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I. — La Conférence Géographique de Bruxelles

Pour trouver l'origine de l'Etat indépendant du Congo, il faut remonter à la Conférence géographique que réunit à Bruxelles, en septembre 1870, le roi des Relgcs Léopoldll.

A cette époque, les nations européennes semblaient secouer rindilférence dans laquelle elles vivaient au sujet du Continent Noir. Quatre cents ansaprés que Bartholome Diaz et Vasco de Gama eussent déterminé la conformation de l'Afrique, l'Europe ne la connaissait guère mieux qu'au temps de ces hardis explorateurs. Il ne faut pas en effet remonter à plus d'une cinquantaine d'années pour voir dans les cartes de ce continent la plus grande partie du pays placée sous la rubrique : région inexplorée. Les diverses puissances s'étaient bornées à occuper les côtes, et encore d'une façon incomplète. La France donnait tous ses efforts à la pacification de l'Algérie et cherchait d'autre part à organiser le Sénégal. L'Angleterre possédait le Cap

et quelques établissements en Guinée. Le Portugal enfin laissait à peu prés livrées à elles-mêmes ses possessions du Mozambique, du Benguela et d* Angola, restes des superbes colonies dont lavaient doté les découvertes de ses enfants. En un mot l'Europe se désintéressait de l'Afrique. Le centre, disait-on, était habité par des populations féroces, livrées au cannibalisme et l'accès de l'intérieur interdit par des montagnes inaccessibles, dont la plupart ont disparu dès qu'un explorateur voulut aller les reconnaître. On savait seulement que la traite y faisait d'affreux ravages. C'est en Afrique que les négriers allaient chercher leur bétail humain et Ton avait entouré les côtes de Guinée et de Zanzibar de croisières destinées à les arrêter.

Pendant ce temps, le reste du globe s'organisait sous l'impulsion des gouvernements intéressés. L'Asie septentrionale devenait une partie intégrante de l'Empire russe. Sous le sceptre des tzars, elle était explorée, divisée en circonscriptions administratives, préparée, en un mot, à l'exploitation des richesses qu'elle contient. Les Indes devenaient une colonie prospère ; les Anglais profitaient de l'insurrection de 1857 pour achever la soumission des rajahs et ouvrir ainsi à leur industrie de nouveaux et immenses débouchés. L'Amérique du Sud, qui n'avait plus les entraves apportées à son développement par la domination espagnole, se peuplait d'immigrants et ceux-ci mettaient en valeur les ressources de son sol ; au milieu des révolutions et des coups d'Etat, ses nombreuses républiques s'essayaient à la vie parlementaire.

En 1870 cependant, l'attention publique se tournait depuis quelques années vers les questions africaines. L'initiative privée, puisque les gouvernements restaient dans leur traditionnelle apathie, tachait de nous tirer de notre ignorance au sujet du Continent Noir. C'étaient là du reste

des efforts isolés et désintéressés; ces hardis explorateurs rêvaient d'attacher leur nom à des découvertes qui leur vaudraient la célébrité. Ce qu'ils cherchaient, ce n'était pas la mise en valeur des richesses ou la civilisation des populations de ces contrées, mais la gloire d'avoir les premiers parcourus des régions jusqu'alors réputées inaccessibles. C'est ainsi que Barth, Mage et Nachtigal au Nord, — Schweinfurth, Baker, Gordon et Stanley à l'Est, — Tuckcy, Du Chaillu, Gùssfeld. Pagge, Marche, Savorgnan de Brazza à TOiiest — enfin au sud Cameron et Livingstone (1) parcouraient l'Afrique en tout sens et, par leurs marches aventureuses autant que par leurs découvertes, acquéraient, la gloire qu'ils cherchaient. Parmi eux il faut cependant faire une place spéciale à Livingstone. Pasteur aux aspirations humanitaires, il voulut aller porter aux nègres barbares et idolâtres la religion et la civilisation chrétiennes et s'établit au milieu d'eux pour les évangéliser.

Ces explorations ouvrirent les yeux à l'Europe. Les hommes qui les avaient accomplies n'avaient songé qu'à la célébrité ; d'autres pensèrent aux immenses richesses inexploitées qui devaient se trouver dans ces régions nouvellement découvertes : au désintéressement glorieux succéda l'esprit de lucre. Mais d'autre part des esprits philanthropes pensèrent qu'il y avait là une tache magnifique pour les nations civilisées. Des millions d'êtres vivaient dans ce continent, dégradés par la barbarie et ne servant qu'à fournir aux traitants leur bétail humain. Il s'agissait de les amener à la civilisation, de les tirer de l'abaissement où les avaient conduits des siècles d'ignorance et de régénérer une race qui semblait alors se rapprocher davantage de la brute que de l'homme civilisé.

(1) Banning, V Afrique et la Conférence yêogr 'a chique de Bruxelles.

Au premier rang, parmi ces penseurs généreux se trouvait le roi des Belges, Léopold II, et il résolut aussitôt de mettre tout en œuvre pour arriver au but.

