'ils traînent leur dangereuse prisonnière, abêtie de cette subite frénésie, dans le cabinet directorial. Le D' Froin» — depuis longtemps blasé sur Teniantine mise en scène de cette comédie, — - hausse les épaules :
— Voyons, Léonard, lâchez un peu cette dame.
Vous finiriez par c faire semblant » de la brutaliser, ce qui ne serait plus dans l'esprit d'un rôle jusqu'à présent si bien joué, — trop bien joué. Tenez, Robidor, voici ce que je vous dois ; vous pouvez vous retirer.
Le gros cocher sort après une révérence de mattresse de pensionnat.
Près du D' Froin se tient Bid*homme, mais un Bid'homme encore une fois transformé, un Bid'homme sans bottes et sans cravache, grave, « distingué », — un peu trop inspiré, peut-être, — un médecin-aliéniste pour « Graphie » ou a Monde Illustré 9. Sa voix est encore plus gutturale, plus insistante qu'à l'ordinaire quand il interroge Léonard au sujet des « désordres observés » mais sa politesse envers la ce malade » est parfaite. Le père Froin est visiblement charmé de la tenue de son adjoint qu'il regarde d'un œil paternel.
— G'est-y vrai que je vais voir mes enfants ? demande la folle.
— Mon Dieu, Madame, trombonise Bid'homme, vous me permettrez de vous faire observer qu'il
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est un peu lard, oe smr, pour oeku Mais demain, le plus tôt ipQS83)le, je me ferai un plaisir de yous les aoraiier moi-même dans votre «ppartemeni. Je comproids 1' a impatience d'une mère » !
On se eveicaii à l'Ambigu.
El -dès que le HF Froin asuffisammenioatiflé avec la pauvre femme, la rassurant, l'égayant «même, tout en la « sondant » sans qu'elle s'en doute, l'élégant Bid'homme, plus que galant, prend par la taille là nouvelle pensionnaire et veut à toute force l'installer a bien chez elle » dans VatUre bâtiments
Hais à peine s'est-^1 acfuttté^de sa mission et a-til remis sa protégée aux mains d'une infijrmiàre que, — renoontrantdanstun couloir la « gardienneprincipale », il la terrifie en lui racontant d'horribles et imaginaires traits de férocité qui font de la cousine de M. Frédéric une sorte de cannibale compliquée d'amazone dahoméenne et de sectatiioe du Baal phénicien. Il ajoute :
— Vous allez me l'affaibUr, me la calmer, en la purgeant et repurgeant. £t si elle fait encore du < boucan 9, en avant les vomitifs, la diète, la douche et la camisole, — vous savez bien ! — la joyeuse camisole I
La gardienne, très impressionnée, se décide très difficilement à entrer dans la chambre de la formidable démente qui, déjà couchée, regarde paisiblement une solide infirmière occupée à étendre ses loques mouillées.
<Oserai-|}e, moi, pénéijrer dans une autre chambie
'iski\ii^;j.,:iiJi ^,
FORCE BMNfiMlB 135
araes éloignée (jine j'ai fuie ce matin ? Oui l je vaux la voir y. avant d'aller lejoindre dans « ce qui fut en tonte propriété mon corps », l'exécrsAle Tkoukrien Kmôhoûn.
Irène somm^iie dans la lumière d'or rose d'une petite lacnpe. Elle est redevenue belle, plus belle que jamais. M^ Douffard, assiseà son chevet, ourle des serviettes et inlerrompt de temps à autre son tvaviHl pour relire une lettre écrite sur du papier as* ses saie mab orné d'une artistique cbromolithogratphie représentant une colombe qui tient dans son bec un cœur cramoisi. Tout à coupelle soupira :
— > Co rigok> de Paplore y .' (c'est un gardien). Il en dit, des • cochoncetés »! Hais quel beau garçotu I Et c'est tendre, au fond,, sa petite tartine au poivre. tt a la pudeur de sa « sensibilité ».
'" Irène veillée par cette grosse gourgandine!
Hais elle dort, ignorante du malpropre sentimeniEiGsme de sa gardienne comme de la journée que vieniide passer sa pauvre bonne fiamme de mère emprisonnée comme elle e^ dans la même maison.
Les étfea désincarnés peuvent^ls donner un baiser? Je crois qu'il est permis de répondue : oui, si gratesquement invraisemblable que cela puisse pa- Baitre,.car il me semble me griser des parfuma de toistes les fleurs sur SA joue paiement rose dont je sens la Carme douceur et le vdbuté. Je reste longiempS) longtevaps, à me délecter de cette caresse qn'ellfi ne* peut deviner (même éveillée la soupçon^» nerait-elle ?) et. j'oublie et mon corps abandonné et
re esprit venu d'une loinlaÎDs conslellatioD vertigineux chemins de l'espace glacial, touffard va se coucher, emporlant la lue ne vois pluâ ma pelîte princesse, mais je «, je la hume ! Et c'est au petit jour, seutel'un instinct plus fort que ma volonté) plus
ma passion, s'empare de moi, exige que je ïfe de KmAhoÛD et de cette autre partie de i .■ la guenille terrestre dédaignée des heures iures... Et pourtant j'éprouve une sensation ement quand il me faut m'étoigner d'Irène, ente de ma présence.
ist inexplicable dans ce qui m'arrive. Pourorce qui me mène m'oblîge-t-elle à frAIer eiidel'antîgeantemèredema a princesse i, ter que, calmée par uo long repos dan» un 3rtable, — bien différent, sans doute, du Sert quelques nuits k sa fatigue par la diaiLvarice du cousin Frédéric, — ses traita dë-
comme redessinés, son expreasion de vienue presque heureuse et a espérante », la 9mme ressemble cruellement à ma déliène?
