INTRODUCTION
L'Etat indépendant du Congo a été Tune des plus originales créations provoquées par l'activité coloniale de l'Europe à la fin du xix« siècle. A notre époque le besoin d'expéditions lointaines s'est réveillé chez les peuples civilisés avec une force rappelant par beaucoup de côtés le mouvement analogue qui se produisit au cours du xv e et du xvi u siècles. Comme à cette époque, il eut pour résultat le développement des colonies d'outre-mer, à un point tel qu'il fallut, en 1890, partager l'Afrique entre les divers rivaux ; mais, en même temps, il amena la fondation au centre de ce même continent d'un grand Etat libre de trente millions d'âmes et dune superficie égalant presque la moitié de l'Europe. Créé dans des conditions aussi particulières, celui-ci ne pouvait avoir de grandes analogies avec les autres membres de la communauté internationale et par là même il devait présenter au droit des gens une foule de situations nouvelles du plus haut intérêt.
Sa formation, son développement, sa fin même, car ses jours sont comptés, n'ont en effet rien de commun avec la vie normale des autres pays. Reconnu comme puissance, avant même d'exister, il emprunte sa seule raison d'être à la décision des puissances qui l'ont créé. Grand Etat africain, il ne se compose à ses débuts que de tribus barbares, anthropophages même, sans lien aucun entre elles, et doit chercher à l'étranger tous les éléments constitutifs de
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son gouvernement. Ses habitants s'initient péniblement aux premiers rudiments de la civilisation et cependant il prend part ù tous les grands congrès où se réunissent les nations les plus policées; il est membre de l'Union postale, adhère aux statuts de la Société de la Croix Rouge, fait partie de l'Union pour la publication des traités internationaux et des tarifs douaniers. Foyer de traite, il signe un des premiers les résolutions de la Conférence de Bruxelles destinées à abolir le trafic humain. Enfin, après avoir vécu ainsi pendant quelques années comme puissance souveraine, il va disparaître, devenir une simple colonie européenne, sans même que ses sujets se doutent de cette transformation.
En lui sont juxtaposés des éléments de la plus haute civilisation et de la barbarie la plus profonde ; tout dans cette nation semble contradictoire suivant que Ton en considère la tète, avec le roi Léopold et les membres de son gouvernement congolais, ou le corps, formé de nègres sauvages, qui ne savent même pas qu'ils composent un seul peuple.
Cependant, si Ton examine de plus près cette œuvre africaine, toutes ces bizarreries s'expliquent et Ton voit qu'elle est l'expression la plus exacte des deux mobiles qui en ce siècle ont dirigé l'Europe dans ses rapports avec le Continent Noir: d'une part le désir de régénérer la race nègre, de l'autre la nécessité pour elle de se créer des débouchés.
Depuis Wilberforce. qui fit décréter par l'Angleterre l'abolition de la traite, le nombre des penseurs généreux qui ont cherché à tirer les peuples sauvages de leur barbarie a été considérable. Peu à peu, ils ont amené les gouvernements civilisés, d'abord à interdire l'esclavage dans leurs possessions, puis ù étudier les moyens d arrêter
par la force le trafic humain; en même temps, ils s'efforçaient de faire pénétrer chez les indigènes les idées de justice et de morale, qui sont la base deloute civilisation. Tandis que les grands congrès, depuis ceux de Vienne et de Vérone jusqu'à ceux de Berlin et de Bruxelles, condamnaient ce fléau qui dépeuple l'Afrique et essayaient de l'enrayer en unissant les forces des divers pays, les missionnaires catholiques et protestants se donnaient la tache difficile d'élever le niveau intellectuel des noirs en leur enseignant le Christianisme. Dans la seconde moitié de notre siècle, deux hommes se sont par des moyens différents placés à la tête de cette œuvre de régénération : ce sont le cardinal Lavigerie et le roi Léopold II. Le premier a donné un nouvel essor et un immense développement à l'action civilisatrice des missionnaires, en même temps qu'il cherchait à grouper les nations civilisées pour restreindre la traite par tous les moyens possibles. Le second a créé l'œuvre congolaise ; après avoir essayé de divers moyens et voulu en vain coordonner les efforts de tous les peuples, il a dû se bornera réunir en un grand Etat les peuplades de l'Afrique équatoriale. 11 les a dotées ainsi d'institutions politiques régulières et les a encadrées dans une administration européenne dont les fonctionnaires ont pour mission de former et d'éduquer les indigènes placés sous leurs ordres.
En second lieu, l'Europe dans sa politique africaine a été poussée par le besoin de se créer des colonies. A la production manufacturière de plus en plus considérable des nations qui la composent, il fallait à tout prix ouvrir des débouchés. La lutte économique entre les divers pays les a bientôt obligés à se couvrir par des tarifs protecteurs qui réservent le marché intérieur aux produits nationaux. Aussi a-t-on de toutes parts jeté les yeux sur l'Afri^
que; la civilisation, en tirant ses habitants de la barbarie, devait leur créer une foule de besoins nouveaux et l'Europe, en les satisfaisant, pourrait facilement écouler les objets fabriqués, dont elle ne trouve plus remploi sur le continent. De là vinrent les nombreuses expéditions coloniales qui eurent bientôt occupé tout le Continent Noir. Dans cette lutte, la Belgique ne resta pas inactive. Petit pays à production très développée, elle avait plus que toute autre nation besoin de débouchés; mais, obligée par sa neutralité à renoncer à toute conquête par les armes, elle chercha à atteindre indirectement le but qu'elle ne pouvait poursuivre ouvertement. Son roi prit pour cela la direction du mouvement africain, qui, tout en répondant à ses aspirations philanthropiques, pouvait un jour être utile à sa patrie. Une fois fondé, l'État Indépendant est devenu le débouché naturel des produits de la Belgique, puisque les deux pays ont le même souverain. L'œuvre a été complétée en plaçant l'armée et l'administration congolaises aux mains de sujets belges ; enfin le terme de ce rapprochement progressif des deux pays sera la transformation de l'un en une colonie pure et simple de l'autre. Ce résultat sera le plus grand titre de gloire de Léopold 11 devant son peuple. Il a vu la nécessité pour celui-ci d'avoir des possessions lointaines, tout son règne a été employé à la réalisation de cette idée et aujourd'hui, malgré tous les obstacles, il est sur le point de réussir.
Il nous a paru d'autant plus intéressant de retracer la formation et le développement de l'Etat indépendant du Congo, que, comme nous venons de le dire, ses jours sont comptés. Avant que cette originale conception du droit des gens ne fasse place à une colonie n'offrant aucun intérêt particulier, nous avons essayé d'en fixer les grandes lignes.
Cette étude sera divisée en quatre parties :
La première sera consacrée à l'histoire de l'Etat libre et nous y verrons successivement ses antécédents et sa création par le Congrès de Berlin.
La seconde aura trait à sa théorie juridique ; nous y passerons en revue les différentes questions internationales qu'il soulève.
Dans la troisième nous étudierons les rouages constitutifs de son gouvernement, tels qu'ils existent aujourd'hui.
Enfin, en dernier lieu, nous examinerons l'avenir qui lui est réservé, c'est-à-dire sa prochaine transformation en colonie belge, ainsi que le droit éventuel que pourrait avoir la France à sa possession.
CHAPITRK PREMIER