‹ Force ennemie, romanChapitre 8 sur 10 · V.ulM · texte numérisé non relu

V.ulM

FORCE ENNBMIE 237

L'bomme est sur moi. Il lâche sa lanterne et m'empoigne par le fond de ma culotte sans cr&indre de se piquer. Grâce & Hmôhoûn je serais plus Tort que lui si j'étais sur mes pieds, mais ma position est fâcheuse. Accroché par le milieu du corps, on est mal planté pour la lutte.

Et Toilà mon paysan qui appelle ;

— Ho I Zidore I Ho ! Bailhache I Vuez-vous-en I Yfl un 'cré vôleas a à canefourche n chu' la hallle !

Dix secondes plus tard je suis cueilli comme une noisette. 11 n'y a plus de résistance possible, trois paires d'étauz me broient lee bras, tes c6tes et les tibias.

Sans me rendre bien compte d'une transition, je me trouve en pleine lumière, étendu sur une table de cuisine, toujours solidement maintenu — et mordant de rage le bord de mon feutre qui m'est retombé sur la figure :

— Ah 1 bé ! aile est trop drâle, ch't'histouëre I fait la voix du lantemier. J'sommes pas ii moitié c. .lions ! J'arona-t-y pas été crocher dans un gardain de Vdss'tAw. Ch'est-y point vous, msieur Patou^ât'/fel Ahl pas moins, ch'est ben luéb! Gh'est toujours son capet et son emmitouffte !

Un gros roux qu'on a appelé Bailbache m'enlève mon feutre en faisant danser toutes les dents de ma mâchoire :

— 'cié enfant d'filtasse I Ch'est point ludh !

— Qui k'cb'est, 'lorsî

— J'vas vous dt', moue, prononce 'Zidore, long

mstn osseux at r«lu cemine un putois ; eh'est ua 'cré coohoD d'fou qui font fc«aap â'VâsB'tàw ! — Oq peut^ point l'accondist' eb^ b^aiëv jusqu'à

- Cha s'iMl pftèt pas ben t^moinent. Cha »'rait vite. Yaura pus d'profit d'main quand qu'y ront passé une mauvaÏBe asit à i^ffreUmî leur

nigré ma triste situation, cette ps;tthok>gie fanste me donne une forte envie de rire. Je me ce la douleur de Le Lencici et celle de Bar- ;e?

- Dites^onc, Pupin, faudrait-y pointlui donner l'tiot â'nsDgei » m&fner?

- Y mAk'ra d'main àaoM sa eiUog*. Gh'est trop pense pour nous. Oo i'tjent pas encoce^ l'ard'ia récompense !

■ Oh ! cb'est pus comme do temps à Fioin I Eiawreauz y x'ami bisn promis d'pajer les atJ

■ N'attendutt, on va l'untehap dans Tra/fûl au n. F'ca jooi: demain !

est bicm cOHime Léonard me l'avak dit. Le :teuT de fi»fobe date et bob digne accote vont nr les paysans à jouer le rôle de woloaaes oue> Et ils anes^ont leur lèle-.

1 me jette dans de la nuit fétide. Ha première atitm est une affreuse nausée. Heureusement -etrouvé dans ma poche de ^anâe& allumettespes de contrebande achetées à. l'EeonotKot de

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Yasaetol. Chaoune d'elles peut m'éclaîrer près de deux minuies. J'en allume une et je r^arde»

Le raffut au fUtin oii l'oai m'a envoyé piquer une tète est un appentis rempli d'oardures, de paîUe œoisi6t de débris de meubles, de vieillies casseroles crevées, de peaux de lapins, de dbtffons malileuranis»

Je m'installe sur une pile de sacs vîdlBS^ crasseux mais à peu prè» secs. La porte est solide. On voit qu'on L'a récemment « réparée eu neuf. » Est-ce l'eiïet des promesses de Yassetei? — Le toit est moins bon. Quelques tia^verse» semUent pourries et, çà et là, j'aperçois les ardoises. Mais avant de songer à faire le moindre effort pour briser les barreaux de ma puante cage, il ert bon que j'attende, que j'attende longtemps. Le» natife de la brousse vont se coucber de bonne heure, mai» les trois chasseurs d'hoaunea doivent être en gaH^ ee soir. Bonne aubaine que cette capture de Tun des pré* cieux. sujets de la méttagecie voisine., im parie bien qu'ils trinquent à. ma santé, calculant que \m pcim» palpable demaiu leur permet ua petit extra. Ils n'en dormiront que mieux après. Patience ! J'entends aussi les chiens renâcler encere dé temps à autre. Je n'ai qu'à leur donner le loisir de se calmer. Plus tard, quand ils seront à moitié assoupis, un bruit partant de la maison même ne leus paraîtra guère suspect, tout d'abord» — ^ je pourrai sans doute, @igner le lairge avant qu'ils soient sur mes talons..

Je fume un certain montre de oigacettes pour

rendre L'air respirable. Bientôt j'ai lieu de me féli-

ciler de ma prudence. Des pas s'approchent de

['appentis ; une barre lumineuse souligne la porte ;

prestement j'éleina ma cigarette et me coucbe en

chtea de fusil sur mes sacs malpropres. La porte

Un jet de lumière m'atteint en pleine figure ;

a sensation que mes paupières toutes rouges,

rouge de coquillage, vont devenir diaphanes.

a Toîxde Pupin, le patron, celui qui m'adé-

, barylonne caverne u sèment :

'1 est endormai comme un yeutire dans son

e qui me prouve que mon ennemi, le molosse ain, n'a pas des notions très exactes sur les irs des lièvres. Cela le réhabiliterait aux yeux aportsmen conservateurs. On peut d'ailleurs, leacendre à faire la chasse k l'homme et ne pas liiief k braconner).

I retombe dans le noir. Des heures s'écoulent, urne toujours, nullement ensommeillé mais iti, — sans avoir la force de penser. C'est tout ilus si des images confuses passent daos nne ne : Iiëne, le père Froin, Bid'homine, les deux /eaux directeurs, François ligotté, Paris que je , peut-être, probablemenl revoir, — puis un lin couloir, blanc et glacial, de Vassetot qui ispire tout & coup une terreur vague. Les chiens )roncbent plus. Le froid me saisit. J'allume ire une de mes petites bougies et regarde nu itre : une heure et demie.

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Kmàhoûn, qui ne s'était plus maDJfesté depuis notre sortie de la maison de santé, m'insinue :

— 11 n'y aura pas de force à faire. Tu n'as qu'à déplacer cinq ou six ardoises, tout au bas du toit, h droite, dans la seule partie justement que tu aies regardée sans attention.

J'enflamme une nouvelle allumette. En effet, — de ce côté-là — tout le boia est pourri. Il faut que Pupin et consorts aient été bien préoccupés de l'état de !eur porte pour ne l'avoir pas remarqué.

Je me mets (ou notts nous mettons) à l'œuvre. L'opéiation est plus ditQcile que n'avait imaginé Kinôboûn L'observateur. D'abord, impossible de nous éclairer. Nous n'avons que deux bras et je ne me vois pas, les mains occupées, tenant entre mes dents le bout d'une allumette- bougie qu'il faudrait renouveler tontes les minutes au moins, en dépit delà longueur anormale de ces Victoria Matches, — car dès que la flamme arriverait au milieu du petit b&toQ de cire, je devrais cracher mon luminaire sous peine de me briller le nez. De plus, le bois des traverses est bien attaqué par l'humidité mais non aussi spongieux que je me le figurais. KmôhoAn électrise mon système nerveux de toute sa sauvage énergie, mais ce n'est qu'avec effort, et petit morceau par petit morceau que je puis désagréger les solives et les poutrelles. De temps & autre, je regratle encore une allumette pour savoir où j'en suis et pour être bien sur que rien ne va me tomber sur la tête. Je reprends ensuite ma besogne de ter-

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mite. — Il est pradtent d'éviter le broit autant que possiU» : J'y vais donc avec précaution et m'évertue certainement deux bonnes heures avant d^avoir d^agè une demi-douzaine d'ardoises que j^eniève alors tans; prâie t

Le clair de lune nimbe de Meu' v^rdfttro'les immondices du raffut.^... C'est maintenant que j'ai besoin de toutes ma médiocre adresse, Je fais un « rétablissemenit » sor^une traverse eiKîore sotide et me voici sur ÏB toit qui craque moins que je ne craignais.

