‹ Formation & constitution politique de l'État indépendant du CongoChapitre 8 sur 16 · IV. — Léopold II souverain de l'Etat indépendant · texte numérisé non relu

IV. — Léopold II souverain de l'Etat indépendant

du Congo.

Ainsi qu'on vient de le voir, le prince de Bismarck avait, avant de clore les travaux de la Conférence de Berlin, formulé le vœu que le roi des Belges fût appelé à diriger les destinées du nouvel Etat. Il s'était en cela conformé à la pensée unanime de tous les plénipotentiaires et quelquesunsd'entre eux, M. de Courcel notammnient, avaient exprimé ce désir d'une manière formelle, dans le souhait de bienvenue qu'ils faisaient à cette jeune puissance.

Ce n'était là que justice : le roi Léopold avait été le promoteur de l'œuvre africaine; dès ses débuts il l'avait conduite, lui sacrifiant et son temps et la plus grande partie de sa fortune. A lui donc revenait l'honneur de monter sur le trône qu'on venait de créer, en même temps que le soin d'organiser les immenses territoires du Congo. La tâche en effet était loin d'être achevée : la conquête pacifique de l'Afrique centrale devait encore demander de longues années et nul ne pouvait mieux en assumer la direction que celui qui en avait été l'initiateur.

Toutefois on ne transforma pas immédiatement le carac-

tère de l'Association du Congo ; ce ne fut que deux mois après la fin des travaux de la Conférence de Berlin qu'on s'en occupa. Le 16 avril 1885, le roi fit connaître à ses ministres son intention de devenir le chef de l'Etat indépendant du Congo. 11 leur déclara qu'il le faisait sur les sollicitations des Chambres législatives, des principales villes du pays ainsi que d'un grand nombre de corporations et d'associations importantes.

«< Vax présence de ces encouragements, disait-il dans la lettre qu'il adressa à ce sujet à ses ministres, je ne puis reculer devant la poursuite et l'achèvement d'une tâche à laquelle j'ai pris, en effet, une part importante : et puisque vous estime/ comme moi. Messieurs, qu'elle peut être utile au pays, je vous prie de demander aux Chambres législatives l'assentiment qui m'est nécessaire.

* Los termes de l'article 62 de la Constitution caractérisent par eux-mêmes la situation qu'il s'agirait d'établir. Roi des Neiges* je serais en mémo temps le Souverain d'un autre Ktat Cet Ktat serait indépendant comme la Belgique et il jouirait comme elle des bienfaits de la neutralité. Il aurait à suffire ;\ ses besoins et l'expérience, comme l'exemple des colonies voisines, m'autorisent à affirmer qu'il disposerait des ressoinvos suffisantes IV *

Ainsi, pour que Loopold II pût réunir deux couronnes sur sa tète, il fallait que le Parlement lui en donnât l'autorisation, dans des conditions particulièrement difficiles, ainsi que le constate l'art CO de la Constitution du 7 février IS:U

« le i\m, dit ff, ne peut en même temps être le chef d'un antre Ktat sans l assentiment dos deux Chambres. Aucune

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des deux Chambres ne peut délibérer sur cet objet si deux tiers au moins des membres qui la composent ne sont présents et la résolution n'est adoptée qu'autant qu'elle réunit les deux tiers des suffrages. »

Cette disposition, il est bon de le rappeler, avait été faite pour une hypothèse toute autre que celle de l'accession du roi au trône d'un Etat africain. Elle avait été votée alors que la Belgique, se séparant brusquement de la Hollande, devenait un Etat indépendant. On espérait, à cette époque, que le second fils de Louis-Philippe, le duc de Nemours, en deviendrait le chef et l'on avait voulu protéger ainsi la Belgique contre une union même personnelle avec la France.

Néanmoins, il fallait se conformer à cette prescription. Aussi, le 21 avril 1885, M. Bernaert, ministre desfinances, donna-t-il lecture à la Chambre des Représentants de la lettre du roi dont nous avons parlé et demanda-t-il à l'Assemblée d'accorder au roi l'autorisation qui lui était nécessaire. La Chambre renvoya le projet à l'examen de ses sections et le 24 avril M. Nothomb, au nom de la section centrale, présenta un rapport dont la conclusion était de permettre au Souverain de devenir le chef du Congo. La discussion eut lieu le 28 avril ; un seul des Représentants s'opposa au vote de la motion, ce fut M. Neujean. Il basa son refus sur une raison constitutionnelle : il déclara que, comme on vient de le voir, la Constitution n'avait en vue qu'une union avec la France et que, n'ayant certainement pas prévu le cas dune union personnelle avec un Etat africain, elle ne permettait pas de voter le projet actuellement soumis aux Chambres. Il ajouta que, en 1831, on avait voulu réserver au pays seul l'entière activité de son roi et que, si l'on avait prévu le cas où celui-ci pourrait réunir deux couronnes sur sa tête, ce n'était que pour l'éventualité

exceptionnelle où l'intérêt évident de la Belgique le commanderait. Or, l'union personnelle avec le Congo se présentait d'une façon toute différente; elle pouvait avoir pour résultat d'engager l'Etat belge dans des entreprises coloniales qui risquaient de devenir pour lui la source de cruelles déceptions. La première partie de cette argumentation était évidemment fausse. En 1831, on avait voulu empêcher la réunion de la Belgique à la France; mais, bien qu'inspiré par cette préoccupation, l'article 62a une portée beaucoup plus vaste : il s'applique à tout Etat, fùt-il même africain, bien qu'assurément personne n'ait pu penser à cette dernière hypothèse lors du vote de la Constitution.

