LE PASSEUR DE MITIS
J'étais si bon ami avec les sauvages qu'il ne? s'en est guère manqué que je me sois mis sauvage (1) comme mes amis Fitzbac et Lagorjendière, que vous avez tous connus. Vous me croirez si vous voulez, mais je vous dis qu'il n'y a pas d'homme jilus heureux qu'un bon sauvage.
J'aimais tant cette vie-là que j'abandonnai tout-à-fait la pêche à la morue, pour vivre entièrement avec les micmacs. Or, vous savez, que les sauvages sont comme les caribous, ils ne s'arrêtent jamais, ils marchent continuellement : pendant quelques hivers et deux années entières, j'ai fait la chasse avec eux, j'ai parcouru tous les bois et toutes les rivières, depuis la Baie-des-chaleurs jusqu'à la rivière Rimouski.
J'étais associé, à l'époque dont je parle, avec un sauvage du nom de Noël, et dans le moment nous étions à la rivière Mitis à darder le saumon. Une fois, après avoir fiamboté (2) une
(1) Se mellre sauvage ^%\. une expression consacrée, à l'occasion du petit nombre de canadiens et d'européens qui ont adopté la vie des bois et des côtes, en s'associant aux tribus aborigènes auxquelles leurs familles sont devenues incorporées.
(2) Le mot Flamboler veut dire faire la pêche de nuit, dans un canot qui porîe un flamîjeau d'écorce ou de bois résineux à.
partie de la nuit, nous fumions notre pipe dans la cabane au bord de la rivière avant de nou» coucher, lorsque Noël me dit :
— Sais-tu ce qui s'est passé ici, il y a plus de^ trente ans ?
— Non, lui répondis-je.
— Eh bien ! je vais te le dire, reprit Noël.
Voici donc ce que Noël m'a conté en micmac^ et que je vais vous traduire en français.
A l'arrivée des Anglais dans le pays, il y eut une bataille entre des navires français et desnavires anglais, à l'embouchure de la Ristigouche. Les Anglais étaient plus nombreux, ils eurent le dessus et firent une descente à terre après le combat.
La pointe de Ristigouche était habitée alors comme aujourd'hui : il y avait un village micmac et un petit village acadien. Comme les acadiens et les micmacs avaient pris part au combat, dans le service de quelques batteries érigées sur la pointe, les Anglais mirent le feu aux maisons et aux cabanes des deux villages, et donnèrent la chasse à toute la population qui prit la fuite vers les bois, emportant le peu qu'elle avait pu sauver des choses les plus nécessaires à la vie.
Un sauvage du nom de Coundo vit tomber
son avant. Un homme à l'arrière du léger canot dirige ia. course, un autre à l'avant, armé d'un harpon ou nigogue, cherche des yeux le poisson, à la lumière du flambeau, et le darde dès qu'il l'aperçoit en position favorable. Les micmacs sont les plus habiles dardeurs du Canada.
morte à ses côtés, frappée par une balle anglaise, sa femme, qui menait par la main un petit garçon orphelin adopté par eux, en l'absence d'enfants leur appartenant.
Coundo avait un caractère fier et superbe, c'était un vrai guerrier sauvage que la religion n'avait pas tout-à-fait dompté. Dans l'accès de 8a rage et de son ressentiment, il voua sa vie à la vengeance.
Il ne voyait pas dans un avenir bien prochain de chance probable de se venger à sa guise ; mais un sauvage sait attendre. Il attendit, et en attendant, il élevait son fils adoptif dans les idées qu'il nourrissait, afin d'augmenter les moyens de satisfaire la haine qui le dévorait, guettant son heure avec cette patience qui caractérise sa race.
Il se passa plusieurs années sans que Coundo eût pu trouver une occasion favorable à l'exécu. tion de ses projets. Elle se présenta enfin.