uoi surtout, au moment où je suis frappé uriante placidité de la pauvre folle, une is poignante que tout cequej'oivu aujourapparatt-elle comme un avertissement pro-
? Oui, prophétique: l'affreux spectacle, je ai presque identique, de mes yeux char- 18 un autre pays, bien loin d'ici :
FORGE ENNEMIE i37
Deux hommes à têtes de forçats passés mouchards poursuivent, dans une forêt, une vieille femme toute nue dont les longs cheveux d'un blanc sale battent les épaules et les reins ; des brancbettes épineuses égratignent la peau grisâtre de la fugitive qui bondit^ telle une maigre et minable chèvre, — qui fonce sur les halliers hérissés de piquants et de griffes ^ insensible à toute souffrance. Voici que des clairières succèdent aux fourrés ; la femme court droit devant elle plus vite et plus vite encore ; mais sur le sol tapissé d'herbe fine et courte, les poursuivants gagnent du terrain ; Fun d'eux allonge un bras, touche une épaule de sa proie qui se retourne et veut mordre de ses dents aiguës et blanches^ singulièrement jeunes dans la face sabrée de rides. Mais le demi-succès de son compagnon a enragé l'autre molosse humain qui fait un effort sauvage, se jette en avant, désespérément, penché à tomber, les deux mains tendues, empoigne la chevelure blanche, perd l'équilibre, emporté par la furieuse lancée de sa course, s'abat, roule sur le corps de la malheureuse qu'il meurtrit de ses coudes, de ses genoux, de son ossature énorme. Les deux hommes à tètes de forçats exultent. Ils traînent sur le sol la forme saignante, puis l'étalant sur le dos, la souillent hideusement l'un après l'autre et comme la victime a encore la force de crier, ils la martyrisent à coups de poings et de souliers ferrés. C'est une loque humaine qu'ils emportent et jettent dans une sorte de fourgon... Le cheval s'éloigne au ga-
BOBd BNlfHHlB
lop SUT une route beuBoM ; la fange vole, éclabmuse le snietie eha> de passes iiuouIm jaunâtre» et... font disponlt..
it, encore épouvanté de l'abomiùioa^ je suie revenu dans ma chambre oh i, tombé Bor ime chaiee. les bras ballants, Khors de la t6te, contemple avec une slii- Irayée une face vcai ment repoussante, — qui aienne. Cette figura monstiueuse où l'on r&raes trailA est rialetle, noice, — de fureur^ ^ ident..Je comprends l'effroi de Léonard. Je ries, jamais été beau ; soyons franc. J's* toaité laid, laid sans exagération, — mais On ne peut pas- me refuser cela. A aucune , toutefois, mon. disgracieux visage n'a été int; mais cette tête qui roule sur mon excite positivement le dégoût, la haine et ; mon nez do forme tourniMitée ressemhle ji à un gtoisf cabossé; mes vilains yeux aux es habituellemnat jaunes, d'an jaune passé, aent oien à darder ees flammes rouges — ilàtres. Ma bon dieou verte el baveuse montre gue tuméfiée. Je suis ooe horreur !
bien pu faire ehex moi. le détestable tkoajnéhoûn?
KOaCB BNNBIfi& 139
Voicîque j^hésitO'à réintégrer mon corps.
Le gaaodiea Fratnçoîs^ plus habitué que Léonard à ce faciès apoealifptiquei, maia encore un pea ma? ài^n €Ùse quand même, parle d!une voix plue rau* que, me parall^il, qu'à rordînaire :
— Voilà plus de dix heures qu'il est comme ça» Jk a été calme et ^ornoleni une partie de la. matinée. Mai» iL a voulu: dire quelque: chose p^idant. que Bid*homme était là ; — il n'aujra<pa8 pui Vesprimer ei la oolère Taura mis danft l'état que tous le voyez. Le ly Froia' dit qu'il n'y a pas paralysie de la langue, que c'est un cas qu'on n'a jamais orservé et puis ci et puis ça. La v'ià bien, leur méd'cine ! Moi je cjTûis mainme pas aux «ornambules ni aux berquier^{^) ! hè nlurgieuL, bon I F voit, c't'bomme I Y coupe où qu' j/ ya du mauvais. L'^stérieur, ça aautfr aux yeux ! (ou. ooème une ^rumeur en dedans, — que ça se touche avec les e<truments I) mais des maehines que c'est dans le vrai en dedans, on me foa pas croire qu'un; médecin peut les regarder dans le corps. Il lui en faudrait pas, — des lunettes! Ça peut aller avec les rayons de Rengaine (^) que c'est de la sale blague 1.
Et voilà la médecine jugée.
Mais Léonard ne le suit pas dans sa dissertation. Il veut des détails sur son malade.
-^ Qu'y n'avait rien de pareiL Qu'y parlait aussi iacilement qu'un fQumeaugrafhei. C'est domma^
(1) Bcii^rB.
<2) Sans doute Rœntgen.
qu^y yait pas des donna ges-întévëis pour les maladroits qu'estropient les malades a des autres » !
François va se fâcher. Je devine ce qui a pu se passer et il est temps que j'intervienne si je veux prévenir une querelle à jamais regrettable entre ces deux éminents aides-aliénistes.
Surmontant mon horreur, je m^ approche de mon corps, terrifié tout-à-coup à la pensée que je ne pourrai peut-être pas y rentrer. Mais le Tkoukrien a du deviner ma présence : je suis hu, littéralement, par mon trop médiocre organisme que Kmôhoùn n'a pas contribué à embellir.
