UN ÉCHANGE
Nous montions toujours, toujours, dans cette longue rivière des Outaouais, poussant nos canots avec l'aviron à travers les eaux tranquilles ou les courants, traînant à la cordelle daT»s les rapides peu violents, portant à dos dans les portages, et nous étions arrivés à la Pointe-au- Baptême, un peu plus haut que Les Joachims.
En cet endroit de la rivière, il était d'usage de faire subir à quelqu'un des nouveaux voyageurs la cérémonie du baptême-des-pays-d'enhaut. D'ordinaire on faisait tirer au sort tous les engagés qui n'avaient pas encore passé par cet endroit, et celui que le sort désignait subissait, pour tous les autres, les cérémonies pratiquées dans l'occasion ; lesquelles variaient à l'infini, selon que celui qui en était la victime avait su se faire plus ou moins aimer ou plus ou moins détester. Dans tous les cas, ces cérémonies pouvaient toujours servir au patient d'un bon lavage, parce que l'eau étant sous la main on ne la ménageait pas.
Vous pensez bien que le tirage au sort dans ces occasions n'était pas toujours la chose la plus juste du monde ; c'était toujours un farceur qui se chargeait de cette besogne, et, si quelque nouveau s'était rendu désagréable pen-
dant la partie écoulée du voyage, le sort avait toujours le soin de le choisir, entre tous les autres, pour subir les exhortations, les risées, les coups de plat d'aviron et les chaudiérées d'eau.
Nous avions, cette fois-là, avec nous, un grand et gros escogriffe, qui était bien un des êtres les plus maussades que j'ai jamais rencontrés. C'était un vrai bêta, mais bêta au point qu'il se croyait fin comme fombre. Un pauvre simple sans prétention, ça s'endure aisément, on le plaint et on le ménage ; mais un gas qui est stupide et qui se croit plein d'esprit, je vous dis que c'est une chose pesante à porter, surtout en voyage. Benn, c'était un nom anglais qu'avait pris notre homme, était insupportable, avec cela qu'il avait demeuré chez les Américains, où il avait appris assez de baragouin et de vilaines façons pour le rendre encore pire qu'il n'était naturellement : il contredisait sur tout, raisonnait sur tout, et il fallait l'entendre discourir...
C'est que notre Benn avait tout pour lui, bête et prétentieux, brutal et paresseux, poltron et vantard : il n'y avait pas même moyen d'avoir pitié de lui, il était fort comme un ours, mangeait comme un ogre, dormait comme une bûche et avait l'air toujours content de luimême. Hors des moments de danger, il paraissait même toujours assez joyeux, mais d'une bonne humeur si détestable qu'il n'y avait presque pas moyen de l'endurer.
L'original était engagé pour six ans et n'avait
pas l'air disposé à nous laisser. On avait beau lui charger les épaules, il trouvait toujours moyen de se soulager ; il souffrait un peu do la peur dans les rapides, qu'on lui disait toujours plus périlleux qu'ils n'étaient encore, mais il ne s'en inquiétait pas d'avance et l'instant d'après il avait tout oublié. C'était un animai satisfait de soi, fait pour être heureux aux dépens de tout le monde... il s'en rencontre comme ça sur cette terre !
Vous comprenez facilement, d'après ce que je viens de vous dire, que le sort eut bien le soin de désigner Benn, comme devant endurer le baptême-des-pays-d'en-haut pour nous tous ; je dis nous, car j'étais du nombre des cinquante nouveaux voyageurs qui faisaient partie de cette expédition. Benn prétendit qu'on l'avait triché ; mais on lui prouva, clair comme le jour en plein minuit, qu'il se trompait.
On choisit pour parrain Dominique Lacerte, le voyageur le plus espiègle que j'ai connu, et pour marraine Cadet Blondin. Ça en faisait une marraine que Cadet Blondin, avec son grand eorps et ses pattes d'ours ; car il est bon de vous dire que Cadet, qui commençait les voyages en ce temps-là, était l'homme le plus fort du Nord-Ouest ; il ne peinait pas, lui, pour porter trois cents livres dans les portages. On fit une jupe à Cadet avec un des prélarts dont . on couvrait les marchandises, un châle avec une des couvertes, et la cérémonie commença.
