‹ Forestiers et voyageursChapitre 17 sur 25 · AJOURNEMENT · texte numérisé non relu

AJOURNEMENT

Il commençait à se faire tard ; le vieux conteur paraissait fatigué : je pris donc sur moi de lui dire : — Père Michel, il ne faut pas abuser de votre bonté : ainsi, avec la permission du contremaître, je propose un ajournement à demain soir ; mais à la condition expresse que vous nous donnerez le reste de votre histoire.

— Oui ! oui ! il nous faut le reste de l'histoire du Père Michel, crièrent en chœur tous les gens du chantier. La séance fut levée, sur la promesse du Père Michel de reprendre le fil de son récit le lendemain.

Chacun prit alors possession de sa couchette, en s'enveloppant de sa couverture. Il me serait bien impossible de vous rendre compte de ce qui se passa dans le monde jusqu'au lendemain matin ; car si jamais je dormis une nuit, ce fut' cette nuit-là : comme on dort après une journée de marche, suivie d'une soirée de douces rêveries.

Le bien-être qu'on éprouve, le matin qui suit un sommeil réparateur après la fatigue, ne me fit pas oublier à mon réveil, qu'il y avait, dans la cabane du chantier, quelqu'un pour qui la nuit pouvait bien ne pas avoir été aussi douce que pour moi ; je me hâtai donc de constater

l'état de François-le-veuf, dès que j'eus ouvert les yeux.

Les livres de l'Orient nous disent que, dans ces contrées baignées de chaleur et de lumière, on considérait les contes comme un des meilleurs remèdes contre les douleurs de l'esprit et du cœur. Le voluptueux sultan tourmenté par l'ennui et le dégoût, la vaporeuse princesse, le nabab vindicatif et féroce, recouvraient l'empire €ur eux-mêmes et le repos, à la suite des excursions que les conteurs leur faisaient faire dans le pays des songes et des enchantements. Dans •cet oubli d'un moment, dans cette interruption que fait un rêve entre l'instant qui a pré- ■cédé et celui qui va suivre, le charme cruel se rompt : un chaînon fait heureusement défaut à la chaîne qui attachait l'existence à un malheur trop vivement senti.

Cette idée, qui remplit les fictions de la Perse, de l'Inde et de l'Arabie, est au fond une idée juste, et la vérité qu'elle proclame est encore plus applicable au peuple travailleur, qu'aux classes riches. Rien ne repose et ne console l'homme de peine, dans ses travaux et ses misères, comme les récits mêlés de merveilleux. J'en eus un exemple, au temps dont il est ici question, au camp des Deux-rivières, dans la personne de notre ami François, que l'histoire du Père Michel avait, pour ainsi dire, transformé en quelques heures : je fus heureux de retrouver le pauvre veuf parfaitement calme et presque gai.

Pour moi, je retiens fidèlement dans ma mémoire tous ces récits, soit qu'exposés véritables de faits réels, ils fassent partie du tableau de nos mœurs nationales, soit que, pieuses légendes ou pures fictions, ils forment ce fonds de poésie innée, qui n'est qu'une des expressions des aspirations de l'homme vers sa fin.

D'où viennent, en efiet, les conceptions magnifiques des poètes dignes de ce nom ? D'où viennent les cbants admirables du grand rapsode grec et les chants, non moins beaux, du grand rêveur toscan ?

Si ce n'est de ces sources vives du sens humain, de cette intuition populaire du merveilleux chez les peuples qui croient à quelque chose.

Dans cet ordre d'idées, je remarquais la ressemblance frappante, entre ces deux personnalités du Mahoumet et à'Ikès et les personnages de la légende allemande de Méphistophélès et de Faust : les deux derniers ont passé par le génie et le crayon d'un grand poëte, les premiers sont encore ce qu'étaient les deux autres, dans les traditions populaires de l'Allemagne, avant G-œthe.

Mais on se tromperait sérieusement si on <îroyait que tout cela n'est que fable. Non, ces figures typiques, qu'on retrouve chez tous les peuples, ont leurs correspondants dans la réalité. Hier, aujourd'hui, toujours, comme aux premiers jours de l'humanité, comme au temps de Job, " Satan fait le tour de la terre et la par*

court en tous sens. " Il y a, entre lui et sa race, et la femme et sa race^ une inimitié qui durera jusqu'à la fin du temps. Les malheureux qui nient cela sont ceux qui veulent cacher la honte de leur défaite dans la lutte entre l'homme et son antique ennemi.

