MEURE LA
Je Toudraîa, traversant d'un seul coup les parquets des divers- étages, m'abtmer dans les raihiW chissantes ténèbres du second hypogée des caves ! — Au même instant me rédpparatt, retourné^ remta à l'endroit, le texte véritable* de M"^* Augu.stOi du Pont-aux-Choux; Ah ! c'est complet !... (ah J trop !...) — Pour quel immonde rustre j'ai dû passer ! Je me moque des proses civilisatrices de la sé«vère dame, mais c'est trop cruel de m'ètre aussi odieusement conduit^ par bourgeovsiame (par hourgeoisismBy moi !). Qu'importe-, en effet; que j'aie priale contre- pied d'un usage admis par tes snobs — (c gens du monde » si je ne l'en ai pas* moins respecté, — à ma manière, — et pour aboutir à ce joli résultat !
Certes, le frère de Nélix est encore magnanime et j'aurais mérité d'être expulsé à coups de pied, — mais je suis accablé de honte.
J'ignore de quelle façon j'ai opéré ma sortie... Ah ! ah ! quelle situation. J'en étouffé I... Il me semble bien que, dans la rue, j'ai pris' mes jambes à mon cou... Je n'irai plus chez pepsonne, jamais I!
J*^ai fait un bel usage de ma première journée de liberté ! Sauraî-je seulement me comporter désormais de façon assez décente pour qu'on ne me jette
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pas dans le premier Gharenatoti' venu ? Et c'est moi qui veux enlever Irène ! Non» c*eBt- impossible I Je vais me cacher très loin 1
in
Tué de lassitude, j'ai dormi presque toute la nuit comme. une souche. Vers le matin» cependant, un cauchemar assez déplaisant m'a réveillé. M. Jagre, plus matou que jeûnais, les yeux comme des chandelles vertes (à Alfred Jarry !) — ou tout au moins à flammes vertes, — miaule, grogne et jure en poursuivant Irène, lui mord une oreille, puis la nuque et se livre aux plus erotiques fantaisies sur la personne de ma pauvre « petite princesse »• M"^* Robinet, en déshabillé assea. peu galant,— une veste de jockey et rien déplus, — les... hanches tellement débordantes que ses énormes mollets et ses robustes chevilles semblent grêles par comparaison, s'assoit sur ma tète pour m'empécher de courir au secours de FElxquise* Nélix lit, avec la voix et l'accent de l'Haïtien Saint- Val, certains de mes vers, où je célèbre ces abominations, — et toute sa famille, dont ma belle-sœur Adrieune fait subitement partie, me pourchasse à coups de gourdins jusque sur le pont d'un gros steamer noir qui ap-
pareille à destination des Antilles. Pourquoi à dos* tînation des Antilles ? j'ai le pressentiment que je le saurai dans la journée.
Le bruit sourd des premiers coups d'hélice dissipe le fâcheux rêve et j'entr'ouvre des paupières, lourdes et irritées. Je reconnais la chambre d& V Hôtel du Périgord,
Il fait un temps sombre et roussâtre de mauvais augure. Des nuages de suie paraissent frôler les cheminées des maisons. Mais, en dépit de ma fatigue et d'une sorte de découragement, je m'ablution ne avec une rare vigueur, m'adorne de la luxueuse reliure de drap marron achetée hier avec mon frère, mo « fais beau », dirais-je, si mon déplorable museau ne protestait contre une expression si flatteuse, déjeune à la hâte et me précipite dans la rue.
« Mon vieux Paris » me semble tout changé h mon égard, on dirait qu'il me boude, — ou m'avertit ? De quoi ? d'un malheur? d'une simplo difficulté? Ses maisons, aujourd'hui fuligineuses, me font la grimace. Je me sens perdu, étranger au milieu des passants plus lents, d'aspect plus ennuyé que les gens coudoyés hier sur la Rive droite.
C'est ici un Paris plus calme, moins exaspérant pour le Provincial que je suis devenu, mais aussi plus froid — et peut-être plus inquiétant. — Je sais bien que c'est une impression absurde mais je crois sentir qu'il plane comme une sorte de fatalité triste sur ces quartiers à contrastes où de larges rues trop neuves éventrent des entassements de grandes four-
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milières noires... Sur le Boulevard des Invalides, je cherche le numéro 750 et le découvre tout au bout, près de la rue de Sèvres.
C'est une vaste maison de rapport de style trop moderne, avec d'idiotes coupoles qui en font une sorte de a Bon marché » plus laid.
Que vais-je tenter là ? Quels travaux d'approche vais-je entreprendre ?
J'interroge le concierge, fonctionnaire à redingote bleue, agrémentée de boutons de nickel. Cet administrateur important et gourmé coupe court à mes incertitudes et donne raison, jusqu'à un certain point, à l'avertissement du Paris de la Rive Sénés tre :
— M™* Letellier ? Il y a douze jours qu'elle est partie avec Monsieur qui a été nommé gouverneur de la < Gobeloupe »...
Ah I cette rive Senestre ! si je comprends bien le dignitaire préposé à la loge, Irène, dont le mari aura été bombardé gouverneur de \sl Guadeloupe... et dépendances (style officief) — parce qu'il harcelait trop les ministres de ses interpellations plus ou moins coloniales, — s'est embarquée le 10 à Saint- Nazaire sur le paquebot des Petites Antilles, accompagnant M. Letellier qui a rejoignait » son poste.
Que faire ?
Je cours, ou plutôt un cheval de fiacre court pour moi, jusqu'aux bureaux de la Compagnie Transatlantique» — sur l'autre rive encore plus dangereuse :
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de gens vraiment libres dont nous serons, l'un et Tautre, les présidents et les administrés I
— Mais qu'est-ce qui a pris à Le Lancier de... mécanique!... de... d'écrire à nos familles pour dire que nous étions... blim bloum ! guéris?
— Abl nous avions trois ans d'internat, nous étions les deux derniers numéros de la vieille série dite de luxe (0 l'étrange luxe!). Le père Froin avait exigé, avant son départ, qu'on n'augmentât pas notre pension mensuelle. Le Lancier a trouvé un joint pour tenir sa parole sans la tenir. Il n'a pas demandé un radis de plus à nos chers consanguins ou utérins, au contraire, il les a dispensés de tout douloureux versement en nous donnant la volée, après s*étre, bien entendu, assuré de deux autres colons en chambre qui payeront le triple de la somme que nous servions à l'établissement.
— Bien imaginé; et tant mieux pour nousl Alors nous... mécanîquons vers le Chili?
— Ce pays me fut indiqué par le conseil fluidique du Mage Oïrl qui navigua sur les voiliers de la Compagnie Bordes.
— £t une fois... a absolument » là-bas?
— Nous prenons un homme d'affaires chilien qui, au moyen du Consul français, dégraissera nos excellents cousins ou oncles des quelques sous nôtres dont ils ont eu la bonté de s'embarrasser. Puisque nous ne sommes plus des < aliénés x> (la Faculté représentée par Le Lancier ayant bien
me donner la comédie. Très graves, trop dignes, avec des regards trop profonds, ils pénètrent dans la salle du restaurant à petits pas très précautionneux, comme si le parquet dardait çà et là des pointes de clous.
Ils ne m'ont pas vu. Le réfectoire public s*est passablement garni d'amateurs de c saumon sauce verte > et d'« entrecôte bordelaise »•
Ces deux Messieurs s'installent tout près de moi,
— à une table qui fait face à. la mienne : nous n'avons entre nous, comme écran, que le feuillage d'une plante que je prends pour une betterave montée.
Ils se sont débarrassés, l'un d'un immense ebapeau baut-de-forme, l'autre d'un feutre qui me rappelle le Finistère jadis entrevu. — Après avoir commandé leur déjeuner au garçon, avec une grande profusion de gestes un peu ecclésiastiques et une kyrielle de recommandations marmottées à voix basse, ils se mettent à échanger leurs impressions toujours « sotto voce », mais l'acoustique de la salle me favorise et je ne perds pas un mot :
— « Hein ! partir ensemble I Nous avons eu de la chance, mais ce que les camarades du Club doivent se trouver désorientés sans nous I
— Le plus... absolument beau, absolument, oui ! c'est de... blim bloum!... d'avoir semé en même temps nos... mécaniques!... nos pions de parents,
— blim bloum 1 — réciproques !
— Nous allons fonder à nous deux une république
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de gens vraiment libres dont nous serons, l'un et Tautre, les présidents et les administrés I
— Mais qu'est-ce qui a pris à Le Lancier de... mécanique!... de... d'écrire à nos familles pour dire que nous étions... blim bloum ! guéris?
— Ah I nous avions trois ans d'internat, nous étions les deux derniers numéros de la vieille série dite de luxe (0 l'étrange luxe!). Le père Froin avait exigé, avant son départ, qu'on n'augmentât pas notre pension mensuelle. Le Lancier a trouvé un joint pour tenir sa parole sans la tenir. Il n'a pas demandé un radis de plus à nos chers consanguins ou utérins, au contraire, il les a dispensés de tout douloureux versement en nous donnant la volée, après s*étre, bien entendu, assuré de deux autres colons en chambre qui payeront le triple de la somme que nous servions à l'établissement.
— Bien imaginé; et tant mieux pour nousl Alors nous... mécanîquons vers le Chili?
— Ce pays me fut indiqué par le conseil fluidique du Mage Oïrl qui navigua sur les voiliers de la Compagnie Bordes.
— £t une fois... a absolument » là-bas?
— Nous prenons un homme d'affaires chilien qui, au moyen du Consul français, dégraissera nos excellents cousins ou oncles des quelques sous nôtres dont ils ont eu la bonté de s'embarrasser. Puisque nous ne sommes plus des < aliénés » (la Faculté représentée par Le Lancier ayant bien
voulu nous parafer un diplôme de santé mentale), nous avons le droit de posséder.
— Yous sentez- vous aussi... absolument oui!
aussi parfaitement guéri que vous le dites?
— Hé! hél... onse surveillera, — hein? — Et puis, comme nous montons une maison de fous làbas^ on ne s'arrêtera pas à nos légères excentricités. Nous aurons des repoussoirs! Chez nous ce sera sublime! Nous ne prendrons pour gardiens que de très sales gens munis de casiers judiciaires et les avertirons que leur premier devoir sera de recevoir sans réclamer toutes les raclées qu'il plaira aux internés de leur administrer!
— Oh! admirable! s'écrie avec un enthousiasme un peu trop bruyant M. Oswald-Norbert Nigeot, mon confrère en Apollon et ex-co-inlerné.
Il s'arrête court, s'inquiète, regarde autour de lui pour savoir si sa véhémence n'a donné l'éveil à personne.
Mais... il m^aperçoit, — devient pourpre, lie de vin, puis verdàtre sous un lacis de couperose amarante. Il glisse vite deux mots à son compagnon, le docteur Magne, dont la belle figure de Sage de la Grèce se décompose, grimace abominablement. Il m'a vu, lui aussi, maintenant, — du coin de l'oeil — et mes deux a philosophes » se lèvent d'un mouvement presque simultané, me tournent le dos et s'apprêtent à changer de table.
(Cette rencontre d'un ancien compagnon d'infortune leur cause une a£freuse contrariété.)
— Vous ne iroilvez pas qu'il y a par ici un bîèn fâcheux courant d'air? fait Magné.
— Oui, nous allbùs être... bllm bloum !,,»
mieux, là-bas, derrière la,., mécanique» le.,, para** vfent.
lis se réinstallent à une belle distance de moi pour sô relever tout de suite, en quête d'une autre place. Le paravent ne les masque pas ! Ils répètent leur petit manège deux fois encore, guignant toujours de mon côté avec effroi. Je le proclame à basse et peu intelligible voix : ces gens-là né sont pas guéris ! Je suis plus sain qu'eux l
— Turlututu ! cTiantonne Kmôhoûn, il n'y a que moi de raisonnable, — en toi !
