‹ Forestiers et voyageursChapitre 18 sur 25 · LA RONDE DES VOYAGEURS · texte numérisé non relu

LA RONDE DES VOYAGEURS

Le lendemain soir du jour où nous étions campés aux Ecores, nous devions être à l'entrée du Lac-des-Deux-Montagnes, pour y rencontrer les autres canots qui partaient de Lachine le même jour. La distance était à peu près la même ; mais ils avaient l'avantage, parce que nous avions à monter les rapides qui correspondent au courant Sainte-Marie et au Sault Saint-Louis qu'ils laissaient derrière eux.

Nous fîmes de notre mieux et arrivâmes au lac de bonne heure. Nos gens, rendus avant nous, avaient allumé des feux, mis à cuire à manger pour tout le monde, et nous accueillirent avec des cris de joie.

Beaucoup des voyageurs ^es deux partis se connaissaient, on se donnait la main, on présentait les nouveaux, enfin toute l'histoire de ces cas-là !

Après le souper et la pipe, il fallut danser

" après qu'un habitant, fatigué de ce hideux spectacle, détacha " ces restes décharnés et les ensevelit, près de là, sous un mon- *' ceau de pierres.

" C'est ce fait mémorable, dont le souvenir est encore vivant I* dans le pays, que l'on raconte aujourd'hui avec des circons- " lances qui tiennent du merveilleux et qui reposent sur la' *' tradition populaire. "

La Ronde des Voyageurs, avant que la noir-^ ceur vînt à prendre. Or voici comment ça sedansait, de mon temps, la Eonde des Voyageurs.

On apportait deux sacs qu'on mettait à environ dix pieds l'un de l'autre ; sur ces deux sacs s'asseyaient deux chanteurs, un jeune et un vieux, ayant chacun une chaudière vide sous le bras gauche et se faisant face : tous les autres voyageurs se rangeaient en cercle autour d'eux.

Le jeune voyageur, en manches de chemise, une plume de coq sur son bonnet, tenant la tête haute et se cabrant en fanfaron, chantait un couplet sur un air faraud. Quand il avait terminé, le vieux voyageur vêtu de son grand capot bleu, portant sa ceinture fléchée et son sacà-feu {^), branlant la tête avec expérience, chantait, sur un air posé, un couplet de conseils aux jeunes gens qui partent pour les pays-d'en-haut. Puis tous les voyageurs se tenant par la main commençaient à tourner en dansant, chantant un refrain de danse-ronde, et les deux chanteurs battaient la mesure sur leurs chaudières, en guise de tambourins. On faisait trois fois le tour en répétant la ronde ; puis on recommençait ensuite dans le même ordre, jusqu'à ce que toutes les rondes y eussent passé.

(•) Le sac-à-feu, destiné à contenir la pipe, le tabac, la pierre et le briquet, ou batte-feu, est lait d'une peau de rat-musqué, déjeune castor ou de tout autre petit animal, ornée de rubans et de broderies ou de rassades : il se porte au côté, passé dana a ceinture, a côté du couteau à gaine.

Voici la chanson avec ses couplets et ses refrains.

1ère RONDS.

LE JEUNE VOYAGEUR

Ce sont les voyageurs

Qui sont sur leur départ ;

Voyez-vous les bonn's gens

Venir sur les remparts ?

Sur l'air du tra, lal-déra : Sur l'air du tra, lal-déra :

Sur l'air du tra-déri-déra, Lal-déra !

LE VIEUX VOYAGEUR

Mets d'ia racine de patience

Dans ton gousset ; Car tu verras venir ton corpe

Joliment sec, A force de nager toujours

El de porter :

Car on n'a pas souvent l'crédil D'se sentir reposer 1

LE CHŒUR DE RONDE

Lève ton pied, ma jolie bergère !

Lève ton pied, légère I Lève ton pied, ma jolie bergère t

Lève ton pied, légèrement 1

2ème ronde.

LE JEUNE VOYAGEUR

Au revoir père et mère,

Sœur, frère et toi Fanchon ;

Vous reverrez bientôt

Votre cher Siméon !

Sur l'air du tra, lal-déra :

Sur l'air du tra, lal-déra :

Sur l'air du tra-déri-déra, Lal-déra !

liE VIEUX VOYAGEUR.

