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LE GRAND-LIÈVRE ET LA GRANDE-TORTUE

Il est donc bon de vous dire que je me suis trouvé à une grande /e7e de Médecine^ parmi les Sauteux (^), dans les environs du lac Ouinipeg. Il s'agissait d'essayer le pouvoir de deux fameux jongleurs : ils étaient tous deux/or^5 de médecine, savaient agiter la loge et parlaient l'un au G-rand-Lièvre, l'autre à la G-rande-Tortue.

Mais commençons par dire ce que c'est que le G-rand-Lièvre et ce que c'est que la G-rande- Tortue ; car l'importance des jongleurs est en raison de l'importance de leur manitou.

Kitchéouab, le G-rand-Lièvre, avait créé le monde. Dans le monde il y avait en ce tempslà Kitchémijibiji, le Grand-Tigre, qui dévorait les bêtes, et Midjibichiki, le G-rand-Bison, dont on trouve encore des os (f), qui mangeait toutes les plantes.

Kitchéouab, voyant que tout allait être mangé par ces deux ogres, lâcha les eaux des nuages, des lacs et des savanes.

Il y eut donc une grande inondation, et tout

(*) Les Sauteux ont reçu ce nom des voyageurs, parce qu'une partie de la nation sauvage ainsi nommée habitait et habite encore les environs du sault Sainte-Marie. Le nom sauvage de la nation est Odjiboué.

(t) Mastodontes.

fut délayé pêle-mêle dans les eaux : le Grand- Tigre et le Grand-Bison périrent. Le Grand- Lièvre, lui, s'était retiré au-dessus des nuages, et il ne s'occupait plus de son œuvre.

Midjikine, la Grande-Tortue, vint alors, et, après s'être promenée dans le grand lac et en -avoir fait trois fois le tour, elle alla chercher le castor et se l'associa pour reconstruire le monde.

Quand tout fut remis en ordre, le Grand- Lièvre vint visiter la terre qui s'était de nouveau couverte d'arbres, de plantes et d'animaux utiles. Il trouva cela beau. Pour montrer que tout cela lui appartenait, il prit une branche de mascouabina et une branche de pinbina et il se mit l'une dans l'oreille droite et l'autre dans l'oreille gauche : c'est pour cela qu'il est toujours représenté avec deux branches à la place des oreilles {*).

Depuis ce temps-là, il y a toujours eu une grande froideur entre Kitchéouab et Midjikine. Les jongleurs qui parlent au Grand- Lièvre ne sont pas écoutés de la Grande-Tortue, et ceux qui parlent à la Grande-Tortue ne sont pas entendus du Grand-Lièvre.

Dans la Fête de Médecine dont je vais vous parler, il devait y avoir lutte de puissance entre le jongleur Ouabouss, Le Lièvre, qui parlait à son patron, et Miskouadèz^ La Tortue, qui parlait au sien.

Les deux jongleurs étaient assis par terre l'un, devant l'autre, et les Sauteux étaient assis en rond autour d'eux. Pour commencer la cérémonie, un des sauvages chanta la chanson de la médecine en battant la mesure avec son Chi-

(•) Cette figure d'ua lièvre ayant deux branches d'arbre pour oreilles se voit souvent découpée ou peinte sur les ustensiles des sauvages.

chikois {^) et les autres firent clionis : oh ! lu / ha ! ha !

Quand la médecine fut prête, un des jongleurs fit un signe de la main, pour faire cesser le chant. Il se fit un grand silence, et tous les sauvages se penchèrent en avant, le coude sur le genou et le menton dans la main droite.

— La corde de Bois-Blanc est forte, dit d'abord Ouabouss, et on ne peut pas la casser !

— La peau du Bison est épaisse et solide, répliqua Miskouadèz, il est impossible delà déchirer.

Les anciens, assis ensemble avec les chefs, se regardèrent les uns les autres ; puis, faisant un signe de tête, ils dirent tous ;

— C'est juste.

Tout le monde se leva. On apporta des perches et des peaux de chevreuil, pour construire deux loges. Les deux loges faites, ayant chacune environ dix pieds dans tous les sens, on apporta une longue corde d'écorce de bois blanc et une longue lanière de peau de bison passée.

Les deux jongleurs se placèrent debout, les jambes serrées l'une contre l'autre et les deux bras allongés et rapprochés du corps. On les garrotta alors depuis le col jusqu'aux pieds, avec force tours et force nœuds, puis on les déposa, couchés sur le dos, un dans chaque loge, et la couverte qui servait de porte à chaque loge fut soigneusement rabattue.