J'avais, en me levant à l'heure matinale des travailleurs, formé le projet, comme bien on pense, de mettre à profit ma journée sous le couvert de la forêt. Je convins, avec le Père Michel, d'employer la matinée à visiter avec lui un de ses chemins de chasse et de revenir dîner au camp, afin de consacrer l'après-midi à suivre les travaux du chantier.

Immédiatement après le déjeuner, fait à la chandelle, chacun prit son parti, contre-maître, bûcheurs, charretiers et claireurs. Le Père Michel et moi, chaussant nos raquettes, partîmes d'un autre côté. Allant d'abord à travers bois, sans autres marques que quelques branches rompues de ci de là, nous arrivâmes bientôt au chemin de plaques. De chaque côté de cette espèce de sentier, marqué par les entailles faites sur l'écorce et l'aubier des arbres, étaient distribués les collets à lièvre et à loup-cervier et quelques mar trières.

Il me semble encore voir les appâts à lièvres^ faits déjeunes pousses de merisier amoncelées de chaque côté de la passe, puis les branches de sapin plantées dans la neige en forme de petite haie, puis la porte et le collet, avec la fourche, la perche et la détente. Il me semble encore voir

les parcs à lonp-cervier, espèces de petits enclos au fond desquels est placée la peau d'un lièvre écorché pour servir de leurre. Il me semble encore voir les trous creusés dans les arbres comme de petites armoires, entourés et munis des languettes, de Vétranglase, de V assommoir et de la charge, qui constituent l'appareil d'une attrape à marte. Mon vieil ami m'expliquait les mœurs des animaux sauvages et m'initiait aux secrets de la chasse à trapper, en me faisant connaître les ruses du gibier et les expédients du chasseur. Dans sa manière pittoresque de s'exprimer, il prenait souvent la forme du dialogue, faisant parler les animaux comme le bon Lafon. taine et avec un naturel aussi charmant.

Le Père Michel connaissait son monde du bois sur le bout de son doigt, aussi riait-il aux larmes, quand je lui racontais ce que la plupart des livres d'histoire naturelle disent du castor et de ses constructions. — " Oui, oui, saperlote» " disait-il, c'est ben sûr ! une digue faite de char- " pente ; des maisons à deux étages avec cave et " grenier, chambre de compagnie et cabinets. Je " gage que ces gens-là ont vu les castors faire "rfe la tire le jour de la Sainte-Catherine"... Et le vieux conteur riait, riait, et répétait de temps en temps, d'une petite voix goguenarde : " Oui^ " oui, saperlote, c'est ben sûr ! "

Après avoir visité en conscience plusieurs collets et martrières, la conversation devenant de plus en plus intéressante, le Père Michel remit à un autre jour d'achever l'inspection de^

son chemin, et, nous mettant à l'abri d'un petit appentis de branches fait par le Père Michel pour se reposer, nous allumâmes du feu. Alors, mettant le charbon sur la pipe, nous abordâmes, assis sur le sapin, la discussion de toutes ces questions si intéressantes et si aimées des chasseurs, sur la physiologie et la psychologie des animaux. Je vous réponds, amis lecteurs, que le Père Michel, avec la science du petit catéchisme pour base et sa longue et honnête expérience des choses de la création, avait des solutions admirables pour bien des questions philosophiques qui ont tourné la tête à beaucoup de malheureux soi-disant penseurs.

De nos jours surtout qu'une fausse instruction déclasse les intelligences et fournit, à une foule de niais, prétexte à prétentions, une conversation comme celle que j'eus alors avec le vieux chasseur est quelque chose de charmant. Oe n'était pas le premier et ce n'a pas été le dernier entretien du genre que j'ai eu avec ces hommes du peuple, chez qui une foi sincère, une grande honnêteté de but et le contact continuel avec la nature, servis par beaucoup d'intelligence, ont fait fleurir et fructifier cette précieuse semence des vérités naturelles restée dans l'homme après sa chute, comme souvenir de sa splendeur perdue et motif de poursuivre sa réhabilitation. L'erreur, enfant de révolte et d'orgueil, étoufie ce précieux germe chez des gens qui se croient savants, quand ils parlent des vérités les plus évidentes comme de préjugés

'vulgaires, de superstitions d'un autre âge. La bonne foi et un cœur pur révèlent souvent aux humbles des secrets, dont la connaissance est refusée à la folle présomption de beaucoup que la sottise commune place au nombre des érudits.

