V. aiA.RD & E. BRIÈRE
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LE
mm mma et comme tenrance
(Bases foudauieutales du S^oeialisiue)
IV PRÉFAGK
famille sauvage ? pourquoi attaquer avec passion la mémoire des héros de la Réformation ? pourquoi atlccter un mépris (peu raisonné, semble-t-il), pour la philosophie de Kant ?
Un mouvement très remarquable de rajeunissement s'est produit en Italie depuis quelques années ; on sait avec quelle liberté M. E. Ferri a cherché à rapprocher Darwin, Spencer et Marx ; il semble que sa tentative ait causé une certaine émotion en Allemagne (1). Je crois que c'est M. S. Merlino qui le premier aborda la question dans toute son étendue, au courant de l'année 1897, dans « Pro e contro il socialismo ». Très peu de temps après la publication de cet ouvrage un des rédacteurs les plus assidus de la Critica sociale, M. Arthur Labriola (2), engageait les marxistes à profiter des nouvelles idées, en vue de « modifier, développer, éclaircir, sans en changer la substance, le contenu de la pensée germanique ». Mon ami, G. Ferrero, qui est bien Tun des esprits les plus distingués de la nouvelle génération italienne, signala (3) la haute importance du livre de M. Merlino et la révolution qu'il devait provoquer dans les idées des socialistes.
(1) Le Socialisme et science positive^ traduit en français (»n 1897, a paru en Italie dès 1894. Voir ce qu'en dit le professeur Labriola (Op, cit., p. 02, note 2).
(2) Critica sociale, 16 juillet 1897.
(3) AVA'e secolo, 6-7 septembre 1897. M. Ferrero vit bien qu'il ne s'agissait pas de faire des corrections, mais de changer la direction dans laquelle on était engagé.
PRÉFACE
Aujourd'hui, la transformation est en bonne voie : MM. Bcrnstein et Vanderveldc (1), ont déclaré, hautement, qu'on ne peut plus rester fidèle à renseignement de l'école ; qu'il faut tenir compte des faits nouveaux; qu'on doit abandonner les théories catastrophiques devenues classiques dans la social-démocratie. Comme M. Merlino, ils n'attendent pas ce bouleversement prochain, que doit amener une grande crise commerciale et qui mettra fin au processus fatal de la concentration capitaliste ; ils considèrent comme socialistes toutes les réformes qui tendent à améliorer le sort du peuple et à systématiser les rapports sociaux en vue de les rendre plus équitables. Depuis que ces deux chefs respectés entre tous, pour leur science et leur dévouement, ont fait ces déclarations si nettes, les marxistes semblent accueillir
avec moins de défiance les idées de M. Merlino.
Ce qu'il y a d'essentiel dans la théorie iie Marx est sa conception d'un mécanisme social formé par les classes, qui sert à transformer la société moderne de fond en comble, sous l'influence des idées et des passions aujourd'hui dominantes. Le processus qu'il décrit est bien connu : concentra-
(1) Le premier dans un article de la lYeue Zeit (analysé dans le Devenir social ^ avri. 1898), le second dans une contéronce donnée à Paris à l'occasion du cinquantenaire du Manifeste communiste {Revue socialiste, mars 1898 et Annales de V Institut des sciences sociales^ avril 1898).
VI PRÉFACE
tion des moyens de production entre les mains d'un petit nombre de capitalistes, qui luttent entre eux sur ie marché économique ; — unification des notions et des sentiments dans le prolétariat en voie de croissance continue ; — lutte entre les deux classes fondamentales de la société ; — expro- ^ priation des capitalistes qui perdent la propriété j particulariste des moyens de production ; — mise de ces moyens de production en la commune possession des travailleurs. j
Il y aurait à se demander quelle valeur scienti- ^ /ique Marx attachait k ce schéma ; d'ordinaire, les formules abstraites employées par lui ne doivent pas être prises dans un sens trop précis ; plus ses expressions sont générales, moins il leur accordait d'importance. Il est fort douteux qu'à l'époque où il a rédigé définitivement le Capital^ il considérât ce mécanisme comme rigoureusement exact (1 ) ; mais je n'entrerai pas dans Texamen de cette question, qui serait ici sans intérêt.