Les Anglais avaient établi des relations commerciales avec la Baie-des-chaleurs, et ils commençaient à former des établissements dans la Gaspésie. Dans ce temps-là il n'y avait pas de bateaux à vapeur, et le moyen le plus prompt et le plus sûr de communiquer avec ces endroits était de passer par Mitis, en suivant le sentier des sauvages jusqu'au lac Matapédiac ; puis de là, par un autre sentier, et à la raquette en hiver, par les lacs et les rivières, et en canot l'été, jusqu'à Ristigouche. C'est encore aujourd'hui la route que suit la poste, avec cette diflfé-
Tence que le chemin est un peu plus large que le sentier des plaques.
Coundo se dit à lui-même : voilà mon heure arrivée ! Son petit sauvage, qu'il appelait Byette, avait alors seize ans et c'était déjà un assez-rude gaillard.
Prenant froidement ses mesures, Coundo alla s'établir en compagnie de Byette sur les bords de la rivière Mitis. Il fit savoir partout qu'il se chargeait de faire passer la rivière et le bois jusqu'à Matapédiac, où il y avait d'autres guides, à tous les voyageurs qui désiraient aller à Ristigouche.
Pendant deux ans, tous ceux qui se confièrent ■à Coundo n'eurent qu'à se louer de son zèle, de son habileté, de ses attentions et de sa diligence à les servir. Bref, sa réputation était faite ; on disait à tous ceux qui voulaient se rendre dans la Baie-des-chaleurs. — Allez trouver Coundo le passeur de Mitis.
Un jour, se présente à la cabane du passeur un bourgeois anglais : il demande à Coundo si ce n'est pas lui qui a servi de guide à un de ses amis qu'il nomme, Tannée précédente : sur la réponse afiB.rmative du sauvage, il l'engage pour le conduire à Matapédiac.
On partit et tout alla à merveille pendant quelques heures ; mais une fois enfoncé dans le bois, Coundo dit à l'Anglais :
— Arrêtons ici.
— Pourquoi, dit l'anglais.
— Parce que je suis fatigué. Il y a longtemps
que je suis fatigué. Tiens, j'ai une douleur là T il mettait la main sur son cœur. Puis il s'assit en soupirant, sur un tronc d'arbre renversé.
L'Anglais s'assit sur le même arbre, pendant que Byette avait l'air de mettre en ordre le bagage et les autres effets, déposés tout près de Coundo.
— Tu es anglais, toi, dit le sauvage à l'étranger ?
— Oui, je suis anglais.
— Ton père était anglais ?
— Oui, mon père était anglais.
— Ta mère était anglaise ?
— Oui, ma mère était anglaise.
— Ils sont morts tes parents ?
— Oui, ils sont morts.
— C'est dommage ! As-tu une femme ?
— Non, je ne suis pas marié.
— C'est dommage, répéta une seconde foi» Coundo.
— Mais, dit l'anglais, pourquoi me tiens-tu cet étrange langage, et pourquoi me regardes-tu fixement ainsi ?
— Je vais te le dire, répliqua Coundo parlant toujours tranquillement et mesurant chaque parole. Il y a neuf ans, Byette que voici avait sept ans, il a tout vu ; il y a neuf ans j'avais une femme, j'avais un vieux père et une vieille mère : jusque-là nous avions vécu heureux, allant partout où cela nous plaisait et retournant à Ristigouche, de temps à autre, pour revoir nos gens de la même nation ; tranquilles
partout, bons amis avec les Canadiens, les Acadiens et les Français II y a neuf ans ma femme a été tuée, ensuite mon père est mort de misère, ensuite ma mère est morte aussi de misère et de chagrin. J'ai tout vu ça, moi !... Sais-tu qui a tué ma femme ? Sais-tu qui a fait mourir mon père et ma mère de misère et de chagrin ?
Sans attendre de réponse, Coundo s'étant levé se posait en face de l'étranger, et, prenant des mains de Byette son fusil tout armé, il ajoutait : — C'étaient des anglais comme toi!... Au même moment le malheureux voyageur tombait mort sous la balle de Coundo.
Le terrible micmac tua ainsi, avec la même froideur et la même férocité deux autres Anglais ; puis il prit les bois pour n'être pas appréhendé ; toujours accompagné de Byette qui, sauf le respect dû à son baptême, était un véritable payen. Ils vécurent tous les deux dans l'intérieur du pays, comme des ours, pendant quelques années.
