‹ Formation & constitution politique de l'État indépendant du CongoChapitre 16 sur 16 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Arrivés au terme de cette étude stir l'Etat indépendant, nous pouvons en tirer deux conclusions.

D'abord, durant toute son existence, mais surtout dans les actes qui ont préparé sa disparition et son remplacement par une colonie belge, le Congo ne s'est fait aucun scrupule de violer les règles générales du droit des gens et les dispositions qui avaient été spécialement édictées en 1885 pour la région du « bassin conventionnel », dont il fait partie. C'est ainsi que nous avons vu ce pays, bien qu'ayant proclamé sa neutralité, modifier ses frontières, consentir à la location d'une partie de son territoire à une puissance étrangère, en même temps que luimême prenait à bail des contrées relevant d'une autre nation, enfin transformer l'état de choses établi par la Conférence de Berlin, en signant avec la Belgique un traité d'annexion dont l'exécution n'est relardée que par une volonté indépendante de la sienne. Nous avons constaté, d'autre part, que la liberté commerciale et l'égalité de tous les négociants, sans distinction de nationalité, avait fait place à un particularisme prononcé en faveur des sujets belges.

De ces diverses transgressions, les unes ont été explicitement approuvées par les nations que les changements apportés à l'ordre des choses établi en 1885 touchait de plus près; l'Angleterre et la France ont ainsi admis l'hypothèse de la transformation du Congo en colonie belge. Les autres ont passé inaperçues, au milieu de l'indifférence des signataires de la Conférence de Berlin, qui, ayant placé cette région entre les mains du roi des Belges pour éviter des conflits menaçants en 1885, entendaient lui laisser

désormais toute liberté d'action, pourvu que la paix générale ne soit pas troublée.

En second lieu, ce qui doit attirer l'attention, nous dirons même exciter l'admiration, de tous ceux qui s'intéressent aux expéditions lointaines, c'est la façon remarquable dont toute cette œuvre de colonisation a été menée, soit au point de vue du développement matériel du pays, soit en ce qui concerne l'éducation morale de ses habitants. Avec des ressources infimes, beaucoup plus modestes que celles dont un Etat peut ordinairement disposer pour ses possessions d'outre-mer, le Gouvernement congolais est arrivé à des résultats surprenants. Il a occupé et administre actuellement un territoire dont rétendue rappelle celle de l'Europe, si on en retranche la Russie et l'Espagne. Obligé par l'embarras de ses finances à réduire le nombre de ses soldats et de ses agents au strict minimum, il parvient cependant à faire régner l'ordre dans toutes ses possessions, à l'exception de quelques districts de l'Est, désorganisés par les invasions des Derviches. Il a établi partout des autorités régulières et, malgré des accusations rarement basées sur des faits certains, malgré aussi quelques abus de pouvoirs qui ont été bientôt réprimés, ses fonctionnaires introduisent rapidement la civilisation parmi les indigènes.

Par le développement et le perfectionnement des industries locales, par l'introduction de métiers nouveaux, ils ont fait tout ce qui leur était possible pour secouer l'apathie naturelle aux noirs et leur donner le goût du travail. Le lias-Congo, en aval du Stanley-Pool, est aujourd'hui en pleine exploitation; on y a importé une foule de productions appropriées au sol et au climat qui y réussissent fort bien et seront pour le pays une source de grande richesse dans l'avenir. Enfin, l'Etat indépendant a vu,

grâce à l'appui des capitaux étrangers, mener à bonne fin la construction du chemin de fer qui réunit désormais à la mer la partie navigable du fleuve Congo. C'est là une création appelée à révolutionner la situation économique de l'Afrique centrale. Les produits de celle-ci pourront désormais s'échanger contre ceux des autres parties du monde, sans que leur transport à travers la région des cataractes entraîne des frais tellement considérables que seules les marchandises d'une valeur considérable, comme l'ivoire et le caoutchouc, pouvaient jusqu'ici les supporter Nul doute que ce ne soit là pour le Congo la source d'une grande prospérité qui, par ricochet, améliorera les finances publiques du pays.

Quelles sont les causes d'aussi rapides progrès, alors que nous voyons la colonie voisine de l'Ouest africain français, placée dans les mêmes conditions de climat et de situation géographique, rester dans un état à peu prés stationnaire ?

