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LA CHAPELLE DE PORTNEUP

Le père Michel, reprenant le fil de sa narration, continua son histoire, à dater du moment de son retour en Canada.

Tout ce dont je puis vous assurer, dit-il, c'est que j'étais un homme content, qiiand je me vis de retour à Lachine après neuf ans d'absence. On a bien du plaisir à raconter ces voyages-là ; mais le métier en est dur. Cela me rappelle le mot d'un voyageur à un missionnaire.

— " Mais comment pouvez -vous, disait le " prêtre, pour un autre service que celui du bon " Dieu, entreprendre de pareils travaux ? "

— " Ah ! monsieur le curé, répondit le voya- " geur, on est si heureux quand on est de retour *' d'un de ces voyages ! "

Voyez-vous, c'est la nature de l'homme ! Plus on a évité de dangers, plus^ on a supporté de misères, plus on aime à se rappeler les années passées. Il en sera de même dans l'autre vie : plus on aura enduré de traverses, dé misères et de privations sur la terre pour l'amour de Dieu, plus on aura de joie et de bonheur dans le ciel, quand le grand voyage sera fini.

Je ne mis pas plus de temps qu'il en fallut

pour descendre à Québec, et mon premier soin, en arrivant dans la Côte du Sud, fut de m'informer de Lévêque, mon ancien compagnon chaloupier ; mais Lévêque était allé s'établir à Gaspé, il y avait déjà plusieurs années. Je tâchai d'avoir, par d'autres, des nouvelles de mon pauvre commis des Postes-du-Roi que j'avais blessé d'un coup de gaffe ; mais personne ne put m'en donner... C'est que ça mène une drôle de vie, ces gens des postes : ils ne s'occupent presque pas du reste du monde, et le Teste du monde s'occupe encore moins d'eux.

J'allai donc moi-même à Portneuf, et, sans trop m' aventurer, je reçus de la femme du vieux gardien de la maison du poste tous les renseignements que je voulais avoir. La chose était d'autant plus facile que l'histoire qu'elle me conta elle la racontait à tous les étrangers qui visitaient sa maison ; car, cette histoire, il lui semblait que c'était l'histoire de sa vie ; elle avait oublié, à cause d'elle, presque tout ce qui s'était passé avant l'époque dont il y était fait mention, et, depuis, le souvenir des événements qui en faisaient le sujet absorbait toute son existence. Aussi pouvait-elle les aimer ces moments de sa vie, la digne femme, tant elle leur devait de mérite et de bonheur !

Je n'avais pas été cinq minutes dans la maison du poste que la bonne vieille me dit :

— Etes-vous déjà venu sur la Côte du Nord ?

— J'y suis venu quelque fois madame, lui répondis-] e avec embarras.

— Avez-vous eu occasion de rencontrer M. John qui a été commis du poste ici pendant quelques années ?

— Je ne sais pas, à dire le vrai ; mais, je crois que je l'ai vu.

— Ah ! le bon garçon ! tenez, je l'aimais comme

mon enfant, et je me disais toujours : quel malheur qu'un si bon jeune homme soit protestant ! C'était un Anglais, voyez-vous.

Et sans plus d'entrée en matière, l'excellente femme commença son histoire, que je vais tâcher de vous rapporter comme elle me la conta.

" Il y aura dix ans au mois de juin prochain, imaginez-vous que M. John était parti, avec mon garçon et un autre engagé, pour aller visiter des montagnais cabanes aux Bennavalles. Sur leur chemin, ils eurent connaissance d'une chaloupe de traiteurs ; or vous n'êtes pas sans savoir que la compagnie ne permet pas à ces gens-là de trafiquer avec les sauvages, et, si vous saviez ce qui se passe, vous verriez bien qu'elle a raison. M. John s'en alla les trouver avec sa chaloupe ; tenez, celle que vous avez vue au bout de la maison ; on n'a pas voulu s'en servir depuis, on l'a montée là, elle y est restée et je ne veux pas qu'on y touche tant qu'il en restera un morceau. En abordant la chaloupe des traiteurs, l'un d'eux lui donna un coup de gafîe dans le ventre ; mais M. .Tohn a toujours dit qu'il ne l'avait pas fait exprès. Toujours est-il que mon garçon et l'autre engagé nous l'apportèrent mourant.