Benn fut obligé de renoncer à manger du
lard (*) et de se prêter à mille avanies, pendant que sa marraine l'enlaçait de ses grands et gros bras et le serrait à le faire crier lorsqu'il faisait mine de se fâcher ou de vouloir se soustraire à ses persécuteurs : son parrain Dominique lui faisait des exhortations à la patience capables de faire enrager je ne sais qui.
Tout cela dura tant qu'il resta quelqu'un qui eût quelque chose à faire expier au patient. Enfin la cérémonie se termina par l'aspersion, et je vous réponds que Benn en reçut une averse : il fut obligé de passer une partie de la nuit à se faire sécher au feu du campement.
Ces misères et tant d'autres que les méchants de la troupe faisaient soufi'rir à Benn nous consolaient bien un peu de ce que nous avions à endurer de sa sottise et de sa brutalité ; mais cela ne suffisait pas, l'essentiel était de le dégoûter du voyage et de l'engager à nous abandonner et à s'en retourner chez lui.
— Mais, me direz-vous, ce ne doit pas être une chose facile que de s'en retourner chez soi, quand on est une fois ainsi rendu au milieu de ces forêts éloignées ? La chose, voyez-vous, se faisait au moyen de ce qu'on appelle un échange* et rien n'était plus aisé.
Les canots qui montaient vers les pays d'en
(*) On appelait mangeurs de lards les nouveaux voyageurs qui, n'étant pas encore accoutumés à la sagamité de blé d'inde et au pémican de bison, regrettaient souvent les bons repas de la table paternelle, et surtout le pain et le lard.
haut rencontraient toujours, dans ces temps-là où les voyages étaient fréquents, des canots qui descendaient : or il se trouvait d'ordinaire, dans ces canots de retour, des voyageurs disposés à prendre un nouvel engagement et à remonter, comme il se trouvait aussi d'ordinaire dans les canots de montée de nouveaux engagés qui ne demandaient pas mieux que de s'en retourner ; on échangeait donc un de ceux-ci pour un de ceuxlà. La compagnie favorisait ces échanges, parce qu'elle y gagnait à substituer un homme propice et accoutumé à quelqu'un qui, pour une raison ou pour une autre, ne lui convenait pas.
Car, vous le devinez bien, parmi les jeunes gens qui s'engagent chaque année, il y en a presque toujours quelques-uns qui ne sont pas propres au métier de voyageur ; les uns sont trop faibles, les autres trop craintifs, d'autres trop bêtes, d'autres enfin ne peuvent pas s'accorder avec leurs camarades. Vous comprenez, d'après cela, que tous les voyageurs sont intéressés à provoquer ces échanges ; il y va de l'avantage, du bonheur et quelquefois de la vie de chacun : il faut, dans ces voyages périlleux, pouvoir se reposer avec confiance dans la force, la vigueur, l'intelligence et la bonne volonté de ses compagnons ; autrement c'est à qui ne prendra pas de poste dangereux ; alors, tout va mal, et on finit par rencontrer quelqu'accident.
On commence à préparer les voies à l'échange dès les premières semaines du voyage ; mais les moyens employés difièrent selon le caractère
l'esprit et les défauts de l'engagé qu'on veut échanger. C'est drôle que la plupart ne reçoivent pas avec plaisir la première proposition de ce genre : on se croit toujours plus capable ou plus aimable qu'on est, et, alors même qu'on s'aperçoit du contraire, on n'aime pas à l'avouer.
Quand on a affaire à un bon garçon, courageux, mais trop faible, on l'aide chacun son tour, on s'empresse de le secourir s'il trébuche dans un portage, enfin on le dorlote pour lui faire sentir sa faiblesse. Il n'est pas longtemps à s'apercevoir qu'il est le seul qu'on traite ainsi ; comme il a du cœur et qu'il n'aime pas à être à charge aux autres, il ne demande pas mieux que de profiter de la première occasion de débarrasser ses camarades d'un surcroît de fatigue, et de faire cesser cette comparaison de tous les jours entre sa faiblesse et la force des autres. Si, au contraire, il s'agit d'un homme fort, mais lourd et paresseux, tout le monde s'entend pour le pousser sous les gros fardeaux ; toutes les mauvaises sauces sont pour lui ; de cette sorte on finit bientôt par le dégoûter. Ainsi de suite selon les gens.