Il fallait d'abord réunir en un faisceau toutes les bonnes volontés disséminées, substituer la convergence des efforts à leur émiettement stérile ; pour cela il convoqua la Conférence de Bruxelles.

Ce ne fut point une assemblée de plénipotentiaires délégués par les puissances, mais une réunion de particuliers qui n'étaient pourvus d'aucun mandat public. Le but de la Conférence était du reste purement privé. Il ne s'agissait pas de partager l'Afrique, mais d'étudier les moyens de la civiliser par le concours des bonnes volontés individuelles. En réalité tous les grands explorateurs, tous ceux qui avaient de la question africaine une connaissance approfondie se donnèrent rendez-vous à Bruxelles. Les six grandes nations s'y trouvèrent représentées et chacune d'elles y apporta, bien que par l'organe de particuliers, ses idées et ses connaissances en matière de colonisation.

Le roi des Belges présidait et, dans son discours d'ouverture, il expliqua la noble pensée qui l'avait porté à réunir les hommes éminents qui l'entouraient. Il s'agissait, ce sont les propres paroles de la harangue royale, « de planter définitivement l'étendard de la civilisation sur le sol de l'Afrique centrale (1). »

Pour cela deux systèmes étaient possibles. On pouvait # organiser sur un plan international commun » l'exploration du centre du continent, qui jusqu'alors n'avait pas été parcouru. Cette région inconnue, aux termes de la Déclaration de la Conférence au sujet des stations, était limitée au nord par le Soudan et l'Egypte, au sud par le

(1) Rapporte <lans Hannin<:, l'Afrique et la Conférence géographique de Bruxelles, p. ISO.

Zarabèze. D'autre part de nouveaux voyages entrepris dans les régions, dont les grands traits avaient déjà été esquissés par les explorations précédentes, permettraient de mettre en relief leur constitution économique, les ressources qu'elles offriraient à l'Européen, et les difficultés que celui-ci y rencontrerait soit de la part du climat, soit de celle des indigènes. C'était ouvrir la voie aux commerçants qui y trouveraient leur profit et aux missions qui évangéliseraientlesnègres. Les Anglais, comme le fit observer M. Rohlfs, avaient déjà essayé ce système en organisant un certain nombre de comptoirs et de stations religieuses.

Un autre système consistait à créer en Afrique dçs stations permanentes, foyers de civilisation qui répandraient autour d'eux une influence bienfaisante et moralisatrice. La Conférence voulut réunir ces deux systèmes. Elle proclama d'abord la nécessité d'organiser d'un commun accord l'exploration des régions encore inconnues; puis elle s'attacha à la création des stations qui devint ainsi la partie capitale de son œuvre.

Ces stations, d'après son projet, devaient être à la fois hospitalières, scientifiques et civilisatrices :

1° Hospitalières. — Installées d'abord sur le littoral et sur un point ou deux de l'intérieur, elles s'avanceront peu à peu vers le centre, en s'appuyant les unes sur les autres.

Les premières stations établies chercheront à assurer leurs communications avec la côte, puis entre elles, si c'est possible. Danscespostes, les explorateurs seront <r les hôtes de l'Europe ». Ils pourront s'y reposer à leur aise et ravitailler leurs expéditions avant de reprendre la marche vers le centre. A cet effet, chaque station aura à sa disposition des provisions, des armes, des instruments de toute espèce, qu'elle livrera, au prix de revient, aux explorateurs. Ces stations, une fois leurs communications avec la côte soli-

dément établies, deviendront une base d'opération pour les futurs voyages, diminuant ainsi les chances malheureuses de ces expéditions.

2° Scientifiques. — A la tête de chacun de ces postes sera mis un homme intelligent et doué de connaissances variées, car ce seront des centres d'observation. Des études et des recherches de toute nature seront faites sur la région où la station sera établie. Le climat, les productions du pays, les populations avoisinantes seront autant de sujets pour les remarques du chef de poste. Des rapports seront dressés par lui sur ces divers points et mis à la disposition des Européens qui voudraient parcourir la région. Le rayon d'action de chaque poste sera forcément très restreint, mais au moins dans son périmètre rien ne devra échapper à ses investigations.

3° Civilisai rires. — Enfin, et c'est là le but principal des stations, leurs habitants devront s'efforcer de faire peu à peu pénétrer chez les nègres les principes de la civilisation. Petit à petit, ils éduqueront les sauvages au milieu desquels ils seront placés et leur apprendront les rudiments de diverses industries peu compliquées et en rapport avec les ressources que la nature leur met sous la main. Du reste par l'ascendant seul qu'a tout civilisé sur un barbare, le chef de poste jouira bientôt d'une grande autorité sur les indigènes. Il pourra ainsi devenir un arbitre pour les différends qui s'élèvent entre eux et prévenir les luttes si fréquentes entre les divers villages, faute d'avoir une autorité supérieure pour trancher le litige.

Ces stations seront, autant que possible, échelonnées sur les parcours ordinairement suivis par les traitants. Elles les combattront, car en s'appuyant les unes sur les autres elles auront une force réelle. D'autre part, elles posséderont des armes à feu, seule supériorité du négrier sur sa victime.