Ces réflexions qui me passaient par l'esprit, pendant que je jouissais de la conversation de mon intéressant interlocuteur, j'ai eu bien «ouvent l'occasion de les renouveler depuis.

La matinée avait été délicieuse pour moi, fiussi ne fut-ce qu'à regret que je me vis forcé d'interrompre notre dissertation philosophique, pour regagner le camp, où nous arrivâmes un peu après midi, apportant avec nous deux lièvres, détachés des collets du Père Michel, et nne perdrix tuée par moi sur la route.

Je consacrai l'après-midi à suivre, sous les grands pins, les travaux de l'exploitation fo- Testière.

Je m'attachai d'abord au contre-maître qui, monté sur ses raquettes et armé d'une hache légère, parcourait la talle pour marquer les pins qu'il fallait abattre. — Tous les hommes ne sont pas bons dans une paroisse, me disait-il, en m'expliquant les secrets de sa profession de maître-forestier : eh bien ! c'est la même chose ici, tous les pins ne sont pas bons dans une pinière.

Il me disait comment il distinguait les pins blan'^s des pins jaunes, par l'écorce, les pins

sains des pins gâtés, par l'apparence générale de l'arbre et les signes particuliers.

— Tenez, regardez ce bel arbre, c'est tm pin jaune et du bois de premier choix ; mais il y a de la perte. Voyez - vous cette toute petite branche sèche à environ trente pieds de terre^ c'est la marque d'une tondrière ; le pourri descend environ sept pieds en bas de la branche et remonte environ cinq pieds plus haut. Malgré cela, c'est encore un pin qui vaut la peine d'être mené au moulin, je vous en réponds.

Il riait, de temps en temps, de me voir lui signaler des pins, en apparence magnifiques, qui rendaient un son caverneux, quand il les frappait de la tête de sa hache pour toute réponse à mon of&cieuseté.

Je me rendis ensuite auprès des bûcherons se disposant à attaquer un des plus grands pins que j'aie jamais vus. Ce colosse avait plus de quinze pieds de circonférence sur la souche ; il s'élançait droit comme une flèche dans les airs. — Il a pas loin de deux cents pieds de haut, me dit un des bûcherons après en avoir mesuré le tour ; car vous savez qu'un pin sans fourches diminue de diamètre d'environ un pouce par trois pieds.

Les deux bûcherons commencèrent par couper, autour de l'arbre, les ferdoches (branchages) qui auraient pu nuire à leurs mouvements, puis, après avoir examiné de quel côté il convenait d'adresser le pin dans sa chute et visé à gagner un lieu sûr, pour éviter le danger qui résulte

de la rupture des branches quand le pin tombe, ils se mirent à enfoncer leurs haches dans les flancs du bel arbre, chacun de son côté.

La forêt retentit, les larges copeaux jonchent la neige, les coupes béantes aux deux côtés opposés de l'arbre s'élargissent; les bûcherons se .prennent à surveiller avec un soin inquiet les mouvements de l'arbre qui commence à frémir sur pied: — Eloignez-vous, me dit bientôt l'un d'eux, il n'ira pas loin sans tomber.

Un instant après l'arbre commençait à vaciller, puis un craquement se fit entendre, les bûcheurs se réfugièrent à l'endroit où je m'étais rendu avant eux : un déchirement des fibres du bois laissées intactes succéda bientôt et le pin tomba, avec fracas, de toute sa masse sur le sol qui l'avait produit.

C'est un géant que le pin de nos forêts canadiennes ! C'est un géant, quand, dominant de sa taille tous les autres arbres, il élève fièrement sa tête chargée d'une immense chevelure au milieu des airs, bravant les pluies, la neige et les autans. C'est encore un géant quand il tombe : les profondeurs des bois retentissent de sa chute, il écrase et broie sous son poids tout ce qu'il rencontre, les arbres qu'il touche volent en éclats. Son règne est fini, maintenant, mais on a TU les bûcherons qui l'ont attaqué fuir aux premiers bruits de la disjonction de sa puissante structure ; il a en tombant écarté violemment tous les obstacles, et son tronc s'est rendu à la terre enveloi^pé dans un tourbillon, formé

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de branches brisées et des couches de neige sow levées et dispersées par son passage.

Une fois l'arbre abattu, on mesure le nombre des billots qu'il peut fournir, les bûcherons le recèpent au bout, puis deux hommes le partagent en billots avec le godendard.