Coundo avait un frère, plus jeune que lui^ qui, comme les autres micmacs, était venu de nouveau habiter le village de Ristigouche.
Un jour, c'était la veille de la fête de Sainte- Anne, on vit arriver un canot monté de trois hommes : il venait du haut pays, par la rivière Ristigouche. Dans ce canot étaient Coundo, malade au point de se traîner à peine, son frère et Byette.
Le lendemain le Missionnaire annonça aux micmacs que, grâce à l'intercession de Sainte-
y. Anne la patronne des sauvages, un grand pécheur était devenu repentant. Il ajouta que le pénitent, consentant à imiter les premiers chrétiens, désirait faire une confession publique de ses crimes et en demander solennellement pardon à Dieu et aux hommes : il pria les sauvages de se rendre à la demeure du frère du coupable, parce que celui-ci était trop malade pour se transporter ailleurs.
Coundo fit ce que le missionnaire lui avait conseillé et qu'il avait promis de faire : il se réconcilia avec Dieu et mourut, quelques mois après, dans les sentiments d'un sincère repentir. Byette fut instruit des vérités de la religion et, l'année suivante, admis à la première communion.
C'est Noël le micmac qui m'a raconté cette histoire.
C'est encore ce même Noël qui m'a montré sur les bords du lac Mitis la tombe d'un missionnaire. Yous avez dû entendre parler de cela, car ceux qui ont fréquenté ces bois-ci n'en sont pas ignorants. Cette tombe, au milieu de la forêt, est couverte de fleurs et de fruits sauvages tout l'été ; elle est surmontée d'une croix de bois et entourée d'une petite palissade, lesquelles ont été déjà plusieurs fois renouvelées.
Ce sont les sauvages et les chasseurs qui entretiennent la clôture et la croix ; jamais ils ne passent dans ces endroits sans aller faire une prière sur ce tombeau', et voir si tout est en. ordre.
On ne connaît pas le nom de ce missionnaire ; on ne sait pas, non plus, s'il s'est noyé ou s'il est mort par quelqu'autre accident. On explique sa présence en ce lieu, en supposant qu'il voulait se rendre de Mitis à la llivière Saint-Jean, en suivant une route quelquefois suivie par les sauvages maléchites, qui viennent faire la chasse à la, pourcie dans le fleuve Saint- Laurent,
Mes amis, nous dit ici le Père Michel, si vous me le permettez, je vais suspendre mon récit pour un petit quart-d'heure, afin de me reposer un peu et de fumer une petite touche : nous continuerons après, si cela vous fait plaisir.
— Mais oui, Père Michel, mais oui ! il faudra continuer, s'écria tout le monde, d'une commune voix.
l'entr'acte.
Chacun se leva ; on ouvrit la porte du camp afin de renouveler l'air, et moi pour un je sortis afin de jouir du spectacle d'une nuit d'hiver dans la forêt.
Quelques étoiles brillaient au firmament ; la lune tantôt illuminait le ciel d'une vive clarté qui scintillait sur les cristaux de neige et de givre, tantôt, se cachant derrière un gros nuage, abandonnait la nature à l'obscurité. Une montagne voisine élevait ses puissants massifs audessus de nos têtes.
Au pied des grands arbres et dans l'ombre ■des sombres profondeurs des bois, se dessinaient les sapins couverts de neige, comme autant de «pectres enveloppés de leurs suaires blancs.
Le temps était calme ; mais, de fois à autre, une brise froide passait comme un frisson à travers les arbres, faisant cliqueter comme des ossements le verglas des branches.
Le sourd et constant murmure d'un rapide, les détonations des écorces des grands bois fendues par le froid, le bruit des rameaux se déchargeant de la neige qui les tenait courbés sous son poids, et les liou ! hou ! lugubres d'un hibou perché dans le voisinage, formaient le concert de cette nuit.
