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permet au peuple d'exercer un contrôle (comme le référendum)^ doit être considéré comme une préparation excellente des esprits.
Eli résumé, c'est par le contenu psychologique sentimental que nous devons apprécier les institutions, pour savoir si elles ont ou n'ont pas une affinité avec les aspirations du socialisme. Tout ce qui tend à diminuer l'esprit de responsabilité, la valeur de la dignité personnelle, l'énergie de l'initiative, doit être condamné ; car cela tendrait à diminuer ce qui doit être exalté dans la société future.
Le prétendu socialisme municipal, qui transforme les travailleurs en fonctionnaires hiérarchisés, qui crée une catégorie de privilégiés au milieu de la masse prolétarienne, qui subordonne l'existence de cette caste au succès d'un parti, ne développe aucun des sentiments que le socialisme a intérêt à développer. Il ne semble bon qu'à préparerlerègne d'une oligarchie démagogique, opprimant les producteurs au profit de cliques électorales. Aussi, plus d'un social-démocrate ne voit-il pas sans effroi les tendances qui se manifestent un peu dans tous les pays vers le développement des industries administratives : faire de l'Etat et de la commune les grands patrons, chargés de nourrir le peuple, leur semble, avec raison, un moyen d'arrêter tout progrès vers le système juridique du socialisme.
On a été fort scandalisé quand M. Bernstein a écrit que le résultat final le préoccupe fort peu et
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que le mouvement seul Tintéresse. Je crois que la pensée du grand écrivain socialiste n'a pas été bien comprise. La société future ne pouvant être réali sée immédiatement, le capitalisme ayant 'encore de longs jours à vivre, il est oiseux de tracer un programme pour cette société, de calculer comment la transformation s'opérera, puisque cette transformation échappe à notre puissance. Mais il importe de savoir dans quelle direction il faut pousser les esprits ; il faut examiner le contenu psychologique des institutions en voie de réalisation ; il faut connaître le mouvement au milieu duquel nous vivons et auquel chacun de nous participe.
Quand on se place au point de vue de M. Merlino, on peut dire que mouvement et résultat final s'identifient dans notre esprit. Comment pouvonsnous définir un devenir sociologique en termes concrets ? Cela ne peut se faire qu'en comparant le contenu psychologique sentimental que nous constatons durant ce devenir, avec le contenu qui correspond à un mécanisme sans devenir. En mécanique, c'est dans les mouvements uniformes que nous trouvons, d'une manière directe, la vitesse et l'accélération normale ; nous passons ensuite aux mouvements généraux en utilisant des expressions mathématiques. Les méthodes sont, sans doute, fort différentes, en psychologie et en mécanique ; mais toutes se conforment à une même loi logique de notre esprit.
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Il nous faut donc nous faire une idée nette des conditions dans lesquelles pourrait fonctionner régulièrement une société socialiste, ^pour pouvoir en connaître le contenu psychologique et le comparer aux sentiments que nous voyons se manifester dans le mouvement actuel. C'est ainsi que j'ai opéré dans les pages précédentes.
Une des questions les plus difficiles qu'ait à traiter un théoricien socialiste, est celle de la concurrence. Il semble bien que l'opinion généralement reçue soit qu'il y a incompatibilité entre socialisme et concurrence ; M. G. Richard dit (1) : « Le socialisme est la notion de Tavènement d'une société sans concurrence, grâce à une organisation de la production sans entreprise capitaliste et à un système de répartition où la durée du travail serait la seule mesure de la valeur » ; — M. V. Pareto nous montre (2) « le ministre de la production de la nouvelle société » cherchant à résoudre le problème de la meilleure utilisation de ses moyens, en combinant un plan d'ensemble pour l'emploi du travail et de Toutillage disponibles. Il semble cependant qu'en France tous les socialistes aient accepté l'idée de maintenir une certaine concurrence.
Dans un discours à la Chambre des députés
(1) Le socialisme et la science sociale y p. 79.
(2) Cours d'économie politique, tome II, § 721 ,
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(24 juin 1898), M. J. Guesde a exposé les idées les plus répandu es chez nous : pour attirer les ouvriers vers les ateliers les moins recherchés, on réduira la durée du travail journalier dans ces ateliers, jusqu'à ce qu'on ait trouvé le nombre d'hommes nécessaires; s'il se présente trop de bras, on prolongera la journée normale pour écarter Texcédent. Il pense que, par ce procédé, on arrivera à un équilibre satisfaisant ; toutefois il prévoit rémploi de la coercition, quand le libre jeu de l'offre et de la demande ne suffira pas.