Je sens qu'il me dit :
— Ah I ce n'est pas trop tét ! Il m'était impossible de parler I Je ne voyais plus rien A^écrity — de peint — comme tu voudras, — dans ton maudit cerveau : tu avais tout emporté ! Je ne te laisserai plus t'éloigner que le jour où il m'aura été loisible d'étudier, d'apprendre et de retenir les notions et les vocables nécessaires à la vie terrestre, — de les peindre et de les écrire»., pour mon propre compte. Je voulais crier des sottises à cet agité de Bid'homme et à cet abruti de François... et rien!... Rien que mes idées et mes mots de Tkoukra :
j'avais de vagues souvenirs de sons, d'articulations de ta langue et de leur sens, mais quand je m'efforçais d'employer ce que je croyais avoir saisi, — rien ! — plus rien I Je ne savais plus me servir de ton larynx que pour pousser des plaintes fu rieuses.. • J'étouffais 1
FORGE ENNBMIE 141
Mais je ne l'écoute plus : j'entends Léonard et François échanger de violentes épithëtes ; dans une minute ils vont se battre si je ne m'interpose pas.
Je dis très haut, de ce ton froid, de cette voix blanche qui paralysent toujours pour un instant les champions les plus belliqueux, — surtout quand ils ne s'attendent pas à être interpellés :
— Eh I qu'y a-t-il donc ! Vous allez faire le coup de poing parce que j'avais perdu l'usage de la parole ! — Ce n'était rien I Une simple crise nerveuse qui m'avait fortement exaspéré, c'est vrai, mais qui est passée à présent. J'espère, Léonard, que vous resterez tranquille quand vous saurez que personne n'a provoqué cette crise, — pas plus François qu'un autre. Donnez-moi à manger, je meurs de faim. AprèSy vous irez vous promener où vous voudrez, mais je désire me reposer sans voir personne.
Les deux ennemis temporaires me dévisagent, stupéfaits, c( aplatis », comme mêle dira plus tard mon gardien. Ils s'éloignent l'un de l'autre, en se menaçant encore des poings, pour ne pas sembler céder trop vite, — en bafouillant d'inintelligibles provocations accentuées de ces rapides et formidables hochements de tète, mentons en avant, qui expriment si bien la rancune, le défi et avertissent si nettement l'adversaire « d'avoir à ne jamais recommencer » sous peine de c voir un peu d I...
Lorsque nous avons déjeuné, — (le tkoukrien et moi) — et que Léonard a transporté vers d'autres parages sa colère refluante et le lourd mépris dont
142 FORCB BNNEmB
il écrase Fcançois absent aussi bien que François présent, Vinùnta installé en moi insiste pour me faire eompalir è ses malheurs d'une journée :
— Ah l j'ai passé de vilains moments I J'avais iaiviy j'avaî» soif l (sensations trop connues sur Tkoukra l) — et ne pouvais rien demander. J'ai^, de plus, été tourmenté par Taflreux pantia que tu appelles Bid'homme. C'est lui qui doit être foui Comparé à Lui, tu me semblés des plus sensés I Groirais4u qu'il m'a fait maltraiter, m'a torturé luÎHSiéme ? — sans doute parce que je ne lui répondaîfi pas ? Je ne comprenais nlus ce qu'il me disait mais je suis presque sûr que mon mutisme était la, QâBse de sou exaspération. Aidé de François qui me maintenait, il m'ouvrait la bouche de force, voulait saMr ma langue qui lui glissait dans les doigts» — « naturellement I >> — mais non sans qu'il m'eût fait grand maL Je l'ai mordu, d'ailleurs, et de toutes mes forces 1 Après cela il 7»'a pris par les cheveux et par la barbe, a tiré comme un diable et a cogné mês mâchoires l'une contre l'autre ! — Voyant qu'il n'obtenait rien il m'a fait emporter loin d'ici, dans une grande chambre nue et triste où l'on m'a jeté, sur un. ordre, dans un bassin d'eau glaciale. Puis on m'a dirigé sur la bouche un terrible jet d'eau ; mes^ dents en tremblent encore I Ah I le lâche I Nous nous vengerons de lui 1 Yeux-tu ?
Le pauvre TkoukrienI On l'a vraiment bien supplicié en ma personne I Je ressens des douleurs lancinantes dans la tète; j'ai les mâchoires ébranlées
FOROB ENNEMIE 143
et une fièvre intense me gèle et me brùie le sang toar à tour.
— Emôhoùn, nous pourrions bien être vengés plus tôt que ta ne penses. Ce brigand de fiid'homme a son compte!.^.
Il est oertam que le Tkoukrien exulte. Il ahandonse la langue psychique et parie totU haut avec ma voix i
— Bravo ! La Forceennemie I la Force ennemie I Lui aossi c^mnalt la Force ennemie, conmie Ma-
faire et moi ? Parbleu IUblIu. — est^îe bien lu ? — les deux mots dans ma pauvre cervelle où mon re* tonr vient de récrire (?) en signes qui sont des espèces de caractères, des images, des sons... des... (je ne sais plus comment m'exprimer) — toutee que j'ai vu, entendu, pensé dans ma vie I Kmôihoûin reprend :
— Ab 1 je suis bien beureux que tu sois revenu, Veuly ! Tu m*es si utile que j'éprouve pour toi, je te l'assure, %cne véritable affection. Je te promets bien que je ne t'entraînerai jamais à une action dont tu puisses te xepeniir ; ou si cela m 'arrive il faudra que mon épouvantable nature ancienne me pousse a;^ec une sauvage et irrésistible violence.
— JLe voici bien rassuré !...
— He t'inq^ui^ pas d'avance 1 Je te suis reconnaissant et m'e&rcerai de me retenir, de me dompter!