Il ne faut pas oublier que la lutte des classes ne saurait expliquer toute l'histoire (comme le fait bien observer M. Merlino). Engels avait reconnu, dans une note du Manifeste que l'histoire primitive de l'humanité ne saurait se ramener à ce principe et M. Croce dit que la société socialiste devra pouvoir se développer sans classes ; il y a donc une lacune importante dans la théorie : les causes, qui
(1) Sozialiatische Monatshefte^ octobre 1897, p. 545.
(2) Op. cit., p. 25.
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ont agit et qui agiront plus tard sur l'humanité, existent aujourd'hui évidemment et devraient être étudiées.
Quoi qu'il en soit, ce mécanisme offre dl,ns la forme un caractère vraiment scientifique ; nulle part nous ne voyons apparaître des abstractions, des fantômes sociologiques, des évolutions de modes (1) ; — nous ne voyons que des hommes groupés en classes, s'agitant sous Tinfluence de sentiments observables ; — nous pouvons vérifier, journellement, la marche des phénomènes, chercher comment les conditions se transforment et corriger nos vues d'avenir au fur et à mesure que les faits deviennent plus nombreux.
Il importe as«ez peu que Marx se soit trompé dans le détail, que son mécanisme n'ait pas la valeur absolue qu'on lui a souvent attribuée ; une erreur de sa part ne nous empoche pas de reconnaître la haute valeur de la méthode. Grâce à lui nous pénétrons sur un terrain vraiment scientifique. Les sciences physiquessont des connaissances générales acquises par l'intermédiaire de mécanismes susceptibles de définitions rigoureuses : expérimenter, c'est construire un système d'or-
(i) Le professeur Labriola s'esl élevé, avec force, contre les superstitions de ce genre : la lutte pour l'existence est devenue une sorte de Destin ; l'évolution a été transformée en une Idée; de même les vulgarisateurs du marxisme ont fait des rapports, conditions et corrélations économiques des êtres supérieurs, des esprits (Discorrendo, etc., p. 67).
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gaues dont les mouvements sont soumis aux règles que nous lui imposons ; formuler une loi, c'est donn^ une expression, en termes abstraits, àn mode d'action d'une force engagée dans toute expérimentation possible. Marx raisonne comme le physicien (1). « Pour Marx il est vain de se demander si la pensée nous instruit de ce que sont les choses en elles-mêmes. Si nous pouvons démontrer la vérité de notre pensée e/i faisant naître les phénomènes que nous avons pensés, 1 inconnaissable, qu'on dit caché derrière eux, n'importe plus. Il ne s'agit pas d'interpréter la nature, mais de là changer ». De même il serait oiseux de discuter les lois de l'histoire, de chercher quelle Idée tend à se réaliser, quelle est la nature humaine ; ce que la science doit déterminer, c'est le mécanisme humain par lequel se produisent les changements daus le monde actuel, d'après les impulsions données par des volontés humaines, dans des conditions historiques données.
Observons ici que, par le seul fait de l'introduction d'un mécanisme social, Marx écarte toute la sociologie purement intellectualiste et ne sépare des utopistes, 11 ne saurait y avoir de mécanisme utilisable dans la science que s'il y a des formations stables, échappant, dans une large mesure, à
(1) Ch. Andier, Revue de métaphysique et de morale^ sept. 1897, p. 650. M. Andier fait ici ressortir la nécessité d'éclairer la sociologie marxiste par la théorie de la connaissance que Marx avait élaborée dans ses études sur Feuerbach.
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l'intelligence, formant les membres solides du système. Il faut qu'il y ait dans la société de Tinconscient, de l'aveugle, de l'instinctif, pour que ces membres résistent, un certain temps, avec leurs formes et leurs lois de développement observées. Quand on trouve des analogies entre Marx et les utopistes rationalistes, on doit donc les considérer comme un accident dans le marxisme.
