‹ Forestiers et voyageursChapitre 7 sur 25 · LA RENTRÉE AU CAMP · texte numérisé non relu

LA RENTRÉE AU CAMP

Les apprêts du repas n'étaient pas encore tout à fait terminés que le Contre-maître arriva. Après avoir donné ses derniers ordres pour clore les travaux de la journée, il revenait au camp^ afin de s'assurer que tout était bien de ce côté, et présider à l'arrivée des travailleurs et des voitures.

Je n'ai pas besoin de dire que j'offris mes devoirs au maître du logis, et que j'en fus reçu, avec cette politesse et cette hospitalité faciles, qui distinguent l'homme de bon sang faisant les honneurs de sa maison.

Bientôt arrivèrent, par petites escouades, les travailleurs fatigués, afifamés, bruyants et joyeux. Ils déposaient les haches, les pelles et les raquettes en bon ordre autour du camp, dételaient les chevaux, et les menaient à l'écurie pour leur donner les premiers soins ; puis enlevant, avec leurs couteaux de poche, la neige attachée à leurs habits, ils entraient les uns après les autres dans le camp.

J'échangeai des poignées de main avec tous ces braves gens, et, pendant que François, aidé de quelques-uns des plus jeunes, achevait de préparer la table, je répondais aux mille questions qui m'étaient faites. La conversation rou"

lait snr les nouvelles de la Paroisse^ sur les fêtes de Noël et du jour de l'an, les mariages et les morts. — " Y a-t-il longtemps que vous avez vu *' mes gens " ? était une question que chacun me posait à son tour, aussitôt qu'il en trouvait la chance sans interrompre personne. Puis on iâsait d'affaire et d'autres.

Il y a vraiment du plaisir à prendre ainsi sa part de la vie intime de notre population des campagnes. Je ne veux pas d'autre preuve de l'amabilité du caractère de nos campagnards, en général, que l'affection qu'ils savent inspirer à tous les étrangers bien élevés qui ont vécu dans nos paroisses : il n'y a pas un gentilhomme de bon aloi, de quelque nation qu'il soit, qui, ayant fréquenté nos habitants, n'en ait conservé un l bon souvenir.

Tâchons que ce cachet de distinction ne se perde pas... Le canadien doit rester ce qu'il est, à peine de descendre au dernier rang ; car c'est la loi... On tombe de sa hauteur !

Yeut-on savoir ce qui arrive, quand on perd de vue cette vérité ? Comparons le vrai canadien qui se souvient de son catéchisme, et qui respecte et écoute le prêtre, avec cet extérieur honnête, cette politesse aisée, cette réserve de bon goût, ce savoir-vivre qui devine ce qui est convenable, ce respect des hommes et des choses... Comparons-le avec cet être, que je nomme à regret un canadien yankéfié, qui a changé son nom, qui affecte de ne parler qu'anglais, ne salue plus les ecclésiastiques, prend la grossièreté

pour de l'indépendance, l'ânerie bruyante pour du savoir, le nasillement pour un parler aimable, la vulgaire audace pour de l'importance ; qui bavasse à tous et de tout, avec un ton détestable de prétentieuse contention... En un mot, un vrai Gros Jean qui veut en montrer à son curé, l'être le plus sot et le plus maussade !

Ah ! disons-le souvent, et que Dieu garde notre peuple de cette contamination !

Quand le repas fut servi, le Contre-maître s'alla mettre debout à la tête de la longue table, et, s'adressant à ses deux hôtes le Père Michel et moi, il nous invita à prendre place à ses côtés ; puis jetant le dernier regard du maître sur les apprêts du repas, il dit à ses hommes : *' Approchez tous. " Se recueillant un peu, il ajouta : " Nous allons dire le Bénédicité. "

L'appétit ne manquait à personne, les mets étaient excellents, la bonne humeur ne fit pas défaut, en sorte que tout alla pour le mieux. S'il resta quelque chose de ce qu'avait préparé le pauvre François, il n'en resta guère. Quant au Rat-musqué du Père Michel, il y passa tout entier.

Le repas fut suivi de ce temps de demi-repos que la nature exige, en faveur de l'estomac, pendant les premiers moments de la digestion.

Chacun savourait à loisir les délices d'une bonne pipe après le souper, et les rêveries de chacun, voltigeant comme les nuages de la fumée, étaient à peine troublées par les rares paroles d'une conversation que personne n'avait l'air de vouloir entretenir pour le moment.

Au bout d'une demi-heure à peu près, le Contre-maître se leva : " Allons, mes enfants, ditil, il faut aller soigner nos chevaux pour lanuit. "

Il alla lui-même présider à cette dernière opération, fit le tour du camp, regarda les étoiles et rentra, en nous prédisant du temps sec pour le lendemain.

De rechef réunis dans la cabane et le feu ayant été ranimé par une nouvelle attisée, quelqu'un de la compagnie qu'on avait chargé de cette mission se mit à dire :

— A cette heure, c'est le temps de conter des contes.

Alors tous, d'une voix unanime, s'écrièrent :

— Père Michel, Père Michel, contez-nous quelqu'histoire !

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