Avec notre Bonn, tous les moyens nous semblaient bons, parce qu'il avait tous les défauts, et que, de plus, l'original voulait absolument faire son voyage, auquel il tenait avec entêtement. Les cérémonies de son baptême qu'on lui avait dit devoir se renouveler au lac La Pluie, les cent cruautés dont il était tous les jours l'objet, et une chicane qu'il avait eue aV6c le commis, à
l'occp^ïion d'un sac qu'il avait laissé tomber à l'eau, l'avaient un peu découragé ; mais on était déjà rendu pas mal loin, et notre Benn était toujours décidé à faire le voyage.
Depuis les Chaudières jusqu'à la Pointe-au- Baptême, c'était un farceur du nom de Jean Lavergne, qu'on appelait Jean-le-long, qui s'était chargé spécialement de dégoûter Benn du métier de voyageur ; mais à partir de ce dernier point, comme Jean-le-long n'avait pas réussi dans sa mission, ce fut le parrain Dominique Lacerte qui entreprit la besogne. Dominique avait juré d^ échanger son exécrable filleul contre n'importe qui, ou d'y perdre son nom. Il le suivait partout et s'était placé près de lui dans le canot. Il connaissait le point faible de Benn, la poltronnerie, et c'était là qu'il dirigeait continuellement ses attaques. Il fallait mourir de rire de le voir et de l'entendre.
— Il faut que t'aies perdu la tête, Benn, lui di- 8ait-il, pour avoir pris un métier de chien comme celui de voyageur, toi qui pouvais te marier avec une fille riche et vivre à ton aise chez toi.
— ^Je me propose bien de prendre une fille riche quand je serai revenu dans six ans, répondait Benn ; l'un n'empêche pas l'autre ; ça donne même plus de chance : c'est si faraud de pouvoir dire qu'on a fait un voyage dans les Pays d'en Haut !
— Quand on en revient ; mais c'est le petit nombre qui en revient.
— Tu en es bien revenu toi, Dominique.
— Pas tout rond ! Tiens, vois ce doigt-là ; les sauvages m'ont fumé ce qui en manque dans leurs calumets maudits. Et Dominique lui montrait un des doigts de sa main gauche, en partie coupé par accident quand il était enfant.
— Saccajé chien ! répondait Benn en frissonnant, ça doit terriblement faire mal !
— Faire mal ! je t'en crois, et puis le morceau de cuisse qu'ils ont enlevé à Siméon, dans le même temps : on s'est sauvé comme par miracle lui et moi ; mais Brisebois, Latreille, et quatre autres dont je ne me rappelle pas les noms, ont été mangés presque tout vivants.
— Saccajé chien !
— Mais mon Dieu, c'était pourtant en temps de paix ; quand il y a guerre, c'est bien pire. Et puis si c'était tout ; mais les rapides de la Kaministikoya ! on voit de chaque côté des croix qui indiquent les tombes des voyageurs noyés ! Et les loups, les ours, les tigres et les lions !
— Est-ce qu'il y a des lions dans les pays d'en haut?
Ya pas faire une question comme ça, tu ferais rire de toi. T'as donc pas entendu parler des prairies ?
— J'ai entendu parler des prairies ; mais je ne savais pas qu'il y avait des lions.
— Est-il drôle ! Les prairies et les lions, c'est la même chose ; où il y a des prairies, il y a des lions, et où il y a des lions, il y a des prairies. Tu t'imaginais, je suppose, que les prairies d'en
haut c'est comme la prairie de la commune par chez vous. Eh bien ! oui, des tigres, des lions ; mais c'est pas le pire encore... les serpents à sonnettes !... C'est comme les doigts de la main, et si un nous pique, on enfle comme une vessie, on vient tout noir, et on crève que les entrailles nous sortent du corps.
— Saccajé-Chien ! J'ai entendu parler de ça. As-tu été piqué toi, Dominique ?
— C'est drôle comme un garçon d'esprit comme toi peut être bête. Ah ! mon cher, t'as fait un vilain coup de laisser ta paroisse... Si j'ai été piqué par un serpent à sonnettes ! . . . mais quand on a été piqué par un serpent à sonnettes, on en meurt au bout de vingt minutes au plus. Je ne suis pas mort, pas vrai ? eh bien ! ça veut dire que je l'ai échappé jusqu'à aujourd'hui ; mais j'en ai vu mourir plusieurs, par exemple Tiens, deux d'un coup, à la Rivière-des-Français, où on va aller coucher dans quelques jours, les deux frères Chevalier : Baptiste y était. On dormait tous tranquillement, comme tu dormais la nuit dernière ; tout d'un coup on est réveillé par deux cris de mort : un serpent était venu dans notre campement et, vline ! vline ! il s'était élancé sur un des Chevalier, puis sur l'autre... dix minutes après, ils étaient crevés tous les deux.