TORESTIERS ET VOYAGEURS. 87
Oh ! la forêt ! c'est bien là le domaine des •esprits qu'ont évoqués les poètes. Ce n'est pas sans raison que l'imagination populaire a placé dans les mystérieux détours du dédale qu'elle forme le séjour favori des fées, des lutins, des sylphes, des gobelins, des gnomes, et de tous ces génies fantastiques dont les histoires nous fascinent, nous épouvantent et nous charment tour à tour.
Laissons raisonner " les esprits forts qui ne sont que des fous ", et, croyant ce qu'il faut croire de ces choses qui ont du vrai, jouissonsen à tout cas comme de cohceptions poétiques qui touchent au côté mystérieux de notre être.
O Forêt ! patrie des génies, théâtre à grands d.écors des enchantements et des sortilèges ! Comme je t'admirais alors, et comme je me plaisais à te peupler de ces fantômes riants ou terribles, enfants de l'imagination des peuples !
Et, quand je me reporte vers ces moments de délicieuses jouissances, je redis avec Grcethe^ rêvant du Brocken :
Voici des arbres et des monts, Voici des pics couverts de neige, Le torrent qui roule et s'abrège Les âpres chemins par ses bonds.
Dans les ombres de la nuit
Les grands arbres se confondent,
Le roc sur ses bases frémit,
El ses longs nez de granit,
Comme ils soufflent ! Gomme ils grondent I
Ohl venez, approchez; fort bien, chères images;.
Car tandis que du sein des humides nuages.
Je vous vois aujourd'hui vous élancer vers moi,
0 merveille ! je sens mon cœur tout en émoi
Tressaillir de jeunesse à l'influence étrange
Du vent frais qui, vers moi, pousse votre phalange^
IKÈS LE JONGLEUR.
Il y avait un sauvage nommé Ikès, reprit le Père Michel en renouant le fil de son histoire à l'expiration du temps de repos qui lui avait été accordé, et ce sauvage était bon chasseur ; mais ) il était redouté des autres sauvages, parce qu'il \ passait pour sorcier. C'était à qui ne ferait pas la chasse avec lui.
Or, vous n'êtes pas sans savoir que les jongleurs sauvages n'ont aucun pouvoir sur les blancs, ha, Jonglerie ne prend que sur le sang des nations (*), et seulement sur les sauvages infidèles, ou sur les sauvages chrétiens qui sont en état de péché mortel.
Je savais cela ; mais comme, au reste, je n'étais pas trop farouche, ^Q m'associai avec Ikès pour la chasse d'hiver.
Il est bon de vous dire qu'il y a plusieurs espèces de jongleries chez les sauvages. Il y en a une, par exemple, qui s'appelle médecine : ceux qui la pratiquent prétendent guérir les malades, portent une espèce de sac qu'ils appellent sac à médecine, s'enferment dans des cabanes à sueries, avalent du poison et font mille et un
(') Le mot les nations, chez les canadiens, a la même valeur . qu'a le mot les gentils relalivement aux juifs ; il désigne d'une façon générale tous les peuples qui ne sont pas catholiques . ici, il se rapporte particulièrement aux aborigènes.
tours, avec le secours du diable comme vous pensez bien.
Ikès n'appartenait point à cette classe de jongleurs : il était ce qu'on appelle un adocté ; c'està-dire qu'il avait un pacte secret avec un Ma- Jioumet (t) ; ils étaient unis tous deux par serment comme des francs-maçons. Il n'y a que le baptême, ou la confession et l'absolution qui soient capables de rompre ce charme et de faire cesser ce pacte.
Tout le monde sait que le màhoumet est une espèce de gobelin, un diablotin qui se donne à un sauvage, moyennant que celui-ci lui fasse des actes de soumission et des sacrifices, de temps en temps. Les chicanes ne sont pas rares entre les deux associés ; mais comme c'est Vadocté qui est l'esclave, c'est lui qui porte les coups.
Le màhoumet se montre assez souvent à son adocté ; il lui parle, lui donne des nouvelles et des avis, il l'aide dans ses difficultés, quand il n'est pas contrecarré par une puissance supé- Tieure. Avec ça, le pouvoir du màhoumet dépend, en grande partie, de la soumission de Vadocté.