L'esprit de la méthode n'a pas été parfaitement compris : beaucoup ont cru à la fatalité de la solution annoncée par Marx ; ils n'ont pas réfléchi que, s'il y a fatalité, il n'y a pas action pemée, réalisée dans un mécanisme déterminé. Qui dit : expérimentation, mécanisme social, action humaine, dit aussi : mouvements qui peuvent se produire ou ne pas se produire ; et, par suite, exclut toute apparence de fatalité. Les socialistes, en annonçant révolution nécessaire vers le communisme, étaient revenus, il y a quelques années, aux vieilles superstitions contre lesquelles Marx s'était élevé ; ils remplaçaient l'histoire réelle par une succession de formes s'engendrant par des causes indépendantes de l'action humaine ; ils retombaient dans ridéahsme ; ils substituaient à la lutte des classes des antagonismes entre abstractions et des solutions d'antinomies. Engels (1) avait beaucoup contribué à fausser le principe marxiste, en introduisant une philosophie de l'histoire qu'il appelait dialec-
(1) Sur sa dialectique, voir ce que dit M. Croce {Op. cit., p. 24).
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tique^ qu'il n'a jamais justifiée et qu'il est fort difficile de comprendre.
Depuis quelques années, il y a une forte réaction contre le fatalisme ; quand j'ai dit qu'il n'y a rien de déterminé dans Thistoire, M. Andler m'a accusé (1) d'avoir supprimé le marxisme ; aujourd'hui, le professeur I.iabriola considère (2) comme utopistes ceux qui affirment que le communisme se produira, « parce qu'il doit se produire », et qui enseignent « le dogme de l'évolution nécessaire » (3).
Depuis la rédaction du Capital^ le monde s'est beaucoup transformé ; on a reconnu que les phénomènes ne se produisent pas suivant le schéma donné par Marx ; des doutes se sont élevés sur la certitude de la solution annoncée ; et beaucoup pensent que le capitalisme pourrait aboutir à des résultats bien éloignés de ceux que la social-démocratie espère obtenir (4).
En 1875, dans sa lettre sur le programme de Gotha (o), Marx admet que la société n'arrivera pas
(1) Loc. cit., |). 657.
(2) DiscorrendOj etc., p. lo-i.
(H) Dans son premier essai sur le matérialisme historique, son opinion paraissait douteuse; M. Andler lui reprocliait d'aller au delà du fatalisme et d'enseigner le (/uiétistne ; — M. G. Gentile, criliquant ces mtMnes essais, disait que les marxistes appli(iuent au contingent les raisonnements que les liégéliens faisaient sur l'absolu (Studf storici, du prof. Crivellucci, 4897, p. ; — M. Croce estime que certaines expressions prêtaient, en etTet, à ces interprétations (0/>. cit., p. !24),
(4) Giovanni Lerda. // socialismo e la sua tattica, p. 9.
(3) Traduite dans la Revue cT économie politique ^ t894.
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de suite au régime pleinement communiste ; elle s^arrêterait d'abord à un stade intcrmédiiire où subsisteraient encore beaucoup de caractères du monde capitaliste et où « l'étroit horizon du droit bourgeois » ne serait pas dépassé. Cette théorie a donné lieu à beaucoup de disputes entre socialistes : on a demandé pourquoi passer par cet intermédiaire, comment on en sortirait pour aller à un communisme absolu. Toutes ces questions sont assez oiseuses, car nous ne pouvons pas les résoudre ; nous ne connaissons pas le mécanisme social qui existera dans un certain nombre d'années et nous ne pouvons déjà que très difficilement raisonner sur le présent.
Il y a une grande indétermination dans le système historique de Marx : le mouvement, dit-il, dépend de la culture sociale ; mais on ne sait pas comment il en dépend ; il n'existe aucun moyen de définir cette dépendance d'une manière générale, si on reste fidèle aux principes du matérialisme historique (1) ; il n'y a aucune loi pouvant nous faire suivre les efifets du mécanisme social, ses transformations dans tous les pays et pour une durée un peu longue ; il nous est impossible de déterminer comment les conditions politiques et les sentiments populaires se combinent pour engendrer la conscience juridique d'une classe ('2). Il
(1) C'est ce qui résulte des lettres d'Engels publiées en 4895 par le Sosialistische Acadeiniker et le Lelpsiger Volksseitung et traduites dans le Devenir social (mars 1807).