Ohl ceci est encore plus effrayant que le reste I Désormais je vais devenir Fauteur apparentde toutes
les horreurs que Tancienne ou présente mauvaise nature de Kmôhoûo peuvent inciter ce tkoukrien à commettre ! J'en viens à me réjouir, un instant, d'être un malheureux aliéné considéré comme irresponsable I (Celte joie égoïste de couard et de gredin ne dure pas ; si le néfaste intrus que y abrite me rend Vagissant témoin d'infamies dont puissent pâtir des gens aimés, Irène, — les miens, mes amis, (c'est la même chose !) — de pauvres diables inoffensifs ou même des indifférents à demi antipathiques^ — voir des êtres haïs, — quels désespoirs ne connattrai-je pas ?)
Il peut s'attendre à une belle résistance, — hélas! à une résistance de fou sujet à des crises !
Je vais vivre désormais dans les transes! Ah! Kmôhoûn, je n'ai que faire de ton amitié si elle ne peut t'empêcher à tout jamais de vouloir te servir de moi pour assouvir tes instincts de bandit tkoukrien, de rudimentaire anthropoïde (??) fîls d'un astre inférieur à celui-ci, — quoi que tu en dises I
Que n'as-tu essayé de t'incarneren tel ou tel souverain absolu ? Il y en a de très faibles en dépit de la puissance que l'on veut bien leur reconnaître et de l'abus qu'ils en font. Tu aurais pu encore choisir un coupeur de têtes de la Nouvelle-Guinée ou de Mindanao, un sheik touareg, un sachem de Sioux, un cavalier tehuelche, un bachi-bouzouk, — un guerrier, quoi I Mais que tu sois venu me chercher précisément — moi, — moi, mauvais gniaf rapetasseur de vers, barde raté dans le genre du sieur
PORGB ENNEMIS 145
Oswald-Norbert Nigeot (blim, bloum, mécanique I) membre du Club des « Philosophes » et mon compagnon d'internement, — moi fruit-sec de tant de professions, illustre « propre-à-rien » dont le seul mérite un peu glorieux est d'être parfaitement inoffensif, — tu avoueras que cela dépasse l'entendement.. . cosmique, 6 tkoukriende la constellation d'Aldébaran I
— Je t'ai déjà avoué^ me répond Kmôhoûn auquel je ne m'adressais que lyriquetnent, — si TOUS voulez, — je t'ai déjà avoué que je m'étais un peu vanté en affirmant avoir opéré de longues et patientes recherches avant de te sous-louer un coin de ta personne : (jolie sous-location et Kmôhoûn découvre d'exquises expressions dans mon < magasin d'éloquence I»). J'étais pressé et tu as été la première Âme débile que j'aie rencontrée... alors...
— Mais, malheureux, as-tu songé que le corps où tu t'es introduit n'est pas libre, qu'il est enfermé dans les murs de l'établissement Froin dont tu te fais une idée maintenant après avoir pâti des farces de Bid'hom^'ne et t'être mis au courant de toutes les notions possédées par moi en lisant mon cerveau comme le premier bouquin venu, — que si je ne sors pas d'ici, tu n'auras vu d'une planète dont ta voulais faire ton sujet d'études que l'intérieur d'une maison de fous, que pour le rest -. tu devras t'en rapporter à ma vision des choses, — à mes opinions personnelles?
146 FORGE EKKBMIE
«— CoBoanent pouvaîs^e soupçonser tout «ela en aflrrivant dUin monde si différent? Puis, ff»Befaement, j'habitais un amtre si effroyable que lésion* ditions de ma vie aciuelte me poraisseoi douces^ coDfiparéesà celles du miliem ancien.. •
— Alors les procédés de Taliént^^ Bid'homme ?. . • "-— £h I Je sonfEre tin f>eu moins depuis que tu
partages les douleurs de notre système nerveux. Si tu avais connu Tkoukra tu t'accommoderais, comme moi, de bien des choses I — Tiens! ncms sommes assez amis maintenant pour que je te dise comment j'ai vécu sur cette maïudite étoile ; d'ailleurs, ai je ne le faisais pas, mes souvenirs se gaveraient mal^ moi dans notre iëke et alors tu risquerais ^ devenir plus fou que im. ne l'es, ne comprenaBt trien aux hideuses images apparues en toi et que tu attribuerais à un délire devesu de ]^as en plus incurable...
£t de fait, depuis ma « rentrée» j'entrevois dans mon oerveaAi des sites et des scènes bizarres, peu distincts^ mal intelligibles, dont je commençais à m'inquiéter, craignant un prochain accès de fièvre... démente.
— Je te dirai l'essentiel, reprend Kmôhoùn.
Après cela le reste t'émotionnera médiocren^tent quaiftd tu le verras. Tu auras des données premières «fuite pen»ettront de ne t'ètonnerde rien... Et puis j*aî besoin de parler de ma cruelle vie passée...
— Bon ! dis-moi quelque chose de ton ancienne planète...
^,ii
«- C'est un Qëtre ronge que je vis pour la dernière fois briller très bien, quoique presque imperceptible, au moment où ta Terre était grosse, dans Tespace, comme la molette ide Tiin des éperons du délicieux Bid'hoiame. — Cet a^tre est txn chaos deTochers couleur de sang. Çà et là quelques rares vallées habitables ^e creusent entre les monts presque verticaux, des vallées au^x fonds noirâtres, aux parois saignantes sous un cîel de charbon ou de cuivre selon l'heure. On y mène une existence qui te glacerait d'eftroi. Dans ces déserts rocailleux cernés parles murailles des infranchissables montagnes, se pressent, sans demeures, sans a(bris d'aucune espèce, sous les longs fouets excoriants et gélidcs des bises, des multitudes d'êtres semblables à ce que j^étais...