Aussi M. Bernaert eut-il peu de peine à réfuter cette objection. Il ajouta, pour rassurer M. Neujean au sujet des expéditions lointaines et des dangers qu'elles pouvaient présenter pourla Belgique, que les règles de l'union personnelle, laissant les deux pays absolument indépendants, les malheurs qui pourraient fondre sur l'un n'auraient aucune répercussion sur l'autre. Ces paroles étaient tout à fait conformes à la théorie de l'union personnelle : l'avenir devait cependant leur donner un éclatant démenti ell'acceptation par Léopold II de la couronne du Congo allait bien être pour la Belgique le commencement des aventures coloniales.

Un autre Représentant, M. de Hacrne, prit ensuite la parole pour déclarer que l'intérêt patriotique commandait l'acceptation de la motion, car l'union avec l'Etat indépendant aurait pour effet de grandir la Belgique aux yeux des autres nations. M. Bara enfin déclara adhérer au projet.

La Chambre adopta alors par 121 voix contre une et une abstention la Résolution proposée par sa section centrale et ainsi conçue :

<r Sa Majesté Léopold II, roi des Belges, est autorisé à être le chef de l'Etat fondé en Afrique par l'Association Internationale du Congo.

a L'union entre la Belgique et le nouvel Etat sera exclusivement personnelle. »

Au Sénat, le président, M. le baron T'Kint de Roodenbeke, annonça, au début de la séance du 30 avril, que le Gouvernement avait soumis à l'Assemblée un projet de résolution autorisant le roi à devenir le chef du Congo dès le 21 avril, en même temps qu'il le faisait à la Chambre. Séance tenante, une Commission fut nommée pour discuter la motion et, après une suspension de séance, elle apportait un rapport favorable. La discussion commença aussitôt. M. Vaucamps attaqua vivement le projet, en mettant même en cause la personne royale. M. Bernaert lui répondit au nom du cabinet; MM. Firmin Mignot et Graux vinrent appuyer le ministre dans la discussion et le Sénat adopta ensuite par 58 voix contre une, le texte de la Résolution adoptée le 28 avril à la Chambre.

Le roi remercia le Parlement de l'autorisation qui lui était accordée par deux messages dont l'un fut communiqué aux Représentants le 5 mai et l'autre fut lu au Sénat le 9 juin.

Aussitôt que la décision prise par les Chambres fut connue, des adresses de félicitation arrivèrent de toutes parts au souverain, montrant quelle sympathie avait soulevée l'œuvre humanitaire du roi et la confiance que sa direction donnait dans les destinées de la nouvelle puissance. Nous cilerons celles des conseils communaux de Bruxelles et d'Anvers, celles des conseils échevinaux de Gand et de Liège, celle la Garde civique, celle de la municipalité de Londres, qu'une délégation du Conseil général de la Cité vint remettre à Léopold II, etc.

En vertu de cette autorisation, qui parut au Moniteur Officiel sous forme de loi le 2 mai 1885, le roi pouvait prendre en main les rênes du gouvernement du Congo. Il le fit dans un décret du 20 mai, par lequel il proclama l'existence du nouvel Etat et sa propre accession au trône. Mais ce document ne reçut aucune espèce de publicité : il ne parut ni au Moniteur Officiel, ni même au Bulletin des Lois, Sans doute, Léopold II estima qu'il n'intéressait à aucun degré la Belgique et qu'en conséquence, il ne pouvait paraître dans un recueil consacré aux actes publics de ce pays.

Enfin le 1 er août 1885, le roi fit aux diverses puissances deux déclarations : l'une leur notifiait la constitution de l'Etat, l'autre sa neutralité perpétuelle.

Voici le texte du premier de ces documents, qui forme le dernier des Actes relatifs à la création de la nouvelle nation :

« Le Gouvernement de Votre Majesté a bien voulu reconnaître le pavillon de l'Association internationale du Congo comme celui d'un Etat ami. Lors de la signature de l'Acte général de la Conférence de Berlin, le président et les membres de cette Haute Assemblée ont, en recevant l'adhésion de l'Association à l'œuvre de la Conférence, manifesté leurs sympathies pour cette entreprise. Aujourd'hui que la position de l'Association est fixée au point de vue international, que sa constitution territoriale est établie et que sa mission a reçu de précieux encouragements, je suis en mesure de porter à la connaissance de Votre Majesté et de son Gouvernement que les possessions de l'Association internationale du Congo formeront désormais l'Etat indépendant du Congo.

«c J'ai en même temps l'honneur d'informer Votre Majesté et son Gouvernement qu'autorisé par les Cham-

bres législatives belges à devenir le chef du nouvel Etat, j'ai pris, d'accord avec l'Association, le titre de Souverain de l'Etat indépendant du Congo. L'union entre la Belgique et cet Etat sera exclusivement personnelle. Le nouvel Etat, j'en ai la ferme confiance, répondra à l'attente des puissances qui ont, en quelque sorte, salué à l'avance son entrée dans la famille des nations.

« J'ai la ferme confiance que le nouvel Etat saura se montrer digne de la bienveillance de toutes les puissances. Je m'efforcerai de le guider dans cette voie et j'ose espérer que Votre Majesté et son Gouvernement voudront bien me faciliter ma tâche en faisant un favorable accueil à la présente notification.

« Je saisis avec empressement, etc. (1).

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