Mais attention jn^u^au' bout î Pas de brusquerie dans les moirv^ment»! Les chiens grognent. Je ne bougea plm de dix minutes, peul^tre. Puis je saute, aussi peu bruyant qu'un ch^cl qui vient dé piller un gasde-manger. La peur me prête une stupéfiante agiliti^y^ — des pied» de velour», — de* vraies pattes deocistan. Je fik sur la pointeF de^ nK» souliers et puis gi^gnerdu" champ avant qae lœ cbieiïsseréveilieost tout k.îeAt.

Ofel alors c'est un vacarme à épouvanter tous les diables» Les atroces bètes bondissenf à ma poursuM&en hurluBt. J'ai juste tb temps^ de grimper à ui» arbre» — -I>S9 volets battent, diss portes grincent, des voix glapissent. Bientôt voici la plus extraordinaire piïocessîoii» du mond#, qui, — dans une vraie illumination de lanterne», accourt au' pied dé Tarbre autour duquel: les chiens bondissent. (On voit ppesque aussi' elîair que par un coucher de soleil rou^ el fantastique).

€lîaqou>8ke hommes tiarés^de bonnets de coton.

des eojfaais presque nus et semblables à des têtards, quelques sèches ou adifieuses guenons Têtues d'étoffes du genre eac à pomnies de terre gambadent et hululent. Parmi oes gracieuses appariiioQSf une grande femme mxlx chairs flasques et ^aii* ueuses, aiux intermiiiabies «t minoes jamlies aaiftmon pâle, au derrière énorme et ballottant, grotescernent îadéeeoie grAoe à une chemise <dédiirée et trop courte, sou seul voile, irépigne f uriboAde, puis gigote, comme si elle dansait un pilou-pilou océanien. EUe pleurniche et aboie :

— Où qu'il est l'coiltGhon qui veut nous ¥Bo2at&? Où qu'il est que je le meurc^rtsse ! Qu'il eosaîlie un peu de m'forcatZ^ ! Y va vouair !

Et continue ainsi jusqu'à perte d'haleine.

L'un des hommes, — je reconnaik 'Zidore, — paré d'un tricot de mitron et d'uûo culotte qui semble goudronnée, s'approche de mou perdioîr, se gratte la tète, cligne de l'œil et dit avec profondeur :

— V'ià c'que c'est : tandraîlle eune ècheulle ! Toute la troupe béotienne se précipite vers les

maisons et les idiots de chiens, contrairement à tous les û usages canins » en par^Ue eireoosiaace, suivait leurs camarades humains en jappant, en sautiUant comme des toutous de dames, en remuant la queue, en faisant les gentils^ tout fiers de leur noble vigilance.

Il n'y a pas à hésiter. J'ai, an-dessous de moi, un peu à ma gauche, tout près, un teit réellement par

irop déclive ; mais je n'ai pas le temps de m'inquiéter de sa pente : Je lâche ma branche, tombe sur une vraie glissoire, ne puis m'accrocher à rien, file comme un plomb, roule dans le vide, et me retrouve, pas trop assommé^ sur un tas de paille. Je me relève, prends mes jambes à mon cou et galope, galope à travers champs...

Cette course folle me mène, sans que je sache comment, à Yercheville où j'arrive au petit jour bleu.

Encore malade d'émotion, je me cache dans un four à chaux à moitié démoli -— tout près de la gare. Je me nettoie le mieux possible, me brossant avec des poignées de foin bien sec qui, providentiellement, capitonne en quelque sorte le four désaffecté. Mes habits sont à peine déchirés. Comment ai-je fait pour ne pas perdre mon chapeau ? Je m'inspecte encore. Mon complet n'est pas trop effrayant à voir ; la saleté y est assez régulièrement étalée, sans gros placards. J*aurai l'air d*un campagnard malpropre mais normal.

A sept heures je quitte mon abri et pénètre, à tout hasard, dans la station. J'ai tous les bonheurs. Le bureau est ouvert et un convoi pour Paris va passer à sept heures et demie. — Je demande une trouésiainme OLvec un scrupuleux accent du cru. En première ou en seconde classe on me remarquerait.

Et par un beau matin d'un bleu floral je m'installe, ^- aux râlements, aux trépidations d'une

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monstrueuse locomotive dont l'asthme furieux ébranle tout le train, — sur une luxueuse banquette cirée comme un parquet, la tète bien calée à l'angle de deux confortables parois de bois peutêtre adoucies par les crasses anciennes et les pommades variées ; je m'endors et ne me réveille que dans le hall de la gare Saint-Lazare,

TROISIËUE PARTIE

— Comment c'est toi? me dit mon frërt.

J'allais partir ce soir même pour Yassetot, ne recevant pas de réponse à mes dernières lettres adressées au D' Froin

, . . Une femme de chambre visiblement interloquée par mon apparence bizarre et peu soignée, mais plus impressionnée encore en apprenant que je suis le frère de « Monsieur », vient de m'introduire dans un petit salon japonais, à moins qu'il ne soit turcoarabe... NonI II est plutôt hindou, mais il y a de tout là-dedans, des kakémonos, des laques, des lustres de mosquée, des tables basses pour prendre le ce kahouah », des meubles du Travancore, des pankahs, un tapis d'Amritsir, des armes de Hayderabad, des tattis de vétiver aux fenêtres. Et combien de choses encore ! C'est toujours le bric* à-brac familier encombrant la pièce assez exiguë. Il faut

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prendra garde à ses genoux, et si Ton a envie de s'étirer les membres, il est préférable d'aller le faire dehors.

Mon frère qui écrivait, assis devant une petite table de teck incrustée d'ivoire et de nacrey se lève^ s'exclame, me prendeux épaules et m'embraie. Un autre gaillard que moi, mon frère, — heureusement pour lui I -^ Haut d'un mètre quatre-vingt-dix, la face aux grands traits encadrée 4'uDe barbe noire grisonnante qui retombe en nappes luisantes sur son gilet, large d^épaules au point d'être un dai\ger perpétuel pour les suspensions et les étagères, il parait immense dans ce salon bas de plafond.

11 s'écrie encore : « Mon pauvre Philippe 1 T'a voir encagé, les canailles I Mais regarde-moi, je vois que tu n'as rien de ce qu'ils disent ! Tel que je te connais, tu as dû te faire une bile noire ! £t ce Froin qui m'appelle, puis me donne contre-ordre, puis après cela fait le mort 1 J'étais fort inquieL Je serais déjà parti sans la crainte de gâter encore tes affaires. Mais^ cette fois, tant pis 1... J'allais me présenter chez ton Froin et lui transformer un peu les os en castagnettes. »

Si franc qu'il soit, Julien ne me dit pas tout : D'une bonté furibonde, — (c'est le mot) — dévoué, prêt à donner sa peau pour l'un des siens ou oiéme pour un simple camarade, courageux comme on ne l'est plus que dans les plus improbes romans pour jeunes filles, il ne craint rien au monde, absolument rien, — que sa femme I — Si ma belle-sœur s'est

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risée de me juger à idb place dans une maison de )UB et de considérer comme blâmable une interention de son mari dans mes adaires, Julien aurs itté de toutes ses forces pour ramener à modifier i manière de voir, mais ne se sera décidé i entrerendre la moindre démarche que le jour où il aura convertie à son opinion.

Je lut raconte aussi brièvement que possible ce iii s'est passé dans l'établisse ment naguère égayé (?) ar les chevauchées de Bid'bomme et aujourd'hui

ansformé en succursale de la Prérecture de Police, ai soin de passer sous silence l'installation du elliqueux Kmâhoûn dans ma pauvre cervelle mais avoue Vattentat dont Irène a élé victime en atlriuanl ma sauvage brutalité & un accès de folie [Qoureuse... (Je n'étais pas encore guéri h ce molent là, etc...)... Ce n'est que lorsque j'ai été

certain > d'avoir recouvré toute ma raison que ai voulu fuir une maison, pour moi hantée de >uvenirs sinistres.

Mon frère m'écoute en se maîtrisant pour ne as s'emporter. Je crois que si M. Bid'homme avait eu pour pensionnaire & ma place, le déplo- Lble aliéniste n'aurait pas attendu la semaine ornière pour renoncer & l'équitation. Il n'eût plus

mais rencontré de selle assez douce pour son ible cruellement endommagé.

Quand j'ai 6ui mon court récit, Julien demeure imme partagé entre la perplexité et la colère. Il se re la barbe, puis ferme les poings, puis, malbeu-

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Teusement, rouvre les doigts. Jedîs a malheureusement » parce que ces doigts se referment à Tinstant même, sur un trop fragile dossier de chaise dont ils font des margotins.