Dans son « Aperçu sur le socialisme scientifique » M. Deville avait proposé un auti*e système : augmenter le prix de l'heure pour les travaux peu recherchés, jusqu'à ce qu'on ait assez de travailleurs. Il y aurait donc des Bourses où se feraient des adjudications pour répartir les hommes entre les divers chantiers : suivant le projet de M. Guesde on ferait porter la concurrence sur le loisir ; suivant celui de M. Deville sur les utilités supplémentaires mises à la disposition des gens énergiques.
On ne semble pas avoir observé qu'on discute ainsi des problèmes d'économie pure, qu'il est impossible de résoudre au moyen des principes de l'économie socialiste. Les théoriciens de la nouvelle école cherchent à démontrer que la libre concurrence parvient à résoudre, par tâtonnements, les équations de Téquilibre économique et à déterminer le maximum à" ophélimité . Personne n'a essayé de faire des démonstrations de ce genre
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pour les concurrences proposées ; il ne parait pas du tout évident que l'adjudication du loisir parvienne à résoudre la question économique. En tout cas, il y aurait des recherches à faire dans cet ordre d'idées, en partant des méthodes de la nouvelle école ou d'autres méthodes analogues. Les écrivains socialistes ont pour ces méthodes un mépris qui semble un peu exagéré ; ils les accusent d'avoir été combinées pour faire l'apologie du capitalisme, ce qui est certainement inexact, au point de vue historique. M. Merlino ne partage pas les idées émises à ce sujet par les marxistes italiens (1).
Dans ces derniers temps, M. G. Renard a émis l'avis qu^il faudrait diviser les produits en deux catégories (2) : ceux qui peuvent être multipliés au prorata de la demande et ceux qui sont en quantité limitée. Ces derniers seraient adjugés; quant aux autres, ils seraient estimés d'après le temps employé, en tenant compte des coefficients de pénibilité. Pour attirer les ouvriers vers les travaux pénibles, on ne procéderait plus à des adjudications, mais on ouvrirait des listes d'engagements pour pouvoir calculer la durée de travail journalier à imposer à chaque catégorie ; dans les chantiers les moins attrayants, la journée se trou-
(1) M. Croce dit que les marxistes devraient mettre à profit les travaux de la nouvelle école {Op. cit., pp. 14-19).
(2) Cette distinction est, d'ailleurs, celle de Ricardo.
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verait plus longue que la normale et le salaire serait proportionnel au carré de la durée du travail. Si la journée moyenne est de huit heures, il est probable que la plus grande ne dépassera pas douze heures : le plus fort salaire sera ainsi deux fois et un quart le salaire moyen (1). L'auteur fait ici des hypothèses plus difficiles à admettre que celles de l'économie pure ; il suppose une loi des prix (2) qui ne peut résulter que de circonstances très spéciales ; il ne cherche pas même à la justifier par des faits d'observation.
La concurrence, telle que la conçoit M. Merlino, entre coopératives, offrant de payer un loyer pour les instruments de travail mis à leur disposition, parait devoir être un régulateur convenable du travail, d'après Texpérience acquise dans la société actuelle.
Si la concurrence doit persister, sous certaines formes, dans la société future et si elle doit être le grand régulateur de Téquilibre économique, pour quelle raison ne cherche-t-on pas à réaliser déjà les formes de la nouvelle concurrence, là où cela est possible dans la société actuelle ? Rien n'est plus éloigné des pratiques du prétendu socialisme
(1) Le prix d'un travail supplémentaire très court varierait entre deux fois et trois t'ois le prix normal. — Les métiers rebutants sont, en général, insalubres et exigent, par suite, de courtes séances : cette condition est satisfaite dans le projet de M. Guesde ; ici, au contraire, ces métiers seraient ceux où les journées seraient les plus longues.
(2) Une sorte de loi de King.
municipal que les adjudications proposées par MM. Guesde et Deville : il semble que les municipalités socialistes pourraient faire des essais d'après ces systèmes. Voilà un cas où la considération des plans de l'organisation future devrait avoir une influence sur les mesures à prendre dans le monde capitaliste. 11 n'est pas difficile de voir, d'ailleurs, que suivant l'un ou l'autre des systèmes adoptés, les sentiments qui se développeront dans les classes ouvrières seront très différents : en effet chercher un fort salaire, moyennant un travail pénible, pour augmenter le nombre de ses jouissances, est toute autre chose que chercher des loisirs en acceptant une besogne difficile durant un temps court ; — d'ailleurs, il y a des loisirs de plusieurs sortes ; il y a celui du sauvage qui trouve son bonheur dans l'absence de toute attention et il y a celui de l'intéllectuel qui cherche la liberté pour se livrer à des recherches personnelles. La concurrence est étroitement liée à la psychologie.