Elles en distribueront aux indigènes, ce qui leur permettra de résister aux marchands d'esclaves. C'est là un point sur lequel est revenue la Conférence anti-esclavagiste réunie à Bruxelles en 1890. Elle restreint aux fusils à silex non rayés les armes que Ton peut remettre aux indigènes. Néanmoins beaucoup d'esprits compétents pensent encore aujourd'hui que le vrai moyen d'arrêter la traite est d'armer les nègres. Les capitaines Joubert et Jacques, qui opèrent près du lac Tanganika, pour le compte de la Société antiesclavagiste, ont mis ces principes en pratique. Ils ont établi un camp où un certain nombre de jeunes gens fournis par les tribus voisines viennent passer trois mois. On leur apprend le maniement des armes et, une fois rentrés dans leurs villages, ils peuvent opposer aux traitants une résistance efficace.

Ces stations créées à la suite de la Conférence de Bruxelles sont avant tout pacifiques. Elles ne s'entourent d'aucun appareil militaire. Elles possèdent, bien entendu, les armes nécessaires à leur défense, mais n'ont pas pour but d'imposer par la force leur domination sur les populations environnanes. C'est uniquement par leur ascendant qu'elles arrivent à conquérir sur celles-ci une autorité toute morale.

Ce ne seront pas non plus des centres religieux ; la Conférence reconnaît toute l'importance des missions pour civiliser les nègres. Elle déclare que l'Evangile, qui a tiré de la barbarie les peuples d'Occident, aura le même effet sur les sauvages de l'Afrique. Les essais déjà tentés le prouvent. Mais, si les stations s'étaient transformées en centres religieux, c'en était fait de l'entente des grandes nations pour cette conquête pacifique du Continent Noir. Aucune d'elles n'eût voulu admettre des missions n'appartenant pas à la religion professée par ses nationaux. Aussi les postes créés, devant être internationaux, n'appartiendront à au-

cime confession religieuse déterminée. Mais, pour ne pas négliger d'aussi puissants agents de civilisation, ilsdevront proléger et favoriser toutes les missions qui s'établiront autour deux, à quelque religion chrétienne qu'elles appartiennent.

D'un autre côté, il faut remarquer que ces stations ne sont pas des comptoirs. Elles sont établies dans un esprit désintéressé et non dans un but commercial. Les relations que leurs habitants ont avec les indigènes ne doivent point être pour eux une source de bénéfices. Mais, d'autre part, le commerce faisant lui aussi pénétrer la civilisation parmi les indigènes en les mettant en rapport avec les civilisés, les postes favoriseront autour d'eux l'établissement de marchés et surtout de comptoirs dans lesquels des Européens ou au moins des demi-civilisés viendraient s'établir à poste fixe.

Tel était le programme élaboré par la Conférence de Bruxelles. Il s'agit ensuite de passer de la théorie à la pratique et, après avoir réglé la marche à suivre dans cette œuvre civilisatrice, d'en faire l'application.

A cette effet, on indiqua tout d'abord les endroits où seraient situés les premiers postes à établir. Deux projets pour cela furent présentés : l'un par le général sir Rawlinson, l'autre par M. de Semenow. Le premier proposait d'établir une ligne continue de postes au sud de l'Equateur, de l'est à l'ouest de l'Afrique, avec trois tronçons s'en détachant, l'un pour aller à l'embouchure du Congo, l'autre aux sources du Nil, le dernier enfin au Zambèze à travers la région des grands lacs.

Le plan de M. de Semenow était beaucoup moins grandiose. Il consistait à organiser l'exploration du centre de l'Afrique, ens'appuyantsur un certain nombre de stations établies à la côte. Il était plus en rapport avec les ressour-

ces dont on pouvait disposer et ce fut lui qui prévalut, après quelques modifications.

On résolut d'établir, pour commencer, cinq postes :deux sur la côte, l'un sur l'Atlantique, à Saint-Paul de Loanda, dans les possessions portugaises, l'autre, sur l'Océan Indien à Bagamoyo, dans le sultanat de Zanzibar et trois dans l'intérieur : l'un à Udjiji sur le Tanganika, l'autre à Nyangwi dans le Lualaba, l'autre enfin dans les Etats du roi Muata-Yamvo, dans un lieu à déterminer ultérieurement.

Restait à assurer dans l'avenir la continuation de l'œuvre entreprise par la Conférence. Pour que son programme humanitaire ne devînt pas, comme tant d'autres, un vœu stérile, oublié au bout de peu d'années, il fallait créer un organe d'une durée indéfinie, destiné a appliquer les principes que l'on venait de proclamer. Il était nécessaire, pour que ses efforts ne soient point inutiles, qu'au jour de sa dislocation, elle fût remplacée par un corps régulier, continuant son œuvre d'une façon permanente.

C'est là ce qu'espéra la Conférence en fondant <r L'Association internationale africaine, pour réprimer la traite et ouvrir l'Afrique centrale ». Mais si l'organisation primitive dura peu, l'idée devait être féconde et, après des transformations que nous allons retracer, elle devait aboutir à la création d'un grand Etat au sein du Continent Noir, l'Etat indépendant du Congo.

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