(2) Dans l'état intermédiaire il n'existe plus de classes ; et
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faut donc se borner à puiser dans Tétude sociologique des indications^ qui permettent à rhomme d'action de construire des mobiles pour sa con- \ duite, et de les construire librement.
Des discussions passionnées ont été engagées , sur le mécanisme de révolution; certains marxistes ' orthodoxes ont défendu, avec acharnement, les formules de Marx, tandis que MM. Bernstein et ^ Vandervelde reconnaissaient la nécessité d'y ap- \ porter des corrections ; ces orthodoxes croient que si on abandonne le schéma classique, toute idée scientifique sera perdue et qu'on retombera dans l'utopie (1). On se croirait parfois revenu aux beaux jours des disputes du Moyen-Age (2) ; tout cela est fort peu intéressant, parce que dans les pays ' ou le socialisme prospère, un autre mécanisme d'é- j volutiona été constitué.
Marx se trouve dans l'impossibilité d'indiquer un mécanisme pour l'évolution future ; il dit qu'il faudra que la division existant entre le travail manuel et le travail intellectuel ait disparu, que les hommes éprouvent le besoin de travailler, que la richesse se soit multipliée prodigieusement ; mais ces vœtix se réaliseront-ils ? et comment ? et quelles seraient les conséquences de leur réalisation ? .
(1) Ils ne voient pas que la valeur de la théorie de Marx ré* 1 side dans la forme, dans l'emploi d'un mécanisme social. ^
(2) On imagine toutes sortes de subtilités pour contester les statistiques et sauver la loi de concentration capitaliste. On " oublie un peu trop que cette loi est (tout comme la loi d'airain) | un lieu commun de l'ancienne économie (Voir Groce, op, cit.i I p. 43).
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La social-démocratie allemande ne se borne pas à faire l'éducation du prolétariat suivant les prévisions de Marx ; elle s'efforce d'agir sur les sentiments de toute la société, d'amener les bourgeois à s'intéresser à son œuvre, d'obtenir l'appui de tous les mécontents dans les élections. Le mécanisme est entièrement nouveau et a paru à plus d'un observateur superficiel contraire à l'idée de la lutte de classe.
Deux procédés sont surtout efficaces pour agir sur la bourgeoisie. Le premier consiste à vulgariser des romans utopiques ; — l'expérience a montré, en efifet, que des idées nouvelles peuvent d'autant plus facilement pénétrer dans un milieu (qui devrait leur être hostile d'après les opposi tions d'intérêts) que ces idées revêtent une forme plus chimérique ; c'est pour cette raison que les orateurs chrétiens ont si souvent parlé comme des rêveurs, sans tenir compte des conditions réelles de la vie. — Le second procédé consiste à intervenir dans toutes les questions où se trouve engagé le sort d'un opprimé, à prendre, en toute occasion, la défense du faible contre le fort.
Si l'on s'en tenait à la rigueur des formules données par quelques marxistes, les prolétaires devraient s'occuper seulement de ce qui les touche d'une manière immédiate, de ce qui répond strie* tement à la politique des intérêts matériels ; tout au plus pourraient-ils intervenir dans les autres afiaires pour jeter la discorde dans le cainp de
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leurs ennemis, pour ébranler Vautorité établie en donnant une grande publicité à des scandales, en; un mot pour faire œuvre de stratégie. On a écrit, ' en efifet, que le Parti ouvrier fait appel seulement « à l'intérêt des prolétaires pour les jeter à ; l'assaut de la propriété bourgeoise. »
L'interprétation à donner à la doctrine socialiste ne peut faire aucun doute, quand on se réfère aux statuts de l'Internationale. Celle-ci a déclaré « que toutes les sociétés et les individus y adhérant reconnaîtront comme bases de leur conduite envers Ions les hommes, sans distinction de couleur, de croyance et de nationalité, la Vérité, la Justice^ la Morale, »
Par une singulière fortune, les socialistes français, qui avaient, si longtemps, prétendu mépriser ce qu'ils appelaient le matérialisme marxiste, en. sont venus à oublier l'enseignement fondamental des maîtres de la pensée nouvelle. Dans une afifaire célèbre, peu nombreux ont été les hommes qui ont suivi M. Jaurès, qui avait entrepris une admirable campagne pour revendiquer les droits de la Justice. On donnait comme raison que ce procès n'intéressait pas le prolétariat et que Tattitude de M. Jaurès pouvait faire perdre des voix aux candidats socialistes dans les élections ! Presque tous les social-démocrates à l'étranger ont trouvé étrange cette prudence de nos parlementaires (1).
