CHAPITRE XXVII
« Il y aura bientôt vingt ans, dit Goethe dans ses œuvres pos-
umes, que les Allemands se livrent au transcendantalisme.
‘ils s’en apercoivent un jour, ils se trouveront bien bizarres ». Cette prophétie s’est accomplie. Plus rapidement qu'on n'aurait pu s’y attendre, eu égard à la progression lente de l'esprit humain, on a vu disparattre ou tomber dans l'oubli les systèmes idéalistes inaugurés avec tant d’apparat dans la période postérieure à Kant. Personne n’en perle plus et la fuite en désordre, et sur toute la ligne, des gens qui se réfugient derrière l'abri
peu solide de la théorie de la connaissance (ou plutôt de la « non-
connaissance ») de Kant, est le trait distinotif de la métaphysique actuelle.
Si l’on se demande quelles sont les causes de ce phénomène
remarquable, et doublement significatif dans un pays comms
l'Allemagne, on reconnaît qu’il faut les chercher surtout dans
l’influence considérable exercée, depuis quelques dizaines d'années, sur les conditions à la fois matérielles et intellectuelles de lexistence, par le développement sans précédent des sciences naturelles. Non seulement par leurs découvertes et leurs inventions, mais encore par la méthode et les procédés employés dans les recherches qui s’y rapporlent, elles ont ouvert à la pensée de nouveaux horizons ; elles l’ont fait descendre des régions nuageuses et infécondes de La spéculation métaphysique sur le terrain de la vie et de la réalité, ou en d’autres termes, elles ont permis de substituer à la philosophie des mots la philosophie des faits.
« Si la philosophie, dit Virchow, veut étre la science de la réalité, il faut qu'elle suive la voie des sciences naturelles et cherche dans l'expérience les objets de ses investigations et de ses connaissances. Elle deviendra alors elle-même, non seulement dans son ensemble, mais dans sa méthode, une science naturelle ; elle ne peut en différer que par ses fins, en ce sens que presque toutes les écoles philosophiques poursuivent un but transcendant, qui est la connaissance du plan de l’univers et la recherche de l’absolu, tandis que l'étude de la nature ne s'occupe que d’objets concrets et cherche comme but suprôme de ses efforts à connaître l’essence de l’individualité. Car l'exemple de tous les temps est là pour prouver combien est stérile la tendance prématurée vers l'abstrait, et combien inféconde et désolée est la voie qui mène à l'absolu, »
Chacun est à même, maintenant, de voir s’il est possible de contester aux sciences naturelles le droit de s’ingérer dans les questions philosophiques, Dans tous les recoins du monde littéraire on entend parler aujourd’hui des limites du domaine des sciences naturelles ; on entend dire que ces sciences n’ont à 8’06cuper que du monde sensible, le monde métaphysique ou suprasensible étant réservé aux philosophes et aux théologiens, et que toutes les attaques qu’elles dirigent contre les articles de foi théologiques eu métaphysiques sont, a priori, inadmissibles. On retrouve, au fond de ces affirmations, cette conception dualiste! de la nature et du monde que nous avons eu l'occasion de combattre à chacune des pages de cet ouvrage, conception hasée sus. une séparation violente établie entre les idées de force et de ma» tiere, de Dieu et d’univers, d'intelligence et d’être, etc. -Celui qué' préfère s’en tenir à cette manière de voir, en dépit de tous les faits, peut aisément dépasser ces limiles et laisser errer son im»
gination dans des régions fantastiques ou complètement inacces sibles à notre investigation. ll lui est loisible de peupler de die
d’esprits et de démons les vides du cosmos et ceux de not reconnaissance, d'imaginer un ciel et un enfer, de faire dans des millions d’anges sur une pointe d'aiguille, d'inventer une matière spirituelle et de la faire voyager d'étoile en étoile sur les ondes de l’éther, de croire aux êtres à quatre dimensions, aux tables tournantes, à toutes sortes d’esprits et de fantômes, etc., ete. Car derrière les limites imposées à la connaissance sensible, il peut y avoir toutes les choses imaginables pour ceux qui nereculent pas devant le transcendantalisme ou qui font passer la foi avant la science. Mais ces choses ne peuvent exister que dant l’idée, dans l’imaginalion, dans le « transcendantal », c’est-à-dire dans ce qui esten dehors de la nature, non dans ce qui lui est immanent. Celui qui rejette le philosophie expérimentale, rejette toute conception humaine en général et n’a pas encore compris que toute idée sans base réelle fournie par l'expérience, est un non ens ou un non-sens. La pensée et l’objet ne peuvent pas plus être séparés que la force et la matière ou l'esprit et la substance, et l'idée d’une pensée sans objet ou d’un esprit matériel, repose sur une supposition tout à fait arbitraire et sans base réelle ; c'est une h';pothèse en l'air. Si l'esprit de l’homme avait des connaissances métaphysiques indépendantes du monde réel, les vues des métaphysiciens devraient être aussi uniformes et aussi précises que celle des physiciens relativement à la pesanteur ou que cells des physiologistes sur les fonctions d’un muscle, etc. Au lieu de cela, nous ne trouvons qu'obscurité et contradiction, nous ne voyons que les idées les plus divergentes quand elles ne sont pas diamötralement opposées. L'un dit oui, l’autre dit non; les contradicteurs se traitent d’änes bâtés, et si les affirmations les plus risquées et les plus ressassées étaient des preuves, nous serions contraints de considérer comme démontrées les assertions les plus contradictoires et les plus insessées.