Un peu calmé par cette très légère dépense de force, il me prend par l'oreille et se met à rire un peu nerveusement :

— Polisson ! gredin, va I Tu sais que je ne suis pas pudibond, mais tu as de ces procédés I... Enfin cela ne me regarde pas et j'aime peu les gens vertueux. Le principal, c'est que tu sois ici. Je vais écrire à ce Le Lancier que je t'ai chez moi, que je te garde et que je l'emmielle. Il ne va pas m'envoyer les gendarmes pour te reprendre, n'est-ce pas ? Tu ne retourneras à Vassetot que si tu le demandes à genoux, — et en pleurant, encore !

— Oh ! sois tranquille I

— Allons ! Tu es en bonnes dispositions. Viens déjeuner ; tu dois crever de faim.

Je demande d'abord à me laver, à changer de linge, à me brosser. En dix minutes c'est fait.

Je suis c tout à la joie » : Le corridor décoré, comme le salon, d'étoffes et d'objets exotiques, encore un vrai bric-à-brac, me parait beau comme une galerie de palais indien.

Dans la salle à manger claire, des cristaux ^rient* J'exulte d'être libre, à l'abri chez l'un des miens pour lequel je ne suis plus une sorte de réprouvé uniquement intéressant au point de vue médical. Ici je suis aimé^ choyé, les Le Lancier et les

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Barrouge seraîeat biem reçu^ s'ils me parlaient dans cette maison comme ils le faisaient li-bas î

iiam voici que mon màhux bonheur s'ennuage :

Assise à table et toute sa figure rechignée, contractée par une grimace méchante qui ne se peut traduire que par : « J'attends et me vexe », — j'aperçois Adrienne^ ma belle-sœur, le type de la «femme forte»... et médiocrement induJgente, — die caractère» dirai-je : xèche? — et de trop virile énergie. Elle a quelque lointaine ressemblance avec la cousine « Raoula 9 qu'elle estime infiniment : Comme Vépome Soffieux^ elle n'a jamais eu tort cinq minutes dans sa vie, — est parfaite dans ses relations avec toui son entourage ; -^ (o l'étonnante, refi[royable espèce que ceVLe des gens par faits ! — mais sa perfection même ^attriste et on lui souhaiterait un tout petit défaut^ — aimable.

Je ne sais pourquoi — <- et c'est très mal de ma part, — elle m'a, de tout temps, fait penser à ce .steamer nommé le « Frigorifique », spécialement aménagé pour transporter les viandes de la Plata et dont les cales se maintenaient, même sous l'Equateur, à la température de zéro. Quand elle me regarde, — fût-ce par un jour de canicule, je crois toujours que je vais tousser. Comment mon malheureux frère n'e^t-il pas devenu phjisique auprès d'elle?-— Quand il m'est donné d'ajdmirer ses yeux gris, d'un gris de ciel lapon, son profil vaguement junonien« toute sa belle personne ample sans être grosse, grande sans exagération, harmonieuse

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fc sa manière, je deviens tout à coup trfts jeune, tout petit et repentant de je ne sais combien de méprisabfesgredineries qu'elle connaissait bien certainement et jugeait comme il convenait, avant même qpne je ne les eusse commises.

Ajoutez à cela ^'elle se croit simple et c bonne enftint», tout juste digne, sans trop de majesté, pleine de condescendance — et que personne ne lui paratt c faire assez de firais » pour elle, s'épanouir assez en sa présence. Elle reproche éternellement « aux gens » d'être guindés, réticents, fermés «t comme des tombeaux ». Ne déploie-t-efte pas toutes ses grâces pour leur plaire ? — En veine d'amabilité elle a un petit ton hautaînement gaiUard, familier mais supérieur, quf ferirait la faeonde d'un avoeat-poHticien. J'ai connu des hommes plan» de sang-iVoid' qu'elle avait voulu € mettre à leur aise » et qui en gardaient^ plusieurs années après, comme uve sovte de courbature mentale;

Elle regarde fixement son mari qui me précède et lui dit avec une magnanimité peu rassurante :

-^ J'ai horreur de te faire des reproches ; mais tu savais que ce malin j^ai eu mal à Festomac 1«..

Le dos de mon frère se voûte comme sous le poids d^ùn immense remords ; ses épaules, on dirait plu» tombanlés, semblent exprimer une (fêsolation infinie :

... -* Je ne me paidonmerais pas mou retard si je n'avais à f annoncer une nouvelle qui va te faire

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grand plaisir. Devine qui m'accompagne» — qui va déjeuner avec nous?

La figure d'Adrienne s'éclaire imperceptiblement. Ma belle-sœur aime à recevoir, ne fût-ce que pour faire briller ses talents de maîtresse de maison insuffisamment appréciés de mon frère, trop frivole. Très myope et sans coquetterie superflue, elle pose carrément à cheval sur son nez, d'une pureté de dessin et d'une épaisseur toutes grecques, ua lourd binocle dont les verres ressemblent à de petits godets de cristal.

Malgré moi, j'ai fait un pas de côté et me trouve juste derrière mon frère :

— Voyons, Julien ! s'écrie Adrienne un peu impatientée, que signifie cette plaisanterie? Tu sais bien qu'avec ta hauteur et ta carrure tu cacherai» un groupe équestre s'il te prenait fantaisie de te placer devant !

Mon frère s'efface un peu et j'apparais aux yeux faiblement ravis de sa femme. Le binocle tombe et une expression d'ennui envahit tout le visage d' Adrienne. Néanmoins, toujours o femme du monde», elle j^esquisse un petit sourire de bienvenue si forcé que je regrette presque de n'avoir pas filé sur l'Amérique du Sud comme j'en avais eu, un moment, l'intention. Puis elle me donne une poignée de main qui me voue à de précoces douleurs rhumatismales. J'en ai l'onglée.

— Ah ! vous avez quitté... la campagne? Je suis charmée, — - (sa bouche se pince) — charmée de

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VOUS voir en bonne santé. Pauline, un couvert !

Elle réclame ce couvert comme si elle ordonnait à la femme de chambre de m'administrer le knout et me regarde avec un déplaisir de plus en plus marqué.

— Mais asseyez-vous donc! C'est... charmant de nous faire cette... agréable surprise. Hais pourquoi ne nous avoir pas écrit ?

Quoiqu'elle en ait, son ton devient sévère. Je sens bien qu'elle m'examine avec une sorte de dégoût, qu'elle regrette d'avoir ignoré ma venue. Un petit voyage à sa maison de campagne de Villed'Avray l'aurait soustraite à Tobligation de prendre quelques repas côte à côte avec un fou peut-être mal guéri. Mon frère, sachant qu'elle ne reviendrait qu'après mon départ, se serait débarrassé de moi le plus vite possible I Je sais, du reste, que c'est sa tactique habituelle quand elle redoute les visites de gens, à ses yeux, tarés, de malchanceux peu présentables, de parents pauvres.

Je perds le joyeux aplomb reconquis auprès de mon frère dont l'accueil affectueux m'avait relevé dans ma propre estime.

Assis entre Julien et Adrienne, je me vois sur la f ^îlletle, — coupable, — ou en tout cas accusé de quelque chose de vague mais de déshonorant. Je n'ose plus guère bouger et mes rares gestes sont tt en bois ». Comme toujours, lorsque je suis intimidé, je souffre de mille petits agacements physiques. J'éprouve des démangeaisons au front, dans

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le dos et dans Uhx» les mei&bres. Je suis torburé par le chronîqtte oorjrza qui faii des siennes dès qiie j'ai entie de me bien tenir; torturé, — parce que brusquement, -^ 6 paralysante catastropbfsf • — je m'aperçois que je ne sais plus me moucher 1 Si î'ewaie de le faire» je vais 6tre répugnant, odieux, je vêi^ ne barbouiller toute la figure, donner des nausées à ma belle-sœur. On ne voudra pas me reprocher ma rusticité mais les quatre yeux braqués •ur moi me diront des choses terribles ; j'en resterai «ccablé de honte, navré à en pleurer, comme un gamin ! •«- Je m'entends respirer avec bruit. Je ne veux pourtant pas qu'on s'aperçoive de mon enclûf rènement qui a déjà, maintes fois, encoléré toute ma famille, qui a déjà, trop souvent, fait o(Hicevoir à tant d*amis et d'indifférents < une piètre opinion de moi ». Car c'est comme cela ! Nous autres, les pauvres antipathiques, on nous juge fréquemment •ur quelques petites misères corporelles qui sont considérées, — Dieu sait pourquoi I — «omme révélatrices d'une tare morale, — d'une certaine bassesse de oaraclère. Je suis sur qu'Adrienne et même mon frère, si bon et si ^ncèrement attaché k moi, pensent en ce moment ou vont penser :

Si ce garçon ne se mouche pas, c'est qu'il sait parfaitement que ses reniflements nous agacent N'osant pas se montrer franchement hostile, le oiauvais drôle s'ingénie à nous être désagréable «ans lisn risquer. C'est bien là toujours sa sournoi-

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«rie ! Oa se deoi&nile ce qu'il est veau faire ici I Il est déplacé putout.