Il y en a qui disent qu'il n'y a pas de sorciers et de sorcières, et qui ne veulent pas croire aux
(t) Il me serait impossible de donner l'origine de ce nom de malioumet, que les Canadiens du bas du fleuve attribuent à ces génies familiers des anciens sauvages : à moins de dire que, le fondateur de l'islamisme étant considéré comme une des incarnations du mal, on a fait de son nom altéré le nom j)atronymique des lutins sauvages.
esprits. Eh bien ! moi je vous dis qu'il y a des sorciers, et que nous sommes entourés d'esprits bons et mauvais. Je ne vous dis pas que ces esprits sont obligés de se rendre visibles à tous ceux qui voudraient en voir ; mais je vous dis qu'il y en a qui sont familiers avec certaines gens, et que souvent, plus souvent qu'on ne pense, ils apparaissent ou font sentir leur présence aux hommes.
Demandez aux voyageurs des paya (ïen haut qui ont vécu longtemps avec les sauvages infidèles, demandez aux bourgeois des postes, demandez aux missionnaires, s'il y a des sorciers, ou jongleurs comme vous voudrez, et vous verrez ce qu'ils vous répondront. A preuve de tout cela, je vais vous raconter ce que j'ai vu et entendu, moi, sur les bords du lac Kidouamkizouik.
J'étais donc associé avec Ikès-le-jongleur. Nous avions commencé, de bonne heure l'automne, à emménager notre chemin de chasse. Ce chemin n'était pas tout- à-fait nouveau, il était déjà en partie établi, depuis la montagne des Bois-brûlés jusqu'au lac : Ikès et moi y ajoutâmes deux branches, à partir du lac, une courant au Nord-Est, l'autre au Sud-Ouest. Nous étions vigoureux, entendus et assez chanceux tous les deux ; de plus, nous étions bien approvisionnés, nous comptions faire une grosse chasse.
Le premier voyage que nous fîmes ensemble
dans les bois dura presque trois mois, pendant lesquels nous avions travaillé comme des nègres. Une fois tout notre chemin mis à prendre^ nous descendîmes en visitant nos inartrières, nos autres tentures et nos pièges : si bien que, rendus à la mer, nous avions déjà un bon commencement de chasse : des martes, de la loutre et du
castor. Nous arrivions gais comme pmson quoique pas mal fatigués, pour passer les fêtesà llimouski.
Ikès avait sa cabane sur la côte du Brûlé, où il laissait sa famille ; moi je logeais chez les habitants.
— Eh bien ! Michel, me demandait-op partout, à mon retour, comment vous trouvez-vous de votre associé ?
— Mais pas mal, que je répondais ; c'est le meilleur garçon du monde et un fort travaillant : je ne crois pas qu'il y en ait beaucoup qui aient apporté plus de pelleteries que nous autres, pour le temps.
— Vous n'avez pas eu connaissance de son mahoumet ?
— Ma foi, non ; et s'il en a eu connaissance, lui, la chose a dû se faire bien à la cachette ; car on. ne s'est pas laissé d'un instant.
— Vous ne perdez rien pour attendre.
— ^Tenez, je crois qu'on a tort de faire courir tous ces bruits-là sur le compte d'Ikès.
— Ah ! le satané bigre ! Ah ! c'est un chétif et TOUS verrez qu'il finira mal. Entre lui, l'Ai-
gonquin et la vieille Mouine (^), il y aura de la grabuge qui fera bien rire le diable avant longtemps.
Cette vieille Mouine était une jongleuse, elle aussi : autrefois mariée à un algonquin, elle était veuve alors, et V algonquin, dont parlaieut les gens de Eimouski, était son fils, ainsi nommé •du nom de la nation de son père.
Il existait une rancune entre Ikès et l'Algonquin dont voici l'origine. Les deux sauvages revenaient un jour en canot de la chasse au loup-marin : avant d'arriver à l'Ile Saint-Bernabé, ils rencontrèrent une goélette, à bord de laquelle ils échangèrent un loup-marin qu'ils aA^aient tué, pour quelques efiets et du rhum.