Mais les nouveaux Hanlon-Lee ont enfin découvert une position géographique à leur convenance. Le comptoir et la grosse dame qui occupe ce monument chargé d'huiliers et de bouteilles d'eau minérale les abritent contre tous les regards indiscrets.
J'allume une nouvelle cigarette, paye mon addition et me prépare à sortir, pour rassurer les deux compères et les laisser déjeuner à leur aise. Mais Kmôhoûn ne Tentend pas ainsi ; pendant que je m'imagine faire route vers la porte, le Tkoukrien donne un coup de barre et met résolument le cap sur le comptoir. Sans m'en douter, je vais droit aux deux « philosophes » dont les visages revêtent la plus touchante expression d'angoisse.
Je veux encore feindre de ne pas les voir mais
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KmAhoûn tieot absolument à les faire souffrir pour les punir de nùu» avoir fuis.
Je suis épouvanté quand une voix horrible, cella du naguère si redouté Bid'homme, sort de ma gorge et articule ces mots :
— - Âh ! scbDapouillots ! margouillards ! bougrattions! mangez-bieD et... digérez mieilï, car, ft trois heures précises, noUs allons vous coller dans le bassin, — à la gre nouil larde I — et sous une joh'e trombe, encors!
Quelques déjeuneurs semblent scandalisés, — ' mais vite, retombent & la contemplation de leurs assiettes.
Nigeot et Magne ont des yeux comme des billes ; on croirait que ces globes oculaires Vont jaillir de leurs orbites : Les pauvres camarades ressemblent déjà à des homards un peu moins myopes ^que la moyenne. C'est ud spectacle dépourvu de toute beauté.
Magne, qui a plus de dignité naturelle que soD compagnon, réagit bieiltAt contre sa peur, se compose une physionomie accueillante et, prenant soq parti de la situation, me tend la main sans trop d'effort :
— Ahl Veûly! quel plaisir de tous revoir!...
Asseyez-vous donc près de nous, mais, pour Dieu! ne faites plus d'imitations de l'inf&me Bid'homme! Gela donne le frisson!
Nigeot est plus froid. Je l'ai terrifié et il m'en veut. Ses maius rouges -^ « en viatide crue >,
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comme il le dit lui-même, tremblent encore ; son vilain nez pourpre et ocre, qui ferait pâlir le drapeau espagnol, conserve un petit frémissement :
— Toujours sale type! gronde-t-il. Vassetot a eu tort de lâcher un si détestable... biim bloum... poète. Déshonneur pour l'Art. Publierez des... machins, des bouquins, sale... mécanique I
Ses yeux de Mongol^ si exigus, ont un vernis méchant (je ne dirai jamais une flamme en parlant de ces laides et minuscules taches brunes lui* santés) ; mais il s'emballe :
— Moi jamais ferai paraître des... machines à '3Cr. 50 ou à moins. Cochonnerie! Fabrique des
vers pour moi tout seul, au besoin pour Magne et aussi pour deux har-maids des Folies-Bergère. Trois seules personnes intelligentes que je connaisse! Des vers, oh! beaux et exquis! Rimes? Echos adoucis ; pas jeanfoutreries de rimes riches parnassiennes. Rimes riches! ah! Me font TefTet d'un... bloum ! d'un... coup de pied dans le cul ! Pas de mystère, pas de chose, pas de machin, tout ça des mécaniques, rimes riches, comme disait Baudelaire (!!?) qui avait le droit, lui (et il n'en abusait pas!), de rimer richement parce qu'il était LUI. — Ah ! rimes atténuées, pas trop continuelles, rappels lointains^ étranges, saisissants, tristes, bleus, doux ^- exquis ! parfaitement oui ! pas mécaniques* pas blim bloum, absolument non !
Je ne puis m'empècher de penser que ce maniaque habituellement idiot a cent fois raison avec son
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obscure mais inlelligible théorie poétique. C'est une des rares fois que je Taie entendu dire quelque chose de sensé. Et il aime Baudelaire I Âh ! tant pis pour le surhumain poète mais tant mieux pour ce lamentable polichinelle de Nigeot! Cette admiration passionnée pourra peut-être, avec le temps, rendre tolérable la puanteur de son crétinisme. Je sais, du reste, qu'à Vassetot déjà, le gâteux Oswald- Norbert n^était guère préoccupé que du dieu auteur des Fleurs du mal et ce fut mon unique raison de sympathie pour le « Chinois à la gelée de framboises ]».
Mais Kmôhoûn me talonne'. Il faut... absolument oui! que je persécute les deux ex-internés guéris ou affirmés tels :
— J'ai appris, dis-je au barde mandchou, que vous allez au Chili...
— Appr... appris, co... comment ? bredouille Nigeot. Nous avez entendu parler!
Toute sa figure se sillonne de petits ravins jaunes et rouges. ^
— Ah! cochonnerie! s'écrie-t-il. Les paroles, c'est encore de la mécanique ! Ça fatigue, d'abord, à prononcer, — et puis c'est surpris par les Autres ^ les féroces Autres I Les pauvres Moi (et Magne est un Moi, tandis que vous êtes un cochon, un saligaud à! Autre), — les pauvres Moi (nous sommes peutêtre cent cinquante en tout sur ce cochon de globe terrestre!) — pourquoi ne peuvent-ils se communiquer leurs pensées sans faire des efforts de larynx I
Njgeol s'entendrait avec Kmôhoûn.
-^ £t puis tout est de la... mécanique, de TefTort» sur ce fumier de planète ! Il faut s'habiiler, se déebabiiier. On ne peut jamais rester dans un état. il faut toujours changer d'état ! Imbéciles, cochons que nous sommes! On est bien couché, n'est-cepas? Ëh bien, crac! il faut se lever! On est bien debout? Eh bien! boum, blim, bloum! il faut se coucher! S'habiller, se déshabiller! Cochonnerie! Mécanique! Avons perdu notre fourrure, nos poils, en les frottant, en les raclant avec des cochons de costumes ! Regardez les macaques ! Bien plus jolis que nous, mieux parés et pas de mécanique pour se vêtir. La Mécanique, savez, c'est tout ce qui est le contraire de pensée et de bonne inertie : mouvement, remuement béte des bras, laborieuse imbé* cillité d'être humain bon élève, pas révolté contre stupidités acceptées par la masse lâche, contente de se tyranniser elle-même quand elle est déjà assez embêtée par les « padischahs » . Oui, regardez macaques, les jolis macaques ! Pas de mécanique pour 9e vêtir; veinards de macaques, bons macaques! Rien à faire qu'à se foutt à l'eau... (quand ça leur chante!...) — et ils sont prêts! Âh! monde actuel ! çaloperie où il faut travailler, ne fût-ce que pour boutonner des saletés de bottines ! Ah ! quand serons-nous dans un monde supérieur où l'on n*aura plus de ces infects « battoirs »? Rien que des petites choses pour voler dans le bleu chaud, — chaud ! ^avez-bien? Des petites... mécaniques... ah! bloum!
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pas mécaniques, — infamie! — des petites affaires en plumes comme en ont les petits... choses qui font des saletés sur nos têtes du haut des arbret après ça poussent des : couic! couic ! dans l'air, le machins, les... oiseaux, parfaite ment, ouil...
Et ce Mongol qui professe des opinions de Pc nésîen ou de Gabonais est originaire de Sai Etienne, ville où l'activité va jusqu'à l'épile industrielle! Hais, au fait, c'est bien simple I II « fatigué de naissance », comme le disait un mes amis qui était dans le même cas, sans a rien de commun avec Saint-Etienne.
EaSn Nigeot est franc, plus franc que moi n'oserais pas avouer aussi carrément mon ami ma vénératioD, pourtant sincères, pour la bc Paresse I
Hais le docteur Magne Ta interrompu '.
— Nigeot, mon fils, vous déraillez. Nous al au Chili, non pas dans le but de nous déguise! macaques ou en volucres, mais bien avec l'inten de monter un grand établissement... dont noui parlerons... Nous avons pris, de plus, la résolu de convertir les populations chiliennes, incons rément catholiques, niais douces et manie entre toutes, au culte de la grande déesse mal lante qui régit, en réalité, ce monde calamité j'ai nommé M"* Auguste, ou, si vous le préfi Veuly, M"* Veuve Auguste, cette... fèrtilîs déité qu'adorent les Mages Oîrl et Shnoumah, bizarre ex-ëpouse d'un Brahma herboriste, laqu
à force d'imiter ces oiseaux perchés dans les branches dont nous pariait tout à l'heure Nigeot, à force d'encombrer d'ordures nos pauvres existences humaines, finira, malgré tout, par nous porter chance dans ce monde ou dans un autre. Nigeot, lui, très révolutionnaire, a tenu longtemps pour le dieu Morovash, ennemi des sergents de ville, flics ou sergots ; mais je l'ai ramené à de plus saines idées ; il a dégommé son faux immortel et se rue, à présent, vers les autels élevés à M°^* Auguste.
Nous avons décidément donné un accès au pauvre docteur Magne et sa « mythologie » nous fatigue. Kmôhoûn, qui voulait me forcer à menacer les deux a philosophes j> de les accompagner au Chili,
— rien que pour rire, pour < voir leurs tètes »,
— ne songe plus qu'à s'en aller.
Mon ou notre départ réjouit fortement les futurs aliénistes-missionnaires. Ils se résignaient à subir ma présence, mais je n'étais pas « persona grata », pas le moins du monde. Partis ensemble de Vassetot, ils ne se gênaient aucunement l'un Tautre; leurs destinées se confondaient; mais moi qu'ils ne s'attendaient pas à voir, j'étais une sorte de spectre évocateur des tristesses de <c là-bas ». — Et puis s'ils se sentaient, eux, des libérés sinon guéris, du moins assimilés aux gens raisonnables, grâce à r < eœeat » signé de deux diplômés, — tout ancien co- pensionnaire brusquement réapparu leur faisait Teffet d'un misérable fou en rupture de ban.
Il me faudra donc m'écarter soigneusement dé-
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sormais^ — si Kmôhoûn me laisse faire, — de ceux qui me connaissent^ car à tous, aliénés ou sains d'esprit, j'apporterai une inquiétude ou une souffrance.
Gomment agirai-je avec Irène? Vaîs-je aussi l'effrayer et rhumilier. £lle a plus de raisons que n'importe quelle créature humaine de redouter mon approche ! — Mais une douce et vaniteuse folie me reprend : Irène est Irène. Elle n'est pas comme les Autres. Elle me pardonnera. Ne viendrai-je pas pour la soustraire aux mauvais traitements de ce monstre de Letellier, du mauvais magicien ?
11 me reste bien un doute qui me déchire le cœur, mais je m'en délivre assez vite. Il me semble que je lui arrache, — à ce doute, — les griffes, les serres plutôt, — et qu'il fuit comme un grand oiseau noir mutilé, — ridicule et pitoyable. Cette étrange matérialisation € d'un doute » m'épouvante de nouveau. Je deviens, bien sûr, de plus en plus dément : pourvu qu'un accès de folie furieuse ne s'empare pas de moi avant que je L'aie revue, rien que revue. — Ah ! Irène ! tes yeux noirs brûlants qui caressent vont me guérir ! Tu m'aimes, tu dois m'aimer, si absurdement laid, si stupide que je sois I Tu as dû me pardonner mon odieuse brutalité. La passion que j'ai éprouvée pour toi, ~ avant ei après le « crime », — a toujours ou presque toujours été si pure, oui si purement tendre qu'il y a des moments où le Monde Invisible me pardonne, où l'espace n'existe plus pour moi et où je sens ton
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cœur, ton adorable coeur, battre contre le mien !
Mon exaltation dure peu : Je me souviens tout à coup qu'il me reste une odieuse corvée à faire. Il est indispensable que j'aille trouver M. Cash et Nothingelse, banquiers, et leur demander tout ce qu'ils ont à moi, argent et valeurs. Je veux promener ma « princesse » par toute la Terré jusqu'à ce qu'elle ait trouvé un royaume de quelques hectares à sa convenance, dans tel pays follement bleu.