— Saccajé Chien ! mais si on faisait la garde, quelqu'un pendant la nuit, ces accidents-là n'arriveraient pas.
— D'abord on est mordu des serpents à son-
nettes le jour comme la nuit, réveillé comme endormi. Puis c'est bien aisé de faire le quart, quand on a nagé depuis deux heures du matin jusqu'à sept du soir.
Telles étaient les conversations que Dominique entretenait avec Benn. Benn venait ensuite nous questionner sur tout cela, et vous comprenez bien que personne ne démentait Dominique.
Toutes les fois que Dominique se réveillait la nuit, il bousculait Benn jusqu'à ce qu'il eût réussi à le faire mettre sur son séant ; alors il lui tenait des discours comme celui-ci :
— Entends-tu du bruit ? Je ne sais pas ce qui fait ce son-là. Quelle vie, que d'être toujours ainsi exposé ; quand on s'endort on ne sait pas si on se réveillera vivant !
Un bon soir que nous venions de rencontrer quelques canots de Pous (^), Dominique fit passer toute la nuit blanche à Benn. Il est vrai que lui et nous en avions souflfert un peu aussi ; mais Dominique disait :
— C'est égal, si on peut s'en débarrasser !
Benn était devenu si agité qu'un jour il faillit nous faire chavirer en descendant un rapide dans la Rivière-des- Français ; mais Dominique disait toujours :
— C'est égal, on finira par s'en débarrasser.
Dominique Lacerte, tout en continuant à raconter des histoires de noyades, de scaljpades et
(*) Nom que les Bois-brûlés et les voyageurs donnent à la nation des Poutoatomis.
de crevades à Benn, à lui donner les noms de plus de deux cents voyageurs morts sous la griffe des ours ou le venin des serpents à sonnettes, Dominique avait préparé son grand coup pour le moment de la rencontre avec les canots qui descendaient ; ce qui eut lieu sur le lac Huron.
Dès qu'on aperçut venir la flottille des canots de retour, on commença à chanter à tue-tête, et Dominique se mit à faire des embarras avec les sacs placés près de lui et de Benn ; il se levait, empêchait son voisin de nager, puis il mettait son aviron à rembarrer, et cela assez souvent et assez longtemps pour que leur canot se laissât distancer par les autres sans donner de soupçons à Benn.
Tout était convenu d'avance, afin de pouvoir mettre à exécution le complot préparé pour s'assurer de l'échange de notre homme. Au moyen de ce manège, tous les canots des deux partis étaient rendus au rivage déjà depuis quelque temps lorsque le canot dans lequel étaient Dominique et Benn arriva, et toute l'affaire était montée lorsque ceux-ci mirent pied à terre.
— Comme vous avez l'air triste, tous vous autres ! exclama Dominique en arrivant.
— Mon pauvre Dominique, dit un des voyageurs en s'avançant piteusement pour donner la main à son ancienne connaissance, ce n'est pas sans raison que nous sommes tristes ! Les Sioux, les Pieds-noirs, les Cœur-d'alène, les Nez-percé, les Tête-plate, les Sauteux, les Cris, les Maské-
gens et toutes les nations sauvages sont en guerre ; ils massacrent tout et on ne sait pas combien de nos compagnons ont péri, dans les différents postes. Yous ferez bien d'être sur vos gardes : on disait que ces brigands se proposaient d'attaquer le Fort William :... s'ils le prennent vous courrez de grands risques.
— Saccajé-Chien ! Mais comment faut-il s'y prendre ? s'écria Benn, Ils sont donc sans raison ces sauvages ?
— Sans raison ! répondit Dominique les larmes
aux yeux, ils peuvent te manger tout vivant
Pour ma part, ajouta-t-il en parlant à l'oreille de Benn en confidence, je vas tâcher de faire un échange.
— Ecoute, dit alors Benn en tirant Dominique à l'écart, si tu veux m'échanger aussi, tu n'en auras pas de regrets, je t'assure.
— Entends bien, répliqua Dominique, ne dis mot à personne ; je connais les voyageurs qui descendent, je vas aller arranger ça.