" Quand je le vis arriver, j'eus comme un pressentiment de sa mort ; ça ne m'a pas empêchée de le soigner de mon mievix, allez, et de prier pour lui.

" M. John fut d'abord bien mal, puis un peu mieux, puis enfin il tomba en langueur. Un médecin qu'on était allé chercher au Sud nous dit qu'il pourrait bien traîner encore assez longtemps, mais qu'il ne croyait pas qu'il pût jamais en revenir.

" On était à la fin de juin, et c'était dans le mois de juillet suivant que devait avoir lieu la

mission du poste, à la chapelle de Portneuf (^).

" Un bon jour, M. John me dit :

— La mère, il y a longtemps que vous me soignez avec tant de bonté que je ne sais pas ce que je pourrais faire pour vous avant de mourir, afin de vous prouver ma reconnaissance ; car vous savez que je ne suis pas riche.

— Mais je vous en prie, M. John, que je lui dis, ne parlez donc pas d ' cela, le bon Dieu me récompensera ; puis je me mis à pleurer, mais à pleurer à chaudes larmes !

" Qu'avez- vous donc ? me dit-il, avec son air doux et triste.

— Est-il possible, M. John, lui dis-je, en lui prenant la main dans les deux miennes, comme s'il eût été mon propre enfant, est-il possible que vous allez mourir sans vous faire catholique ? Il y a assez longtemps que vous êtes au milieu de nous pour connaître notre sainte religion. Voilà qu'on va avoir la visite d'un prêtre ; pensez-y donc. Si vous voulez sincèrement vous convertir, le bon Dieu vous conservera bien jusque-là.

— Vous êtes bonne, la mère, qu'il me dit en manière de politesse, mais tous les catholiques ne sont pas bons comme vous... Cependant, je ne dis pas, ajouta-t-il, que c'est la faute de votre religion ; je respecte toutes les religions.

— Pourtant, M. John, il n'y a qu'une seule bonne religion. Notre-Seigneur n'est pas venu sur la terre pour établir quinze ou vingt reli-

(*) Portneuf est un très bel endroit, situé à environ quatorze lieues pli>s bas sur le fleuve que l'embouchure du Saguenay. La chapelle dont il est question ici est pittoresquement placée sur la côte qui domine l'entrée de la rivière Portneuf et le cours du Saint-Laurent ; cette chapelle est une relique des anciennes missions montagnaises.

gions, mais une seule ; les autres sont faites par les hommes, et si vous aviez la bonne, vous ne diriez pas qu'elles sont toutes bonnes, comme je vous l'ai entendu répéter quelquefois.

Il n'y a qu'un bon Dieu, qu'un Sauveur et qu'une religion, soyez-en sûr. Mais tenez, je vous fatigue, que j'ajoutai ; je ne vous dis plus rien, je remets tout entre les mains de la sainte Vierge.

" Depuis ce moment-là, je ne sais pas, mais j'étais plus joyeuse, et pourtant lui, il était plus triste.

" Le temps de la mission arriva ; c'était M. Le Courtois qui était notre missionnaire dans ce temps-là, je lui fis mention de mon cher malade et je lui demandai de venir le voir et de lui parler de son salut. M. Le Courtois me dit comme ça : — J'irai voir votre malade, la mère, j'ai toujours coutume d'aller lui rendre visite, d'ailleurs ; mais il vaut mieux que ce soit vous qui lui parliez de religion, à moins que luimême ne m'en parle. Continuez à le bien soigner, à l'entretenir de la grande affaire de l'éternité ; mais surtout, priez pour lui : je vais prier moi aussi, et, durant la mission, je vais recommander aux prières une personne qui a besoin de grâces toutes particulières, ce sera lui. Voyezvous, la mère, ajouta-t-il, le salut vient de Dieu, et c'est par la prière qu'on obtient tout.

" M. Le Courtois vint voir M. John qui lui demanda s'il n'avait pas quelques livres sur la religion à lui prêter. Notre missionnaire lui dit qu'il n'avait avec lui que son bréviaire ; mais que s'il désirait connaître la religion catholique il ne pouvait pas avoir de meilleur livre que mon petit catéchisme. Il lui offrit alors les soins de son ministère, en lui disant qu'il ne devait demeurer que le jour du lendemain à

Portnenf pour sa mission, mais qu'il prolongerciit son séjour s'il était disposé à se faire catholique et s'il se croyait en danger de mort prochaine.