Cash et Nothingelse ont leurs bureaux sur la Rive Droite, — par bonheur pas trop loin des ponts. Je me présente à la caisse de ces remueurs de métaux franco-yankees (les métaux et les gens), — décUne mes nom et prénoms, remets des papiers justificatifs et réclame tout, tout ce que la maison de banque détient pour mon compte. Un gentleman, irlandais de type, mais possesseur du plus nasillard accent, du plus antimusical « twang j> du Kentucky, compulse quelques registres, prend une très petite feuille de papier, griffonne une plus petite addition, ouvre un tiroir, en extrait des billets bleus, quelque monnaie d'argent et même des sous — et me met sous le nez la somme de Trois cent douze francs guarante-cinq centimes U "*
Ma fureur muette, puis mon ahurissement n'imjpressionnent en rien le sousfînancier transatlantique. Il m'explique avec gravité que ce qu'il vient de faire serait très irrégulier si « mon conseil judiciaire, Mossiôw Roffiôw », n'avait pas dit que je pouvais toucber cette somme (il dit : < cette chçse»
.ïM
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et prononce : ceïtte chowze) ; — que c Mossiow Roi ûow 2> a mis tout le reste < dans son powche » et placé mes sesterces < ôïUeurs >, — il ne sait pas où :
— Alors j'ai un conseil judiciaire et c'est M, Roffieux I Je suis très surpris que mon cousin ait dédaigné la petite « chowze ». Il n'y a pas de petites sommes pour lui...
Mon celto-yankee excuse Ëizéar en m'apprenant que la somme n'était pas rentrée quand vint le mari de Raoula et que mon scrupuleux pareat «c croyeït il rentreït pas ». Alors il a dit que je pouvais toucher et j'ai « toucheï ».
L'excellent Kentuckien referme son guichet et je n'ai plus qu'à me retirer, — pour aller cuver ma stupéfaction dans la rue.
Je paie le fiacre. <( Mes moyens » ne me permettent plus de me faire secouer les viscères par des caisses à roulettes : L'omnibus, lui-même, ne tarderait pas à me conduire à la ruine. Il y a bien les camions et les haquets, mais les charretiers ont pris l'exécrable habitude de débarquer leurs passagers à coups de fouet, — et puis je n'en rencontre pas. D'ailleurs, il est tout à fait inutile que je regagne la Rive Gauche, j'ai bien de quoi aller jusqu'à Bordeaux, — mais après ? En admettant que je puisse m'offrir une place de troisième classe sur un transatlantique, j'arriverai aux Antilles sans le sou. Il m'est loisible de «^travailler pour mon passage », mais les Compagnies de vapeurs se prêtent
de moins en moins à cette « combinaison ». Je dois plutôt recourir aux voiliers. J'en trouverai à Nantes, mais le voyage pour me rendre en Loire-Inférieure est beaucoup plus cher que celui de Paris au Havre — et, dans ce dernier port, je n'aurai que l'embarras du choix.
Je sais parfaitement que Roffieux est à chaque instant fourré au Havre pour ses affaires et qu'il me sera désagréable de lui dire toutes les sottises qu'il mérite si je le rencontre. Mais tant pis I Je ne vais pas me déranger pour un semblable filou. Si sa vanité est écorchée, il pourra la panser avec une compresse de billets de banque, car je ne vais pas lui faire un procès ! Je ne reconnais aucune espèce de tribunaux.
Je reprends donc le chemin de la gare Saint- Lazare et, quelques heures plus tard, les Havrais attardés sur le quai d'Orléans peuvent me voir déambuler, mélancolique mais plein d'espoir, regardant les navires en partance. Il est trop tard pour m'aboucher avec un armateur ou un capitaine, mais demain il y aura encore de Teau salée verte ou bleue, et de grands joujoux en bois pour aller dessus.
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Onze heures du matin. Je sors de chez M. Onésime Bourdon, propriétaire de la ligne des Clippers antillais.
Ce notable commerçant m'adresse au capitaine Le Coatmabergastmelen commandant le trois-mâts Augustine Bourdon qui part dans deux jours pour la Pointe-à-Pitre (Guadeloupe).
Comme je vais m'engager dans la rue du Chilou pour gagner le quai, j'aperçois sur le boulevard de Strasbourg deux silhouettes qui me sont trop peu inconnues. Malgré moi, je ralentis le pas. Mes silhouettes s'arrêtent devant la Grande Poste, puis se remettent à marcher et se rapprochent de moi tout doucement... Je vois bien qu'Ëlzéar et Raoula ne s'attendent guère à la surprise... que je ne leur avais pas ménagée.
Kmôhoûn exulte : c Fiche-leur donc une trempe à tous les deux 1 » ricane-t-il. — Un instant, je suis sur le point de suivre ce conseil, car Elzéar est tellement rayonnant de bonté, son visage est si beau de rude et mâle franchise, ses yeux brillants disent si bien : « Je suis le sévère mais béat justicier », qu'il attire le horion comme le fer attire la foudre.
L'ineffable Raoula, également» a une dégoûtante expression de figure. On devine sans peine qu'elle se sent une <k fàhmme arraprochable et admarable-. ment bianvaillante et qu*elle remarcie le Cial de n'avoàr que dàs seotaments bîan portés» alagants, discràts et noblement dalicieux »••• Ma foi t je vais à eux, la canne levée !
En me jreconnaîssant, ils ont, l'un et Tautre, i;^ mouvement de recul bref -» mais très marqué : s'ils n'étaient pas aussi « distingués », je crois qu'ils tourneraient les talons et fileraient comme des lapins de garenne. Mais leur instinct de ce qui est c bienséant » leur prête un courage factice et ils me sourient si joliment que c'est moi qui perds contenance. Je suis a£freusement gêné par ma canne dressée comme la trique de Guignol.
Ne sachant plus qu'en faire, j'en donne de grands coups sur le trottoir pour ne pas désarmer complètement. Des paroles me sont montées aux lèvres. Elles veulent sortir. Kmôhoùn, aussi^ me tourmente, me taraude pour que je lâche mes épithètes, mais c'est d'un ton presque goguenard, en tous c^s des inqîns menaçants, que je prononce :
— Canailles ! gredins ! escrocs ! Ah ! je vous tiens, bandits ! pirates ! saligauds ! voleurs I...
... Ils comprennent qu'ils peuvent affecter de <^oire que je prends la chose « à la blague » :
— Voilà bien des transports ! fait ironiquement Elzéar. Pourquoi ne pas dire en termes convenables que tu nous en veux de n'être pas
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reveuus te voir à Yasselot ? Mais nous avons été si occupés I Sacs cela nous ue t'aurioDS pas fait languir...
— Etjen'&hme pas làs» gros mots». Ça me gâte pion plâhsir de vous retrouvâh ! chaa^onae Raoula.
— J'ai été bien heureux de savoir, reprend RofSeux, que le docteur Le Lancier t'avait donné ton nexeal »... sur ma demande....
Et il fait un geste comme pour p^rer une gifla qu'il s'imagine que je vais lui envoyer, outré de tant d'impudence. On devine qu'il a l 'habitude de ce genre de parades... mais je ne suis pas outré. Je suis confondu !
Cependant je tiens à lui dire ce que je pense de sa conduite, — et sans ménagements '.
— Tu ne sais rien de ce qui s'est passé à Vassetoi, mauvais drôle I Et raconte-moi un peu, 81ou, ce que tu as été faire chez Cash et Nothingelse, à Paris ?
— Une chose dont tu me remercieras du fond de ton cœur, plus tard, prêche mon cousin. « J'ai tout risqué », ta colère — et peut-être pis que cela : ton mépris I — pour te défendre a contre toi-même ii; Je supporterai tes mauvais traitements s'il te platt de m'en infliger. Je subirai n'jmporle quoi, trop content de l'avoir rendu a fraternellement n service.
— Et nous n'espàhroDS aucune reconnài gronde la tragique Raoula, Notre affàhcti eu en vue que votre intérâht. Vous ponv) yilipeadàh; pardonno-luah, Alzaar!
304 FORCB ENNEMIE
... Les bras m'en tombeot I (Ils m'ont par* donné i!) £t c'est à peiae si je parviens à bredouiller :
— ... Trop forts pour moi, ces gens-là! C'est trop raide ! J'en suis renversé, — malade, — taé I Ah ! vous savez, ee n'est pas le toupet qui tous manque !
Je lance ma canne dans le ruisseau el pivote sur mes talons. Arrivé h, quelques pas de mes cousins, j'entends Ëlzéar qui, perdant la boule pour la première fois de sa vie, crie, — de trop loin, — à deux sergents de ville apparus :
— Empoignez-le 1 C'est un fou échappé I
Mais c'est moi qui lui cours dessus. Il a le temps de se réfugier dans les bureaux de la Poste. Si je fais du scandale dans un o édiQce public n on va me coffrer. Je me retire donc en jetant un regard inquiet dn cAté des « appariteurs » qui n'ont rien entendu : ils viennent de sauter sur un charretier en contravention, — le bousculent et le gourment. Je puis reprendre la rue du Chilou et me diriger vers le Bassin. Ëlzéar ne me poursuivra pas, maintenant. Je me h&te toutefois, non sans me retourner de temps h. autre. Rien en vue. Uais je ne me sens bien à l'abri de toute ingérence policière, -'■""-"'" ou fraternelle qu'au moment oi^, franchie e qui relie &\i qu&iV Auguatine Bourdon, ds l'escalier de la chambre d'arrière.
ns de goudron, de suif, d'alcool et de tabac,
— pour notre malheur ignoré de la Régie française.
Dans la chambre aux boiseries peintes en blanc et relevées de filets jaunes, dans la lumière un peu verdâtre que versent Técoutille, les biiblots et deux espèces de sabords, le capitaine Le Coatmabergastmelen, quinquagénaire cuivré et orné d'une terrible barbe fauve que ne fleurissent pas encore les pâquerettes d'automne, puise quelques forces dans un verre de grog très fragrant et des plus foncés. Du puro qu'il fume, un puro une idée moins gros qu'une banane, s'élèvent de capiteuses vapeurs bleues. — Le capitaine me regarde avec une certaine indignation et c'est sans grande douceur qu'il me demande :
— Qu'est-ce qui vous a autorisé à dégrader mon escalier et à pourrir le plancher de la c chambre » ?
— Je viens de la part de M. Bourdon.
— Ah ! nom d'un bougre ! c'est différent. L'aimez-vous corsé ?
— Qui, quoi?
— Le grog, parbleu !...
Et M. Le Coatmabergastmelen me passe une banane de tabac qui, une fois allumée, me fait deviner ce que pouvaient ôtre les chaudes brises du Paradis Terrestre...
— Je l'aime assez fort... avec très peu de sucre.
— Bon ! je vais vous envoyer ça, ce qui s'appelle earabiné. Collez votre derrière sur un siège. Re-
^06 VORCB ENNBMfp!
mettez yotfe chapeau. Il n'y a pa^s de patènes ici. Expliquez-moi le pourquoi de vot' gracieuse visite, fnon cher monsieur.
Le capitaine devient plos sacc|iairin que le plus sucré des grogs :
— Capitaine, M. Bourdon m'a affirmé que vous m'admettriez à votre bord en qualité de pilotin.
— Ah ! mon enfant de garce ! Et vous n'avez pas honte, à votre &ge !
Le capitaine se dessucre immédiatepient. Il ne m'en envoie pas moins mon verre de grog avf^c un geste qui signifie : il est versé, il faut le boire !
— Mais, capitaine^ M. de Fialligny a bien éfj6 pilotin à quarante aqs et je n'en ai pas ^ente-cinq.
— Oui, il est légendaire dans la m^^rine m^chande, mais il nous a fichu là un biçn fâcheux précédent. J'ai vu le moment où j'allais être oblji^ d*embarquer le Schah de Perse et le Roi Denis du Gabon. Qu'est-ce que vous fabrique|:)9z à bord? Vous ne savez rien f...
— J'apprendrai vite et j'ai de bons bras.