(1) Voir, par exemple, dans la Critica sociale du 16 janvier
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Cet exemple suffirait pour prouver (si cela avait besoin de l'être encore) que les marxistes ne considèrent point la Justice comme une faribole, ainsi que le leur ont souvent reproché tant d'écrivains français.
Marx espère que la révolution sociale supprimera toute distinction de classes et établira un système juridique où les hommes ne seront plus inégaux qu'au seul point de vue de la plus ou moins grande production. Ce droit nouveau se trouvera en lutte avec les intérêts de groupes cherchant à obtenir une situation privilégiée ; il faudra que la culture sociale soit capable de provoquer dans les masses d'énergiques et de promptes réactions contre ces tentatives. L'expérience nous apprend qu'une culture nouvelle ne peut devenir efficace qu'à l'aide d'une très longue préparation : c'est donc maintenant, dans la société capitaliste, que doivent se préparer les moyens de réaliser cette nouvelle constitution juridique.
La seule manière que nous ayons de cultiver un sentiment, est de l'exercer chaque fois que l'occasion s'en présente ; puisque nous poursuivons la disparition des classes, nous devons exercer nos sentiments de justice, surtout dans les conditions où ils sont en contradiction avec la division en classes ; nous ne sommes jamais sûrs, en effet, de nous diriger vers la Justice, lorsque nous ne
1898, une éloquente protestation de M. Turati contre ce qu'il appelle « viltà elettorale, »
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sommes pas pleinement sûrs de notre désintéressement.
Prétendre enfermer le prolétariat dans la défense exclusive de ses intérêts matériels, serait le condamner à rester, éternellement, à Tétai de classe sujette ; ce serait lui donner pour but extrême la conquête d'un meilleur salaire. Ce sont les préoccupations exclusivement matérielles qui livrèrent les classes pauvres de l'antiquité aux démagogues, toujours prêts à former une armée de partisans, alléchés par l'avantage de jouissances immédiates* Contre la démagogie, — qui peut entraver Tessort populaire vers le socialisme, qui constitue le plus grand danger qui puisse nous menacer actuellement, — nous n'avons d'autre sauvegarde que la culture du sentiment de justice dans les masses ouvrières. En s'émancipant, le prolétariat doit émanciper tous ceux qui souffrent.
Les social-démocrates ne pourraient exercer une influence politique s'ils ne prenaient pas en main des causes étrangères aux intérêts immédiats du prolétariat ; il leur faut, le plus souvent, combattre des adversaires indirects de leur cause. Ils n'ont pas en face d'eux une masse réactionnaire, mais un agrégat prodigieusement divisé ; beaucoup de bourgeois n'ont qu'une idée très confuse des luttes do classe et votent pour les social-démocrates, parce que ceux-ci luttent, avec énergie et constance, contre les protectionnistes, les conservateurs, les cléricaux ; — beaucoup de gens souffrent
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du régime social actuel, se voient sacrifies sans pitié à des considérations hiérarchiques, et ne peuvent trouver d'auxiliaires que dans les rangs d'un parti pour qui la Justice et la Vérité sont des principes inviolables ; — enfin, les pillages administratifs, les spéculations, les crises commerciales, font continuellement des mécontents qui, au moins dans leurs jours de malheur, apportent leur appui temporaire au prolétariat.