Je ne puis pourtajit pas leur dire que laon ecayza. redâvieadra bémia dès que je ne T«rDsî plue ma i>elle-s<Bur !

Le déjeuner me semble bien long malgi^^ la boQne hiiOMeur de Julien. Il me raconie sa denûèie tournée daae le Sud de l'Inde, eoire Trirasdaraim et le cap Coinorin, ses discuseioas avec un iiial thasildar de village qui refusait de lui louer des ilé|diaDts en lui répétant que les Eum^éens inculquaient à ces grosses masses indigentes des idées par tn^ subversives... 11 est enoore éUoui an pensant & la ^laodeur verte des Eorétsuie U-bas, aux brer^ couchants de rubis et de topaee, aux fuyants crépuscules de grenat et d'aiaétbysie, aux b«dles et calmes nuits de sombre sspbir. — U avait dA laisser sa femme & Mabé laù elle s'ennuyait mais où elle retrouvait de va^es empreintes de la vie française. On aurait cru qu'elle ne voyageait que pour cela ; — pour découvrir, dans les contrées les ^us fantastiques, des intérieurs d'habitations et des ■oceurs rappelant lointainement les us et coutumes de la plaine de Colombes ou des plateaux et vallées de Seine-«t-Oise. — Adrieane le laisse dire, puis, quand il « fini, expose très froidement son esthétique :

— D'abcffid, je dois dire que j'i^i ai Sni avec I voyages. Depuis dix ans du reste, depais sa pr miére expédition, je n*accoiBpagnais plus iw

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mari et je ne sais pas pourquoi je me suis départie de ma prudence, Tannée dernière» quand il est reparti. — Si Julien garde la manie d*explorer rOrient et rExtrème-Orient» qu'il la satisfasse ! Je Fattendrai à Ville-d'Avray ou ici. Dès le début de nos pérégrinations» j'ai pris en horreur les ciels exagérément bleus, la lumière aveuglante, les monstrueuses verdures en fouillis, les peuplades affligées de teints peu naturels. Si c'est cela qu'on appelle le Beau et le Pittoresque, c'est trop beau et trop pittoresque pour moi. Nous sommes nés dans un pays raisonnable, tempéré, où le soleil a de la discrétion et la végétation de la retenue. Il n'y a pas de vrai Beau sans mesure, sans une certaine médiocrité, dirait Julien. Eh bien alors, vive le Médiocre I II est anormal, presque inconvenant, qu'une femme pondérée et bien élevée se complaise à des spectacles d'une pompe excessive et barbare... Et je dirai toute ma pensée, au risque de m'attirer des moqueries : Ces pays-là ne sont pas comme il faut/

Je suis pris d'une affreuse envie de rire qui me supplicie, me coupe la respiration, me secoue les côtes pendant de longues, de très longues secondes. (0 Kmôhoûn !) — Julien paraît atterré de la stupidité de sa femme, de ce crétinisme orné que je ne pouvais supposer aussi compact, massif, monumental ! — Je parviens» toutefois, à me maîtriser, non sans avoir été, peut-être, deviné par la sotte mais vaniteuse Adrienne. Et voilà une femme qui

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passe pour supérieure ! Ces supériorités-là sont faites d'aplomb, de bagout et d'une instinctive connaissance du degré de bêtise des interlocuteurs. Cette dernière faculté a souvent été parée du nom de tact. Mais le tact n'est pas infaillible, comme je viens de le voir.

Je me sens encore plus mal à l'aise après cette belle sortie d'Adrienne. Je voudrais être à cinq cents lieues de la salle-à~manger où elle pérore et où tout, sauf Julien, me devient bostile. Les meubles de la pièce, eux-mêmes, me reprocbent ma présence. Embourgeoisés par ma belle-sœur, ils me deman' dent ce que je fais là, moi qui ne les ai pas payés^ moi qui n'ai pas le droit de me servir d'eux (à peine ai-je celui de les admirer). Les plus insignifiants objets me font d'ignobles farces. combien Katherine Keni-Child-Walker a raison de parler de la « perversité des choses inanimées ! » — (inanimées??...) — La cuillère à sel tombe dans mon assiette d'où jaillit un léger feu d'artifice de sauce qui tache la nappe. Un bouchon s'introduit — comment? — dans ma poche et quand je me décide enfin à obéir aux sollicitations de mon coryza, le maudit morceau de liège apparaît dans mon mouchoir comme un minuscule et hideux poupon en des langes tachés de vin. Et je n'ai pas la présence d'esprit de, vite, le dissimuler ; je le contemple longuement, ahuri et triste. Mon chevalet à couvert roule sous la table ; j'ai le grand tort de me rappeler un fâcheux monologue où il est

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question d'coeidents de ce genre et l& tort fins grand de le ciiev en riant bêtement d'un rire foroéu Je saisis, à un coup d*oeiL de mon frère, qu'il esl douloureusement surpris de mon « état». Adrieniie^ kaiisae (--^ à peine ! — ) les épaules et a une petit» grimace de mépris. Je suis perdu, noyé ! Il m^est hnpossîbto do répondre quand on me parle oa je balbutie des Âneries incohérentes» Je demande,' en regardant la pendule : « Ësi-ee qu'elle sonne ? > — pour dire* quelque chose, n4mpc»rte quoi... Serait-ce aussi afin qu'une nouvelle absurdité effaçât le souyeftir des précédentes, fit naitre un sujet de con« versatioir capable d'orienter les esprits et les regards ▼ers uo pom<l de l'espace autre que celui que j'occupe ? Le calcul ne serait pas heureux, car les quatre yeux — (parfois les six quand le lorgnon* se met de la partie), — se braquent de plus en plus fixement sur moi. Je comprends que ma figure prend une exipression niaisement enfantine, puis une autre abjeetement prétentieuse. Jo suis odieux^y ignoble !

Kmôhoûn qui est mal luné me répète toutes les cinq minutes* :

— Ces gens-là savent bien maintenant que tu n'es pas guéri, ^^ que tu es fou, fou, fou I

Quel soulagem>ent quand, le café pris, Adrienne s'éclipse pour nous laisser fumer à noire aise, mon frère et moi ! Itfais je suis vile remk sur le gril.

Mon frère parait inquiet. Il m'examine à la dérobée; il ne m'adresse que des réflexions banales.

chereb«iit ses mota, s'airëfant conft au miliea d'une phrase. Suivant l'expression des a bonnes femmes » il r n'a pas la tâfe » & ce qu'il nw dit. Bientôt il se fatfgae de dissimuler :

— Mon petit Philippe, je ne vais pas tourner, comme cela, deus heures autour du pot. Je ta crois tout à fait... rétabli, si tu »s jamais été ce qua les ge»9 de Vassetot et ces canailles de Roffieui voulaient que tu fusses. Haïs il Vest passé quelque chose en toi, enlre le moment ds ton entréa dans moD bureau et la fin du déjeuner. Avais-tn bu avant de venir et re0el de l'alcool ne s'est-il produit, comme il arrive parfois, qu'un assez long temps après l'ingestioD d'un ou plutôt de quelques vénéneux apéritîfsT Quand tu as fait ton apparition, ta semblais bien dans ton assiette, mais, à table, je retrouvais ea toi le petit garçon de douze ans qui ne voulait pas aller dfner chez ta cousine Pigeon parce que cette vénérable mais funèbre parente le fourrait toujours entre deux moines bizarres et inquiétants dont il avait UDa penr bleue. Lorsqu'on l'avait amené par le collet ches l'affligeante vieille dame, le Pbilippa d'alors devenait gÛeux pour toute la durée du repas. On ne lui arrachait pas un mot qui ne fût une stupidité et sa tenue était lamentable. Une fois on le surprit occupé à se laver les doigts dans sa tasse d" café, quelques minutes après avoir énergiquemen repoussé le bol-rince-bouche dont on l'avait grati6 selon l'usage de ces temps gothiques, — après avoi

hélas I ce qui aggravait sa faute, repoussé le trop ingénieux et balsamique petit appareil tout contre l'assiette du Père Gigoudas, son voisin, en murmurant avec politesse : < Merci, mon Père^ bien obUgé, mais je n'en prends jamais ! »

» Malgré ta moustache grisonnante, je t'ai cru^ tout à rheure, subitement rajeuni de vingt-deux ans ! Il ne manquait au tableau que la hure noirâtre, les crocs blancs et le regard en lame d'eustache du Père Bougniassou, furibard de ce qu'il prenait pour un outrage à son Supérieur. — Franchement, as-tu été au café avant de venir?