— Enfin ! Ça servira toujours pour « b^Ier dessus». Qu'est-ce qu'il vous d&i3^^nde par mois» M. Bourdon ?
— Deux cents francs à c^use de ^on Ag|9 avancé. Les jeunes, il les prend à moitié prix.
(Hélas, oui 1 Je débarquerai à la Ppinte-à-Pi^pe avec moins de ci^q loi^îs.)
— Deux cents francs ! C'est donné I Vous savez qu'en chargeant un pilotiui l'armateur pe se pp^-
FORGS JXÎNBMIB 307
tente pas de toucher une mensualité ; il fait encore l'économie d'un vrai homme qu'il payerait sans cet embarquement d'un « inGrme ». Ça va me désor» ganiser tout mon équipage. Je croyais bien pourtant, cette fois-ci, échapper au c coup du pilotin »» car nous partons après-demain et j'avais mon monde au complet. Voilà qu'il faut que j'envpie promener un vrai homme inscrit depuis huit jours. C'est... f...zutant! — Enfin, c'est tant pis pour vous I Vous ignorez tout et jt vous faudra travailler comme si vous saviez...., autrement je vous f.....lanquerai aux fers, moi! -^ Voulez-vous un autre grog ? Voilà €omme je suis» moi ! Exigeant» très exigeant, — et vous vous ^n rendrez compte, mon gaillard ! — mais bon garçon, — le verre sur la main. Dites, r^voulez-vous un grog?
— Non, merci.
— Eh bien I foutez-moi le camp, mds revenez demain matin à sept heures. Vous aurez acheté des bottes de mer, un surouàt, un cirage, d^s chemises de flanelle épaisse et une couverture pour votre < cabane » (1) Vous apportiez tout cela et vous vous présenterez vêtu de toile bleue : c'est l'uniforme à mon bord. Vous « donnerez la main » à embarquer la îégicme.
(1) Gabiiae (une couchette en langage qiaritime).
;j08 forge ENNEMIB
Je ne diraî rîen de la Pointe-à-Pitre. J'ai été malade tout le temps qu'a duré le déchargement
Nous ayons <c relevé » pour la Martinique où nous arrivons ce matin. (J'ai appris que « M™** Letellier, femme du gouverneur de la Guadeloupe », souffrante, elle aussi, — ma pauvre petite « princesse ! » '^ était allée se rétablir à Saint-Pierre. C'est pour cela que je suis encore à bord de VAi^ gtcstine Bourdon.)
J'ai cinq francs pour monter mon ménage à la Martinique, car j'ai versé dix louis au Capitaine pour mon mois. Nous avons mis exactement trente jours à venir du Havre jusqu'ici. Je compte : vingtdeux jours du cap de la Hève à la rade de la Pointeà-Pitre, — traversée extraordinairement rapide, — six jours pour décharger, un jour pour lester, et vingt quatre heures pour filer grand largue d'une colonie à Tautre»
Il parait que ce n'est pas Fusage de payer sur le bateau, que l'on doit s' u arranger » au retour avec l'armateur . Mais j'ai déclaré à Le Coatmabergastmelen que je n'étais pas sérieux, que je ferais des bêtises à terre et il a consenti à me rendre service
FORGB ENNEMIE 309
en me débarrassant du dangereux métal. Comme cela je ne volerai pas la Compagnie des Clippers Antillais, — car vous savez d'avance que je ne remettrai jamais le pied à bord du trois-mâts dès que j'aurai pu opérer seul une petite descente sur le souriant rivage qui s'infléchit là-bas en croissant vert.
Non que Ton m'ait mal traité sur cette bienheureuse Augustine Bourdon, Le Capitaine est décidément un brave homme, parfois quinteux^ mais en général rempli de mansuétude, quelle que soit sa férocité verbale.
Malheureusement, les autres voiliers ont déjà raflé toute la récolte de la colonie et ce n*est pas en allant charger du campéche en Haïti ou ailleurs que j'aurai la moindre chance de pacifier ma petite princesse et de gagner c les sommes » dont j'ai un absolu besoin si je veux V enlever convenablement.
Et tandis que Le Coatmabergastmelen s'impatiente un peu injustement contre le Médecin retenu par deux maudits bateaux morutiers qui apportent de Terre-Neuve — en plus de leur odorante cargaison, — l'influenza et la pneumonie infectieuse, je repasse les souvenirs de mon étrange traversée, tout en m'extasiant, avec Kmôhoûn^ sur l'incroyable beauté ^du paysage caraïbe, vert de tous les verts dans le bleu diaphane, tout frémissant de profondes végétations, aigrette des hautes palmes luisantes des cocotiers, — sur la grâce de la longue ville polychrome nonchalamment étendue sur les dernières
dlO roacft B!tNËMtB
ondulations des mornes, de chaude, de claire, de ëombre émeraude.
Oui, c'a été un bizarre vbjrage I J^ai embarqué de ta légume et du charbon pour le cuisinier, j'ai fourbi les cfuivres dés rouft et de la a chambre », j'ai appris à <x briquer » un pont, le matin avec les matelots, à faire disparaître, dans la journée, dé Ses plàdches d^un blanc rosé les moindres traces des... •••oublis des chiens emmenés par le Capitaine. J^di nettoyé les cages à poules et la « bouteille », -^ âporls charmants ! Il m'a fallu travailler dans la mâture, perché sur le marche-pied eu filin des vergues, quand j'avais déjà bien du mal à <c me tenir »• Je nie suis habitué difficilement à ces besognes aériennes et ma poltronnerie a souvent prêté à rire à mes compagnons plus aguerris. Mais vraiment, les premières fois surtout c'était affreux. Par le gros temps les enfléchiires paraissaient devenir, aux ballets désordonnés des vagues, tantôt de trop firagiles élastiques, tantôt des lames terri«blement tranchantes, car je devais monter dans le gréement, nu^pieds, comme les camarades. Le ciel noir, le vol fou et les cris aigres et lugubres des goélands augmentaient ma terreur. Je me prenais à croire parfois que j'étais uh damné dans un enfer gélide et sombre où de brutales trombes d'eau rem* plaçaient les flammes.
J'ai acquis un certain nombre de talents. Je sais « lover » les a drisses » et les < cale-bas », galipoter les mâts^ faire de l'étoupe avec de vieux cordages
FORGE ENNteMiBi 31 1
et surtout « récurer » sans Mp6lt\ ce dont je ne^ siiis pas médiocrement fier. Mais^ si satisfait que je sois de moi-même, je n'arrive pas à convaincre lé Capitaine de mes «aptitudes nautiques. De temps à autre, quand je m'avise dis montrer quelque vanité après la coriclusion d'un travail que je jugé tout k fait remarquable, — et peut-être surhumain, — il hausse les épaules et me dit sans méchanceté, avec un dédain plutôt cordial :
— Oui, vous êtes un bon petit mêUx jeune honime, mais vieux, vieux pour tout cela et puis froussard et feighasson. Vous ne serez jamais foutu dé commander même une « MaHe-Saiope j> (une de ces dragués à vapeur qui enlèvent la vase des ports) ; je né voiià fiche plds à la bà^ré, mênie eh pleine mer, — vous ne faites qtie des embardées, — et dans les atterrissages je commettrais un crime en vous laissant au gouvernail ; car c ce serait alors 4ùe j'aurais envie de suicider mon équipage et ikioi avec >.
Il doit avoir raison, mais je suis vexé tout de même, surtout depuis qu'il a refusé de m'apprendre à €;faire lé point en m'affirmant que j'étais trop idiot pour « y foutt' goutte ».
Nous avons aussi passé quelques nuits désagréables avant de reconnaître les Açores. Les heures noires n'étaient jamais bien réjouissantes en plein Océan, tant que nous sommes restés dans la zone dite tempérée. Les ténèbres opaques, sans la vacillante clarté de la plus petite étoile^ le froid m-
quiétant et comme hostile, les bruits trôlants et tristes de la mer qui semblait cracher des menaces, les lueurs touches des feux de position dans la brume d*Erèbe, les cris sinistres de l'homme de bossoir perdu à l'avant, penché sur le gouffre d'encre, les navrantes sonneries d'heure en heure, tout cela parlait de mort et d'abîme. Mais si un fort coup de vent se mettait de la partie, la vie n'était plus tolérable. Quand, accablés de fatigue, à peine réchauffés par nos couvertures, nous étions réveillés en sursaut par l'aiïreux cri : « En haut le monde ! », je me sentais une âme d'assassin, j'aurais volontiers étranglé le Capitaine, le [Second et le Maître d'Equipage par-dessus le marché. Nous bondissions hors de nos « cabanes », à demi vêtus, en pantalon et en tricot, sans même songer à remettre nos bottes, et nous jaillissions — littéralement — du poste des matelots. Nous titubions sur le pont balayé de lames glaciales, nous roulions les uns sur les autres, nous relevions et c'était une confusion de chocs, de chutes, de sauts épileptiques sur les planches glissantes, visqueuses, puis inondées, une folie d'ordres et de contre-ordres, une démente gymnastique d'escalades et de dégringolades dans les haubans, sur les hunes, sur les marchepieds de < grand voile », de « fixe », de a volant », de « perroquet » et de « cacatois », puis de nouveau sur le ûlin de la basse mâture, sur les hunes, sur les enfléchures dansantes mais plus solides à mesure que l'on descendait, puis sur le
pont douché comme un patient de Bid'homine
Et l'on se retrouvait grimpant ailleurs dans le noir, dans l'ouragan et les souMelants, les brisants paquets de mer. Les doigts cédaient, se décollaient du chanvre goudronné, se ragrippaient éperdument ; tant pis pour les ongles qui s'arrachaient !
Aa matin on constatait qu'une chaloupe avait disparu ou qu'un « rouf » avait ét^ à moitié démoli et par de beaux temps bleus et allègres nous rétablissions la voilure et reGlions grand largue ou vent-arriëre sur la mer de lapis-lazuli fluide qui roulait encore de petites collines d'eau, assez dangereuses malgré leur souriante luieance céruléenne.
En tout cas je n'aurai pas brillé comme marin. Le capitaine, révolté de mon affreuse maladresse et de mon ahurissement, a tenté par deux fois de ( m'ouvrir les idées > en me mettant aux fers après des bôlises de calibre par trop monumental. Mais il a dû abandonner lout espoir de faire de mot un gabier tolérable et s'en console en me chargeant des corvées les plus particulièrement sales et répugnantes. Comme ce n'est pas, je le répète, un mauvais homme, en dépit des qualificalirs stercoraires dont il me décore à l'heure et à la journée, comme il a le grog facile et se montre assez jovial les jours de « belle brise t>, je garder de lui un souvenir qui n'aura rien d'efirayant.
Et Kmàhoùn? — Cet ex-mangeur de Tkoukriei tout crus fait le mort, s'abandonne complètemec Ce n'est que la veille de notre arrivée à la Pointe-
3i4 FORGE BNNEMIB
Pike par mer calme et sous un ciel joyeusement diamanté de rires d'étoiles qu'il se réveille pour m'adresser oe reproche bien digne d'un Aldebaranien plein de mauvaise foi :
-^ Ta hideuse peur est si violente qu'elle a fini par m'ailecter, mol le brave des braves de Tkoukra!
C'est abject et ridicule. Il a été si parfaitement anéanti par l'épouvante qu'il n'a pas même eu la courage de se sauver et d'aller voir à Paris, loin des tempêtes, ce qui se donnait à son cher Ambigu I
Mais moi, je lui échappe pour quelques heures, assez involontairement du reste, pendant notre dernière nuit & la mer, entre la Guadeloupe et la Martinique.