C'est à cause de cette situation que le socialisme trouve tant de profit à entrer dans les luttes politiques ; Lassalle se trompait quand il disait que sur le terrain politique le pauvre est l'égal du riche, Touvrier du patron ; l'expérience nous apprend que c'est une illusion. Mais les classes bourgeoises sont tellement divisées par les intérêts, les traditions, les conceptions morales ; — les bourgeois, victimes de l'ordre social, trouvent si peu de défenseurs dans les rangs de la bourgeoisie et surtout parmi les hommes politiques de cette classe, que le prolétariat militant apparaît comme Tunique soldat, toujours armé, capable de défendre la Justice et la Vérité.
On peut observer en Allemagne, d'une manière très claire, et on commence à observer aussi ailleurs, que les classes moyennes ne renferment plus des éléments suffisants pour soutenir l'ancienne lutte pour le progrès. La liberté des citoyens, Tanti- militarisme, le libre-échange, ne trouvent plus dans leur sein des défenseurs aussi
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énergiques qu'autrefois. C'est le prolétariat qui, aujourd'hui, devient le champion de tous les intérêts généraux contre les intérêts particuliers ; le î fait est reconnu par les économistes (1). | Marx avait supposé, en 1847, que les classes i moyennes tomberaient rapidement dans le prolétariat et que dans leur état normal elles ne pour^ raient coopérer, d'une manière efficace, à l'évolution vers le socialisme. Je crois qu'il y aurait de grandes réserves à faire sur ses opinions définitives ; mais ici, comme je l'ai fait ailleurs, je prends le schéma devenu classique sans le discuter (2). Ce mécanisme est fondé sur la transformation matérielle des conditions de la vie ; la tactique de la social-démocratie est plus souple ; elle s'adapte plus facilement aux diverses structures sociales; elle se fonde sur une transformation morale dans la manière de juger. Le schéma marxiste ne mettait pas assez en évidence la préparation juridique, nécessaire pour réaliser le régime socialiste ; la social-démocratie fonde toute sa politique sur le développement des idées juridiques. Pour Marx (et surtout pour son école), toute la société, exception faite d'une minorité toujours décroissante de capitalistes, s'unifie économiquement dans le prolétariat ; pour les social-démocrates, il y a unifica-
(1) Giornale degli econo7msti, mars 1897, p. 252.
(2) Quoi qu'il en soit, sa pensée a été exagérée par l'école, qui a trop attaché d'importance à des formules abstraites.
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tion morale de la société, sous la direction du prolétariat devenu capable.
La tactique de la social-démocratie se résume ainsi : unifier autant que possible les tendances juridiques des travailleurs ; — mêler les prolétaires à tous les débats qui s'ouvrent, afin de développer dans les classes ouvrières des sentiments de justice et de désintéressement ; — mettre en évidence l'opposition irréductible qui existe entre les nouvelles conceptions sur le droit et la division en classes ; — prendre en main la défense de toutes les victimes de l'organisation actuelle, de manière à faire comprendre^ d'une manière concrète, les vices incorrigibles de cette organisation ; — soutenir les intérêts généraux, de manière à devenir l'avocat indispensable des classes moyennes, exploitées et trahies parleurs représentants ; — imposer à toutes les réformes tentées par les hommes d'État quelques caractères qui soient en rapport avec les conceptions juridiques du prolétariat.
Nous dirons donc, avec M. Merlino, que la question sociale, telle qu'elle peut être définie d'après la pratique de la social-démocratie, est une question juridique.
La connaissance du mécanisme n'est pas seulement nécessaire pour l'étude scientifique de la transformation sociale, elle est nécessaire aussi
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pour connaître la marche normale d^une société ; on ne saurait discuter un système d'institutions projetées, si on ne sait pas, d'une manière exacte, par quel mécanisme le plan pourra se maintenir. M. P. Brousse a pu accuser Marx d'utopisme, parce qu'il n'a pas expliqué comment le communisme fonctionnera.