— Je ne suis arrivé que trop parfaitement à jeun!

— Alors quoi ? Qu'est-ce que tu as ?

— J'aime mieux te le dire tout de suite. Je sais que j'ennuie Adrienne et sa physionomie juste,, mais sévère me rend malade.

— Et moi qui avais l'intention de te garder avec nous, puis de t'emmener dans l'Inde l'année prochaine I

— Puisque ta femme ne se déplace plus, j'irai dans l'Inde très volontiers avec toi ; mais quant à rester ici, c'est au-dessus de mes forces. Je tâcherai de te voir tous les jours ; mais il faut que je demeure à part, dans un endroit où les dames « comme il faut » n'auront pas accès.

Et Kmôhoûn, profitant de ce que je ne pensais plus à lui, me force d'ajouter :

— Ahî quand tu seras veuf!,..

FORCE ENNEMIK 261

Julien ne se fâche pas. II me considère un moment, sans parler ; — et je vois que ses yeux dont l'expression n'est jamais dure, malgré les terribles sourcils et les cils épais qui les font luire d'un éclat un peu farouche, deviennent très doux, d'une douceur qui me fait mal :

— Mon pauvre garçon ! s'écrie-t-il, ce n'est plus toi ! Oh ! je ne dis pas du tout que ces imbéciles de Vassetot et cette crapule de Roffieux aient eu raison quand ils ont prétendu que tu avais le cerveau atteint ; mais il y a chez toi je ne sais quoi de bizarre, de déroutant. Je veux te faire soigner ici, — ici même. Pas de maisons de santé, de traitements exaspérants I Je connais a des gens » qui comprendront que ton affection est purement werveicse et qui te tireront d'afiFaire, rien qu'en t'imposant une petite discipline mentaley en te traçant un programme de vie nullement sévère, comportant des distractions, des sorties...

Kmôhoûn m'empêche d'écouter le reste de la phrase... Je crois que mon crâne va éclater. Le tkoukrien hurle et tempête mais « pour moi seul 2>. Seul je puis entendre le vacarme affreux dont m'affole son abominable explosion de rage ; je vais encore dire une sottise, — après tant d'autres, — mais je ne sais pas m'exprimer de façon plus raisonnable. C'est un vacarme psychique dont nul ne sera épouvanté que moi, mais moi j'en suis ahuri. Je ne perds pas un des mots que Kmôhoûn crie bien qu'il, n'jen. avticule aucun. Je n'ai pas la

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moindre envie cependant de le^ répéter tous ici ; cela roule comme un torrent d'immondices. Je serais forcé d'écrire des pi^ea et des pages où reviendraient des centaines de fois les plus* efiFroyaUes jurements et les plus révoltantes obscénités. Tout ce débordement d'ordurièiie se réduit, du reste» à peu près h ceci : € Fou, crétin^ idiot, agité ! Tu ne vois pas lagrediaerie de ton bandit de fuëre ? Aih I je la connais, celle-là ! On ne me la fait pas h' moi ! — ^ F...ichons le camp «- et au galop 1 On va s'amuser dans ce... cette... maison de tolé^ rance ! — £t tu; auras ta sale... proxénète de belles sœur pour exciter contre notes les infects... souteneurs de gardiens qu'on te donneraé Ton frère est un porc breneux, un excrément ambulant, etc. » Et yadoticis beaucoup les termes de Kmôhoùn!... Jolie* oui) jolie, mon expr^sion de « vacarme psychique/ )> Charmante àme de Km6hoàn !

^J'apaise le tkoukrien en lui promettant, de très^ bonne foi^ que nous ne ferons pas un long séjour dans cet appartement embelli par la présence de la délicieuse et indulgente Adrienne. J'aî^ moi-même, peur des trop intelligents médecins idont parle mon frère. Si ces hommes supérieurs: allaient découvrir en moi l'àme tkoukrien ne et me torturer longue-* ment et vainement pour m'en débarrasser? ^-^ Ailonsv je redeviens fou et plus fou qu'auparavant! Mais^, tant pis! Je ne veux pas rester ici ! J'aime mieux être ingrat envers mon- frère; je m'enfuirai dès aujpurd'hui'. • » » • • «^ ^ ^ ,• »< ^

FORGB BNNBMUi 263

JhiUen continue sans s'être aperçu dô mon désarroi, de ma terreur :

— ... Tu seras traité comme un prince. Tu ne veux pas voir Adrienne? Wi bien, on s'arrangera pour que tu ne la rencontres jamais. Je suis sûr que dans moins de trois mois tu seras tout à fait d'aplomb et capable de veiller sur toi«mècae. Alors, loin de te retenir, c^est moi qui insisterai pour que tu te donnes de Tair, pour que tu yoyages, pour que tu ailles, au besoin, m'attendre dans Tlnde où je ne pourrai pas retourner avant un an...

J'opine à tout ce qu'il propose, comme vaincu par sa bonté (quel ignoble hypocrite je fais !), mais mon parti est pris et bien pris. Je serai désolé de quitter vilainement le meilleur ami que je possède mais ses projets sont trop dangereux pour moi.

Au grand étonnement de Julien, je ramène la conversation sur Vassetot et ses environs. Km6hoùn m'y pousse et j'obéis sans difficulté. Comme je n'ai pas dit le nom de la chère petite femme si odieusement traitée par moi, comme de plus je suis bien sûr que le père Froin, quoi qu'il ait pu affirmer, se sera bien gardé de parler de V attentat dans sa dernière lettre^ je feins de me rappeler tout à coup que « ... parbleu! au fait\ » mon frère, lui aussi, connatt le pays où Ton m'a encagé... Plus sociable que moi il aura, « n'est-ce pas, Julien ? » fréquenté beaucoup plus de gens. L^ Roffieux, du' reste, voyaient « pas mai de monde », Les mauvais

drôles aiment généralemeot « la société » comme tous ceux qui ont besoin de se fuir eux-mêmes. ... J'ai l'air de te faire, à toi aussi, un mauvais compliment, mais tu me comprends et tu sais que je te comprends : ta sociabilité, à toi, consiste k supporter les « mufles », non à les rechercher...

•— Oh ! ne me parle pas des Rof fieux ! clame Julien. Ce sont des canailles ! Ces sales bêtes ont su la date de mon retour, m'ont même écrit et ne m'ont jamais dit un mot de ce qui t'était arrivé. Je suis brouillé avec eux. Adrienne en a été fort contrariée mais il était trop tard pour revenir sur les termes de la lettre de sottises que je leur avais envoyée. Tiens ! j'aime mieux t*avouer ce qui s'est passé. Il y a eu là-dessous toute une machination. Les Roffieux se sont, je le vois à présent, méfiés du D' Froin et ont écrit à ma femme de ne pas me re> mettre les plis qui viendraient de Yassetot. Je mentais, tout à l'heure, en te parlant de ma correspondance avec le directeur de la maison de santé. C'est Adrienne qui a correspondu en mon nom^ sans me consulter. Elle l'a fait pour le bien. On lui avait prouvé que je ne devais pas te voir, que c'était horriblement dangereux pour toi, dans ton état. De aorte qu'il y a fort peu de temps que j'ai su ton internement.. •

(...Eh bien, et la lettre où Julien exigeait ma mise en liberté dés son arrivée ? Bah ! une habileté d' Adrienne pour faire patienter le père Froin et lui montrer les « bons sentiments de la famille. •• »)

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FORGE ENMEMIB 2(>5

— ... Comment je l'ai appris? A la suite d'une scène avec ta belie-sœur, la première que nous ayons jamais eue ensemble et que je préfère ne pas te raconter, tu comprends ! Je ne t'ai dit qu'une seule chose vraie, — (misérable vieux menteur que je suis I) — à savoir que je partais ce soir pour Vassetot et que j'allais démolir Froin. J'ignorais la. nouvelle direction Le Lancier et les malheurs du pauvre bonhomme que je calomniais très innocemment. Me pardonneras-tu ?