L'échange /flîïe, nos deux gaillards font halte au bout d'en bas de l'Ile, pour saigner le cochon, c'est-à-dire pour tirer du rhum de leur petit baril. Après avoir bu copieusement, ils remettent leur canot à l'eau pour gagner terre ; mais la mer avait baissé, et aux deux tiers de la traverse ils ne pouvaient plus avancer. Ils étaient si soûls tous les deux qu'Ikès, se croyant au rivage, débarqua sur la batture, et que l'algonquin, n'en pouvant plus, se coucha dans le canot. Le premier, en pataugeant dans la vase, tombant et se relevant, finit par se rendre aux maisons et de là chez lui, où il s'endormit en arrivant : le second, emporté dans son canot par un petit vent et le courant, se réveilla quelques
(') Mouine est un mot micmac (écrit à !a française) qui veut dire une ourse.
heures après, à plus d'une lieue au large et vis*^ à-vis de la Pointe-aux-pères.
Or, l'algonquin s'imagina que son camarade Ikès avait voulu le faire périr, et ne voulut jamais revenir de cette impression. Ikès, de sou côté, ne pouvant faire entendre raison à l'autre, finit par se fâcher : ce fut désormais entre eux une haine à mort, dans laquelle la vieille î^ouine prenait part pour son fils.
Les jongleurs, par le pouvoir de leurs mahoumets, se jouent de vilains tours entre eux ; mais comme ils sont sur leurs gardes, les uns à l'égard des autres, la guerre dure souvent longtemps avant que l'un d'eux périsse ; mais cela finit toujours par arriver. Les sauvages n'ont pas mémoire d'un jongleur qui, n'ayant pas abandonné la jonglerie, soit mort de mort naturelle.
Enfin, malgré la mauvaise réputation de mon associé, je repartis bientôt avec lui pour le bois, emportant des provisions pour plusieurs semaines. Nous devions revenir, au bout de ce temps, avec nos pelleteries, et remonter une troisième fois pour finir notre chasse au printemps.
Nous nous rendîmes de campement en campement sur notre chemin, enlevant le gibier des tentures et mettant les peaux sur les moules, jusqu'à notre principale cabane du lac Kidouamkizouik, sans aventure particulière. Ikès était toujours de bonne humeur.
Le soir de notre retour au lac, je venais de regarder au souper, que j'avais mis sur le feu,.
et mon compagnon achevait d'arranger une peau de marte sur son moule, lorsqu'un cri clair et perçant, traversant l'air, vint frapper mon oreille en me clouant à ma place : jamais je n'ai entendu, ni avant ni depuis, rien de pareil. Ikès bondit et s'élança hors de la cabane, en me faisant signe de la main de ne pas le suivre.
Je restai stupéfait. — C'est son mahoumet, me dis-je, et je fis un signe de croix !
Au bout de cinq minutes, mon sauvage rentra l'air triste et abattu.
— Il est fâché, me dit-il ; nous aurons bien de l'ouvrage à faire.
— C'est donc vrai que tu as un mahoumet, tu ne m'en as jamais parlé. Comment est-il fait ? et que t'a-t-il donc annoncé ?
Ikès me dit, sans détours, que son diablotin était un petit homme haut de deux pieds, ayant des jambes et des bras très grêles, la peau grise et luisante comme celle d'un lézard, une toute petite tête et deux petits yeux ardents comme des tisons. Il me raconta qu'après l'avoir appelé, il s'était présenté à lui, debout sur une souche, en arrière de la cabane, et lui avait reproché de le négliger, et de ne lui avoir rien ofiert depuis le commencement de sa chasse d'automne. Le mahoumet avait les deux mains fermées, et la conversation suivante avait eu lieu entre lui et son adocté.
— Devine ce que j'ai là-dedans, avait dit lelutin en montrant sa main droite à Ikès.
— C'est de la graisse de castor, avait répondu Ikès, à tout hasard.