Je me joignis ensuite aux claireurs occupés à fouler avec les pieds, à débarrasser avec la hache, à Jinir avec la pelle un chemin de sortie capable de permettre aux charretieis de gagner le maître chemin avec les billots. Le maître-chemin, toujours entretenu dans un état parfait, conduit aux bords de la rivière où se trouve la Jetée.

Arrive ensuite le tour des charretiers qui viennent avec leurs excellents chevaux canadiens prendre les billots mis en trime pour être chargés. Ce fut avec un plaisir, mêlé de quelque tristesse, que je vis ces braves genSj dans le procédé du chargement des traîneaux à billots, employer un déploiement de force physique tel qu'on eût cru par instants que les vaisseaux de leurs poitrines allaient se rompre, sous l'effet de pareils efforts. Et, pendant tout ce temps le forestier canadien trouve, cependant, le tour de dire un bon mot, . de répéter un brocard facétieux, voire même de chanter un bout de refrain.

Les poids énormes sont chargés ; le charretier" a soulevé le collier pour donner de l'air aux épaules de son cheval, il a sondé toutes les parties de son attelage, il a fait le tour de son traîneau, pour voir s'il ne se rencontre pas quelqu'obstacle, il a regardé aux menoires pour s'as-

snrer que tout est en ordre, il a placé un ou deux hommes avec des leviers pour aider à décoller la charge ; il se tient, maintenant, les guides à la main gauche près de sa bête, qui commence à frissonner et qu'il caresse de petites tapes sur la croupe. A notre excellent cheval du pays maintenant à faire sa besogne.

Aux mots prononcés par son conducteur. — " Allons, marche ! " voyez la fine bête comme elle emplit son collier pour sonder la charge : elle est lourde, bien lourde cette charge : le cheval renâcle, il recule un peu, s'affermit sur ses jarrets, s'élance et Jrapjie un coup qui enlève le traîneau et le poids qu'il porte ; puis il continue à traîner d'un pas rapide et nerveux l'énorme pièce de bois, au fond de cette rigole que forme au milieu des neiges un chemin de sortie dans les chantiers.

J'accompagnai les voitures jusqu'à la jetée où des centaines de billots étaient empilés sur la berge de la rivière, prêts à y être précipités au printemps, aussitôt après la débâcle des glaces. Je visitai, à quelque distance de cet endroit, un rapide célèbre par la mort d'un forestier, emporté par les eaux au milieu des billots et noyé BOUS les yeux de ses camarades impuissants à le secourir.

La descente des billots dans les rivières est la partie la plus pénible et la plus dangereuse des occupations de nos forestiers. Cette besogne requiert toute la force, toute l'adresse, tout le courage, toute la patience et toute la santé dont

l'homme est capable. Passer un mois au flottage du bois, tout le jour trempé jusqu'aux os de l'eau froide de la fonte des neiges, coucber la nuit sans abri, tout ce temps sur la terre humide et glacée, manger des aliments à peine préparés, quelquefois endommagés par l'eau ; c'est, on l'avouera, soumettre la constitution humaine à une terrible épreuve. Néanmoins, je connais des hommes qui ont fait ce métier tous les printemps de leur vie, depuis l'âge de dix-sept ans jusqu'à l'âge de cinquante ans, et qui se portent encore à merveille.

Pour compléter cette petite étude de la vie des forestiers, le lecteur me permettra bien de lui faire une courte description de la descente des billots, avant que de remettre la parole, dans le chapitre suivant, à notre ami le Père Michel.

Les billots sont donc, dès que les eaux deviennent libres, précipités dans la rivière, des diverses jetées où les forestiers les ont réunis pendant l'hiver. Les courants grossis et devenus torrentiels s'en emparent et les emportent jusqu'à V étang du moidin, où ils sont retenus par une estacade.

Mais la chose ne se réduit pas de suite à un procédé si simple ; car beaucoup de billots, le plus grand nombre même, presque tous quelquefois resteraient dans le bois, si on se contentait de compter sur les courants pour les Jiotter jusqu'au moulin.

Un grand nombre de billots s'arrêtent sur les bords des rivières, engagés dans des halliers à

demi submergés, ou lancés à sec par les forces auxquelles ils sont livrés. Souvent le train des billots s'arrête, en se prenant tout d'une masse, à l'effet de quelques pièces de bois fixées en travers du courant par les rochers et les cailloux qui bordent ou parsèment les abords d'une chute ou d'un rapide. S'il se présente sur le trajet à parcourir un lac de grandes dimensions, alors il faut mettre les billots en cageux et s'aider du temps, du vent et des rames pour franchir cet espace sans courant. Bref, tout cela nécessite l'intervention de la main de l'homme ; aussi faut-il qu'un nombre toujours assez grand de travailleurs accompagne et suive un train de bois durant toute la descente.