" Jugez de la peine que je ressentis, quand j'entendis M. John dire au prêtre qu'il croyait toutes les religions bonnes et n'avait pas l'intention d'abandonner la sienne, ajoutant qu'il ne demandait des livres que pour s'amuser et s'édifier.

M. Le Courtois me fit venir avant de partir et me dit de ne pas me décourager, d'aller tous les jours à la chapelle dire un chapelet pour le pauvre jeune homme ; il a;jouta : — Je m'en vais de suite à Chicoutimi, dans quelques jours je serai de retour à Tadoussac ; s'il y a besoin, vous m'enverrez chercher.

" Tous les jours j'allais dire mon chapelet à la chapelle, dans l'après-midi. Un bon jour, il y avait un navire de mouillé tout près du banc, à cause du calme : des hommes du bord, des Anglais, étaient venus à terre avec leur chaloupe. Ils entrèrent dans la chapelle ; puis, après avoir visité le poste, ils se disposaient à se rembarquer, lorsqu'au moment de partir un d'entre eux prit de sa poche un pistolet, et tira un coup dans une des fenêtres de l'église qui donnait sur l'autel, puis rejoignit ses compagnons, en riant avec eux de sa belle action.

" J'étais dans l'église, à genoux près des balustres, dans le moment ; j'entendis le coup de feu et un bruit comme celui d'une vitre que l'on frappe : ne pouvant m'expliquer cela, je sortis pour en connaître la cause : en mettant le pied hors de l'église, je me trouvai face à face avec mon mari et un sauvage qui avaient été témoins de l'action du scélérat.

" On se mit tout de suite à visiter la cha-

pelle, pour A'oir s'il n'y avait pas quelque dommage de causé. Eh bien! monsieur ah!

tenez c'est encore visible, vous pouvez aller le

voir! la balle, une balle jolime t grosse et

tirée à quelques pas seulement, n'avait pas traversé le double châssis ; elle avait fait son trou rond dans la première vitre et n'avait seulement pas fêlé la vitre de la seconde fenêtre ; elle était tombée amortie entre deux ; on la retrouva sur la tablette du châssis.

" Ah ! c'était un miracle ; dame, il ne faut pas en douter. Kien de plus pressé pour moi, arrivée à la maison, que de dire cela à M. John. D'abord il s'écria, en parlant de l'Anglais qui avait tiré le pistolet : — Le misérable ! — puis il ajouta :

— Est-ce bien certain, la mère, ce que vous dites là ?

— Mais, monsieur John, que je lui dis, croyezvous que je voudrais vous mentir, moi qui ai fait mes dévotions il n'y a pas huit jours, dans le temps de la mission ?

— Il faut que je voie cela tout de suite, la mère !

" D'abord j'eus frayeur de sa proposition, lui qui n'avait pas vu l'air depuis plus d'un mois ; mais je me rafinai bien vite et je me dis en moimême : — Vaut mieux sauver son âme que son corps !

— C'est bien, monsielir John, que je lui dis alors, je vais envoyer mon garçon chercher des hommes : on va vous préparer votre fauteuil avec des couvertures, et ils vous porteront : le temps est beau, ça ne vous fera peut-être pas de mal.

" Ce qui fut dit fut fait. M. John alla voir cela lui-même, il se fit élever sur sa chaise, il questionna mon mari, examina tout, regarda la

balle : puis il se fit porter dans la chapelle, où il resta quelque temps à regarder le tableau et l'autel sur lequel était le crucifix.

" Quand nous fûmes revenus à la maison — car vous comprenez bien que j'étais avec lui et que, lorsqu'il était dans la chapelle en face de l'autel, je priais derrière lui — quand nous fûmes revenus, il nous remercia presqu'en pleurant, puis il me dit :

— La mère, ayez la bonté de ne laisser entrer personne ; je suis un peu fatigué, je voudrais rester seul pendant que vous allez faire votre ouvrage, je sonnerai la clocîhette si j'ai besoin.