Si je lui pardonne ? La belle question ! Je reconnais bien là mon vieux Julien. Il s'exaspérera le plus généreusement du monde, voudra rompre les 08 d'une série d'ogres réels ou imaginaires mais ne

consentira jamais à reconnaître que sa femme,

l'atroce gredine ! — s'est montrée aussi royalement infecte dans sa haine bête et injustifiable que le Roffieux dans sa ridicule o jalousie », peut-être « panachée » de cupidité.

Kmôhoûn a beau me harceler, répétant vingt fois de suite : € Tu vois! Ton frère esl comme les autres ! » il est bien forcé d'admettre que ma conviction est faite et qu'il perd son temps. Il en revient bientôt à sa première idée :

— Alors ne te laisse pas distraire de tes projets par ces révélations sur la beauté des sentiments familiaux et dépéche-toi de savoir où tu trouveras ta <f princesse »,

Je tremble déjà de l'imprudence que j'ai commise, N'aurais-je pu attendre une absence du tkou»

kriôn pour m'informer de ce qui me tient au cœur? Mon frère n*est pas le seul qui puisse me guider dans mes recherches et Kmôhoûn ne s'amuse pas toujours à suivre toutes mes pensées. En tout cas il n^eût été mis au courant de mes découvertes (en inspectant ma cérébrale galerie de tableatcai) qu*à une époque où ses transports sauvages eussent partt plaque tolérables I basse fatuité I Je suis furieux contre moi-même.

Cependant la petite victoire que j*ai remportée sur mon tourmenteur en le forçant à < garder pour lui » ses accusations contre mon frère, me grise d'une certaine audace. On le calmera, le Kmôhoûn !

— Bon ! C'est entendu ! Je me tiendrai tran«« quille, acquiesce Vhomme de Tkoukra. Mais occupetoi de ce qui nous intéresse.

Il est trop tard pour reculer. Le mal est fait. Donc je dis à mon frère :

— Te pardonner? Tu veux rire! Tu es un trop bon garçon ! Parlons d'autre chose.

Et du ton dont je demanderais un renseignement commercial (j'ai pu étudier^ chez Roffieuz, la dic" tion des plus éminents industriels et négociants cauchois), je laisse, hors de propos, tomber ces insi* gnîfiantes petites phrases :

— A propos, tu as dû rencontrer jadis chez EIzéar un certain Letellier. Il est sur le point de ae faire nommer député de la neuvième circonscription de Dieppe... (élection partielle). J'aurais besoin dé le Toif. Oh ! rien de sérieux ! Une affaire dt débit de

tabac qui traine depuis l'époque de mon incarcéra^ tion. Quel homme esln» ?

— Un animal i H y a de» années que je ne Tai plus rencontré et œ n*est pas chez Ehéar que j'ai fait sa- connaissance. Roffieux et lui ne se volent pas. On m*a dit qu'il s'était marié et rendait sa femme assez malheureuse. Mais quand tu dis qu'il estswï' le point d'être élu député, ta chronologie est en défaut ; il y a plus de six mois qu'il escalade à chaque minute la tribune de Ifet Chambre et» fait le désespoir du Gouvernement qu^il prétend soutenir. Un obstructionniste de premier ordre. Il est terrible dans les questions coloniales. On a déjà raconté que le Ministère^ pour s'en débar^ rasser, va le transformer en gouv^iieur de possession lointaine. Son adresse est évidemment dans le Botiin.

Mon frère va chercher le gros- Vdluitie, puis feuillette :

-^ Tiens I 750; Boulevard des Invalides. Je vais t'acoompagner jusque-là si tu veux.

Ah I non, par ei^mple ! Julien m'a déjà proposé de sortir avec moi% C'est parfait. Je profiterai justement de cette excellente idée pouf disparaître au coin d'une rue, dans un passage, dans un remous de foule. Plus tard; j'irai seul jusqu'au Boulevard des Invalides et à quelque heure impossible, à une heure où mon frère ne pensera pas pouvoir m'y retrouver! t

Mais que s'est-il paAsé dans ma pauvre tête ? Je

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confonds tout, à présent. U y a^ pour moi, des semaines qui durent des siècles et des mois qui filent comme des journées. Je me suis trompé de six mois dans mes calculs I Et qu'ai-je appris encore ? Irène est malheureuse comme je le craignais. Que faire ? Ah ! je vais Venlevevy décidément I II n'y a pas d'autre solution.

Julien se lève, allume un cigare, prend son chapeau, ses gants et sa canne et me conduit à un grand magasin où je me redéguise en demi-civilisé. Puis nous flânons une heure ou deux en compagnie d'un Suédois, d'un Japonais et enfin d'un Bulgare qui sont, paratt-il, les trois seuls vrais Parisiens que l'on puisse rencontrer aujourd'hui, entre le Faubourg Montmartre et le Rond-Point des Champs- Elysées.

Je commence à désespérer de m'échapper. Il n'y a pas de foule. Pas le moindre embarras de voitures. Les passages sont relativement déserts.

Vers cinq heures, Julien me déclare qu'il est bien tard pour gagner la rive gauche, — que nous irons demain, — et qu'il doit aller prendre des nouvelles d'un ami gravement malade^ rue de la Boëtie : nous ne ferons qu'entrer et sortir.

Quand nous arrivons chez le prétendu moribond» un domestique nous annonce que < Monsieur » a pu se lever. Mon frère, rayonnant, change encore son fusil d'épaule et demande à voir son ami. On nous introduit dans une sorte de bibliothèque où nous trouvons le convalescent et une trop nom-

breuse partie de sa famille. Il y a là une dame à mufle léonin (la femme), un fils qui ressemble à un lionceau, tout roux, tout doré, tout frisé, une mince fille brune, taillée en plein bois et pareille à la célèbre poupée de Jeanneton et une vieille demoiselle au nez en éteignoir. L'ex-malade, figure fine, dédaigneuse et fouinarde, accueille Julien sans enthousiasme et me toise avec une malveillance évidente. Je l'ai connu, dans le temps, ce M. Jagre, dont j'ignorais, toutefois, la famille^ — entrevu plutôt que connu — et n'ai pas cherché à me lier avec lui, sa personne confite dans le vinaigre m'étant médiocrement sympathique. Je me suis toujours étonné de l'affection que lui portait mon frère.

Quand Julien lui rappelle qu'il m'a déjà vu, M. Jagre semble sur le point de me tendre la main, — avec beaucoup de répugnance, — du reste. Il fait un effort, avance dans ma direction des doigts qui se replient comme des pétales de sensitive, puis après réflexion, au moment où je vais serrer sans brutalité ces réluctantes phalanges, relire résolument sa dextre et la cache entre deux boutons du plastron fermé d'une redingote élégante et étriquée comme son propriétaire.

Sans aucun doute, mon frère, trop lié avec l'exquis malade pour lui cacher un « ennui de famille », aura notifié à M. Jagre ma villégiature à Yassetot. Les autres membres de la tribu^ également informés de ma déshonorante infortune, me

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regardent aveo des yeux amincis, {dus méprisante que pitoyables, contemplent ensuite leur chef é» fî(e et, devant son attitude réprobatrice, se résignent — sans chagrin — à ignorer mon existenee. On tâchera d'admettre que je no suis pas là, bien que, très sûrement, ma présence déplaise et agace. Mon frère qui n'a pas suivi ces jeux de scène s'ins* talle dans un fauteuil, se met à causer, à féliciter de son prompt rétablissement ce cordial M. Jagre* On continue de m*ignorer. Cependant, voyant qud< jo vais m'asseoir sans y être autorisé, la dame au mufle léonin me désigne un siège, puis détourne la tète aveo une sarte d'horreur.

Tout, en cette famille, révèle les mesquins bouiw geois à prétentions faussement distinguées, asseK imitateurs pour avoir acquis une apparence de tenue impressionnante tout au plus pour un ours de mon espèce, mais trop sots pour remédier aux vices de leur première éducation qui n'a développé ehex eux que la vanité la plus ootrecuidante et le plue frénétique mépris pour les gens d' c espèce infé* rîeure ». Ils sont malades de a bon genre » comme ma belle-sœur est malade de < comme^iMaut »•

Julien a dû attenter à une loi primordiale de l'étiquette acceptée par ces fanl^ehes, en m'ame«* nant dans leur demeure sacro-sainte, car la petite figure de M« Jagre se bosselle de tics mécontents» Sa peau luisante se tend sur ses maxillaire»

saillants, la ooùrbe de la lèvre supérieure devient convexe ; les pommettes ressemblent à des noix ; kr

mince nez bombé vise la bouche. L'afFâble valétudinaire mordille furieusement sa moustache ef&ïée et répond aux effusions de mon' frère par de légers" grognemêi^ls comme avertisseurs. La dame au mufle léonin que la nature a gratifiée d'une voix de basse tout à fait analogue à celle des grands fauves, rugit de temps à autre de courtes phrase» qui me [trouvent que Julien a cessé de plaire.