Je ne crois pas qu'il soit possible d'attribuer ce que j*ai va alors à un rêve. Nous venions de nous lever pour remplacer les tribordais. Il était minuit, mais Vajsur nocturne était si limpide que je me figurais, à certaines minutes, vivre au centre d'un immense saphir, sombre mais admirablement transparent. J'étais éveillé comme a midi, occupé à « parer y> des « manœuvres » sur le râtelier de grand-màt ;* je vois encore les défauts du filin, des bosses, des écorchures, et distingue nettement deux petites taches de coaltar sur la drisse de perroquet. Tout à coup je me sens comme givandir, comme monter dans l'air, puis je sais, à n'en pouvoir douter, que je ne suis plus dans mon corps. Je rai)erçois au-Hlessous de moi, ce corps» faisant des
FORCE BNNBMiE 315
mouyements identiques à ceux que mon instinctive volonté lui communique d'ordinaire. Puis il diminue et disparaît... Me voici flottant, vague et impondérable, dans une atmosphère de plus eu plus bleue ; je traverse des zones lumineuses où tremblent de longs rayons bleus, verts, argentés, - — d'or blême, d'opale blondie. C'est splendidement beau, mais, malgré mon état immatériel, je suis encore < trop près de la vie terrestre y> pour ne pas souffrir de l'horreur du gouffre et de cette sensation que je suis perdu «n le sublime inconnu de TlnSni. Qui me retrouvera dans cette immensité, qui aura pitié de moi ? Une voix me rassure : est-ce la voix de Jeanne Stolz, de la femm« jadis aimée que me destinait le généreux EIzéar? non, et pourtant I... Les paroles qu'elle prononce sont de celles (trop sublimes) que comprend faiblement ma médiocre intelligence; je ne puis m'en faire qu'une très inexacte, très incomplète, très lointaine idée sans doute obscurcie par de grossiers contre-sens, mais je devine, me semble-t-il bien, que < certaines âmes humaines sont, par exception, trop suavement belles pour n'exister qu'enfermées dans leur triste prison de chair; que chacune d'elles a son double, pareil aux plus scintillantes étoiles, en d'éblouissantes con^ellatiens invisibles pour Le monde terrestre... et que... je flolte vers le reflet stellaire dlrène. Très vite je . franchis des espaces énormes dans une lumière de plus en plus adorablement troublante. La nuit du vide n'existe plus pour moi
entre les archipels de Mondes : voici des systèmes solaires que ne révèrent jamais les astronomes de notre planète, des myriades d'étoiles qu'on dirait faites d'idéales pierreries (et combien mesquine est cette comparaison !)... Puis, dans l'aveuglant abtme, un astre grandit, grandit, parait monter à ma rencontre, m'c encercler », m'emprisonner dans ses éclatants horizons. Je suis comme capté par l'immense sphère d'or rose qui monte encore c autour de moi » et va m'absorber. Il me semble que je roule (un esprit I), que je tourbillonne dans des flots de clarté de plus en plus douce maintenant... Enfin je toucTie en quelque sorte le bel astre aimé, — aimé, oui I — puisqu'il dépend d'Irène ou qu'Irène dépend de lui...
Une forme s'éloigne, est-ce celle de Jeanne Stolz, toute vêtue, croirait-on, de rayons de soleil tissés? Est-elle morte, Jeanne, ou son âme est-elle venue à mon secours du fond des radieu.^ océans du sommeil ?
... Ma bassesse intellectuelle m'empêche de jouir complètement de ce qui m'entoure. Je suis sûr que, dans le peu que je vais essayer de dire, je vais tout caricaturer, tout rapetisser, tout matérialiser. En ce décor inconnu et presque indescriptible, si supérieur à ce que je suis ordinairement capable de voir^ je m'imagine, — sans douté par un eflfet de mon aveugle grossièreté, — rencontrer des choses lointainement analogues à ce que j'ai contemplé de plus beau sur le globe sublunaire. Je me figure distin-
FORGB BNNBMIB 317
guer une flore : j'aperçois comme de grands bois dont les arbres ne sont que des fleurs ; rien que des pétales, des corolles, des calices embaumés, bercés par une brise qui est, elle-même, un parfum distinct des émanations florales, — mais également suave. Toutes les nuances du rose parent ces gigantesques bouquets fluctuants ; certains de ces roses, d^un rose de lèvres de brune^ sont si incroyablement « émotionnants » et « voluptueux », — si je puis parler ainsi, — que j'ai l'impression qu'ils me font une âme neuve. Souvent une fleur se dresse seule, aussi grande qu'un arbre, — et d'une forme si divine, d'une senteur si < enlaçante > — c'est le seul mot qui rende (un peu ridiculement) ce que je ressens, — que l'air jouant autour d'elle tuerait de trop grand bonheur un être humain normal. Désincarné, je puis la r^sptV^r impunément, — et même, éperdu de joie, me fondre en quelque sorte en son enivrant nuage incarnadin. — De grands oiseaux prismatiques volent entre les cimes des arbres-fleurs où ils se posent parfois comme des caresses de lumière. Leur chant aux notes lentes évoque de magiques passés plus charmeurs encore que ce splendide présent. Le ciel est rose et or. Des sources roses traversées d'éclairs d'or fluent, — dont la musique ne se peut comparer qu'à celle de harpes qui auraient, — absurdement — des cordes de cristal, — et, allons plus loin dans l'absurdité : de cristal vivant. — Toute celte nature est comme « niqabée » •— et pénétrée en même temps, — de
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gaité tendre. Je flotte en les parfams roses des c bois^^ en la radiance apaisante des dairîëres, en toute cette douceur, en toute cette beauté xjne je sens être une infinie bonté manifestée par detransportantes vmages et par un <r immatériel bien-être »...
Et, bien que follement désireux de ne jamais quitter cette atmosphère de délices dont je n'ai su donner aucune idée vraie, — je me sens inharmonieux, brutal, (( déplacé », dans ce milieu de trop éthérée suavité. Une force bienvciUante, attristée, je le devine, de me sevrer de joies dont je suis indigne^ me chasse presque malgré elle.
Toutefois, au moment de quitter la délicieuse étoile qui me semble pàlir avant même que je l'aie abandonnée, — m'apparaissent tout à coup, plus diaphanes, plus aériens que le reste du surnaturel décor, — de merveilleux, d^nvraîsemblables palais de rêve et des végétations de prodige : «e sont les domaines imaginaires de ma « princesse >....
,.. Et, un peu à l'écart, s'élève plus nette, plus fermement dessinée (?), une sorte de grande vitla antillaise à vérandas et à piliers comme de lumière blanche. Une mer ruisselante de soleil atteint presque son large perron neigeux, serti de roses pourpre, et lance une pluie de brillants irisés vers la forêt de cocotiers qui Tétreint et dont les longues pennes d'or vert frôlent ses hautes galeries.
Je croîs l'avoir déjà vue, inais où? en songe ou dans une autre existence ?.••
TOMGE ENNSMIB 319
Et je KB6 mis réveillé (?) au bniii de l'a appel au f uart D sur le pont de YAugitstine Bourdon..,.
Autour du voilier maîateoanty qudiques heure» après que j'ai fait cet étrange rêve (?) — les enabaroatîoos des noirs,> yoles ^nes et pointues des deux l)out6, peintes de tous les bleus, de tous les roses, de 4ous les ^erts, décrivent de longues courbes sur la tranquille rade couleur queue de paon. La plupart vont à la pèche ou en reviennent. Quelques- -unes portent des « promeneurs )» blancs, noirs, cuivrés, bronzés, oitrins, ambrés, — de ceux pour qui l'arrivée et le mouillage d'un voilier sont un captivant spectacle qu'ils manquent rarement. D'autres sont montées par c Missié i'Arrimeur », le charpentier, le cal fat, le boucher, des marchanda de fruits^ — jaunes et luisantes bananes, oranges énormes, parfumées et savoureusement mûres malgré leur nuance d'émeraude sombre, ananas écailleux^ mangos, pommes-cannelle, avocats, sapotilles, etc., etc. (et tous les fruits, — rouges, verts, «jaunes, violets, maïs ou ocre, sont délect^lement bons à la Martinique, peut-être meilleurs que partout ailleurs, — 6aul les «fraises-pays» d'un magnifique et luisant rouge entre rubis et grenat, superbes mais détestables). — - La petite goélette de a Missié Dominique », le pilote*major, nous quitte, gracieusement virante, comme un goéland qui serait tout blanc, — les ailes étendues et « gonflées » de brise. — - De grosses gabarres se traînent sur le
ilot à la queue-Ieu-Ieu, chargées de barils de rhum» de boucauts de sucre et d*« emballages » fantastiques. Des mariniers vocifèrent, perchés sur les ballots, courant sur les grandes caisses, — ceux-ci d'un noir brillant comme une cassure de réglisse, ceux-là tabac sombre, fève tonka> chocolat frais, palissandre poli, très vieux chêne terni, fumé, — café grillé, café-au-lait, or sombre, jaune ambré, jaune mat.
On vit beaucoup sur Teau et dans l'eau ici. Des centaines de baigneurs, de six à soixante ans, courent sur la plage, cabriolent, avancent dans la mer, toujours galopants, s'allongent sur le flot, se Lancent à la nage, barbotent comme des Terre- Neuve, bondissent et se bousculent comme des troupes de marsouins.
Là-bas, sous les grands arbres du Mouillage, une foule aux vêtements d'un coloris vénitien s'agite, va et vient^ semble processionner, — d'un éclat incroyablement gai dans tout ce vert intense, doux et profond.
... Enfin c la Santé » nous aborde, nous arrai" sonne et nous accorde la permission d'aller à terre. On descend le a youyou » à l'eau, puis on largue réchelle a de commandement ». Le Capitaine et quatre matelots, dont je suis, selon La promesse de Le Coatmabergastmelen, prennent place dans ce youyou, dans cette yole, — et en route pour le Marché du Mouillage.
Sous la haute voûte de verdure il fait une cha-
FORCE BNNBMI& 321
leur UD peu entétanle mais délicieuse, duas les parfums des fruifs et des Qeurs. La fontaine & large vasque tintanle chante sa chanson fraîche et la brise de mer, encore légère, fait doucement osciller tes arceaux de feuillage. De grandes femmes sveltes et nonchalantes, — sombres yeux caressants, carnations noires, mordorées, chaudement pâles ou à la fois brunes et délicatement rosées, poitriaes bombées, hanches en forme de lyres, — habillées de longues et multicolores a gaules s traînantes, coiffées de madras flambants, d'un jaune solaire ou teintés d'aurore ou de couchant — circalenl, ouduleuses, d'un pas balancé, entre les étalages de ci- - troQS verts et de piments écarlates, d'aubergines violettes, de tomates, de bananes, de tous les fruits antillais chatoyants et comme vernis, — de poissons sur lesquels frémit la lumière et qui sont des joailleries d'or rouge, d'argent et denacre bleue et rose. — Tamisée pourtant par les frondaisons, la clarlé devient parfois si vive, surtout dans le halo rayonnant qui semble émaner des aveuglants piments et des citrons verts que l'on j urerait que les étalages vont prendre feu.
Là-bas, de larges palmes se balancent dans l'air bleu poudré d'or.
Un gros petit boucher noir et luisant comme une mûre, fait, avec son coutelas, une musique (?) étourdissante sur l'une des tables de pierre, à sei Gn d'attirer la clientèle. Une vieille bonne femi
322 FORCE ENNBMIB
assez fuligineuse, auréolée d'un madras .potiron et lilas, lui réclame avec acrimonie un « 'ti môhceau o de viande qui manquait, paralt-il, à son poids, hier. L'homme au coutelas répond dans un magnifique créole, mâtiné de montmartrais, — car le montmartrais arrive jusqu'aux Antilles aujourd'hui (1) 2
— Ou pas fai' vie bâton-ehaise comme ça : foutez camp!
Il répète trois ou quatre fois cette sommation sur un ton de plus en plus menaçant. A la un la bonne femme perd courage et se résigne à suivre Tavis si énergiquement formulé, non, toutefois, sans s'être soulagé le cœur en lançant à son ennemi cette suprême insulte antillaise, insulte neutre qui se jette aussi bien à une femme qu'à un homme »
— Foutt'sâloppl
Vaincu par tant de gentillesse, le boucher la rappelle et lui donne son « '<i môhceau » — et rit, — et rit, — à croire que sa bouche va lui faire le tour de la tête.