Les deux principales nous semblent être la direction unique qui a présidé à toute l'œuvre congolaise et le large développement qu'on y a donné à l'initiative privée.

Le roi des Belges a en effet conduit cette entreprise jusqu'en ses moindres détails. Maître absolu de ces vastes territoires, il en a profité pour donner libre carrière à ses idées philanthropiques, en même temps qu'il poussait par tous les moyens ses sujets d'Europe à l'exploitation de cette contrée. Nous avons passé en revue les nombreuses précautions qu'il a prises pour protéger les indigènes contre tout retour déguisé à l'esclavage, depuis lobli-

gation imposée aux agents de l'Etat de faire aux noirs des conférences sur leurs droits et leurs devoirs jusqu'à cette disposition qui interdit de recevoir sur les chantiers congolais les travailleurs qui n'ont pas

été amenés dans le pays par les lignes régulières de paquebots et qui ne sont pas munis d'un livret, donné par les autorités de leur patrie et constatant que leur engagement a été absolument volontaire. D'autre part, tous les fonctionnaires doivent protection aux indigènes et nous avons mentionné le droit qui appartient au ministère public d'intervenir par voie d'action principale dans les procès civils où les intérêts des noirs pourraient être lésés.

En même temps, Léopold II, afin d assurer le développement matériel de son royaume africain, prenait une part active à la fondation des sociétés destinées à en exploiter les ressources naturelles. Il a sacrifié à la prospérité de TÉtat indépendant la plus grande partie de sa fortune personnelle.

Tout en s'occupant ainsi du Congo, le Roi-Souverain laissait le champ libre à l'initiative privée. Il s'est même efforcé de la développer par tous les moyens, allant jusqu'à abandonnera des Compagnies particulières, comme celle deKatanga, ses droits souverains sur des provinces entières. Il est vrai que le peuple belge a pleinement répondu aux espérances de son chef. Après quelques hésitations, il s'est résolument lancé dans l'œuvre africaine et lui a donné sans lésiner et ses capitaux et son travail. Il a révélé en cela un tempérament essentiellement colonisateur; ce sera un titre de gloire pour Léopold II d'avoir su donner un emploi utile à ce côté du caractère national par la création de colonies, tandis que jusqu'alors il avait pour seul effet de priver par l'émigration la Belgique d'une partie de ses travailleurs, sans aucun avantage pour leur patrie.

Qu'arrivait-il pendant ce temps-là dans le Congo français? Vnv réglementation étroite entravait à tous les pas l'initiative de nos colons. Pour leurs moindres actes, ils

devaient obtenir l'autorisation des agents de l'Etat ; mais comme ceux-ci en vertu de la centralisation pratiquée chez nous n'avaient que des pouvoirs forts restreints, ils étaient obligés de demander des instructions à Paris. Lorsque celles-ci arrivaient au bout de quelques mois à Brazzaville, la situation était presque toujours changée ; de là nouvelle correspondance avec la France. « C'est ainsi, dit M. de Castries, que les dossiers et les liasses s'entassent dans les cartons du ministère et représentent le seul développement pris par nos colonies » (1 ). Aussi les habitants de nos possessions lointaines ont-ils pris l'habitude de considérer les fonctionnaires non comme des protecteurs, mais comme un obstacle à la prospérité du pays et souvent ils préfèrent aller chercher fortune dans les colonies étrangères, où l'Administration est moins tracassière.

L'énergie de M. de Brazza a doté la France de domaines qui, en 1884, se trouvaient dans des conditions semblables à celles où était PÉtat indépendant. Nos possessions avaient même sur celui-ci une grande supériorité car, au lieu d'être réduites à leurs seules ressources, elles étaient en droit de compter sur l'appui d'une métropole riche et puissante. Au bout de treize années, on peut apprécier la différence du chemin parcouru. La raison en est que dans l'Etat libre, le gouvernement, réduit aux rouages strictement nécessaires, n*a pas eu la prétention de tout réglementer et de tout administrer; il a laissé les particuliers agir par eux-mêmes dans la plus grande mesure possible.

La comparaison des résultats obtenus dans les deux cas offre une leçon frappante, dont peuvent profiter toutes les nations qui ont à cœur le développement de leur empire d'outre-mer.

(1) Le Congo lVau<;ais et TKtat indépendant, dans la Hcchc des Decj:- Mthtffes, «lu l«-r juillet !«>.«. p. 1*>.

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