Cette femme évidemment énergique et ennemie de l'hypocrisie dédaigne de trop voiler ses allusions. Mon frère ayant encore insisté sur la surprise agréable qu'il vient d'éprouver, M"* Jagre ne se gène aucunement pour lui couper la parole :

— Des surprises de ce genre réjouissent en effet ; mais il y en a qu'il est de mauvais goût de faire à ses connaissances.

Elle jette un coup d'oeil de mon côté puis fiœe le malheureux Julien qui est bien forcé de comprendre et rougit autant que je me sens pâlir. Il y a un peu de colère àaiïs le regard qu-il adresse à la chère femme, mais sa bonne nature reprend immédiatement le dessus. Je suis sûr qu'il se dit : « Cette excellente M^^^Jagi» est si naturelle, si franche que Ton ne peut lui en vouloir : C^est une « origi^ nale )), «^ mais peut-être ai-je eu tort d'amener Philippe.

11 ne veut pas quitter la femme de son ami sans avoir adouci son ressentiment. La connaissance lui garde rancune mais il va tâcher de se concilier la mère :

— Comme Adèle devient jolie! fait-il eflfrontément. Elle a une mine charmante aujourd'hui. Et quelle gentille fille, si douce et si bien élevée !

La jeune personne trop rectiligne sourit, flattée, mais la matrone ne désarme pas :

— Vous la comblez, mais elle est encore bien loin de la perfection. Hélas I à notre époque, une jeune fille a parfois à subir d'étranges voisinages ! Même dans la « maison familiale i», elle est exposée à rencontrer c toute sorte de gens I »

U faut voir les mines scandalisées et dégoûtées du lionceau, du Sieur Jagre, dont le visage chiffonné rappelle exactement, à cette minute, le museau d'un malingre et dédaigneux matou, — de la vieille demoiselle au nez en éteignoir !

Les regards de toute la smalah convergent vers moi, me somment de sortir, de disparaître. Par affection pour mon frère déjà prêt à se lever, à faire peut-être un éclat, à se brouiller avec une famille qu'il aime — (c'est un goût dépravé !) — j'ai la lâcheté de vouloir sinon me gagner les bonnes grâces de cette race ennemie, du moins calmer ses appréhensions au sujet de ce qu'elle doit appeler ma « hideuse maladie mentale ». Et, prenant « mon courage à deux mains », je balbutie, j'ànonne cette énormité que je prends, sur le moment, pour une plaisanterie un peu lourde mais aimable :

— Oh ! Madame, il n'y aurait qu'un bien mince vernis qui s'écaillerait à un simple contact. Je suis sûr que, grâce à une mère comme vous, mademoi-

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selle votre fille en a... une couche épaisse et solide...

Je sens que je blêmis. .. Ah ! il faut que Tatroce Kmôhoûn ait collaboré à cette jolie phrase ! Et de fait, le misérable rit en moi de toutes ses forces. Il est heureux que je sois le seul à percevoir ce rire. Je lis une colère haineuse, méchaute» sur tous les visages des Jagre. Le père va m'hypnotiser. Ses prunelles sont devenues comme phosphorescentes. Puis il relève son petit menton à peine dessiné ; un mépris immense dilate ses narines. Il se retourne vers mon frère et lui dit, comme pour bien marquer que je ne suis pas là, que les derniers propos sont nuls et non avenus :

— Comme vous le faisiez remarquer, mon ch...

monsieur Veuly Et la conversation continue

encore cinq minutes environ, très froide et très cemonieuse.

Julien fit un mouvement pour se lever, mais M""* Jagre ne veut pas qu'il puisse se vanter d'être parti de son plein gré. Son mufle se fronce de rides perpendiculaires et sa voix retentit, caverneuse :

— Nous sommes trop dans la pièce. Nous fatiguons mon mari : Je me retire un instant avec les enfants... Au revoir, monsieur Veuly...

Tout le monde est déjà debout, sauf le matou convalescent.

ces gens malades de n comme-il-faut » !

Mon irère a été sur pied avant les autres : Il sa-

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lue pour prendre congé et les cinq Jugre doiuieat un petit coup de tète d'automates mal graissés. II n'est plus question de poignées de mains ni .d'effusioas.

Dajis la rue, Julien m'administf e une tape amicale sur l'épaule et se met à rire :

— Je 11:6 te savais pas la dent si dure : uae couche I Et lépaisse et solide i Comme tu y vas ! Eh bien, tu «s eu cent fois raison de recaler cetto vieiUe Groquemitaioe. Je «uis loonteot que le ^ari $ott en voie dô guérison. Cela m^e dispensera de reUHimer dans ce repaire de féUus. £t quand je pense que Jagre a été ua gentil gairo<Mn I Mais il y « si longtemps de cela !

Mon frère a cru que je m'^ayais aux dé^ns de cette famille de fauves ! Pourquoi lui avouer la fâcheuse vérité ?

Mais je sais ce qui m'attend. Désormais je ne pourrai plus me trouver en face d'amis ou d'iodif^ férents connus «ans me figurer qu'ils m'observent, effrayés et hostiles, guettant la crise...

Julien entre dans un débit de tabac pour acheter des cigares. Le soin de bien choisir ses faux « havanes » l'absorbe. 11 ne s'occupe plus de moi. Voici l'oocasion demandée ! Je sors sur la peinte des pieds, prends le pas gymnastique, tourne un coin de rue, hèle un fiacre, — et, trois quarts d'heure plus tard, je suis à table dans un petit restaurant de la Place du Panthéon, voisin de 1' a HMeldu Périgqrd » , oili j'ai résolu de coucher une nuit ou deux.

FORGE ENNAMIfi 275

Mon frère ne vieadra pas me cheroiter là «t -— demain ou après — demain, au plus tard, a^èa avoir enkvé Ifène, de gré ou de force, — (parfaitennent !) --^ après une irisUe ekez le banquier et .une indispensable tournée d'eoipleites, — - en des magasins de la Ri^ Gaudbe -^ je dirai adieu à Paris, à ses pompes et à ses ceuvres et un train quelconque nous emportera vers... un pays encore indéterminé.

Si mon intention a été de m'îsoler complètement avant d'accomplir les bauts faits qui doivent illustrer mon court séjour dans ma vîile natale, il faut bien dire que je n'ai pas de chance. A peine ai-je quitté le restaurant et me suis-je installé au a Darcourt » pour prendre le café de la délivrance que survient un ami qui me reconnaît tout de suite. C'est un vieux, vieux camarade dont je suis absolument Tobligé, — qui a fait vingt fois l'impossible pour me sortir des affaires les plus ennuyeuses et les plus compliquées sans que j'aie pu trouver une seule occasion de lui être utile ou agréable.

Je suis, bien entendu, cbarmé de le voir sans me dissimuler que, dans mon actuel état d'esprit, je vais, à coup sûr, commettre quelque imbécillité qui diminuera son affection pour moi. Et je n'y manque

T^WT^

276 FORGE ENNBMIB

pas. Il lui vient raimable mais très malheureuse idée de m'inviter à déjeuner pour le lendemain.

Ah I vous me voyez d*ici» moi» hanté par la perpétuelle obsession d*étres vrais ou imaginaires qui m'étudient, me surveillent, me prennent en « flagrant délit » de folie, vous me voyez attablé dans une maison où la famille est assez nombreuse, — le mari, la femme, une belle-mère, trois enfants, deux cousines et un vieil oncle !

Rien qu'à ma fagon de manger, «^ à mes moindres mouvements, — aux gestes, même, que je ne ferai pas mais que je serai sur le point de faire, Tun ou Tautre des convives est capable de tout deviner ! Je ne puis pas accepter ! Je ne puis pas ! non ! non ! Que dire? quel prétexte inventer? Je ne sais plus, moi I

Je réponds un peu brusquement : a Demain I Non merci I Impossible I

— Mais un autre jour ?