Armés de gaffes, de leviers et de haches, les uns accompagnent le gros des billots, pour faire partir la digtie quand elle se forme ; d'autres suivent les bords embarrassés et accidentés des rivières, pour remettre à flot les billots arrêtés sur les rives ; souvent ceux-ci, leur longue gaffe à la main, naviguent debout sur un billot, pour s'éviter la peine de percer leur route à travers les aulnaies et les saulaies du rivage ; d'autres enfin, formant l'arrière-garde, suivent en canot la queue du train des billots, pour remettre dans le courant les billots arrêtés sur les îles ou qui auraient pu échapper à la surveillance de leurs compagnons ; ces canotiers sautent les plus gros rapides, sans sourciller, et ne font portage, avec leurs canots de bois, qu'en face d'une chute.

Faire partir la digue est, de toutes les opéra-

lû

tiens de la descente des billots, la plus dange*rense. Figurez - vous plusieurs milliers d'énormes pièces de bois arrêtées et enchevêtrées ensemble au milieu des rochers, dans le voisinage immédiat d'une chute où s'engouffrent des torrents d'eau. Il s'agit d'aller, quelquefois au. milieu du courant, entouré du brouillard qui s'élève des eaux agitées, couper à coups de hache la pièce qui sert de clef à la digue. Le forestier chargé de cette dangereuse mission n'a qu'un seul moyen d'éviter d'être entraîné dans l'abîme par les billots qu'il met ainsi en mouvement sous ses pieds, c'est, après avoir bien jugé du temps propice, marqué par ce court intervalle qui sépare le moment où la pièce entamée par la hache commence à céder à la pression, et le moment où elle se brise avec fracas, c'est de courir sur les billots à rebours du courant, et de gagner ainsi obliquement le rivage, où l'attendent ses compagnons prêts à le recevoir et à lui porter secours au besoin.

L'habitude donne à ces hommes une telle habileté et leur fait acquérir un tel sang-froid, qu'ils exécutent, sur les billots emportés par les courants, des tours de force qui font dresser les cheveux de ceux qui les voient faire. Rarement, malgré les dangers qui environnent les forestiers dans la descente du bois, rarement il arrive des accidents.

J'avais donc terminé ma journée par une visite à la rivière ; je revins le soir au camp avec les gens du chantier, aussi fatigué qu'eux, mais

d'anssi bonne humeur ; autant désireux d'entendre le Père Michel continuer de nous dérouler le drame de sa vie aventureuse, et aussi impatient de jouir du récit des légendes qu'il avait recueillies dans le cours de ses nombreux voyages.

Notre ami François ayant tout préparé, nous nous hâtâmes de prendre le souper, puis, après quelques moments de repos, notre vieux conteur renoua le fil de son histoire.

XE NOYEUX ET L'HOTE A VALIQUET.

Nous avions donc quitté Québec pour les pays d'en haut, comme je vous l'ai dit, reprit le Père Michel.

Dans ce temps-là, il n'y avait sur le fleuve que des goélettes, des bateaux plats et des canots qui voyageaient entre Québec et Montréal : souvent les bâtiments à voile mettaient deux semaines, quelquefois trois, à monter à Montréal : le voyage le plus prompt était celui qu'on faisait en canot d ecorce lège. Je crois vous avoir dit que nos canots à nous, cette foislà, étaient chargés : or, avec un maître-canot chargé et bien monté, on fait, Vun portant Vatctre, eii lieues par jour en remontant les rivières, et environ le double en descendant, les portages compris.

Je vais tâcher, dans ce récit de mon voyage, de vous faire connaître comment on raccourcit le temps de ces longs parcours. Et tout d'abord, au départ, c'était la coutume des voyageurs, avant d'atteindre le point de la grande rivière des Outaouais, où cessaient les établissements, de profiter de leur reste pour aller tous les soirs, à tour de rôle, aux maisons d'habitants voisines de l'endroit où l'on s'arrêtait : on y buvait du lait, on y chantait des chansons, on y dansait

qtielqnefois, et, quand il commençait à se faire ■un peu tard, on allait rejoindre les compagnons laissés à la garde des canots et des marchandises. Alors on s'étendait sur le rivage, à la belle étoile, autour d'un bon feu quand il faisait beau temps, du mieux possible à l'abri des canots mis sur le côté, quand il faisait mauvais temps, pour dormir ainsi jusqu'à deux heures du matin, temps du réveil et des préparatifs du départ chaque jour du voyage. Et figurez-vous que ce voyage de canots chargés durait environ trois mois, sans autres interruptions de repos que celles que nous donnait quelquefois une tempête sur les lacs.