Depuis quelques années, les social-démocrates évitent toute discussion sur l'organisation future ; cependant ils sont bien obligés de sortir souvent de leur réserve. D'un côté, leurs orateurs ont besoin de présenter au peuple des images concrètes et ils lui font lire le livre de M. Bebel sur la femme (livre que les savants de la social-démocratie désavouent). D'un autre côté, il faut bien quelquefois donner des explications dans la discussion des lois projetées. Les social-démocrates, n'ayant pas d'idées bien arrêtées sur le mécanisme social futur, cherchent à faire ces explications en termes abstraits. On dit, par exemple, que le socialisme réalisera la socialisation des moyens de production et d'échange : cette formule n'ofifre aucun sens précis ; chacun est obligé, pour la comprendre, d'y joindre des images complémentaires et d'en tirer ainsi une interprétation particulière. On peut entendre par cette socialisation : soit l'exploitation d'industries par l'Etat, soit une fédération de libres coopératives (pouvant appartenir à bien des types distincts), soit une union de corporations obligatoires, soit la confiscation de la rente, etc.
Qui empêcherait même d'appliquer cette expression aux anciennes missions du Paraguay ?
Des définitions abstraites ne peuvent satisfaire aucun esprit scientifique, désireux de savoir parfaitement de quoi il parle, soucieux de se représenter clairement les choses, de mesurer l'action qu^il peut avoir sur le monde. Ces abstrations ne conviennent guère au marxisme ; M. Croce a judicieusement observé (1) que Marx se servait d'une sorte de logique concrète. M. Merlino est fidèle au véritable esprit du marxisme quand il soutient qu'on ne peut se contenter de pareilles formules, qu'on doit se faire une représentation de la société future, qu'on doit avoir une idée générale d'un mécanisme permettant d'en assurer la conservation.
Quand on se place sur ce terrain concret, on voit de suite, qu'on ne peut pas disloquer le système social, séparer l'économie, le droit, la politique (2), — comme on est obligé de le faire quand on aborde les études abstraites. Trompés parquel-
(1) Op. cit., p. 24. — Il faut signaler ici que beaucoup des formules abstraites employées par les marxistes sont antérieures à Marx ; celui-ci les a conservées pour faciliter la propagande de ses idées dans les milieux où ces lieux communs étaient, depuis longtemps, usités. C'est une nécessité qui s'impose à presque tous les novateurs, — tant les abstractions ont de puissance sur notre esprit ! 11 ne semble pas qu'il est attaché jamais une grande importance à tout cet héritage des utopistes/
(2) Misère de la philosophie, pp. 152-153.
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ques lambeaux de phrases, arrachés aux œuvres de Marx, beaucoup de socialistes ont cru que Torganisation politique est un produit secondaire de l'organisation économique ; que celle-ci peut se réaliser à part et engendrer ensuite tous les rapports sociaux, d'une manière à peu près automatique. Beaucoup croient que l'Etat disparaîtra de lui-même, le jour où la force ne sera plus nécessaire pour maintenir les divisions de la société en classes ; car^ disent-ils, TEtat n'aura plus de raison d'être ! Mais s'il surgit de nouveaux groupements capables d'exercer l'exploitation des hommes par la violence, si le cercle (T appauvrissement existe toujours, il y aura toujours quelque chose de fort analogue à l'État !
M. Merlino a raison quand il soutient que les réformes politiques et les réformes économiques sont liées d'une manière indissoluble. Comme lui, les socialistes belges se préoccupent de combattre l'extension* du pouvoir gouvernemental et de préparer l'évolution politique dans un sens libertaire. Ils sont fidèles à la pensée de Marx, telle que nous pouvons le connaître par la circulaire de l'Internationale sur la Commune de Paris. Marx était d'avis de supprimer l'ancienne centralisation, de former des fédérations de villes et districts ruraux, de soumettre les mesures générales à des réunions de délégués munis de mandats impératifs, d'attribuer au peuple la nomination et la révocation des magistrats. Il considérait ce système comme né-
cessaire pour rendre possible l'émancipation des classes ouvrières. Tout cela ne diffère guère des conceptions de M. Merlino ; mais s'éloigne beaucoup de cejles de certains socialistes actuels, qui veulent voir les élus indépendants de leurs électeurs et qui combattent le référendum. Il approuvait que les élus fussent rétribués comme des ouvriers ; M. Merlino demande qu'ils ne soient pas payés beaucoup plus que les travailleurs (1). La principale dififérence qui existe entre Marx et M. Merlino porte sur la manière de régler les rapports des coopératives; le premier voulait que les travaux fussent dirigés suivant un plan général arrêté d'avance par la fédération ; le second pense que la coordination des efforts devrait résulter d'accords temporaires conclus entre les groupes locaux.