" Je le laissai, voyant bien qu'il voulait rester seul pour réfléchir. Quand il eût été assez longtemps tout seul, je me décidai à aller lui porter son bouillon, sans attendre qu'il sonnât. Il prit ce que je lui apportais, puis il me dit de m'asseoir près de lui

— Croyez-vous bien fermement à tous les enseignements de votre religion, la mère ? me dit-il.

— Sans doute, lui dis-je, et s'il fallait souffrir toutes les misères, toutes les privations, la mort même pour la religion je le ferais de grand cœur.

— Mais, il y a pourtant bien des points difficiles ; et comment pouvez-vous éclaircir tout cela, vous, dont l'éducation se borne à savoir lire?

— Mais pensez-vous donc, que le ciel n'est fait que pour les savants ? Je n'ai pas besoin de rien éclaircir, ni vous non plus, M. John ; l'Eglise enseigne, et moi je crois ; elle me dit ce qu'il faut faire, et je fais de mon mieux pour suivre ses ordonnances.

— Vous êtes bien heureuse, la mère, qu'il me dit

— Oui, M. John, je suis bien heureuse, en effet, et il ne tient qu'à vous de l'être autant.

" Il resta pendant quelque temps sans dire un mot, la tète basse, tandis que moi je le regardais, en même temps que je priais notre bonne sainte Mère pour lui.

— Je n'en ai pas pour longtemps dans ce monde, reprit moii pauvre malade, et je voudrais bien être heureux dans cet autre monde où je vais bientôt aller. La mère, il faut que vous acheviez de m'enseigner votre catéchisme ; je l'ai déjà lu plusieurs fois ; puis nous verrons ce qu'il faudra faire.

" En entendant cela, le cœur me vola de joie ! Puis j'eus un moment de tristesse, en pensant que je n'étais pas beaucoup capable, moi, pauvre ignorante, d'instruire un homme d'éducation comme M. John ; mais je me rappelai les paroles de notre missionnaire : " Le salut vient de Dieu et on obtient tout par la prière : " je me sentis réconfortée.

" Pendant dix jours j'enseignai le catéchisme et les prières à mon pauvre malade. Au bout de ce temps, il commença à décliner vite, enfin un jour il me dit :

— La mère, il faut envoyer chercher un prêtre, je veux mourir catholique.

" En un moment tout le poste était sur pied pour gréer la grande chaloupe. Il fallait aller à Tadoussac, et, si M. Le Courtois n'y était pas, traverser au Sud. L'apparence du temps était terrible ; il se préparait une tempête de Nord- Est : — C'est égal ! que nous nous dîmes tous ; on s'expose pour gagner de l'argent, on peut bien s'exposer pour sauver une âme !

" Quand la chaloupe sortit de la rivière, je la regardai, puis je regardai le temps!... Ça touche tout de même, allez, quand c'est son

mari et son enfant qui partent ainsi pour aller affronter la mer et les vents.

" Il y avait dans le moment une goélette qui tournait les bancs pour entrer: elle venait se mettre en havre à Portneuf. Je vis la chaloupe passer à raser la goélette, puis en faire le tour, puis s'en revenir avec elle.

" Je ne comprenais pas ce que cela voulait dire ; mais voici ce qu'il y avait. En passant près de la goélette, mon mari avait vu sur le pont la soutane et les rabats d'un prêtre. Il s'était informé si c'était bien un prêtre et si la goélette faisait havre à Portneuf ; comme on lui dit que oui, il était revenu bien content, comme vous pouvez imaginer, de cette bonne rencontre de la Providence du bon Dieu.

" C'était un missionnaire qui s'en allait au Cap Breton : il avait avec lui tout ce qu'il fallait pour oflScier. Il demeura trois jours avec nous, et pendant ces trois jours, mon cher monsieur, mon pauvre malade fut baptisé, reçut le Saint- Viatique, l'extrême-Onction ; il mourut comme un saint et fut enterré en terre sainte î

" On a tous pleuré cette fois-là ; mais on a pleuré de joie, je vous assure, et de bien bonne raison ; car tous les royaumes de la terre ne pèsent pas un grain de sable à côté d'une mort comme celle qu'a faite monsieur John ! "

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