Embarque-moi dans ton canot,

Prends ton paquet ; Car tu vas laisser ton pays

Et tes parents, C'est pour monter dans les rivières

Et dans les lacs, Toujours att'lé sur l'aviron, Ainsi que sur les sacs !

LE CHŒUR DE RONDE

liBve ton pied, ma jolie bergère J

Lève ton pied, légère !

Lève ton pied, ma jolie bergère :

Lève ton pied, légèrement 1

3ème bonde.

LE JEUNE VOYAGEUR

Ce sont les voyageiSrs

Qui sont de bons enfants ;

Ah ! qui ne mangent guère.

Mais qui boivent souvent 1

Sur l'air du Ira, lal-déra :

Sur l'air du tra, lal-déra :

Sur l'air du tra-déri-déra, Lal-déra 1

LE VIEUX VOYAGEUR

Si les maringouins t'piq' la tôle,

D'ieur aiguillon, Et t'étourdissent les oreilles,

De leurs chansons.

Endure-les, et prends patience

Afin d'apprendre Qu'ainsi le diable te tourmente, Pour avoir la pauvre âme !

LE CHŒUR DE RONDE

Lève ton pied, ma jolie bergère!

Lève ton pied, légère !

Lève ton pied, ma jolie bergère I

Lève ton pied, légèrement l

4èrae ronde.

LE JEUNE VOYAGEUR

Quand on est en voyage,

Le sacque sur le dos,

On s'écrie, camarade.

Camarade il fait chaud !

Sur l'air du tra. lai-déra Sur l'air du tra, lal-déra :

Sur l'air du tra-déri-déra, Lal-déra !

LE VIEUX VOYAGEUR

Quand tu seras dans ces rapides

Très-dangereux, Prends la Vierge pour ton bon guide

Fais-lui des vœux !

Et tu verras couler celte onde,

Avec vitesse, Et prie bien du fond de ton cœur, Qu'elle coule sans cesse.

LE CHŒUR DE RONDE

Lève ton pied, ma jolie bergère I

Lève ten pied, légère !

Lève ton pied, ma jolie bergère !

Lève ton pied, légèrement I

C'était près du village sauvage du Lac-des- Deuî-Montagnes que nous avions dansé la Ronde des Voyageurs. Dans ce village sont réunis des Algonquins et des Iroquois, qui au-

jourd'hui vivent en paix comme des frères : chaque nation occupe un côté du grand espace qui sépare le village en deux parties : l'église et l'ancienne résidence, qui montre encore ses embrasures du temps des guerres d'autrefois, sont au milieu. Les missionnaires y prêchent eu algonquin et en iroquois, et la jolie église retentit des chants des cantiques chantés dans ces deux langues.

C'est la religion seule qui a pu réunir ainsi dans la paix et la charité deux fières peuplades, engagées l'une contre l'autre dans une guerre d'extermination ; car vous savez comment les Algonquins et les Iroquois se faisaient la guerre. Je faisais ces réflexions en passant devant le village sauvage, le lendemain matin du jour où nous avions dansé la ronde du grand départ.

Nous étions donc engagés tout de bon dans la Grande Rivière, et c'est un peu au-dessus de la Petite Nation que commençait alors, pour ainsi dire, le voyage à travers les solitudes. Si je voulais vous dire tous les rapides qu'on remonte ou qu'on portage, toutes les rivières et tous les lacs qu'on passe, je n'en finirais pas... Les rapides du Long-Sault, des Chaudières, des Chats, du Calumet, de la Culbuta, des Allumettes... Les rivières Outaouais, Mataouanne, des Français, Kaministikouya, Ouinipeg... Les lacs Nipissingue, Huron, Supérieur, la Pluie, des Bois, Ouinipeg, et le reste !

Pendant tout ce temps, on nage à Venviron depuis la petite barre du jour jusqu'au soir, ou

bien on porte les canots et les sacs sur le dos dans les portages ; on campe, la nuit, à la belle étoile, on reçoit tous les orages, on endure tous les temps, et on ne s'arrête que lorsqu'on est rendu au bout de son voyage ; à moins qu'une tempête ne nous prenne sur un lac, dans ce cas on met à terre, on dort, on fume, on danse et on conte des histoires.

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