Enfin je faisais route à ce métier au temps dont je vous parle, et le dixième jour nous étions le soir à camper aux Ecores, sur la Rivière-des-Prairies. C'est là que j'ai entendu raconter à un vieux voyageur les deux histoires que je vais vous répéter maintenant ; remarquez bien que nous étions alors, nous autres, assis en rond autour d'un feu de campement dans le voisinage de l'endroit où les choses s'étaient passées.

Yous savez qu'aux Ecores il y a un rapide qu'on appelle le Sault au Récollet ; ce nom lui a été donné parce que, (dame je vous parle là d'une chose qui est arrivée dans les commencements du pays), parce qu'un récollet missionnaire s'est noyé dans ce rapide (*).

(•) Le père Nicolas Viel, noyé en 1625 avec un jeune néo-

Le missionnaire descendait de chez les Huron? avec les sauvages, parmi lesquels il y avait un vilain gas qui s'opposait à la prédication de l'Evangile au sein de sa nation ; mais il avait eu le soin de cacher ses projets. Choisissant un moment favorable à l'accomplissement de ses desseins, le satané monstre noya le missionnaire ■dans le rapide.

On n'a jamais pu savoir au juste de quelle manière il s'y est pris ; mais voici ce qui arriva •quelques années plus tard.

Un canot, monté par des voyageurs, descen* dait la Rivière-des-Prairies ; on était campé, le fioir, au pied du rapide. Il faisait noir comme chez le loup. En se promenant autour du campement, les hommes virent la lumière d'un feu sur la pointe voisine, à quelques arpents seulement de leur canot. — Tiens, se dirent-ils, il y a des voyageurs arrêtés là, comme nous ici ; il faut aller les voir.

Trois hommes de la troupe partirent pour aller à la pointe en question, où ils arrivèrent bientôt, guidés par la lumière du feu.

Il n'y avait là ni canot, ni voyageurs ; mais il y avait réellement un feu, et, auprès du feu, un sauvage en brayet, assis par terre, les coudes sur les cuisses et la tête dans les mains.

Le sauvage ne bougea pas à leur arrivée : nos

phyte. D'après les rapports des sauvages trois'Hurons auraient pris part au double assassinat du père et de son jeun© compagnon ; mais jamais on n'a pu savoir exactement ce qui s'est passé dans cette circofistance.

gens regardèrent avec de grands yeux ce singulier personnage, et, comme ils s'approchaient pour le considérer de plus près, ils s'aperçurent -que sa chevelure et ses membres dégouttaient •d'eau.

Etonnés de l'étrange impassibilité de cet homme dans cette situation, au moment où quelqu'un venait à lui, ils s'approchèrent encore, en l'interpellant ; mais le sauvage demeura dans la même position et ne répondit pas.

L'examinant alors avec plus d'attention et à le toucher presque, à la lueur du feu, ils virent, avec un redoublement de surprise, que cette eau qui dégouttait sans cesse du sauvage ne mouillait pas le sable et ne donnait pas de vapeur.

Les trois gaillards n'étaient pas faciles à effrayer, mais ils eurent souleur ; ce qui ne les empêcha pas, cependant, de prendre le temps de se bien convaincre de tout ce qu'ils voyaient, mais sans oser toucher au sauvage. En passant et repassant autour du feu, ils remarquèrent encore que cette flamme ne donnait point de chaleur : ils jetèrent une écorce dans le brasier, et l'écorce demeura intacte.

Ils allaient se retirer, lorsque l'un d'eux dit aux autres : Si nous racontons ce que nous avons vu à nos compagnons, ils vont rire de nous et dire que nous avons eu peur. — Or, passer pour peureux parmi les voyageurs, c'est le dernier des métiers.

Comme il ne lenr était pas possible de ne pa» raconter cette aventure, ils se décidèrent à emiporter un des tisons de ce bûcher diabolique*, qui donnait flamme et lumière sans brûler, afin d'offrir à leurs camarades une preuve de la vérité de leur récit.

