LA CUISINE AU CHANTIER
Un temps de calme, assez long pour se remettre en mémoire ce que je viens de décrire,, avait suivi les derniers mots du Père Michel. Le silence était venu de ce que, comme moi sans doute, il aimait à faire passer en revue devant son imagination les visions de cette délicieuse journée.
Dis donc, François, exclama le Père Michel, en revenant de sa courte rêverie, je m'aperçois que tu t'es mis à faire quelque chose d'extra pour le souper. On ne mangera pas de catalogues (1) ce soir. M'est avis que ton civet ne sera pas trop chétif : du lièvre, de la perdrix et du lard bien mitonnes ensemble, ça n'est pas à jeter aux chiens ; mais il faudrait avec cela quelque chose de fine bouche, pour servir comme qui dirait de dessert. Tiens, ajouta le vieux, en décochant de mon côté un coup-d'œil narquois, je vais faire un Rat-musqué.
Or je dois d'apprendre à mon lecteur, comme je l'appris alors moi-même, ce que c'est qu'un
(l) On connaît ce gros tapis de manufacture domestique qu'on appelle catalogue : nos gens des chantiers ont donné ce nom de bonne humeur à des crêpes au lard qu'ils aiment assez à manger, de temps en temps, mais qui ne font pas partie d& leurs mets d'apparat.
Rat-musqué à la Père Michel, selon que dirait le menu de tous les restaurants de quelqu'importance, si les restaurateurs savaient préparer ce mets succulent.
Le meilleur moyen, sans aucun doute, d'initier à ce secret culinaire ceux qui liront ces lignes, c'est de décrire le procédé, tel que je le T"is pratiquer sous mes yeux par un grand maître, dans le camp du chantier des Deux- Rivières.
D'abord le Père Michel se lava consciencieusement les mains ; ce qui n'était pas de luxe, après avoir toute la journée manigancé la drogue à loup-cervier, comme il nous le dit avec une franchise qui lui fait honneur.
Ceci fait, le Père Michel mit dans un grand plat de la farine dont, avec addition d'eau chaude, il fit une pâte solide ; laquelle pâte, une fois à peu près confectionnée, fut étendue sur la table au moyen d'une bouteille vide. Je dois dire, pour être exact et pour être juste, que la table avait été, préalablement, recouverte d'un linge parfaitement net et saupoudré de fine fleur de farine.
L'habile artiste assaisonna de beurre cet appétissant feuillet de pâte, puis il roula le tout, avec le soin qu'un noble prend à plier ses parchemins, enveloppant dans les replis de la pâtisserie la copieuse couche de beurre qu'il y avait déposée. La masse fut ensuite pétrie, incorporée et arrangée dans la forme voulue ; c'est-à-
dire, en nn gros cylindre arrondi des bouts, ressemblant au tronc d'un rat-musqué.
A cette phase du procédé, le Père Michel mit sur le feu un grand chaudron dans lequel il versa un peu d'eau, pour y déposer l'énorme gâteau de pâte qu'il arrosa incontinent d'un grand pot de mêlasse.
Le tout n'avait point été longtemps sur le feu qu'une odeur de tire se répandit dans la cabane, en un fumet délicieux.
La cuisson terminée, le Père Michel leva le couvert et nous montra, s'élevant triomphalement au-dessus d'une mare de mêlasse à demi candie, le dos brun marron de son Rat musqué.
Or le Rat musqué du Père Michel avait, je TOUS l'affirme, une apparence superbe et, je puis ajouter, un goût délicieux, comme j'eus l'occasion de le constater un peu plus tard