-^ Très différents des liabitants de la Terre?
— Non pas, très analogues, au contraire ; mais lugubrement laids, répugnants, monstrueux, (je le sens aujourd'hui), — avec dés crinières de bêtes, des peaux teintes comme de boue et de sang, des grififes en poignards courbes, — faites pour lacérer, — et des yeux, des yeux globuleux, injectés, liagards, — pleins, tour à tour, de terreur lâche et de cruauté heureuse.
» Les portions habitables de l'astre sont parfois si encombrées de vivants que, dans les vallées étroites, les corps ne peuvent plus se reposer, s'étendre. Des jours et des jours, des nuits et des nuits, ils demeurent debout, serrés, tassés... Les os des uns entrent
148 FORGE BNNBMIE
dans la peau et la maigre chair des autres ; au bout d'un espace de temps plus ou moins long» le sang coule. Alors, pris de frénésie, les Tkoukriens font un effort terrible, parviennent à dégager leurs bras et se déchirent mutuellement de leurs griffes en poignards ; des milliers et des milliers de cadavres s'affaissent et la corruption en est si prompte qu'au bout de peu d'heures ils se liquéfient et forment une sorte de boue. Moins d'une journée après la, tuerie, des moissons d'êtres pareils mais plus faibles jaillissent du « iimon organique ». La horde des forts qui ont survécu se rue sur cette pâture qu'elle dévore toute chaude de vie et la soûlerie de sang est telle que l'astre lui-même semble hurler dans l'espace. Mais toujours un grand nombre de « nouveaux venus > échappe au massacre, se met à croître terriblement vite et — tout recommence ! Nés en de pareilles conditions les habitants de Tkoukrah sont insexués. Ils ne peuvent connaître les consolations de Tamour et — ne vivant que du meurtre de leurs semblables, ils ignorent tous sentiments autres que la Haine ou la Peur. Le plus atroce c'est qu'ea d'autres existences, sans doute avant une rétrogra« dation apparente (?), ils ont su la griserie de la tendresse partagée, du bonheur qu'il leur est impossible de retrouver dans leur milieu de rouge sanie. Et l'indistinct souvenir de douces aspirations satisfaites les torture épouvantablement. — T'en aî-je dit assez?
-r Oh I certes ! oh ! certes, •• Car voici que leè
FORGE ENNEMiB 149
abominations de Tkoukrah se peignent en moi trop clairement, comme tu me l'avais annoncé.
Et^ de toute la nuit, je ne puis dormir, — hanté que je suis par la vision de l'astre de boue sanglante dont je ne veux plus parler, — mais que je connais comme si j'avais été moi-même un Kmôhoûn aux griffes en forme de poignards recourbés, un Kmôhoûn aux yeux globuleux et hagards, brillants de feux rouges et verdàlres.
Je passe six mois dans un état de morne prostration ne reprenant un peu goût à la vie que les rares jours où Kmôhoùn demeure muet. Plusieurs fois j'espère, — non I je veux espérer — que je suis débarrassé du Tkoukrien... ou de ma folie, — le terrible intrus ayant jugé à propos d'aller s'assurer par lui-même — psychiquementj — de quelque détail de l'existence terrestre. Mais au bout de
vingt-quatre heures, de quarante-huit tout au
plus, Vami détesté reparaît en moi sans que j'aie
deviné son approche.
Je maigris affreusement ; je m*affaiblis de plus
en plus. Je ne puis plus supporter cette double
persécution !
La maison de fous et le tkoukrien c'est trop pour
un seul névropathe 1
Il m'est impeasiblQ de m'affijaacliîr de la pféeeno» de Kmôhoùn ou» du meins» je ae Toie aucun* moyen de me délivrer de lui.
Alors }B vais tenter de^ m^évader de l'établisse* ment Frmn.. On m'y a tou^urs traité de* façon assBK douoe^ — (j'oublie intentionnellementr Bîd'bomme dont j'aunii« à m'oûcuper de nouveau» tout»à-rbeure) ; j'y ai joui d'une relative liberté ; j'y ai connu trop peu de temps une femme exquise dontr la folie même avait des cbarmes pour le triste ce malade 1 que je suis ; j'aurais pu m'y trouver presque a fortuné dans mon malbeur ». Mais les nuits sinistres où clamaient les voix aiguës, désespérées, des femmes prisonnières^ les scènes douloureuses entrevues dans le& cour&où les internés cessaient parfois, réellement, d'être des bommea pour devenir de terrifiantes brutes,, le départ d'Irène qui a eu lieu par ma faute, — est-ce bien ma faute qu'il faut dire? — m'ont fait prendre Vassetot en borreur.
J'ai donc étudié je ne sais combien de projets de fuite plus on moins compliqués et viens de m'arrèter au plus simple de tous.
Mais avant de m'expliquer à cet egard.il est nécessaire (?) que je revienne un peu sur mes pas, — voulant, — Dieu sait pourquoi I.,, (on croirait, qu'il me platt, à certains jours» de me faire souffrir moi-même) — voulant, dis-j^, relater ici une vi-» site de mon cousin Roffîeux, — les scènes qfii prér cédèrent la disparition de ma a petite princesse. » ~ et divers avatars du sieur Bid'bonuue.
FORGIB EI^NEMiB 151
EIzéar Roffieur qui devait me venir voir le lundi qui suivit mon réveil dang^ h, maison àe santé, ne fait son apparition à Yassetot que six semaines après ma < mise à l^ombre ».