Je ne découvre que cette excuse réellement stupéfiante :

— Ce n'est pas à faire ! Je serais désagréable ! Et mon ami a beau multiplier les arguments pour

me prouver que je n'ai aucune raison de me dérober ainsi, que je suis presque grossier, il ne parvient à tirer de moi que cette éternelle réplique-refrain :

— Je serais désagréable ! Je serais désagréable I Il me quitte, médiocrement ravi de ma bonne

grâce. Pendant un long moment, je demeure comme accablé, — avec un gros poids sur le cœur.

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...Mais ce Darcourt, — que j'avais justement choisi parce que je le croyais peu fréqueuté par mes anciens compagnons de lycée, — est donc devenu le rendez-vous de tous ceux que j'ai rencontrés dans ma vie de collégien et d'étudiant ! •

Voici un Haïtien, Remilius Saint-Val-Antenax que je croyais à jamais terré à Port-au-Prince et qui reparaît au Quartier Latin pour six semaines : Il a du reste en poche son billet de retour pour Saint-Thomas et Puerto-Rîco. Bon garçon et gai, comme la plupart de ses compatriotes, il cherche à me faire rire et n'obtient pour réponse à ses plaisanteries que mon nouveau refrain à peine modifié :

— Je suis désagréable !

Surpris et apitoyé, il s'oublie jusqu'à parler créole^ lui, le puriste des puristes, — affirme que son a ché compé » a < gagné chagrin » (traduction : a été ensorcelé) — et s'en va bientôt, rêvant sans doute de « ouanga » et de sombres maléfices, mais tout brillant de la tête aux pieds, brillant de son chapeau de soie à ses bottines vernies, brillant de ses yeux d'agate noire, de ses dents d*émail neigeux, de sa face d'or sombre, de son « complet > de drap noir comme satiné, de son plastron de che mise pareil à un blanc firmament aux étoiles scintillantes, de ses mains baguées.....

Voici Dubousquet le médecin, Graindorge l'avocat, Galusky l'ingénieur ohnétien, les poètes Hauvel et Bonancourt, les peintres Croy, Luz et

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Briliac, ie rausiden Brîce, rîacomparàble Sàr Assourbanipal Dupont, coGonrrent -et enoemi de Pé- Iftdan, — moins talentueux, par esœmpie ! — voici même le luge Pereil et rez^wNrmaliea Le S%rier transfuge de la Rue d'Ulm, entré éxos les xivbes et devenu prédioatour à La mode. Un ixrètie au Dareourt ? Je dois rêver ! C'est bien lui, pourtant, nuis dé'^uîsé en monsîgsiore romain, ee qui m'étonne*

Ils sont des centaines, maintenant, qui se pressent dans le caCé, laissant pourtant un espace libre Ters le centre de la salie.

Tout à coup on ferme les portes, on Ixiisse les tonitruants stores métalliques, le patron de l'élablissement fait un signe et Irène tombe du plafond, oui, elle ! Irène I qui se met à dans^ toute nue sur le carré de plancher blanc marge de costomes sombres parmi lesquels la soutane du Monsignore éclate comme uoe touffe de violettes au milieu de scabieases. Irène danse nue, se penche, se reiève, se cambre, semble s'offrir toute avec une furieuse lubricité qui me désole et me transporte... et quelqu'un me saisit par le bras et me secoue. Je reeonaais le poète Nélix. Grâce à lui on a publié assez souvent des vers de moi dans la « Revue Rouge » , seul périodique parisien où j'aie eu la jiMO de < lire mon nom imprimée. Le Darcourt a repris son aspect habituel et, cette fois-ci, je ne nôve

plus :

Eh bien 1 s'écrie Nélix, que se passe-t-îl

donc ? Je vous surprends à dormir les yeux ou-

verisr conune» tels somnambuloi^ plus que lucides, en advessaM on sourire ineffablenoeot triste à une bouteille de cogitae d» eomptok» Vous ne fumez pas d'opionx, que je sache !

A celai4à, — ea abrégjeamt pour ne pas. le fatiguer; — je puis raconter mon histoire el ne m'en fais pas faute :

— Très j(di, tout cela, me dit^l quand j'ai fini ma petite navralion, utais vous n'allez pas demeu« rer ici jusqu'à deux heures du matin. Dans les belles dispositions où je vous vois, vous seriez, homme k vous grisev comme un membre de société de tempérance et à confondre, une fois lesté, un banc d« BouJevavd St-Micbel^ ou même une bouche d'égout avec votre lit de VHôtel du Périgord. Venez passer une heure ou deux à la maison. Je demeure tout près, comme vous le savez. Vous reprendrez votre équilibre au milieu de gens pondérés et j& vous reconduirai ensuite jusqu'à votre caravansérail»

Je résiste^ un moment, plus effrayé que jamais des familles de mes amis. Cependant, Nélix m'ayant mis presque de force sur mes pieds et entratné sans écouter mes objurgations, je me trouve sur la place du Panthéon, puis sur les marches d'un escalier et enfin, sans avoir eu le temps de me reconnaître, dans une grande pièce claire où des figures inconnues mfiâsagrôables me regardent amicalement. Un contretemps^ la mère de Nélix souffre d'une terrible migraine. Je me promets dès lors de m'échap-

per le plus tôt possible et même déclare tout haut, assez maladroitement selon mon habitude, que je ne tarderai pas à la délivrer de ma présence.

Malheureusement mon ami me parle d'une de mes vieilles poésies (?) qu*il a le tort de juger supportable. Cela m*étourdit d'une capiteuse bouffée de vanité ; je m'échauffe, je cause, je suis pétillant de sottise. On sert du thé ; je bavarde encore, de plus en plus satisfait de ma ridicule personne» malgré quelques nuances d'étonnement qui se manifestent sur les visages encore affables mais peutêtre ennuyés. Je devine, enfin, que j'ai assez fatigué mon mondft et qu'une prompte retraite s'impose. Je vais me sauver ; je prépare même ma phrase de départ quand, — ô fatalité I -^ le timbre de la porte du « carré » retentit. Bientôt se présente un Monsieur que je prends pour un visiteur quelconque.

...Et ne vais-je pas m'aviser, moi, Tours mal léché, plein d'un assez raisonnable mépris pour lea œuvres qui traitent de la « Civilité puérile et honnête », — ne vais-je pas m'aviser de me souvenir — fort inexactement, du reste, — de mes auteurs pseudo-mondains ! J'en oublie la migraine de M*"* Nélix... (Que dit M™* Augustadu Pont-aux-Choux dans son immortel non moins qu'étonnant livre (( La Politesse non folâtre mais bourgeoisement suave » ?..,)

Elle s'exprime à peu près ainsi en termes que je ne garantis pas, mais dont je crois rendre le sens : a Lorsqu'un nombre suffisant de < personnes »

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sont réunies dans un salon et que l'on annonce une nouvelle visite, celle de ces personnes qui est arrivée la première doit se retirer sans affectation mais avec stoïcisme. » C'est fort bien pensé : c'est une ingénieuse petite loi contre les encombrements. — Mais comme, par malbeur, j'ai la tète à l'envers» je traduis : < Lorsqu'un échappé d'asile d'aliénés se trouvera chez des amis et verra entrer chez ces amis un Monsieur inattendu» ledit aliéné aura soin de ne pas bouger, par crainte de paraître dire comme M™^ Jagre : « On est déjà assez de mufles comme cela ! » et n'oubliera pas que la dernière personne apparue a le strict devoir de filer la première.

Sans cela il donnerait à comprendre, cet aliéné, que l'intrusion du gentleman l'a embêté profondément. Et je reste, je reste, indéracinable, — prodiguant avec une largesse asiatique les plus navrants échantillons de mon avantageuse imbécillité. J'en souffre d'autant plus que le nouvel hôte est gentil et spirituel... Mais pourquoi ne s'en va-t-il pas ? Je ne puis pourtant pas avoir Fair de lui donner une leçon !... Cela dure si longtemps que je me rappelle les douleurs céphalalgiques de M°** Nélix et vais, — par pitié, — me montrer impoli en levant le siège malgré tous mes bons principes, — quand le tenace visiteur quitte lui-même sa chaise et me dit, après avoir jeté un coup d'œil du côté de la pendule :

— Monsieur, veuillez m'excuser mais il se fait

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tard.Mainère«sUeomiiie VOUS levoyea, sonffranle^. — ... je fve TOUS- oaeherai pas que je suis moi-même atrocement fatigué, et

Horreur 1 Ceat lé frère de Nélis et IL DE*

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