Vous pouvez vous imaginer de la surprise des voyageurs à ce récit extraordinaire, tous étaient à examiner ce tison, se le passant de main en main et mettant les doigts sur la partie en apparence encore ardente, lorsqu'un bruit d» chasse-galerie et un Sacakoua (*) épouvantable se firent entendre. Au même instant, un énorme cbat noir fit, d'une course furibonde, poussant des miaulements effroyables, deux ou trois fois le tour du groupe des voyageurs ; puis, sautant sur leur canot renversé sur ses pinces, il en mordait le bord avec rage et en déchirait l'écorce avec ses griffes.

— Il va mettre notre canot en pièces, dit le guide à celui qui tenait le morceau de bois en ce moment, jette-lui son tison !

Le tison fut lancé au loin ; le chat noir se précipita dessus, le saisit dans sa gueule, darda des regards de feu vers les voyageurs et tout disparut.

Ce sauvage, qu'on a revu plusieurs fois depuis cette première apparition, tantôt d'un côté» tantôt de l'autre du Sault-au- Récollet, quelquefois

(*) Sacakoua est un mot sauvage qui veut dire grand tapage,, wgie infernale.

STiT les îles voisines, c'est Le Noyeux dn père récollet. On suppose que le diable s'est em» paré du meurtrier au moment où il se faisait sécher après avoir traîné dans l'eau le pauvre missionnaire, et que lui et son feu ont été changés en loups'garous.

La seconde histoire que j'ai apprise au campement des Ecores n'est pas si vieille que la première, puisqu'elle ne date que des premières années des Anglais dans le pays.

Dans ce temps-là donc, et dans cette même paroisse des Ecores, un pendu avait été mis dans une cage de fer et accroché à un poteau sur le chemin-du-Roi. Il paraît que c'était la façon des Anglais, dans ce temps-là, de mettre les pendus en cage, et vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de la cage de la Pointe- Lévis (#).

Un habitant de la paroisse, nommé Yaliquet, avait /art baptiser ^ un bon matin, et il donnait, le soir, un repas à ses amis : en revenant de faire ses invitations, il avait à passer devant la cage du pendu. Valiquet avait avec lui, dans sa carriole, un de ses voisins qui lui dit, en apercevant de loin la cage :

— Sais-tu que j'ai toujours souleur quand je passe devant cet objet ? on devrait bien ne pa» nous mettre des choses comme çà sur les chemins passants.

— Moi, répondit Yaliquet, je m'en moque pas

(•) Voir le volume de 1862 des Soirées CanadUnm».

mal, et tu vas voir comme j'en ai peur de ton squelette.

Là-dessus il fait augmenter le train de son cheval et serre la clôture de près, attendu qu'on était slUX premières îieiges, pour passer près de la cage qui pendait au-dessus de cette clôture.

Arrivé en face du pendu, il lui cingle un coup de fouet, en lui disant :

— " Je t'invite à venir souper avec moi ce soir ! "

— Ce n'est pas bien ce que tu as fait là, Valiquet, lui dit son voisin. Ces restes ont appartenu à un grand scélérat, c'est vrai ; mais il a «ubi son châtiment devant les hommes, et si son repentir a été sincère, c'est peut-être un saint dans le Ciel aujourd'hui !

Ces réflexions touchèrent Valiquet ; mais la ■chose était faite, et le mieux pour lui, pensa-t-il probablement, était de tâcher de l'oublier.

Tout le monde était à table chez Valiquet, le soir, et la compagnie était en train de s'amuser : on en était même rendu à chanter des chansons après le gros du repas courru, lorsqu'on entendit frapper trois coups à la porte, laquelle s'ouvrit d'elle-même au troisième coup pour laisser ■entrer le pendu. Il tenait sous son bras gauche sa cage de fer, qu'il alla déposer dans un coin de la chambre ; puis, s'avançant un peu, il dit au maître de la maison :

— Je te prie de m'excuser si je suis venu un peu tard ; mais les morts n'ont point grand appétit, ils ont plus besoin de respect que de

nourriture, et il est toujours temps d'en profiter.

Vous pouvez penser si la compagnie en eut Tine venette : les femmes se trouvaient mal, les enfants se sauvaient, et les plus hardis n'osaient pas regarder devant eux. Aux chansons et aux Tires avait succédé un silence de mort. Enfin, Valiquet, qui au fond était brave comme Vépée du Roi, comprit que, s'il y avait quelque chose à faire, c'était à lui à l'entreprendre : il se leva donc, malgré la faiblesse de ses jambes, et dit à son invité :

— Je vous ai insulté bien mal à propos, je le <;onfesse, et vous en demande pardon. Si un service, un libéra ou d'autres prières peuvent vous être utiles, je m'ofire à vous les faire dire ; mais, je vous eu prie, retirez-vous !