« Tout le monde peut voir, dit très bien Vignoli (1), où la métaphysique en est arrivée au point de vue des spéculations ontologiques ; les systèmes détruisent les systèmes, une opinion en contredit une autre, ef l'on voit régner partout le doute, ls
(4) Vıamouı. Die Intelligens im Thierreioh. p. 35.
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: possible et surtout le probable ; autant d’esprits spéculatifs, autant | de philosophies ! »
Du reste, la hardiesse des philosophies sur le terrain de la métaphysique contraste singulièrement avec leur modestie et leur résesve sut celui de l'expérience, et quand il s’agit d’une théorie de l'existence basée sur des faits scientifiquement démontrés. Tandis que l’on permet à la pensée les incursions les plus extravagantes sur le terrain du surnaturel, on retombe tout à coup à l’état d’un misérable ver de terre, dont la vue et la sphère de connaissance ne dépassent pas le voisinage le plus immédiat, et qui n’est plus même assuré de la réalité des objets dont son monde sensible et borné lui présente l’image illusoire, L'homme ne connaît, d’après cela, que des sensations subjectives, que des apparences derrière lesquelles demeure éternellement cachée, inconnus et inconnaissable, l’essence des choses ou la fameuse « Ding an sich » (la chôse en soi); et l’on remet en honneur la vieille maxime socralique, d’après laquelle le comble de la sagesse est de savoir qu’on ne sait rien.
Cette vanité des gens qui prétendent ne rien savoir est tout aussi peu justifiée et tout aussi condamnable que celle des hommes qui « savent tout », et elle tend à détourner les penseurs des recherches scientifiques. Qu’il y ait pour la connaissance humaine certaines limites infranchissables, c’est ce dont personne n’a jamais douté. Mais s’ensuit-il que nous devions abandonner les recherches générales relatives à l’être à l’aide des moyens — et nous n'en. possedons pas d’autres, — que nous fournissent les sens ? L’empirisme, en entendant par ce mot la philosophie expérimentale, a tout autant de droit que la philosophie idéaliste, comme le remarque À. Lefèvre, à s'approprier la maxime fameuse de Protagoras : « L'homme est la mesure de toutes choses » ; il reste même plus fidèle à cette maxime, puisqu’il ne va pas au delà de cette mesure et ne s'occupe ni de la « chose en soi », ni de l’absolu, ni du e pourquoi ? » — question qui restera éternellement sans réponse. Il se contente de demander « comment » ou « par quoi ? » et se borne à recueillir les résultats de l’expérience et de l'observation pour en tirer les conséquences générales et nécessaires — tandis que les mélaphysiciens s'occupent d’hypothöseg et d’entitös qui ne supportent pas l’épreuve de l'expérience,
Dans ce sens et à ce point de vue, on peut apprécier la valeur des restrictions qu'on & voulu imposer aux sciences naturelles, at
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qui ont été mentionnées an commencement de ce chapitre. Ceux qui parlent en faveur de ces restrictions, ne se font pas une idée claire de l’inadmissibilité complète de pareilles prétentions : ou bien ils obéissent à un pressentiment qui leur fait redouter la destruction sans merci, par ces sciences, de certaines opinions jusqu'ici en honneur ; ou encore ils subordonnent, de parti pris, la science à la foi. Selon nous il ne peut y avoir, en dehors de ces sciences, de philosophie ayant quelque prétention à la vérité ou à la clarté ; l'ignorance, le fanatisme et la sottise n’ont pas de plus réels, de plus cruels ennemis. Toute solution d’un problème phi- Josophique qui ne tient pas compte des résultats obtenus par ces sciences, est fausse et sans valeur. D’ailleurs, les connaissances humaines, quelles qu’elles soient, se trouvent unies dans un rapport si nécessaire et si indestructible, qu'il paraît complètement impossible, a priori, de supprimer ainsi une des parties de l’ensemble. Aussi, d’après l'opinion d’auteurs distingués, la philosophie toute entière ne consisterail-elle, au fond, que dans la conscience d’elles-mêmes à laquelle arrivent peu à peu les sciences expérimentales.