€omme M. Andler, M. Merlino veut assurer le travail à tous et éliminer tout ce qui se rattache à la rente. Marx donnait comme but aux efforts du prolétariat, la commune possession des instruments de production, qui assure à chacun l'appropriation des moyens d'existence fondée sur son travail, tan* disque^ dans le régime cajtttaliste, la >pr<>priété par-
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ticulariste permet à celui qui la détient, de se procurer des objets de jouissance par le travail d'autrui, — le travailleur se trouvant ainsi privé, en partie, de ce que Marx appelle \di propriété individuelle.
La base économique du régime communiste de Marx est le grand atelier ; mais le passage de toute production à la forme du grand atelier, n'a point le caractère de régularité et d'universalité qu'on lui a parfois attribué ; des recherches plus récentes ont montré que la centralisation des industries ne constitue pas un processus général et qu'elle dépend à la fois des procédés techniques et des conditions du marché. Cette observation n'a rien qui doive étonner les lecteurs du Capital; on a toujours attribué à Marx l'honneur d'avoir mis en pleine lumière l'influence de la technique sur le développement historique ; cette influence doit se manifester par l'intermédiaire de l'économie en agissant sur la division des travailleurs, leur organisation, leur groupement.
Les lois de la technique n'exigent point partout l'emploi d'instruments énormes, à marche très rapide et, par suite, à production journalière colos* sale (1). Dans l'agriculture l'expérience montre que
(1) La marche intensive est surtout nécessaire dans les industries où la chaleur joue un grand rôle, el dans celles où il faut utiliser les produits secondaires jusqu'à la dernière limite. Il y a aussi intérêt à faire tourner vite les machines rotatives ; on peut les faire plus légères et mieux utiliser le travail d'ouvriers
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la petite exploitation l'emporte généralement sur la grande ; il est probable que si les propriétaires de la plaine du Pô n avaient pas sous la main des ouvriers à bon marché, ils seraient amenés à changerleur système d'exploitation. S'ilenestainsi,pour quelle raison imposer un mode de production qui ne soit pas adapté aux conditions techniques ?
La formule de Marx semble donc sans application générale, tant qu^on la prend dans le sens littéral ; aussi beaucoup d'auteurs ont-ils cru nécessaire de la modifier et de diviser l'industrie en deux classes, dont Tune serait traitée en mode collectiviste, l'autre en mode particulariste. Ce collectivisme partiel me semble une invention assez malheureuse; on sauve les apparences ; on conserve les mots ; mais on ne va pas au fond des choses. On n'a pas pris garde que la formule de Marx est une formule juridique et qu'elle n'exige pas, en conséquence, une uniformité absolue dans la structure économique.
Le droit ne peut être ramené à des principes simples ; il se nourrit de contradictions, de conciliations, d'approximations (1); il ne serait qu'un déexercés. — M. Vandervelde dit que la Belgique tend à devenir de plus en plus un pays de petite culture (Le socialisme en Belgique i p. 417). — M. Einaudi constate qu'en Piémont le mode de division des exploitations rurales est donné par u les conditions physiques du sol et la diversité des cultures »; il ne voit pas non plus de tendance générale à la concentration {Economie rurale du Piémont. Denenir social, avril 1897, pp. 344-:^45).
(1) C'est ce que M. Merlino montre, fort clairement,quand il
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cor ainsi que le disent certains marxistes), s'il pouvait s'adapter rigoureusement à une situation économique donnée, s'il était déterminé par celle-ci. Quand on ne réfléchit pas à l'autonomie des systèmes juridiques, on est amené à penser que lacommune possession exige la commune exploitation, la réunion d'ouvriers dans un atelier,la production d'une œuvre collective dont personne ne saurait revendiquer une parcelle déterminable.