Il entre dans ma chambre sons* s^'ètre fait an*noneeret montre en cela un certain discernement car, prévenu, j'aurais pu me mettre e» boule, me hérisser, Itii préparer enfin un accueil encore plus désagréable que celui qu'il reçoit.
Je remarque immédiatement que ses inquiétude» à mon sujet ne l'ont point décharné, qu^îl demeure, comme par le passé, d'aspect grave, ènerpiquement amène et florissant, te dis énergiquement amène ; je ne dis pas aimable, — d'une native, involon<* taire, débordante amabililé : Ëlzéar est avant tout un a homme de devo&r » ot un a homme de caractère » : On ne « la lai fait pas ». Il est « gentil » quand il le veut bien, mais c'est une concession de sa part. Sa bonne grâce est calculée ; il ne lai pro* digue jamais inutilement. Il la sort quand, il est convenable j qnand ii est de sou devoâr de l'exhi* ber de façon temporaire. Il paye certaines choses avec cette monnaie, mais à leur juste prix et à l'heure opportune.
Ce jour-là, il s'avance vers moi, la main tendue* un indulgent, •<— et pourquoi ne dirais-je pas : un. sérieux sourire de Mentor faisant bouler sa mous-> tache brune qui flue dans une barbe un peu plus sombre sans se confondre avec elle. Sa figure pleine, d'un rose discret, contraste assez jolimeot avec la
1d2 force ennemie
pâleur c distinguée » de sa calvitie régulière, aux marges bien dessinées. Ses yeux bleu foncé, d*une franchise un peu fatigante, ont l'éclat de certaines fleurs artificielles. îl parle d'une voix profonde et harmonieuse de diseur :
— Eh bien, mon pauvre Philippe, je te retrouve donc ici I L'endroit n'est pas plus gai qu'il ne faut mais la vie que tu y mènes te réussit à merveille puisque l'on a constaté dans ton état une grande amélioration. Tu n'avais, par malheur, que trop besoin de recueillement.
» Dans une société « bien réglée », dans notre admirable monde moderne où le libéralisme a pour contrepoids une inflexible justice, chacun doit occuper la place qu'il mérite, au moins momentanément et supporter d'un cœur vaillant quelques dures mais bienfaisantes et indispensables épreuves. Que dis-tu de cet établissement où tu ne demeureras, je te le jure, que le temps strictement nécessaire ?
— Je le trouve exquis, délicieux I Je ne veux plus le quitter jamais !
Une petite lueur d*inquiétude passe dans les yeux trop francs de Tapôtre. Hais je reprends :
— Quant à l'affliction que tu ressens à me retrouver ici, j'aimerais à t'en consoler... mais c'est toi-même qui te l'es courageusement infligée en me casernanty sans épargner ta sensibilité...
— Mon cher ami, je n*ai jamais agi que pour ton bien, cette fois comme les autres.
— Il n'y avait aucun moyen différent de me faire soigner ?
— Aucun.
— Je devenais menaçant, dangereux ?
— C'est mon principe qu'il ne faut rien exagérer. Tu n'as jamais été dangereux que pour toimême.
il hésite un peu en disant cela. Il me cache quelque chose — et ce ne peut être par délicatesse, car je connais mon Roffieux, je le vois généralement tel qu'il est, — oh I plein de tact et de scrupules. Les phrases en font foi, mais, mais... Enfin, il suit une idée qui m'échappe et qui doit le tourmenter, lui, car ses yeux oublient un instant de me troubler, de me confondre par l'insoutenable éclat de leur éblouissante franchise. Us ressemblent maintenant à dos yeux de vieux klephte aux prises avec le classique mais réticent touriste volontairement oublieux du nom et de l'adresse de son banquier.
— Tu ne te souviens de rien de particulier le jour de la dernière excursion à Dieppe, — de rien pendant la semaine qui a précédé? me dit-il d'une voix insistante qui me fait penser à celle de Bid'homme. II ne te revient à la mémoire aucun détail de ta conduite qui ait pu m'inquiéter, me contraindre à prendre de promptes mesures pour te protéger contre toi-même ?
— Je ne me rappelle absolument rien sinon une querelle assez futile avec toi et il me semble bien
1 54 FOaC£. EMX^EMlfi
que c'est toi qui Va» cherchée^ On avait bu pas mal de Champagne à déjeuner et tu avais, de plus, insisté, toi si sobre d'ordinaire, du moins ea public, pour m'abreuver de cockiaila au Casino. C/est, sans doute, pour cela, que tu m'as fait ici une réputation de pocbard.
Il parait mécontent de ma rudesse ; toutefois, on dirait qu'il éprouve une sorte de soulagement. Que craîgnait'-il donc de m'entendre dire ? — Ses y;eux redeviennent surnature llement limpides et. pleins d'indulgent reproche :
— Je ne t'ai fait aucune réputation. Tu te seraa chargé toi-même de ce soin...
(Dans une maison de santé ! £t au régime de l'eau rougie !)
— ... Je t'ai dit cent fois que tu, buvais trop et que cela te jouerait un vilain tour. Mais il nes'<jkgit pas de cela.. Ta n!as gardé auc^n soavenir de la semaine d'avant ?
Ah si ! je me reumeumore — conuue dirait M. Frédéric de Villiéville — que quelques jours avant mon internement, mon cousin et sa femme se trouvant avec moi, — toujours au Casino, — une vieille dame aux allures de... mérétrice fatiguée mais opulente, — sans doute un peu grise» elle aussi, — en tout cas ignorante on insoucieuse de la présence de V épouse légitima^, prit les deux, mains de Rofûeux et lui parla, d'une voix mouilléa, de l'an 1892 et d'une certaine maison sise au. numéro 455 de la rue de Moscou* Le cousin £lzéar fui
kM
FOHGB ENNEMIB 15S
épique. Il seootia brotalemoit la trop mûre gourgandine, lui fit lâcher prise et vraiment éperdu — lui, l'imperturbable I — Tapostroplva en ces termes :
— Vous n'avez pas honte, vieille créature, d'importuner un homme que... qui... pourrait éftre père de famille ! En 1892, mais j'étais sur le poiut do memftrier ! Je ne vous connais pas ! je ne vonsai jamais connuel... Et vau$ nCamez promis vetis-mém»...
