‹ Forestiers et voyageursChapitre 25 sur 25 · LA-BONNE-SAINTE-ANNE-DU-NORD · texte numérisé non relu

LA-BONNE-SAINTE-ANNE-DU-NORD

Quand le père Michel eut terminé le récit de la sainte femme du poste de Portneut, il essuya de grosses larmes et garda quelque temps le silence, pour se remettre de son émotion ; puis il reprit :

J'allai prier sur la tombe de monsieur John, et je me dis à moi-même : — J'ai fait vœu d'aller à la Bonne-Sainte- Anne si le bon Dieu daignait sauver celui que j'avais blessé. Je ne pensais alors qu'à son existence terrestre ; mais Dieu m'ayant accordé plus que je ne lui avais demandé, en sauvant son âme, je n'en suis que plus obligé d'accomplir mon vœu.

Je me rendis en chaloupe jusqu'à la Malbaie, et de là, à pied, jusqu'à Sainte- Anne où j'eus le bonheur de remplir un devoir qui, depuis neuf ans, occupait ma pensée !

Je m'arrête ici, ajouta le vieux conteur, je vous ai raconté à peu près tout ce qui s'est passé de remarquable durant ma vie : depuis ce temps-là j'ai vécu tranquillement et sans aventures comme vous savez.

Voici ce que nous conta le père Michel dans la cabane du chantier.

Pour moi, ses derniers mots m'avaient transporté dans la paroisse de Sainte- Anne, et je

voyais se dérouler devant moi tout ce qui s'est passé dans cet endroit depuis le temps de nos ancêtres.

Comme c'est touchant de voir dans cette église placée si paisiblement à l'ombre de cette belle côte de Beaupré ces tableaux, ces bâtons, ces béquilles et ces autres objets, laissés là par les pèlerins de toutes les parties du pays et suspendus aux murs, aux colonnes, aux corniches de cette maison de prière !

Que de douleurs du corps, que de peines de l'esprit, que de déchirements du cœur, sont venus dans cet endroit trouver un remède ou des consolations ! Quols souvenirs des maux de la terre et quelles suaves pensées du ciel n'évoque pas l'aspect de ce modeste sanctuaire !

Ne vous semble-t-il pas voir défiler devant vous la longue procession de ceux qui ont franchi depuis deux siècles le seuil de cette demeure de la Bonne- Sainte- Anne ? Ils sont venus à pied, en voiture, en canot, par terre et par eau, à travers la neige, de dix, de vingt, de cent, de deux cents lieues !

Voyez cette pauvre mère qui presse sur son sein son enfant malade ! Yoyez cette fille qui conduit par la main sa mère aveugle, ce père qui soutient son enfant infirme, ce fils qui porte dans ses bras son père paralytique !

Yoyez cette femme qui vient demander le retour d'un époux absent, ce mari qui vient supplier la guérison d'une épouse depuis longtemps malade.

Voyez ce pénitent qui s'avance pieds nus ! Voy^ez cet autre qui vient de même remercier Dieu d'une faveur signalée, obtenue par l'intercession de la patronne des affligés ; cette personne qui demande la paix pour sa maison;

cette autre, la fin des égarements d'un être, malgré tout, tendrement aimé !

Voyez ce voyageur échappé d'un péril imminent, ce matelot sauvé du naufrage, ce milicien qui revient des comba' s : ne vous semble-t-il pas remarquer sur leurs figures hâlées et leurs habits en désordre la trace des orages, de l'eau de mer et de la poudre ?

Ils viennent de tous les points : les uns soutenus ou portés sur des mains aimées ; les autres seuls, s'aidant de leurs jambes de bois; d'autre-; enfin courbés sous le poids des douleurs qu'ils portent.

Les uns demandent, supplient ; les autres remercient ; les uns sont tristes, mais d'une tristesse résignée ; d'autres sont joyeux, mais d'une joie calme et recueillie.

Ils passent sans cesse ; leur nombre est immense, mais cette réunion de tant de douleurs n'a point de clameuses lamentations, et ce concours de tant de joies n'a pas de bruyants éclats ! Ils sont par milliers, mais ils seraient par millions que la paix de cet asile n'en serait point troublée ; car les seuls bruits qu'on entende dans le silence de ces lieux sont les chants de pieux cantiques et le doux murmure de la prière.

— Mais qu.els sont donc ceux-là, qui tranchent sur les autres par leurs traits et leurs costumes ?

— Ce sont les premiers enfants du sol, les membres des tribus sauvages converties à la foi!

Remarquez - vous au milieu d'eux ces deux nobles vieillards ? C'est le chef des micmacs et sa femme. Ils sont venus seuls dans leur canot d'écorce, malgré la distance. Ils sont âgés, et, cependant,- ils sont partis sans se munir de provisions ! De Ristigouche ici, ils ont demandé leur nourriture à l'aumône, de poste en poste.

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Ils ont jeûné tous les jours, durant ce long voyage, et prié continuellement.

Savez-vous ce qu'ils viennent demander à Sainte- Anne ?

Ils viennent la prier de leur permettre d'établir à Ristigouche un pèlerinage à la bonne Sainte- Anne, et de vouloir bien aider leur tribu du secours de son intercession dans l'exécution de ce projet.

Ils représentent que les micmacs viennent bien de temps en temps à la bonne Sainte- Annedu-Nord, mais que tous ne peuvent pas venir : ils demeurent si loin ! tous cependant voudraient invoquer leur bonne patronne dans une église portant son nom. Eux sont venus cette fois pour et au nom de la nation entière demander cette faveur !

Sainte Anne a exaucé les Micmacs, comme elle en a exaucé bien d'autres :

Au reste, si elle n'obtient pas toujours tout ce que nous demandons, parce que nous ne demandons pas toujours ce qui nous convient le mieux, du moins elle console toujours.

Heureux ceux qui croient !

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