Beaucoup de bons esprits se demandent si les discussions relatives au régime futur n'exposent pas les socialistes à revenir aux anciennes utopies. La science n'est-elle pas strictement limitée aux bornes de notre pouvoir effectif sur les choses ? Les seuls plans scientifiques ne sont-ils pas ceux qui se rapportent à l'action immédiate, ceux qui font l'objet des programmes minima ? M. Merlino attache la plus grande importance à ces réformes partielles ;
(1) En France, le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire a cherché à imposer ce régime à ses élus, exigeant d'eux le versement d'une partie de leurs appointements.
il les considère comme réalisant Tessence du socialisme. Des logiciens rigides (comme en renferme beaucoup le parti socialiste italien) n'ont pas manqué de trouver qu'il existe une contradiction entre cette manière de voir et ce que dit M. Merlino sur la nécessité où serait le socialisme de se représenter le mécanisme de l'avenir.
En réalité, quand nous raisonnons sur l'avenir, en termes généraux^ nous ne faisons que raisonner sur les changements à apporter au présent. Il faut bien savoir si une réforme proposée réalisera une modification conforme aux vues socialistes. On porte un pareil jugement en prenant pour normes les plans d'organisation future ; le rapprochement ne doit pas être fait pour relever des analogies formelles (1), mais pour examiner le contenu.
Tout ce qui a pour efifet de concentrer les pouvoirs politiques, tout ce qui accroit la force de la hiérarchie, ne paraîtra pas socialiste à qui partage les idées politiques de Marx ou celles de M. Merlino ; — mais cela peut être approuvé par des personnes qui voient surtout dans le socialisme les caractères d'unité et de parfaite coordination, qui se représentent la société comme un immense atelier gouverné par un personnel technique, d'une autorité incontestée.
On a beaucoup discuté sur les coopératives ;
(i) Comme celles qui existent, par exemple, entre le communisme et l'exploitation cl*une industrie par l'Etat.
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quelques-uns disent que ce ne sont pas de vraies institutions socialistes ; qu'on ne pourra faire de vrai socialisme qu'après la conquête des pouvoirs publics ; que ces organisations sont capables de tromper les ouvriers sur le véritable but à atteindre. La question est de savoir quels sont les effets des coopératives sur les sentiments dos classes ouvrières ; de chercher si les notions juridiques, que développent les coopératives bien dirigées, ont un rapport intime avec les notions juridiques qui formeront l'essence de la société future. Ce problème peut être abordé si Ton se fait une représentation générale du mécanisme de cette société et il ne peut être abordé qu'à cette condition.
Marx considère les trade-unions comme les premières assises de l'édifice prolétarien ; ces organismes ne sont pas destinés à durer toujours ; mais ils auront développé des sentiments de solidarité qui serviront à assurer le fonctionnement des institutions nouvelles. C'est, d'ailleurs, au point de vue des sentiments que se place Marx, pour apprécier les trade-unions : à ses yeux, elles ont moins pour résultat de faire monter les salaires que d'accroître la solidarité entre les travailleurs.
Nous ne pouvons nous faire qu'une idée très imparfaite des moyens qu'on emploiera pour forcer les fonctionnaires élus à exercer convenablement leur mandat et à quitter leur poste quand leur conduite sera réprouvée par le peuple. Mais tout ce qui diminue l'indépendance de l'élu, tout ce qui