L'ancienne conception du « droit au produit fabriqué » tend à disparaître dans la grande industrie ; les socialistes ont beaucoup écrit pour montrer comment les notions traditionnelles de propriété perdent leur sens de nos jours ; ils sont parvenus à faire comprendre aux masses ouvrières qu'un nouveau régime juridique doit succéder à Tancien, pour s'adapter aux conditions où se trouvent les moyens les plus avancés de production. Jadis on avait proposé des solutions nouvelles au nom de la Justice ; mais ces solutions avaient un caractère arbitraire, qui leur enlevait toute puissance sur le monde. Aujourd'hui les gens éclairés comprennent qiie les principes juridiques doivent être adaptés aux idées qui se sontdéveloppées,sous rinfluence des progrès accomplis dans le mode de production, et qui ont conquis la très grande majorité des hommes qui travaillent dans les ateliers
parle des relations de la justice dislributive et de la justice rétributive, quand il montre comment l'organisation de la t'amille se produit sous l'influence de tendances contradictoires.
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collectifs. M. Sombart dit avec raison (1) : « La force du mouvement social repose sur le fait qu'il Qst le représentant de la forme la plus avancée de la vie économique. »
Il y a, à toute époque, un système économiqlie exerçant une influence prépondérante ^ur la pensée humaine ; le droit prend, toujours, pour base le principal système des rapports et il cherche à concilier les règles qui résultent de cette opération avec les exceptions que présentent les systèmes secondaires. Le droit romain a fait sa théorie de la propriété en partant d'un type probablement exceptionnel, quant à Tétendue, mais profondément respecté. Quand les juristes se sont trouvés, à la fin du Moyen-Age, en présence des droits barbares existants et du droit romain prôné par tous les savants, ils ont sacrifié, tant qu'ils ont pu, ce qui leur a semblé inférieur. De même pour la famille, on -n'a pas cherché à faire une synthèse embrassant toutes les formes de l'union sexuelle ; on a pris un type très peu répandu, mais entouré d'un prestige considérable. Aujourd'hui, ce ne sont plus des considérations traditionnelles (2) qui dominent notre pensée ; c'est par des considérations économiques que la grande industrie exerce une influence prépondérante sur nos manières de juger
Marx interprétait donc bien Tidée génératrice du
(1) Op. cit., 446.
(2) Bien souvent le choix a été fait en vertu d'idées religieuses dans l'antiquité.
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droit quand il définissait le régime futur au moyen d'éléments empruntés au système économique de la grande industrie. Il ne faut pas croire, avec beaucoup de marxistes, que toute exploitation devra être faite en commun ; mais il est permis d'espérer que le droit sera fondé sur la négation de la propriété et sur ridée juridique de la commune possession. Le communisme de Marx ne doit pas être interprété dans un sens purement économique ; il est, avant tout, juridique; nous retrouvons donc la pensée maltresse du livre de M. Merlino : La question sociale est une question juridique.
La rente est l'âme de la propriété ; le propriétaire se considère comme ayant un droit si certain à la rente qu'il réclame des tarifs protecteurs dès que son revenu diminue ; et il obtient, presque toujours, gain de cause, tant on est habitué à reconnaître au propriétaire le droit de tirer profit (l), « des rapports sociaux dans lesquels l'exploitation se fait ». Quand on achète une terre, c'est presque toujours avec la perspective d'un unearned incremen/,qui viendra augmenter la valeur dans un délai assez prochain ; M. Walras (2) trouve cette espérance si inhérente à la notion de propriété qu'il estime que, si l'Etat rachetait toutes les terrres, il devrait faire entrer en ligne le taux normal d'accroissement des revenus.
Comme M. Merlino l'observe, avec les économis-
(1) Misère de la philosophie, p. 230.
(2) Etudes d'économie sociale, p. 303,
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tes modernes, la terre n'est pas une propriété aussi exceptionnelle que l'ont cru les anciens auteurs ; Vunearned incrément^ existe partout : tous les industriels spéculent sur Textra-profit, sur une situation sociale qu'ils espèrent voir se réaliser dans un avenir prochain, sur les facilités que procurent les débouchés en pays neufs. Sous toutes ses formes, la spéculation est le Dieu de la propriété.
Si tout le monde possède des instruments de travail, si toutes les conditions sont, à peu près, égalisées entre producteurs, l'âme de la propriété particulariste est expulsée ; et il ne reste plus que des possesseurs, des détenteurs temporaires, des ouvriers recueillant \e\xv propriété individuelle, en raison de leur travail individuel. La commune possession peut ainsi exister au sens juridique, avec bien des combinaisons matérielles distinctes: celle qu'indique M. Merlino correspond très convenablement aux données de la question ; tous les instruments étant mis à la disposition de ceux qui veulent s'en servir, étant devenus économiquement équivalents par l'adjudication, tout étant accessible à tous, la communauté substantielle ç^^ï réalisée, — encore que nous soyons fort éloignés de ce qu'on appelle, d'ordinaire, le communisme.