Il ne pouvait continuer, comprenant trop tard k' sombre stupidité de ses paroles et Fanlique elr fastueuse grue s'éloignait digne et ve^eée^, après s^ètre^ toutefois^ un peu soulagée en déversant 8i*r te' triste Ëkéar un petit seau d^épithétes ven)geFBS6e9« Par* respect, sans doute, pour les dorures du Casino elle n'avait pas épanché sa réserve de suprêmes* immondices. Mais RofBeux éclaboussé des maculantes qualifications' de « poseur de lapins* », de a greluchon » et de c sous-marin o» demeura* piteos et mélancolique toute la seirée, fandis^que sa femme, habituellement si prude, se réjouissait de* sa^ mine penaude et faiisaitfdiB fréquentes allusroneà sa « jeunesse orageuse ir et au <;: climat torride de ta rue de Mbscou », — de Moscou t! ah ! ah ! arh !
Comme elle avait fini par me mettre au diapason de son imbécile gatfé, m'intterpellant k chaque minute, me forçant' àf m'esclaffer bêtement» d'abord sans envie, — c'était moi et non elle que le juste Elzéar, fort épris dfe lia dot de cette béotienne, avait poursuivi de sa mauvaîso humeur et transpercé de ses regards furibonds.
156 FORGE BNNBMIB
Je me mets à rire en pensant à cette ridicule soirée :
— Qu'as-tu ? me dit RofSeux d'un Ion presque féroce.
— Allons ! Ne te fâche pas ! Je songeais à la vieille < taupe » du Casino.
— Non ! non ! gronde Elzéar, tu te rappelles autre chose, une autre chose qui te divertit hien plus à mes dépens, toujours à mes dépens, gredin !
— Voyons ! C'est toi qu'il va falloir enfermer ! Tu deviens enragé ! Que te figures-tu donc?
Toujours à ses dépens ! L'expression, certes^ est malheureuse. Beaucoup moins riche que lui c'est toujours moi qui lui ai prêté de petites ou de grosses sommes jamais rendues ; j'ai, de tout temps, a respecté ses biens i> et, — pour parler comme les commentateurs de l'Ecriture, — il ne m'est jamais arrivé de convoiter son bœuf, son âne... ni môme, ni surtout sa femme. Oh I sa femme I Non, par exemple 1...
II est bizarre qu'au moment même où l'image de cette désagréable personne s'évoque en moi, grotesquement carnavalesque et grimaçante, Elzéar juge à propos de me parler d'elle — et sur quel ton , — bonté divine I On jurerait que mon affable cousin se croît un juge d'instruction chargé de confondre un malfaiteur plein de diabolique astuce :
— Tu apprendras, peut-être, avec une certaine satisfaction, scande-t-il, que ma femme s'est beaucoup préoccupée de ton état.
Son œil me scrute avec une insupportable persistance. Si j'écrivais un roman-feuilleton, je n'hésiterais pas à dire qu'il me c vrille de ses prunelles 9... Jf'ai beau chercher à me sentir coupable de n'importe quelle vilenie^ rien que pour lui faire plaisir, — ma coquine de conscience s'obstine méchamment à ne me rien reprocher... Ah ! çà ! mais c'est trop fort ! Elzéar se figurerait-il que j'ai de criminels desseins sur M*^* Roffieux ! que c'est en cela que consiste ma folie ! — Oh ! alors le charmant homme me voit beaucoup plus « malade »
que je ne l'ai jamais été! 11 aurait dû m'obtenir une cage dans le quartier des Agités s'il avait de pareils soupçons ! Allons ! Il a été généreux ! — Mais non ! Je le calomnie : Je le fais encore plus bête que nature. C'est impossible ! Ce serait de la haute fantaisie !
Mais, ma parole! 11 me croit troublé, envahi par le remords ! Car son regard devient de plus en plus c fulgurant » et « vengeur ». On lui aura prêté de mauvais livres ! Je suis dans de jolis draps !
Il ouvre une bouche énorme d'où sort une voix de cabot de mélodrame :
— Elle est ici !
Il n'ajoute pas : « Tremble ! je sais tout ! ». Mais il est évident qu'il s'attend à me voir ce me jeter, la face contre terre^ ou si je suis tout-à-fait endurci, à m'entendre déclarer que la « foudre vient de tomber à cinq centimètres b de mes brodequins.
158 FORGR" BNNK&llB
A3raKtcni I» t^nps de me remettre de* mon premier ahurissement, j'ai' un : c ah! ahl » d'une si parfaite et sincère indifférence que son (( courroux 9 se change en une espèce de stupeur — désappointée (?). Oui» désappointée, vraiment. Il est toutrà-eoup rassuié, — soit ! Mais son eSbt n'a pas porté !
Sttconôaooe durepen^ néanmoins. If sait, peutêtre par expérience, que toutes les hypocrisies sont famitières aux c lâches suborneurs ». Cest d'une y(Hx encore plus mélodramatique et sombrée qu'il m!annonce qu'il ya LÀè chercher. Il désire qu'elle mer voie, que je la voie! C'est' la scène de confrontation.