— Il ne m't st pas permis, répondit le cadavre, de te laisser savoir si j'ai besoin des secours que tu m'offres. Quant à me retirer, je ne le ferai qu'à une condition, pour ne pas rester en dette de politesse avec toi qui m'as invité à souper ce soir, la condition de me promettre de venir demain soir, au coup de minuit, danser au pied de mon poteau.

— Je le promets, dit Valiquet.

Le pendu reprit alors sa cage de fer sous son bras, passa la porte, qui s'ouvrit d'elle-même devant lui, et disparut.

La réjouissance était finie ! On alla donner quelques explications à la nouvelle accouchée, qui, de sa chambre, n'avait rien vu, mais qui avait entendu les cris d'effroi et ne pouvait

en comprendre la cause, non plus que la raison du morne silence qui avait suivi ; puis, on se mit à réciter le rosaire, qu'on fit suivre du De profundis.

Mais, pour Yaliquet, le pire n'était pas fait. On tint conseil une partie de la nuit. Bien des avis furent ouverts et rejetés ; parce que tous ces avis allaient à empêcher la visite du coup de minuit, et que Yaliquet, fier de sa parole, répondait toujours :

— J'ai promis, j'irai !

Enfin, la femme de Yaliquet, qui n'avait point donné de conseils jusque-là, dit à son mari :

— Je ne sais pas ce que je sens ; mais il me semble que je n'ai pas peur du mort, moi, et qu'il ne nous arrivera rien de mal dans cetteaffaire ; n'avons-nous pas ici un cher innocent, un ange pour nous protéger ? Yaliquet, tu as fait une mauvaise action, ainsi tu iras rendre ta visite au pendu pour ta puni tion ; mais tu iras avec le petit dans les bras. Du reste, demain matin, il faut que tu ailles consulter M. le Curé, et puis faire plus que cela encore, tu me comprends ! . . . Avec ça, ajouta la bonne chrétiennede femme, on peut dormir en paix.

Yaliquet suivit de point en point les sages avis de son excellente femme, et, le soir à minuit, il alla au rendez-vous, portant le nouveau baptisé dans ses bras et accompagné de ses voisins qui récitaient le chapelet.

— Tu n'es pas généreux, lui dit le pendu dès

■que son insulteur fut en face de lui, tu n'es pas généreux ! Hier soir, je me suis débarrassé de ma cage afin de pouvoir m'asseoir à ta table, et toi, cette nuit, tu viens chargé d'un fardeau afin de ne pas danser avec moi ; j'avais pourtant une belle ronde à te proposer, la mesure se bat à coups de fouet. C'est égal, tu auras toujours appris à respecter les morts : tu peux t'en retourner.

Personne, comme on le pense bien, ne se fit prier pour quitter l'endroit : Yaliquet prit congé de son Hôte en se promettant bien de ne pas lui faire de nouvelle invitation (*).

(*) Feu M Jacques Viger a parlé de cette tradition, à propos du fait historicrue qui lui a donné lieu. M. Viger, dans ses notes sur V Archéologie religieuse, dit, à l'article consacré à la paroisse de Saint-Vincent-de-Paul : " Le 9 mars 1761, un " Français du nom de Saint-Paul commit un crime horrible <« dans la maison de Charles Bellanger, de la côte Sainl- *' François. Après avoir enlevé tout l'argent, il donna la " mort à Bellanger, à sa femme et à ses deux enfants. Puis, "pour mieux couvrir son crime et ensevelir sous les ruines "jusqu'à sa dernière trace, il mit le feu à la maison.

" La Providence se chargea de révéler son forfait. Le gre- ^'nier, qui était rempli de blé, s'affaissa de bonne heure sous " l'action des flammes, et les cadavTes, recouverts par le blé, "échappèrent à la destruction. Ils servirent à constater le "crime: les soupçons tombèrent sur Saint-Paul, qu'on avak " vu dans ces parages. Saisi par la justice, il finit bientôt par «' tout avouer, et il raconta lui-même les horribles détails de «' ce drame sanglant.

" Condamné à la potence, il fut exécuté dans la ville de ■" Montréal ; mais la sentence portait que son cadavre serait *• encerclé et suspendu jusqu'à sa totale destruction sur les ■*' lieux mêmes, théâtre de son forfait. Ce ne fut qu'un aa

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