Il y avait un silence parfait. Au bout de quelques minutes, on entendit de sourds gémissements dans chaque loge ; puis les deux loges se mirent k frémir, puis à s'agiter. Enfin, à l'ex-

(•) Chichigouane est le vrai mot sauvage ; il désigne un instrument de musique qui sert à battre la mesure. Cet instrument, fait de bois, de peau desséchée ou de corne, se compose d'un manche et d'une portion renflée creuse remplie de petits

piration d'environ dix minutes, les deux jongleurs sortirent tout couverts de sueur et visiblement fort fatigués.

On enleva les peaux et les perclies des deux loges, et on examina la corde et la lanière qui occupaient la place des jongleurs : elles avaient conservé exactement la forme qu'elles affectaient sur le corps des deux hommes, et les tours et les nœuds qu'on avait faits étaient intacts.

Chacun reprit alors la position qu'il occupait d'abord dans le cercle. Les anciens se regardèrent, comme la première fois, et le chef principal dit :

— Kitchéouab a fait le monde, et Midjikine l'a refait. Ceux qui leur parlent sont forts !

Et tous les Sauteux répondirent avec gravité :

— C'est vrai !

Ce fut ensuite de nouveau le tour des jongleurs de parler :

— Le Serpent à sonnettes tue, dit Ouabouss, on ne revient pas de sa morsure !

— Le Petit-castor {*) est poison, reprit Miskouadèz, on meurt quand on l'avale !

osselets, de petits cailloux ou de plomb à tirer. Soit qu'il ait été imaginé à l'imitation des grelots de la queue du serpent à sonnettes, soit qu'après son invention les sauvages aient remarqué sa ressemblance avec cet objet, on a donné à l'instrument de musique le nom du serpent à sonnettes, Chichigoué, en y faisant entrer la terminaison gane qui dans les langues algonquines, caractérise presque toujours un nom d'ustensile.

(•) Les Bois-brûlés appellent pelit-caslor un insecte qui vit principalement sur l'eau, dans les mares et les flaques. Les gens s'accordent à dire que c'est un poison violent, et que ceux qui ont le malheur d'en avaler deux ou trois en meurent. Aussi quand les bois-brùlés prennent de l'eau dans les petites mares stagnantes à l'obscurité, ont-ils le solo de la couler avant de boire.

Les anciens, après s'être regardés, dirent :

— C'est juste !

On apporta alors un grand cassot d'écorce recouvert d'un morceau de peau, et une tasse à moitié pleine d'eau.

Ouabouss prit le cassot et enleva le couvert ; un serpent à sonnettes laissa voir sa tête : le jongleur le saisit aussitôt de la main gauche et, se levant, il alla le montrer aux sauvages assis en rond, en répétant de temps en temps :

— C'est un serpent à sonnettes !

— Oui, c'est un serpent à sonnettes, répondaient les uns après les autres les sauvages.

Ouabouss retourna au milieu du cercle, et préesnta la main droite au serpent, qui la mordit, en s'y attachant. Le jongleur montra à l'assemblée le serpent suspendu à sa main par ses crochets enfoncés dans les chairs, puis il secoua la main ; le serpent tomba mort, et Ouabouss s'assit de nouveau tranquillement sur la terre.

Miskouadèz se leva à son tour, fit le tour du cercle, montrant aux sauvages sa tasse contenant douze petites bêtes qui couraient sur l'eau : le jongleur répétait de temps en temps :

— Ce sont des petits-castors !

— Oui, des petits - castors, répondaient les sauvages.

Il retourna à sa place, avala l'eau et les insectes, montra le dedans de la tasse vide à tout le monde, et s'assit.

Il se fit un grand et assez long silence, à la suite duquel les chefs et les anciens se regardèrent un instant ; puis le chef qui présidait dit :

— Kitchéouab et Midjikine sont puissants. Il ne fait pas bon de les irriter.

Le chef regarda encore les anciens, puis il ajouta :

— Le poison ne tue pas tout de suite, il faut attendre.

Les Sauteux se retirèrent alors dans leurs cabanes. Pendant toute la journée et une partie de la nuit, ils surveillèrent les deux jongleurs ; mais ceux-ci ne ressentaient aucun effet de leur audacieuse action.

Le lendemain matin tous les sauvages étaient décampés {^), à l'exception des deux sorciers qui laissèrent la place, de fort mauvaise humeur, dans l'après-midi, allant chacun de son côté.

Je suis bien sûr que l'un des deux n'aura pas manqué de ficher la torquette (f) à l'autre ; mais pour ma part je n'en ai plus entendu parler.

(*) Un brusque départ de cette sorte, dans ]es assemblées délibérantes des sauvages, équivaut à la question préalable résolue dans la négative dans les parlements constitutionnels.

(t) Ficher la torquetle, en langage de voyageur appliqué à la cabale sauvage, veut dire jouer un vilain tour, donner uû sort, une maladie ou la mort mémo.

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