Les limites, que quelques naturalistes de renom ont voulu tracer eux-mêmes à leur science, n'ont pas non plus de raison d’être. Une science n’a pas d’autres bornes que celles qui lui sont assignées par son sujet mémé, et rien n’est plus insensé que de vouloir imposer aux recherches de l’homme (en tant qu'elles ne s’garent pas sur le terrain du transcendantalisme) des limites infranchissables et déterminées à priori. Celui qui tente cette entreprise, est lui-même incapable de s'élever jamais au dessus de son temps et de dépasser le niveau des connaissances de son siècle, et il faudrait véritablement qu’il eût le don de prophétie pour pouvoir, dans ces conditions, porter un jugement définitif sur la marche future des connaissances humaines. Si un savant se fût avisé d'affirmer, il y a un millier d'années, qu'on n’arriverait jamais à connaître à fond la nature du serpent de mer ou celle des démons, ou à savoir quoi que ce soit de précis touchant la pierre philosophale, le mouvement perpétuel, la nature des étoiles, - la formation de la terre, l'origine de l'homme ou du monde organique, etc., ete., cela aurait produit à cette époque tout juste autant d’ effet qu ‘aujourd'hui les tirades et les déclamations à la mode sur l'impossibilité de résoudre un si grand nombre « d'énigmes relatives à l'univers ». C'est seulement lors-
qu'on met en jeu l'essence même ou le « pourquoi ? des choses que cette manière de voir semble justifiée ; elle ne l’est pas, en tant que nos recherches portent sur la connexion intime des êtres, basée sur.la loi inviolable de la cause et de l'effet, et que nous nous occupons du « comment ? » et du « par quoi ? La seule limite de nos connaissances, c’est l'ignorance, selon l’heureuse expression de Virchow, et, comme le dit Wieland, tout ce que mous pouvons savoir, — nous avons le droit de le savoir. Les enthousiastes ou les fanatiques de l'ignorance sont, dans leur genre, aussi intolérants que ceux de la foi, et d’autant plus dangereux qu'ils savent se couvrir des apparenres de la réalité objective, (andis qu’au fond ils choisissent cette position mixte surtout, à ce qu'il semble, par la crainte ridicule d’encourir le reproche d’athéisme, et paroe qu’ils n'ont pas le courage d’être conséquents dans leurs idées. Si, dans les choses de la religion et dans celles qui dépassent les limites de la connaissance sensible, nous n’avions rien de mieux à faire qu’à nous jeter à genoux devant l’ombre que projette notre propre ignorance, il y aurait de quoi douter de toute étude, comme le remarque un écrivain anglais, et le sort des morts parattrait préférable à celui des vivants. Mais en y regardant de près, on s'aperçoit que le fameux « Unknowable » l’inconnaissable de nos modernes « agnostiques », n'est autre chose que l'ancien « bon dieu », cher aux théologiens, qu’on a déjà vu apparaître dans l’histoire de la philosophie sous tant de déguisements divers. Qu'on le nommé « Volonté » (Wille), ‚« Inconscient » (Unbewusste), « Chose en soi » (Ding an sich), « Ame universelle » (Allseele), « Raison du monde » ou « Inconnaissable », cels ne fait pas de différence ; c’est toujours la même idée fondamentale, la même aberration de l’anthropomorphisme, la même entité obscure enfantée par cette crainte de l'inconnu qui dominait déjà l'homme grossier des temps primitifs, et qui continuera de dominer les hommes civilisés, jusqu’à ce que le soleil de la science et la notion généralisée de l'existence d’un ordre indépendant et naturel des choses aient fait du a ‘Fiat lux! » ne vérité