— Non. C'est de la graisse de loup-cervier : il y en a un qui venait de se prendre dans ton premier collet, ici tout près ; mais je l'ai fait échapper.
— Qu'ai-je dans la main gauche, maintenant ?
— De la graisse de loutre.
— Non, c'est du poil de marte : tes martrières du Sud-Ouest et du Nord-Est sont empestées, les martes n'en approchent pas. Je crois, avait ajouté le mahoumeù en se moquant, que les pécans (*) ont visité ton chemin : tes tentures sont brisées, et tes pièges à castor sont pendus aux branches des bouleaux, dans le voisinage des étangs.
Puis le diablotin avait disparu, en poussant un ricanement d'enfer, que j'avais entendu dans la cabane, sans pouvoir m'expliquer ce que ce pouvait être.
— Ton diable de mahoumet, dis-je à Ikès quand il eut fini de me raconter cette entrevue, ton diable de mahoumet nous a fait là une belle affaire, si seulement la moitié de ce qu'il t'a dit est vrai.
— Tout est vrai, répondit Ikès.
— N'importe, répliquai-je, comme je n'ai pas «nvie d'y aller ce soir et que j'ai terriblement
(•) Animal, appartenant à la famille dite des petits ours, qui fait le désespoir des chasseurs par sa finesse et ses espiègleries malicieuses.
faim, je vais retirer la chaudière du feu et nous allons manger.
Ikès ne m'aida pas à compléter les préparatifs 4u souper : il se tenait assis sur le sapin, les bras croisés sur les jambes et la tête dans les genoux. Quand je l'avertis que le repas était prêt, il me dit :
— Prends ta part dans le cassot d'écorce et -donne-moi la mienne dans la chaudière.
Sans m'enquérir des raisons qui le faisaient agir ainsi, je fis ce qu'il m'avait demandé. Il prit alors la chaudière et en répandit tout le contenu dans le feu ; puis, s'enveloppant de sa couverte, il se coucha sur le sapin et s'endormit.
Je compris qu'il venait de faire un sacrifice à son manitou. Mais, bien que sans crainte pour moi-même, j'étais tout de même embêté de tout ■cela, et je faisais des réflexions plus ou moins réjouissantes, en fumant ma pipe auprès de mon sauvage qui dormait comme un sourd.
Parbleu ! me dis-je à la fin, Ikès est plus proche voisin du diable que moi ; puisqu'il dort, je puis bien en faire autant ! J'attisai le feu, je me couchai et m'endormis auprès de mon compagnon.
J'étais tellement certain que ce manitou ne pouvait rien contre ma personne, que je n'en avais aucune peur, et que, même, j'aurais aimé à le voir.
Dès le petit matin du lendemain, je sortis de la cabane, en me disant : — je vas toujours aller Toir si cet animal de mahoumet a dit vrai pour le
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lonp-cervier. Montant snr mes raquettes, je me rendis à l'endroit où était tendu le collet qu'il avait indiqué.
Effectivement, je trouvai la perche piquée dans la neige à côté de la fourche, et le collet coupé comme avec un rasoir. — Si tout le reste s'ensuit, me dis- je, en reprenant la direction de notre campement, nous en avons pour quinze jours avant d'avoir rétabli nos deux branches de chemin.
Le gredin de mahoumet n'avait, hélas ! dit que trop vrai, et nous mîmes douze jours à réparer les dégâts. Pendant tout ce temps Ikès ne prit pas un seul souper et ne fuma pas une seule pipe : tous les soirs il jetait son souper dans le feu, et tous les matins il lançait la moitié d'une torquette de tabac dans le bois.
Enfin nous terminâmes notre besogne : mon malheureux sauvage avait travaillé comme deux.
Nous étions revenus à notre cabane du lac. C'était le matin, il faisait encore noir, nous déjeunions, en ce moment : tout à coup nous entendîmes un sifflement suivi de trois cris de joie : — hi ! — hi ! — hi ! — Ikès s'élança, comme la première fois, hors de la cabane, en m'enjoignant de ne pas bouger de ma place... Il rentra peu de temps après tout joyeux.