La chaleur est de plus en plus ensommeillante sous les arcades vertes, mais la brise prend de la force et son souffle tiède parait exquisement aiguisé de fraîcheur dans tous les parfums de fleurs et de
(1) Ces ckoses étaient écrites avant rkorrible catastrophe du 8 Mai dernier et l'auteur serait très affligé si Von creyait devoir lui prêter l'intention de plaisanter méchamment des gens qu'il avait en grande aéection et qui méritaient cette affection»
Force enhbhib 323-
fruits qui combattent les Acres et bràlanleB senteurs des rhummeries, — où il y a comme un mélange de caramel — (bien entendu !) — de peau d'Espagne et de laa.
Les longues et robustes et souples femme s'alanguissent encore et semblent glisser, flotter, — leurs beaux yeux & demi-olos, — au-dessus des dalles d'un rose presque mauve dans l'ombre verfâ où s'infilire une bruine de topaze.
Nous voici, nous, les quatre matelots, chargés comme des consciences de politicîene. Le Goatmabergastmeleo nous regarde avec satis&ctioQ plier BOUS le fais. Puis il a pitié de nous :
— Tiens bon, garçons/ 11 y en a assez comme ca ! Au tour du cuisinier de rigoler quand U va nous voir embarquer tous nos vivres.
Nous n'avons guère de chemin à f^ire pour regagner le youyoa, mais nous sommes terriblement alourdis par les sacs de pain, de légumes et de fruits, — les paniers de viande et de poisso». J'avais bien l'intenliou de pro&ler de* allées et venues des acheteurs et acheteuses pour disparaître dans cette petite rue toute verte qui s'ouvre entre deux hautes cases ds bois à balcons frêles et à vérandas... Par malheur le capitaine ne me quitte pas d'une semelle. Je ne pense pas qu'il y mette de la malice ; mais il est de belle humear, en veine de causer et j*ai la malchance qu'il m'ait choisi aujourd'hui comme auditeur... Mais, au fait, j' trevois maintenant un petit projet d'évasion p
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facilement exécutable et bien pjus simple que le nier, — ne nécessitant ni bousculades ni trots dus. Attendons à ce soir.
ouB rentrons à bord, déjeunons sur le pont, I la tente de toile à voile que rend nécessaire le beau soleil des Antilles, — nous intéressant k ui se passe sur les dunettes et tillacs des navires lillés auprès de nous. Il fait bon sur ta rade, en n bleu, avec ia vision féerique de l'Ile voisine. ientôt une nouvelle provenant des bureaux du lîgnataire me charme su delà du possible :
me il n'y a, décidément, plus rien à glaner i le port de Saint-Pierre, l'Augustine Bourdon tera demain le Mouillage pour se rendre k igoane (Haïti). Je trouverai sûrement un peu is la tombée de la nuit l'occasion que je cherche jmain, tandis que je jouerai des jambes sur les es ombragées de manguiers et de sabliers, aliènent empanacbées de palmes volantes, l'équi- ! du trois-màts aura autre chose k faire qu'& :hercher, — larguant des voiles, en carguant très, changeant « les bras » au vent, par les Iles risées », dans l'azur du large.
: ne m'étais pas trompé. Messieurs les fournis- B, curieux et autres sportsmen, pour lesquels le ■ d'un voilier est un champ de manœuvres tout jué, ne sentent pas leur ardeur visiteuse relie par la tombée de la nuit.
;ndant le dîner, vers sept heures et demie, it le lever de la lune, — retentit de nouveau,
FOBCB ËNNEMie 32S
lancé de )a plage, le cri tant de lois entendu dans la journée :
— Abghtsllne Bouhhdon! ho!
Comme je m'y attendais, tout le monde proteste cette fois, depuis les marins installés à l'avant jusqu'au capitaine, qui, attablé près du m&t d'artimon, finit son plat de « cribiches a (crevettes grosses comme de petites écrevisses), et surveille déjà sa cafetière, russe... ou autre.
A l'immense alupéfaction de Le Coatmahergaslmeleu qui me sait fainéant et ennemi des corvées, je me lève sans trop d'empressement mais avec décision et, — & ceux qui me reprochent d'encourager les 4 em...Duyeurs v,j'Bdresse cette réplique, — inattendue de ma part :
— Oui, c'est toujours comme cela : on ne veut pas répondre le soir, — et puis le lendemain on s'en repent. C'est peut-être quelque chose de très grave que l'on veut nous faire savoir!
— Ouatf I Un simple baladeur qui n'a pas encore son petit effet de nuit sur rade dans sa collection.. .
— ËnGn, du moment que vous ne vous dérangea pas, que vous importe!... Je crois plus prudent d'aller voir...
— Vous allez vous foutt' au plein ou capoter avec la yole.
— Pour cela non I Je suis mauvais marin mais je caàote comme fen Banc-à-coulisses lui-même.
— Ça, c'est vrai, grogne Le Coatmabergaslme-
len, ces sales Parigots, c'est toot le temps à naviguer dans des espèces de boîtes à savon entre la Morgue et... l'Opéra (!!)
Maïs ce n'est pas le moment de felever des (erreurs géographiques^ même grossières comme cellelà. Le Capitaine me laisse aller, — c'est le principal ; il fera un autre jour ses excuses au maire du IX* arrondissement.
La nuit est d'un splendide bleu sombre velouté, les étoiles semblent sourire à leurs images dans l'eau calme.
Je descends rondement Péchelle, détacbe le youyou et, sur un liquide ciel nocturne où des rayons d'astres, par un frisson de houle, zigzaguent brusquement comme des éclairs, je « nage » vite, vite, vers les c accorès ». J'ai aperçu mon c crieur » qui répète son appel infatigablement, jusqu^à la seconde où l'étrave de la barque louche terre à un mètre de lui.
C'est un vieux monsieur très noir, de physionomie respectable et paterne. Il me sourit, bénignement, au clair d'étoiles. Je lui tire mon chapeau et lui dis avec une extrême politesse :
— Vous seriez in-finiment bon, Monsieur, de m'attendre cinq minutes. Je suis chargé par le Capitaine d'aller chercher deux litres de rhum chez M'"*' Cambyse, en face de la gendarmerie du Mouillage.
•— ÂUez^ allez, mais faites vite, mon ché. Il faut que je voie votre capitaine pour une affaire in*
FORGE BNNEMIB 327
ofoyablement sérieuse. Je suis Missié Cêlinice Inzinor chante la basse-taille gutturale du bon vieux, une voix importante d'orateur pour Conseils municipaux.
La place du Marché traversée, une rue montée, je me trouve dans la verdure, •— un peu oppressé par de chaudes et trop suaves odeurs de serre... Je ne pense plus au brave M. Cêlinice Inzinor*
C'est très joli de me trouver libre, à terre»
dans la colonie où ma « petite princesse » est venue en convalescence, mais je n'ai plus que eeni sous et ignore où je coucherai. Il ne faut pas songer à camper à la belle étoile, dans une tle où les serpents, — des bothrops lancéolés, -* aiment, paraitil, à faire leur petit tour par les nuits sereines* Je marche longtemps, un peu au hasard, sous la voûte feuillue, débouche sur une large route et, abruti de fatigue, ne songe plus, pour le moment, qu'à demander un coin où dormir, dans la première case venue.
En voici justement une dont l'apparence est inviteuse. Le toit disparaît sous les plantes grimpantes maintenant bleuies de lune, et les minces piliers qui soutiennent l'auvent de la galerie basse sont enguirlandés de longues « grappes » de fleurs.
Toute la maisonnée, — de braves noirs à figures ouvertes et rieuses, — m'accueille comme un camarade. On est hospitalier à la Martinique et c'est à qui me versera une tasse de café ou une goutte de rhum, me servira une grande assiettée de
TORCB ENNEMIB
•a poiaaon > ou de aoupe xhabitant»
nx pois d'ÂQgole.
emaode ni es que je fais dans le pays ions futures, fia m'installe proprenuit et je m'endors, tanôis que mes neot tout bas ou causent entre eux k
,prës avoir insisté pour me faire délire de la case avise mon couteau linture par uo bout de &l-caret — et e ma pocbe. Il prend un air mystélit une assez copieuse allocution en 3 je ne comprends pas bien, il se ) d'aveindre son français des Jours de nt le petit discours suivant ; -là est bavard. 11 dit vous aves l'un bateau. Ob ! ea pas bien dange- Mes pas marin-l'Etat, alors les gen- !a-botles(!!) yo vont pas couri' après lis avez pas de l'âhgent en pile, est-cB f Suis pas riche, moi, mais ya toujou dix-sous pour les « cAUëgues > emgne deux francs par jour et a sept
e petite lutte, îl faut bon gré, mal gré I les cinquante centimes. Je fais semmais je crois que je n'ai jamais été lissant de ma vie. Comme on l'a l'intention est tout. Et ce n'est pas- I me mettre en chemin, je dois en-
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cote a décrocher mabouya ». Le mabonya est un mystérieux et, du reste, imaginaire lézard dont on a parfois la gorge obstruée, le matin, aux Antilles. Ce saurien est fort méchant et — pourvu de terribles griffes, — s'accroche impitoyablement aux parois du pharynx de ses victimes ; rien ne peut lui faire lâcher prise, rien, — sinon un fort coup de rhum. Quand le mabouya est décroché, il est élégant d* « envoyer gendàhme »• Envoyer un gendarme, c'est avaler une bonne goutte du déjà nommé rhum, puis se rafraîchir la bouche avec une gorgée d'eau qui doit suivre immédiatement l'alcool.
EnQn me voici en route, après avoir serré la main de Gicéron Fanfan, mon hôte.
Je crois qu'il n'y a pas, au monde, de meilleure population que celle de la Martinique, — (blanche, noire ou mulâtre).
Vais-je'me diriger sur Fort-de-France ou commencer par demander où se trouve la femme du gouverneur de la Guadeloupe, qui doit être connue? Les deux idées ne valent pas grand'chose. Il aura été inutile à Irène d'aller aussi loin que Fort-de- France pour trouver le bon air. Toute la colonie est admirablement saine, deux ou trois points exceptés, et si je parle de la c conjointe » d'un grand manitou colonial, — moi, vagabond mal équipé, — je puis devenir suspect. — Puis une obscure intuition me porte à retourner à Saint- Pierre. Le plus c sage » n'est-il pas de me fier à la
330 voues SNKEBIIB
veine qui m'a bien servi jusquici?— La petite pièce d'argent de Cîcéron Fanfan sera certainement un bon fétiche. Je la jette en l'air : si elle retombe face, je ferai route vers le Nord ; si elle me montre le côté pile, je mettrai le cap au Sud. — Face ! C'est décidément vers Saint-Pierre qu'il convient de ckeminer.
A rinstant même oti je reviens sur mes pas, l'augure est confirmé par un fait des moins étranges, mais en lequel je me plais à voir, alors, un mystérieux encouragement. Cette route des mornes, la « Trace >, — à l'endroit où j'ai consulté le Fatum, — surplombe si bien les basses terres que n'apparatt plus à mes yeux le plus petit morceau de plaine: rien que la mer, toute dé saphir lumineux :
Or, -*- exactement à la minute où mes regards se reportent sur le bleu des vagues, voici f[ue semblent sortir de l'immense muraille dé brillante végétation que j'ai sous les yeux, une pointe de m&t, puis une vei^ue, deux mâts, trois mâts, puis toute une coque, — la coque de VAugtcstine Bourdon, — parbleu ! — la seule sur rade qui soit peinte, — sous prétexte de gris, — d'un mauve presque rosé, reconnaissable à des milles de distance. Le bon voilier prend le large en m'abandonnant. Hurrah t hurrah ! Saint-Pierre m'est ouvert à présent. Je vais traverser la ville, — la suivre, plutôt, dans toute sa longueur, et chercher au Nord, toujours au Nord, jusqu'à ce que la côte tourne...