Il y avait un jeune sauvage abénaquis, élevé parmi les Canadiens à Bécancourt, du nom de Metsalabaulet, qui désirait prendre un nouvel engagement ; Dominique se mit en rapport avec lui, et quand tout fut arrangé, il alla pousser l'épaule de Benn qui le suivit mystérieusement.
Les choses étant convenues entre les parties, ils se rendirent près du commis de la compagnie, qui riait dans sa barbe comme un bossu
de tonte cette manigance, et là Véchange des engagements ent lien.
La chose nne fois réglée, Dominiqne se mit à chanter vole, mon cœur, vole ! et la gaieté revint snr tons les visages, à la grande snrprise de Benn qni ne pouvait, d'abord, s'expliqner ce changement subit : il finit cependant par comprendre qu'on s'était moqué de lui.
Quelques heures après, on se séparait en se tournatit le dos, comme on disait alors.
En partant, Metsalabaulet, que Dominique avait instruit de tout ce qui s'était dit et fait auparavant, cria à Benn :
— Tu n'as qu'à te marier avec une fille riche, à présent !
— Et toi, répondit Benn, que les ours déchirent ta maudite couenne noire !
Vous me croirez si vous voulez, mais la chose est arrivée comme Metsalabaulet et Benn se l'étaient dite. Un ours a entamé la peau de l'abénaquis, et comme je l'ai appris depuis, notre gros bêta de Benn a marié une fille riche.
Quant à ce qui est de Benn, je n'ai pas assisté à son mariage ; mais pour ce qui est de Metsalabaulet je l'ai vu sortant des grifies de l'ours. C'était un beau garçon avant cette rencontre ; depuis il n'est pas joli, je vous assure ; puisque nous en sommes sur le sujet il faut autant que je vous raconte comment la chose est arrivée.
Nous étions en traite six hommes dans un canot avec un commis, et nous venions de camper sur le bord d'une rivière où nous devions
demeurer quelques joiirs en attendant des sau- Yages. Au moment de notre arrivée, un peu avant la brunante, Metsalabaulet avait remarqué les pistes d'un ours sur le sable ; il prit un fusil, et, emmenant avec lui un jeune sauvage de seize à dix-sept ans qui faisait partie de notre équipage, il se mit à suivre les traces de la bête.
Il commençait à faire brun, lorsqu'il surprit l'ours, au détour d'un petit rocher. L'animal se dirigeait vers un bouquet d'aulnages voisin d'un ruisseau ; Metsalabaulet tira son coup de lusil ; ce qui n'empêcha pas l'ours de continuer son chemin vers les broussailles.
Le chasseur crut cependant distinguer du sang sur la piste ; mais comme il n'était pas prudent de s'aventurer dans les branches avec un ours au moment où la noirceur prenait, Metsalabaulet s'en revint au campement avec 8on compagnon.
Le lendemain, dès qu'il fit jour, nos deux Sauvages n'eurent rien de plus pressé que d'aller voir à leur ours. Il y avait en effet du sang sur la piste. Ils allaient entrei^dans l'aulnaie, lorsque l'ours, blessé et furieux, s'élança dans la clairière, se précipita sur Metsalabaulet qui s'avançait le premier, et le terrassa sous lui.
Le jeune sauvage, compagnon de Metsalabaulet, prompt comme l'éclair, en voyant son ami écrasé sous l'animal presqu'à ses pieds, dégaine son couteau, s'élance sur l'ours et joue si vite et si bien de sa lame dans le ventre et
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les côtés de la bête, qu'elle tombe en un instant.
Metsalabaulet était sauvé, mais pas intact. L'ours lui avait labouré la figure avec ses griffes, lui traçant deux profonds sillons dans le front et la joue, et lui crevant l'œil gauclie. Quand il revint au campement il était horrible à voir., Il guérit facilement et promptement, comme c'est toujours le ca? avec les sauvages ; mais les cicatrices restées de ses plaies et son œil crevé lui font un défigurement qui l'ont rendu célèbre parmi tous les voyageurs.
Je ne vous ferai pas au long l'histoire de tous mes voyages dans les Pays-d'en-haut que j'ai parcourus dans tous les sens ; car, pendant tout le temps de mon engagement, je n'ai pas plus arrêté que l'eau qui coule ; je vais me contenter de vous parler des principales choses dont j'ai été témoin.