— Déjeunons vite, dit-il, il y a deux orignaux,, dans le pendant de la côte, là au Sud, à une demi-heure de marche.
— Ton mahoumet aura besoin de nous donner
bonne chasse, lui répondis-je, s'il vent être juste et m'indemniser du tort qu'il m'a fait, à moi qui n'ai pas d'affaire à lui et ne lui dois rien, Dieu merci. Mais il se moque de toi, avec ses deux orignaux. Qui, diable, va aller courir l'orignal, avec seulement dix-huit pouces de neige encore moUe ?
— C'est à l'affût qu'on va les tuer : puis il y a une loutre dans le bord du lac, pas loin d'ici.
Nous tuâmes les orignaux et la loutre ; mais je crois que l'argent que j'ai fait avec cette chasse était de l'argent du diable et qu'elle n'a pas porté bonheur à ma fortune, comme vous verrez plus tard. Les anciens avaient bien raison de dire : Farine du diable s'en retourne en
son
Je vous assure que, le soir, Ikès fit un fameux souper et fuma d'importance. Avant de se coucher, il étendit sa couverte sur le sapin, puis, prenant un charbon, il traça sur la laine la figure d'un homme.
— Qu'est-ce que tu fais donc là, lui demandai-je ; ne finiras-tu pas avec tes diableries ?
— Tiens, tu vois ben, répondit Ikès, toute ma chicane avec mon petit homme vient de la vieille Mouine, et c'est l'Algonquin qui est la cause de cela.
— Et qu'est-ce que ta couverte peut avoir à faire avec l'Algonquin et la vieille sorcière ?
— La Mouine n'est pas avec l'Algonquin ; il est à la chasse, et, en ce moment, dans un endroit qu'il n'a pas indiqué à sa mère en partant ;
ils se îout oubliés : c'est le temps de lui donner une pincée !
En ce disant, Ikès avait en effet donné une terrible pincée dans sa couverte, à l'endroit de la figure humaine qu'il avait tracée. Il ajouta avec un sourire féroce.
— Il ne dormira pas beaucoup cette nuit, va ! Tiens, l'entends-tu comme il se plaint ? c'est la colique, tu vois ben.
Ma parole, je ne sais pas si je me suis trompé, mais j'ai cru entendre des gémissements, comme ceux d'un homme qui souffre d'atroces douleurs : or, l'Algonquin était, en ce moment, à dix lieues de nous. J'ai appris ensuite qu'il avait été fort malade d'une maladie d'entrailles.
— Ikès, dis-je à mon compagnon de chasse, tout cela finira mal. D'abord, et c'est l'essentiel, ton salut est en danger ; si tu meurs dans ce commerce, il est bien sûr que le diable t'empoignera pour l'éternité. Dans ce monde-ci même, tu n'as aucune chance contre la vieille Mouine, elle est plus sorcière que toi : tu sais bien que c'est elle qui a prédit l'arrivée des Anglais (*), et il n'y avait pas longtemps alors qu'elle faisait de la jonglerie.
— C'est vrai, répondit Ikès : puis il s'enveloppa dans sa couverte, s'étendit sur le sapin et s'endormit.
L'été suivant, je n'étais pas à Rimouski ; maiis
(•) Une tradition, qui n'est pas encore tout-à-fait perdue, rapporte qu'une sauvagesse a prédit, deux ou trois ans à l'avance, la prise du pays par les Anglais.
j'ai appris que le malheureux est mort dans les circonstances suivantes. Il était toujours campé sur le Brûlé ; la vieille Mouine et l'Algonquin avaient leur cabane à la Pointe-à-Gabriel. Un soir, Ikès fiambotait dans la rivière, il allait darder un saumon, lorsqu'il fut pris d'une douleur de ventre qui lui fit tomber le nigogue des mains ; transporté dans sa cabane, il languit quelque temps et mourut dans une stupide indifférence.
C'était une dernière pincée de la Mouine, et le dernier covp de son Mahoumet ?