POBGB BNHEWE 33 1
Je redescends allègrement vers la plage par ud « raccourci 1, — ... assez loag ! — parcours les tnois grandes rues du Moulltage, du Ceulie et du Fort, aux lOfti&ons de bois vieilles ou oenves, simplettes ou coquettes, mais toujours propres, les unes sans un ornement, les autres garnies de jolis balctms ouvragés, — entrevois la Sarajie de l'Evéché, profondément verle et ialeusément créole, presque « Paul et Virgintenne^, le Théâtre et ses cocotiers, la Batterie d'Ë&aotz aux ombres bl^es, jusq^u'oA paraissent monter les reflets des feux Ideus de la mer, — la Roxelane dite Rivière du Fort, aoo pont de pierre et tout son « décor de fond > feuitlu et fleuri, le Marcbé du P«H-t, aux manguiers et sabliers géants, — l'Eglise Saint- Pierre et Saist-Paul perchée sur uu terre-plein d'où moatent, droiiea, les colonnes Manches et smaragJines et les ilècdes pennées des palmistes ; — Je dépasse les dernières maisons de La ville. Maintenant blanchoie l'Habitation Périnel le, jadis célèbre et toujours jolie as-ec ses hauts, aériens ^ grêles palmiers. Se marche encon longtemps, puis me repose eu mangeant la première chose venue dans un -k- (1) assez primitif et africain d'oraetnentatlon...
Voici que boulent les panaches d'une forêt
(1) -fc- (k barré) — eaburet — plaisanterie ^apbîqne ds 1^-baB ; le -k- sert d'MiiMgDe h beaucoup de bonchoni da
la Golanie.
de cocotiers toute diamantée d'embruns lancés par les grosses vagues, crêtées d'écume, d'une petite anse, • r- béryl, turquoise et mousse d'argent. Une grande villa, comme de lumière blanche, miroite entre les pennes d'or vert et des roses pourpre qui semblent vouloir ensanglanter son perron neigeux. C'est la maison que j^ai « entr'aperçue » dans l'étoile délicieuse. Je jurerais qu'Irène est bien près de moi,
à présent que je vais la voir
Des domestiques de tous les teints connus, depuis le rouge clair normand jusqu'au noir satiné le plus congolais, vont et viennent sous les galeries, sur les marches, — sous les verdures qui entourent la villa. Je n'ose interroger personne, mais je suis de plus en plus certain que je suis arrivé à bon port. J'attends longtemps, caché derrière un bosquet d'orangers hauts comme des cèdres — et commence à désespérer de contempler ma a princesse t> ce jour-là quand ma bonne étoile (?) me met brusquement en présence de Ghapitel, l'ancien domestique de Boffieux, devenu comme il va me le raconter, ^le valet de chambre du potentat Letellier :
— Oh ! monsieur Veuly ! Vous ici — et dans cette tenue de de navigateuri
Et après un échange d'explications :
— Sûr alors que Léonard, ç'm d'Vassetot,
n'avait pas tort quand il prétendait que vous en teniez dur pour Madame, car ya du ch'min et d'ia nausée depuis la Seine-Inférieure jusqu'à ici. Hais s'il est permis à un simple serviteur comme moi.
qui suis le vôtre, d'exprimer une « manière d'opinion », j'aurai celui de vous dire que vous vous êtes pas ennuyé : f avait aussi Taut' Madame, celle ' de Monsieur vot'cousin qui en avait un^ de coup de marteau» pour vous; et sans offense vous n'avez rîen d'une d^tatue ni d'un ci^rassier ou zonavre. Elle parlait souvent seule, la Dame de M. Roffieux et j'm en ai entendu défiler, un chapelet, un soir^ qu'yyavaii eu du monde et des petits verres : Les personnes parties, elle était restée dans le fumoir où jetais venu pour ramasser des cigares qui traînaient, — (des <c pas fumés » et aussi des a à
peine ») — Elle en racontait, elle en racontait
mais elle en revenait toujours à répéter : a Ah ! Philippe Veuly ! Philippe Veuly ! Tu m'aimes pas après que je me serai scarifiée pour toi ! Eh bien, je t'abandonne aux espïoiaiions de cette canaille d'Elzéar. Tu m'as aimée pourtant puisque tu t'es a esbigné » une nuit de ton Yassetot pour me déshonorer de tes amours saladiqiies et que t'as réintégré ta boite après ça! — Elle s'exprimait mieux que moi, vous pensez ! J'arrange ça comme je peux : yavait des mots d'officier !
(Chapitel sait fort bien que lui-même ignore peu de « mots d'officier >.)
Kmôhoûn qui ne bronchait plus depuis la scène qu'il m'avait faite la veille de notre arrivée aux Antilles, se met à ricaner. Bien entendu, ce rire ne sonne pas mais il me secoue plus atrocement les
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Derfa que les éclats de grossière galté de* cent alcooliques assemblés.
Et pendant que Chapitel continue à m'entretenir des sentiments de la distinguée a Raoula », le Tkou» kriea se confesse :
-— Ah ! je ne t'en ai rien dit, mais tu aurais pu t'en apercevoir si tu avais consulté mes souvenirs. Et tu ne regardes jamais en toi-même ! •— Mon vieux! Ce que c'était délirant de cocasserie! Tu connais le sourire — exaspérant de prétention,, — de « répouse Rofûeux »..,»,. Eh bien! tu sais, -^ cette chose, cette chose que l'on ne voit guère que dans ces cas-là, — (quand on la voit !) — oui? — eh bien ! la chose avait presque»*... (Il s'esclaSe), — le même sourire, — ou je me le sois imaginé i C'était tordant !
Quel affreux dégoût! Infect, répugnant Tkoukrien ! Que n'as-tu un corps que je puisse tenailler, lacérer, mettre en charpie, — en bouillie !
Mais il importe que l'expression horrifiée, sauvage et féroce de ma physionomie ne mette pas en fuite le bienveillant Chapitel. J'ai des reoseigaements plus importants à lui demander. — Je me calme par un terrible effort de volonté et interromps sans brutalité sa conférence sur Raoula en le priant de me donner des nouvelles d'Irène :
— Elle est bien mieux ! Il n'y a plus ça deiblie, plus ça ! Et c'est elle qui domine son mari à l'heure qu'il est. — Au commencement^ il lui fichait des beignes, il Pappelait d'un tas de vilains noms et lui
:^Éa
FORCB ENNBM12 33S
any(i]rait des a objets » à la tële, qu'elle ea « âne marque ou deux. Mais maininoaDl il y a une vieille négresse un peu sorcière qui prétend qu'elle lui a donné un pUltre ponr avoir a le dessus avec Monsieur ». Oh .' il est vraiment gentil & présent svea elle qui fait ses efForls pour lai cacker que, sans lui en vouloir (car elle n'est pas méchante,) e)i« aimerait bien le voir plus loin Il en maigrit
Je voie que je D'oïiiieadraî plus qne des ragota imbécilee, — et coupe encore une fois la parole & Vofficieux de l'omnipotent satrape.
— Et sort-elle parfois dans l'aprës^iiidi ?
— Certes, et elle ne va pas larder. Vers ces beures-ci, quand la brise donne oomme et tout «le Ettîte » elle va faire un tour jusqu'il l'autre bout d« Fond-Corré, vers Saint-Pierre sous les cocot et let manguiers.
Je me délivre de Cbapitel en lui afQnnant que j« dois retourner & bord avant la nuit, que j'ai eu dea maheurs [détail, hélas ! trop vrai !) et que j'émigre (voyons! où pourrais-je bien émigrer?)... Tiens I... au VéaéEuela où Ion nent de découvrir des mines d'or dans la province de Guarico
Puis je Tais un grand détour et vais me posb l'autre cAié de U villa, dans une étroite sem: la haute, l'émisse Eemllés tropicale, blutai splendide avérée de flammes blond£s, la transfi en vert crépuscule.
Oo ne me surprendra pte. Ne doivent s» £ai dans ces enchevëtremeats de lianes que de boni
gabonds noirs, chasseurs de tourterelles sauvages ou des immigrés hindous coupeurs de choux-palmistes.....
Et je puis parfaitement surveiller les abords de la belle case blanche, lumineuse.
Des heures, — ou des minutes incroyablement longues — - s'écoulent :
Enfin» une femme que je reconnais — et ne reconnais pas, j*étouffe un peu! — Mon cœur bat à grands coups sourds qui me secouent, qui me brisent, •— une femme vêtue de mousseline rose pÂle descend les marches du perron ; personne ne l'accompagne :
Est-ce elle ? Je ne sais plus ! Oui, c'est Elle ! mais qu'y a-t-il en Elle qui me déroute ainsi ? — Elle est sur le chemin qui longe la mer ; elle s'avance de mon c6té ; elle s'approche, s'approche ! —
A cinq pas de la sente, Elle s'arrête — et demeure là un long moment, comme attirée et repoussée par Fallée sombre aux larges feuillages retombants. Je la vois en pleine lumière et la regarde avidement ; oui, avidement ! Si je ne redoutais de paraître grotesque, j'écrirais que mes yeux ont faim et soif d'Ëlle l Mais qu'y a-t-il, mon Dieu ! — De loin, après une courte hésitation, je l'ai reconnue. A la contempler de si près, je n'éprouve plus du tout la joie immense que j'espérais, que je craignais, — cette joie dont l'attente me causait une douloureuseï une exquise peur.....
C'est Irène et ce n'est plus Irène ! — Seraîs-je un misérable assez brutalement insensible pour l'aimer
FORGE ENNBMIB 337
moins parce qu'il est évident qu'elle a souffert, — et beaucoup souffert ?
Elle est toujours belle, mais autrement qu'à l'époque où elle est « entrée en moi » non comme « un coup de couteau » selon l'expression du dieu Baudelaire, mais comme un suave et puissant parfum qui a envabi tout mon être. La nuit magique de ses yeux est aussi sombremenl resplendissante que par le passé. Si son teiot a pâli^ s'est en quelque sorte un peu éteint, il a pris des délicatesses, une douceur de pétale mourant. Son visage a la une et cbaude couleur d'une rose-thé qui se veloutérait d'un presque imperceptible pollen d'or. Sa bouche aux cruels et adorables arcs roses est toujours aussi fratcbe. Tous ses traits ont gardé leur pureté. Je les revois pareils à ce qu'ils furent naguère — (y a-t-il plus ou moins d'un an ?) — oui, pareils, mais pourquoi leur harmonie d'ensemble est-elle différente ? — Il n'y a en elle aucun changement très marqué, — pourtant ce n'est plus la même femme. Bien que sa beauté ne présente rien de morbide — (loin de là : Irène semble plus forte, plus énergique ; il y a même dans son œil un éclat de fière volonté que j'ignorais) — bien que cette beauté n'ait rien que d'épanoui, do triomphant, de superbe, un peu dans le sens latin du mot, — je ne puis m'empôcher de sentir, au fond de moi-même, qu'elle a, je le répète^ beaucoup souffert, qu'il s'est produit en elle une transformation à la suite de laquelle son essence intime s'est complètement al-
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térée. Je suis sûr que c'est son ancien reflet que j'ai vu dans l'étoile délicieuse, et noir ractoeL
Elle est toujours charmeuse, mais son charme est aiUre, moindre, par conséquent, pour moi. Je m'imagine que mon amour se modifie, que je ce&sens pour elle une nouvelle passion, mais ce n'est plus la passion déjà dis qui m'inondait d'un trouble, bonheur si follement grisant, si ej^uisement inquiet. £t pourquoi n^ leurrer ? Non, ce n'est plus cette £emme-ci que j'aime, mais bien l'Irène de jadis, — celle qui a disparu! — Oui^ c'est tme Irène que je dévore, que je bois des yeux, cherchant en elle un rien qui puisse faire renaître la vidlle ivresse, la seule réelle, m^is ce n'est pas fjwn Irène l
Alors, c'est fini ! J'aime une femme qui n'existe plus. Je n'aurai même pas Tespotr de la setrouver dans une autre vie, puisque, maintenant, a varié le principe subtil qui émanait d'Ëlle comne le par* îum d'une ileur« Elle n'est plus Elle ! Elle ne sera jamais plus Elle !... Et moi-même, ai-je enccHre une raison d'être après cela !.«. €e n'est pas de la douleur que j'éprouve ; c'est une sorte de morne indifférence pour touti Rien ne m'intéressera plus. Oui! c'est fini I et je suis fini aussi !.*•
Je me mets à rire si fort qu'Irène ^imée, — oh ! nuUem^it apeurée ! — marche droit au petit sentier, soulève un rideau de lianes et de feuilles cetombantes et m'aperçoit. Non, certes ! Elle ne se ressemble plus ! Que reste-t-il de la « petite prin-
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cesse » orsiative et &i divinement a fenanelBlte » ? (oh ! pas toujours si femmelette I) Sa pfaysioaomie devient éDstgîqoe, presque menacaate ; sa voix, encore douce mais plus grave qu'avtrefois, sonne' autorilaire, dans le silence des futaies :
— Votre plaisanterie est stupide ! tous avez voulu m'eifrayer, n'est-ce pas? Si vcras n'aves pas réussi, je vous sais quand même mauvais gré de la détestable intention. AUeD-vous-en et vite I vobb m'entendez !