Mon animal beaucoup plus scélérat que je ne l'eusse rêvé n'a jamais cru^ à ma folie à laquelle je suis bien obligé de croire, moi, au moins de temps à autre ! U n'a osé m'amener ici qu'après s'être figuré m'avoir enivré^ m'avoir abruti par de stupéfiants alcools. S'il est venu me voirdkns les premiers jours de ma réclusion c'est parce qu'il a été averti de mon état de coma succédant à une crise violente^ dét^minée, d'après lui, par la fureur. H ne s'est risqué dans Vantre que pour ne pas sembler dénaturé, — tranquillisé, du reste, par Fidèe que j'étaiff incapable de remuer pied on patte. Il n'a plus reparu jusqu'à présent', les nouvelles de ma santé lui paraissant trop bonnes. J'avais, sans doute, € récupéré » ma vigueur et la fantaisie pouvait me prendre d'en abuser en lui admihis tirant
FORGE BMNEBllB tSft
une épouvantable i^clée bien méritée^ Maiftl&ja* lûusîe Tarait trop travaillé: la.jalousifi ! U voulait savoir et pour cela» il fallait venir à Vaœeftoti.La jalousie ! ! Vraiment il a une paixvfB o^nion da moB esthétique ! Au fait, pourtant, la. dame Rofr fieuXy ma cousine par alliance, me témoignait deh puis quelque temps une bienveillance inacooistur tumiée.. In^at que je suis I Je ne m'en rends compte qu'à présent mais je n'ai pas de romonU de mon insensibilité.
Oui, la jalousie avait travaillé l'ollLdLesquje EU zéar. Mon Dieu ! Si sa femme éprise d'un auire allait le. rendre victime, Ini.Roffieux» de noires, machinations a3rant.pQUE but le divorce l Si elle parvenait à ses fins, pourtant !.ei.me faisait le légitime posées* sear non seulement de ses charmes peu regrettable» mais encore d!une belle^ d'une très belle collection: de billets de banque, d'obligations et d'autres délicieux papjiers, de ceux que l'on n'oublie jamais» quand on lésa palpés et dont la perte endeuille k. jamais le cœur d'un homme de bon sens !.... Je sortirais en triomphateur de la maison Froin pour frustrer de toute joie terrestre le déplorable Elzéar auquel il ne resterait plus que ses yeux, pour pleurer, avec une trentaine de pauvres mille livres de rentes, le produit de ses minoteries et quelques -mauvaises propriétés à faire valoir ! Ah I plutôt que de se voir réduit à un pareil dénûment, il se fût résolu à |a. lutte et au martyre I Et que risquait-il en venant me a sonder » avant de me confrontée avec ma
160 FORGB ENNBMIB
a complice » ? Quelques insignifiants coups de pied, une rencontre un peu brutale entre ma botte et son « gtte-à-la-noix », comme disait un boucher de ma connaissance ? D'ailleurs je n'aurais pas le temps de lui faire grand mal : Il posterait des gardiens derrière l'huis entr'ouvert. (Et en effet, je saisis quelques mots d'une conversation en argot de bagne tenue dans le couloir, — ta porte étant simplement poussée contre.)
EIzéar sort en gesticulant, lui, Thomme posé, ennemi de toutes les démonstrations, de toutes les paillasseries.
Cinq minutes plus tard il revient, remorquant une grande et maigre femme, jeune, mais si peu jolie I
— trop blonde, d'un blond entre le beurre frais et la filasse, les yeux d'un bleu fade, nuance lait de Paris, la figure d'une poupée de modiste. Il est évident qu'elle se tient pour belle, distinguée et poétique mais son actuelle expression de pudeur effarouchée la rend parfaitement vilaine et déplaisante.
Raoula Roffieux, née Fromage, — oui, Raoula !
— (Certains parents ne mériteraient-ils pas la cangue, des supplices follement chinois, quand ils affublent des enfants déjà pourvus des plus fâcheux patronymes de prénoms aussi exaspérants qu'inédits!) — Raoula!!... Raoula Roffieux, donc, fille d'un marchand d'engrais assez gentiment millionnaire et d'une ancienne actrice à succès départementaux, a reçu une éducation toute spéciale. Née en province, elle a, jusqu'à dix-neuf ans, fréquenté
■Làd
les a cours de jeunes filles » d'une c grande ville » du Nord et pris des leçons particulières d' « usage du monde » chez d'élégantes dames-professeurs qui avaient, certainement, acquis leurs belles manières dans l'intimité d'automates-pédicures et puisé leur phraséologie en des traités rédigés par des dentistes américains ou des inventeurs à'eaiux) mer^ veilletises, habitués à se mirer dans les calvities de diplomates exotiques. — Quand son père déjà passablement lesté de métaux divers jugea bon d'opérer sur une scène plus vaste et d'abandonner à d'autres capitalistes son comptoir des « Guanos artîQciels » dont l'enseigne. « A la brise des Ghinchas » faisait rêver les rares Péruviens-poètes égarés à Pan thés, chef lieu du département de Seine et Scarpe, Raoula vint terminer ses études à Paris chez une princesse roumaine (?) ancienne lauréate du Gonservatoire de Vierzon, sifQée sur nombre de grandes scènes européennes et devenue directrice d'un externat modèle. Gette école de « perfectionnement D où Ton n'enseignait, à des filles âgées d'au moins seize ans, que la a Philosophie salonnière », la « Tenue sélect », la « Respectabilité de bon genre » et différentes sciences analogues, acheva de transformer la déjà raide Raoula en un jouet mécanique de premier ordre. On ne pouvait la voir sans éprouver, — selon les tempéraments, — ou une admiration abêtissante ou un immodéré désir de la gifler.
Elle sortit de l' « Institution Barbaresco » avec