LE FEU DE LA BAIE
Au printemps suivant, je partis pour la Baiedes-Chaleurs avec des gens de Paspébiac, don-t la goélette avait hiverné à Kamouraska.
C'est en descendant cette fois-là que je fus témoin d'une chose dont vous n'êtes pas sans avoir entendu parler ; un combat entre la baleine d'un côté, Vespadron et le fléau (1) de l'autre.
Notre goélette était encalmée par le travers des Capucins. On voyait devant nous, à petite distance, deux baleines qui jouaient sur l'eau ; elles plongeaient en élevant droit en l'air leurs grandes queues fourchues ; on entendait leur souffle et on apercevait les jets d'eau qu'elles lançaient en respirant.
Nous étions à les examiner tranquillement, lorsque tout d'un coup elles se mirent à bondir avec violence, en poussant des mugissements terribles : puis on vit autour d'une des baleines —
(1) Ces noms sont ceux que donnent nos marins du golfe à l'espadon et au dauphin-giadiateur. Ce dernier a sur le dos et près de la tète une énorme nageoire, presque rigide, qui fait équerre avec son corps. Ces dauphins attaquent la baleine par troupes: les culbutes qu'ils exécutent autour d'elle et la violence de leurs mouvements font l'effet décrit par les marins qui en ont été témoins.
l'autre avait disparu — un gros objet noir qui s'élevait et se rabattait, comme le fléau d'un batteur en grange.
La baleine, voyez-vous, a deux ennemis que je viens de vous nommer : ces deux ennemis s'associent ensemble pour attaquer le monstre. C'est que ce n'est pas une petite affaire que de déclarer la guerre à une bête comme celle-là. Mais c'est pour vous dire que chaque chose à son maître dans le monde ; car la baleine, malgré sa gueule immense, malgré ses nageoires puissantes et sa redoutable queue, la baleine . meurt toujours dans ce combat,
L'espadron attaque le premier, il enfonce son dard dans le ventre de la baleine : le fléau vient ensuite et la mord et la frappe de tous les côtés. Cette fois-là, on put voir à notre aise cette terrible bataille ; car elle se passait à peu de distance de la goélette, et la baleine se dirigeait de notre côté, dans le moment où elle fut attaquée.
Il fallait entendre les geins déchirants de la pauvre baleine ; il fallait voir les bonds prodigieux qu'elle faisait. L'eau jaillissait, comme des trombes, tout autour des combattants. Le fléau s'élançait contre la géante et tapait dessus en se dédoublant.
Ils vinrent passer assez près de nous, pour qu'on pût voir, à travers le volin, les jets de sang que soufflait la baleine ; la mer en paraissait teinte à plusieurs arpents à la ronde. Enfin il arriva un moment que la baleine, se soule- Tant presque tout entière hors de l'eau par un.
effort désespéré, tourna presque sur elle-même : nous vîmes se dresser droit en l'air l'un de ses ailerons énormes ; nous pûmes apercevoir l'espadron attaché par son dard à son ventre blanchâtre. Le colosse retomba ensuite de toute sa masse rouge de sang, plongea à pic dans l'abîme, et tout disparut.
Le combat s'est sans doute continué au fond de la mer ; mais n'a pas pu durer bien longtemps. Toujours est-il que nous ne vîmes rien reparaître, malgré le soin que nous mettions à examiner la surface des eaux de tous les côtés.
C'est une singulière créature que la baleine. Il y a pourtant eu un temps où ces masses vivantes se promenaient dans l'endroit même où nous sommes, un temps où presque tout le pays était sous l'eau et faisait partie de la mer ; car j'ai vu des os de baleine sur le Mont-commis, en arrière de Sainte-Luce. C'est un crâne de baleine qui est là ; il est situé dans une petite *oulée sur le flanc de la montagne, à environ Hille pieds au-dessus du fleuve. Je l'ai vu de nés yeux, et je ne suis pas le seul qui Tait vu ettouché ; et puis tout le long de la côte, dans le& champs, vous pouvez déterrer des charges de lavires d'os de baleines.
!&^is je reviens à mon histoire. Je demeurai troiàans dans La Baie : l'été je faisais la pêche à la norue, et l'hiver j'allais à la chasse avec les sauvjges de Cascapédiac et de Ristigouche.
Je ïi'ai pas besoin de vous dire ce que c'est que c(tte vie-là ; mais je vais vous raconter une;
aventure qui m'a bien surpris quand elle m'est arrivée : aujourd'hui je n'en ferais presque pas 4e cas.
Nous revenions une nuit du Banc-de-Miscou, après une absence de deux jours; nous étions trois dans une grande berge. Nous courions dans le moment Ouest - sud - Ouest, par une grande brise de vent d'Ouest, en pinçant les vents pour prendre Paspébiac du retour de notre bordée ; lorsque nous aperçûmes, sous le vent, une clarté qui n'avait pas l'air de la lu» mière ordinaire d'un bâtiment.