Ces paroka alloment en moi une insase et ftartbonde colère immédiatement attisée par KméhoAn. Usigré mon trouble, je lis, je suis forcé de litv dans l'&me du Tkoukrien mieux qu'en la mienne ■ propre. Lui aussi est enragé contre cette femme qui se permet ds lui apparaître différente d'ellemême, — qui ne pourrait plus lui donner Kcocleount les mêmes joies que la nuit de... mon emprisonnement dans la cellule, — contre cette femme qui après cala nous parle ■ comme à des chiens b I — Exaspérés, nous nous jetons sor Irène ; je la saisis aux coudes et l'attire violemment dans le fourré. Oh 1 ce n'est pas que je la vmille, à présent ! Il me serait moins pénible de mt tromper avec une autre qu'avec SUe. Non. je ne la veux pas. Mon. désir forcené est de la meurtrir, de la punir dans sa chaii menteuse, — oui, menteuse pu'" qu'elle ne m'illusionne plus de la mime façon, ' de la battre sauvagement, comme l'eût fait ui brute de l'Age de pierre ch&tiant sa soumoisn i
melle pour se venger d'une longue trahison.
Et tout en me révoltant contre moi-même, je la frappe, je la supplicie avec des raffinements de férocité* — Et arrive ce que je prévoyais obscurément sans oser me l'avouer : elle m'a reconnu, maintenant — et s'interdit les plaintes pour éviter que l'on se rue à son secours, que Ton m'abatte comme une béte hydrophobe. Oui, à Vassetot, je l'ai honteusement souillée; aujourd'hui je la martyrise, abject bourreau que je suis ! Mais par le fait du viol perpétré naguère et qu'elle subit à demi consentante... pendant... des secondes... je suis devenu en quelque sorte une chose à elle, moi qui croyais m'emparer d'elle — et elle me défend par son silence.
Moi, hideux lâche, je me réjouis de la voir pleurer à grosses larmes, tandis qu'elle serre les mâchoires pour ne pas crier. Je lui tords les poignets, je les mords ; je lui enfonce mes ongles dans la gorge. Elle essaie de lutter un peu, mais je lui en ôte tout envie en lui tenaillant les joues, en lui pétrissant les seins, en fourrageant ailleurs, les griffes en avant. Oh ! quelle douloureuse jouissance me causent ses gémissements étouffés ! Combien je souffre de ses souffrances, mais que c'est atrocement bon ! Ah ! je vais prendre mon couteau, l'entailler, la saigner un peu^ pas trop ; je ne tiens pas à la tuer si vite ; je veux taire durer le plaisir !... Et je pleure autant qu'elle... Oh! cette délectable torture de Taffreuse pitié vaincue! Je pleure, maisj'exulte!...
Irène a vu la lame briller. Ses yeux expriment une terreur în6nie — et, tout à coup, tant de douceur suppliante 1 Maïs redevient-elle folle ? Voici qu'elle me passe un bras autour du cou et m'écrase, me brûle les lèvres, — de quel baiser ! — Ab I je comprends : la « drôlesse » veut se sauver en se « prostituant ». Elle aimait mieux mes violences de là-bas ; c'était plus gai ! — Et je lui mords la boucbe jusqu'au sang !...
Mais brusquement tombe ma frénésie. Une vraie^ une délirante pitié s'empare de moi, me bouleverse, me navre d'une peine si aiguë que j'en hurle presque...
Car le néfaste Kmôboûn, le glaçant fantôme évocateur de l'Astre Rouge, du lointain globe de sanie, vient de s'élancer hors de moi, de me délivrer de sa présence « à jamais », a-t-il grondé (je crois l'avoir, cette fois, matériellement entendu).
Part-il heureux de m'avoir conduit où il devait me conduire : à l'infamie des infamies, — ou l'aije horrifié par ce crime sans nom qu'il â voulu et que je viens de commettre, en rendant morsure haineuse pour baiser, — forfait peut-être sans exemple dans l'histoire des Mondes ?
342 FORGE ENNBMlff
C'est h peine si j'ai la force d'écrire à présent, après oet aveu de ce que j'ai, sans doute, perpétré de plus effroyable au cours de toutes mes existances...
Je crois que je me suis jeté sur le oorps d'Irène et que je Tai couvert de tendres et sanglotantes caresses... Oui, j'en suis sûr. Elle m'a même encore donné de sa bouche meurtrie un baiser qui pardonnait l'impardonnable.
Maïs Irène s'évanouit. Je la crus morte. On venait, du reste... on la cherchait... on avait entendu mes cris. Le désespoir et la terreur m'affolèrent de nouveau. Je ne fus plus qu'une béte qui fuyait...
Qu*est-il arrivé alors? Il me semble que je me vois tapi dans les broussailles de terribles forêts, bondissant par des savanes blondes et vertes... Après cela j'ai dû vivre assez longtemps sous de farouches et puissantes frondaisons de féerie, farouches, puissantes et gracieuses aussi, les plus belles que j'aie vues dans ma vie actuelle, mangeant des fruits étranges, buvant à même les ruisseaux, dormant la nuit dans des arbres, sur de solides et inextricables entrelacements de branches... Un jour^
FORCE BNNBUIE 343
des gens m'ont pris, dans UBe clemèro, près de la mer... Oai, j'entrevoyais comme un port, des Biaisons, une ville... Autant que je puis me le rappeler, ils m'ont emporté, ficelé comme un ginge capturé TÎTant, — et m'ont jeté dane une petite pièce noire. Je devais être alors enfermé de nouveau dans nne maison de fous car j'ai entendu là, souvent, des femmes qui criaient, comme celles de Vassetot. Combien de temps ai-ja pu rester U? J'ai réussi k m'échapper encore, comment ? Je n'ena sais rien... Je me retrouve sur un navire, puis sur d'autres, travaillant macfainriement, plutàt abruti que fou : on n'aurait pas enrAlé un aliéné! Un imbécile, (tétait différent I II me parait que j'ai été k la Guyane, à la Plata, aux Iles Malouines, dans l'Ëxtrëme-Sad Chilien, puis à Valparaiso où je n'ai pas pensé à demander des nouvelles de ttagne et de Nigeot...
Je pus fontefois remettre la main sur les
aventureux mabouls dans un hApital d'une petite république... ob I très chaude 1 du Centre ou du
Sud du Continent américain : Un accès de
fièvre accompagnée de délire (?) m'avait tait a mettre dans cette u maison-modèle d où mes de anciens compagnons de Yassetot — qui l'avaie fondée — après s'être vus expulsés du Chili po propagande reZi^'euîc par trop bruyante, — ét&iet k l'époque, internés. Coneidérés comme infinime peu dangereux, ils circulaient partout, de jardin i jardin, de salle en salle, semant, — croyaient-il
— sur leur passage, les bénédictions et les cures miraculeuses, car ils s'imaginaient être devenus des dieux (fortunés hommes I) — Ils s'étaient, bien entendu, mués en purs esprits et le proclamaient. Cet oubli absolu de leurs corps les rendait presque méconnaissables à force de malpropreté^ mais ils semblaient parfaitement heureux.
Ce fut dans cette même république centre ou sudaméricaine que j'appris une nouvelle qui me navra. Le Ministre plénipotentiaire français, un certain M. Letellier, ex-gouverneur de la Guadeloupe et dépendances, — (style officiel), — passé de l'administration coloniale à la carrière diplomatique avec cette facilité d'adaptation qui caractérise nos politiciens — était accusé de séquestrer sa femme...
Or, comme après quelques semaines de traitement et un sérieux examen médical, on m'a dé* claré < atteint de crétinisme simple (?) incurable,
— mais inoffensif pour toute personne armée d'une solide trique et fortement chaussée » (sic), — ... voici ce que je vois, Tun des premiers jours qui suivent ma libération.
Je suis parti le matin pour aller m*embarquer au port de Majaderos. La route court dans la forêt équatoriale illuminée d'émeraudes et de diamants après l'averse, car nous sommes en pleine saison des pluies. A un coude de la a carretera »^ au moment où je contemple, ravi, de grands arbres comme fleuris de neige rosée, où je respire avec une joie sensuelle leurs parfums vraiment paradi-
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siaques, — od dirait humer du bonheur répandu dans Tair, — deux hommes à tètes de forçats ou de mouchards sortent d*un fourré à deux pas de moi^ emportant un cadavre nu — et çà et là sanglant — de femme très belle mais émaciée, dont les cheveux traînent sur la terre détrempée.
N'est-ce pas une nouvelle folie qui me traverse le cerveau ? J'ai l'idée que ces hommes, je les ai vus récemment, que ce sont des infirmiers de rhôpital d'où je sors ?
Ils jettent brutalement la morte dans une sorte de fourgon que je n'avais pas encore aperçu et, avant que je sois sorti de ma stupeur, le cheval s'éloigne au galop sur la route boueuse. La fange vole, éclaboussant le sinistre char de grosses macules jaunâtres, — ... et tout disparaît.
Et je reste des heures... et des heures, là, vautré dans la boue, en proie à une crise de sauvage désespoir... Car, à l'instant où le corps passait si près de moi, — j'ai, sans pouvoir faire un seul geste, porter un seul coup aux bourreaux, — (oui, aux bourreaux — je me rappelle mon affreuse vision d'antan ! — ) j'ai, — malgré la chevelure terreuse, malgré le terrible amaigrissement, malgré tout, — • reconnu la forme naguère tant aimée d'irènoi — de ma « petite princesse » !...
Je ne saia pas comment je suis revenu en France. J'ai revu mon frère, mais quoi qu'il ait pu me dire.
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j'ai insisté pour être rameaé à Vassetot que je ne quitterai plus. Car les grands bâtiments blancs et les jardins profonds seront à jamais, pour moi, hantés par rExqnise des Exquises, par Tlrène de jadis, redevenue pareille à elle-même — et qui vient encore de me sourire, nimbée de rayons so* laires et de roses de lumière rose, comme elle planait près de la fenêtre où je l'ai vue la première fois.
Léonard a demandé à être, de nouveau, chargé de moi. Il m'a rendu son estime depuis qu'il connaît la cause de mon évasion* Je ne lui ai pas ra« conté la fin du rêve !
Il possède maintenant un chapeau-melon lilas clair, don d'un jeune interné originaire de la République de Libéria. Et mon Léonard, à tort ou à raison, ne se fie plus aux benzines quand il s'agit de nuances aussi < fragiles ». — Il prend donc, ces temps-ci — (je n'invente rien, je vous le jure !) — des leçons d'aquarelle d'un brave fou jadis médaillé au Palais de l'Industrie, — à seule fin de pouvoir, si l'occasion s'en présente, réparer lui-même son luxueux gaiurin... au pinceau !
Je n'ai plus revu M*^* Robinet qui a épousé en secondes noces un iastituteur ! S'il lui platt de se remettre à la calligraphie murale, elle disposera d'un tableau noir et de mines de craie.
Je plains, dans ce cas, les élèves de son mari.
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