Cette clarté n'était pas très loin de nous, elle s'avançait même de notre côté, comme pour passer à notre arrière gouvernant nord, et elle grandissait toujours. Il nous parut bientôt que c'était un navire en feu et nous distinguions même la mâture à la lueur des flammes ; puis le navire s'arrêta, n'offrant plus l'aspect que d'un vaste brasier.
C'est tout de même un navire qui brûle, noxs d.imes-nous, entre nous autres, en mettant note berge tout-à-fait dans le vent pour mieux examiner. C'est drôle qu'ils aient continué de marcher pendant que l'incendie commençât à se déclarer ; mais enfin c'est clair qu'il y i là un malheur. Il faut y aller. Qui sait s ces gens-là n'ont pas besoin de nous, leurs chaloupes sont peut-être mauvaises, trop jetites pour tout le monde, peut-être ?
Nous changeâmes donc de route et, airivant grande écoute, nous nous dirigeâmes "^ers le
navire en feu qui pouvait être comme à une lieue de nous.
— Entends-tu comme des cris en peine, me dit un de mes camarades, après quelques minutes de marche.
— Non, lui répondis-je ; mais j'ai un curieux bourdonnement dans les oreilles.
— M'est avis, dit au bout de quelque temps mon second compagnon qui était au guet à l'avant de la berge, m'est avis que le navire en feu s'éloigne de nous à mesure que nous avançons.
Nous allions tout de même, cependant. J'étais à la barre ; je tenais toujours la même course, malgré que nous ayons parcouru plus d'espace que n'en comportait l'éloignement d'abord supposé du navire en feu.
Il y avait environ une heure que nous avions changé de route, et le navire paraissait aussi loin de nous qu'au premier moment. — Bordons, criai-je à mes camarades, c'est comme rien, il y a du sorcier là-dedans. Et mettant toute la barre à lofer j'envoyai auprès du vent.
Au même instant, le feu, que nous regardions constamment, se dispersa en mille flammèches de toutes les couleurs et disparut.
Je ne pense pas qu'il se soit dit ensuite un seul mot dans la berge avant d'arriver au banc de Paspébiac.
Il me semblait qu'une haleine brûlante me soufflait dans la figure, et je crois vraiment que j'ai senti une odeur de soufre.
Enfin, vous me direz ce que vous voudrez^ mais cela n'est pas naturel !
Arrivés à terre et tous les jours suivants, rien de plus pressé que de raconter notre aventure. La chose n'était pas tout à fait si nouvelle pour les gens de l'endroit que pour moi et mes associés de ligne, qui n'étions pas nés dans la place.
" C'est le Feu de la Baie, nous dit un vieillard acadien ; mais il y avait longtemps qu'on ne l'avait pas vu, il était presqu'oublié : on n'en parlait plus de ce côté-ci de la Baie. Les gens de l'autre côté, surtout à Caraquette, en parlent toujours, parce que c'est par là surtout qu'il se montrait, même pendant l'hiver au milieu des glaces.
" Ce feu a commencé à paraître pas longtemps après le dérangement de nos gens par les anglais, a,jouta le vieillard. Je pense que c'est quelqu'étincelle de l'incendie de nos maisons qui a allumé ce feu-là. Soyez sûrs qu'il y en a, dans ces flammes, qui sont tourmentés pour de gros péchés. Ah ! le Bon Dieu est juste, et on ne se moque pas de sa justice comme ça ! "
On pensera ce qu'on voudra de cette affaire ; mais moi je suis de l'avis du vieux cayen ; il y a du goddam là-dedans !
Les Anglais ont fait le diable dans l'Acadie et sur les côtes de la Baie ; ils ont tué, pillé, brûlé,, et le diable leur rend ce qu'ils lui ont prêté. Le bâtiment qui brûle du feu de la Baie, car c'est un navire, j'ai distingué sa mâture à la lueur des flammes, est un des bâtiments des Anglais
dont Chariot s'est emparé et qu'il grille à la régalade.
Puis ce n'est pas la seule chose qu'on voit dans cet endroit, de ce genre-là. Croyez-vous que c'est la mer toute seule, par exemple, qui a monté la coque du naufrage anglais bien audessus des plus hautes marées, au Cap Désespoir ? Et ces cris, ces lamentations que plusieurs ont entendues, par le travers du banc vert et du banc des orphelins ! Non, tout cela n'est pas naturel, le vieux avait raison ; c'est un grand châtiment qui se poursuit dans ces parages ! Enfin vous en croirez ce que vous voudrez, ce n'est pas un article de foi ; mais pour le Feu de la Baie je l'ai vu comme je vous vois, et je m'en crois.
A propos d'Anglais encore, je vais vous raconter l'histoire de Coundo (1) le sauvage. Vous allez voir que celui-ci n'avait malheureusement pas remis sa cause entre les mains de Dieu, comme les bons Acadiens.
(1) Le mot Coundo veut dire pierre, en langue micmac donné à un homme, il répond à nos noms de famille français Xapierre, Laroche.