Certainement l'accord sera difficile entre socialistes sur toutes les questions soulevées par M. Merlino ; je ne suis pas d'accord avec lui sur
tous les points ; mais cela importe peu, car la science sociale est beaucoup trop jeune pour pouvoir être fixée dans aucune de ses parties. Son livre est surtout écrit dans un but pratique, en vue d'amener tous les socialistes à entrer dans la voie de la réformation progressive. Le plus grand obstacle qu'il rencontrera proviendra des survivances des vieilles sectes socialistes, antérieures à Marx : ces survivances ont la vie dure, comme tout ce qui est devenu purement abstrait ; elles ont pénétré dans le marxisme ; et on ne peut les faire disparaître facilement. Mais la pratique est un grand filtre qui arrête les écorces desséchées et ne laisse passer que ce qui doit engendrer la vie.
Le marxisme, ayant fait peu de pratique, est menacé de se perdre dans l'utopie ; nous voyons des esprits distingués chercher dans la tradition des anciens utopistes des éléments de rajeunissement^ pour une doctrine que les commentateurs ont fossilifiée. Ils tournent ainsi le dos au véritable mouvement ; c'est par la participation active à la vie pratique, c'est en poursuivant les réformes les plus minimes, chaque fois qu'elles sont possibles, que le marxisme doit se développer suivant l'esprit de son maitre.
Je crois donc que M. Merlino a fait plus qu'indiquer aux socialistes la nécessité d'améliorer les doctrines marxistes ; il leur a montré qu'il fallait abandonner la lettre pour l'esprit. Revenir à Marx, me parait devoir être le mot d'ordre pour 1 ? moment.
Il y a un point sur lequel il me semble que M. Merlino n'a pas mis en pleine lumière la base fondamentale de tout mouvement socialiste : je crois qu'il aurait pu mieux faire ressortir l'opposition inconciliable qui existe entre le socialisme et la société moderne.
Cette opposition a été formulée, d'une manière matérielle et insuffisante, dans la théorie catastrophique, combattue avec énergie par M. Merlino. Tout le monde sait avec quelle foi singulière Marx et Engels ont attendu la grande crise commerciale, qui devait précéder le grand bouleversement social. Dans les derniers temps de sa vie, Engels croyait que les choses se passeraient plus pacifiquement; il espérait que, la social-démocratie marchant de succès en succès dans les élections, l'Allemagne arriverait à être gouvernée par un parlement socialiste, suivant les principes d'Erfurth. Je n'attache pas une grande importance à la manière dont une révolution CvSt faite ; la culbute que fait une société peut être énorme, sans qu'il y ait beaucoup de sang versé.
M. Sombart fait observer (1) que la véritable conclusion à laquelle conduit la théorie sociologique de Marx est une conception évolutionniste ; mais qu'en fait Marx et Elngels (2) « n'ont pas cessé de rêver de révolutions et de prédire leur explo-
(1) Op. cit., p. 104.
(2) Op. cit , p. 109,
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sion prochaine ». Nous savons, par un article de M. Bernstein (1), qu'en Allemagne la grande masse des socialistes croit toujours à l'arrivée prochaine de la crise. L'éminent écrivain combat cette illusion de ses compatriotes. L'idée d'évolution^ au sens actuel du mot, n'a jamais été bien familière à Marx et à Engels, habitués à se représenter rhistoire à la manière hégélienne, comme une succession d'époques présentant entre elles des oppositions tranchées ; leur idéologie est catastrophique. On est frappé dans leurs œuvres de la difficulté qu'ils éprouvent à saisir un mouvement dans ses détails, à en apprécier exactement les diverses qualités successives.
Lorsqu'Engels, dans la préface de « La lutte des classes en France » , se prononce pour une solution parlementariste du conflit ; il compare les socialistes aux chrétiens, qui, dix ans après Tédit de Dioclétien, obtenaient Fédit de Constantin. Bien des socialistes s'attendent, comme lui, à une catastrophe prochaine, plus ou moins analogue à celle qui marqua le iv® siècle (2). M. Bernstein, au
{{) Devenir social^ avril 1898, p. 365.
(2) Dans un discours prononcé le 15 juin 1896, à la Chambre française, M. J. Guesde disait : « Si en 1898, comme l'événement pourra se réaliser, nous arrivions ici une majorité collectiviste, il nous faudrait mettre immédiatement la main à l'organisation de l'ordre nouveau ; nous sommes de l'avis de Blanqui : « Quand un gouvernement, plus ou moins révolutionnaire, a eu le pouvoir pendant quarante-huit heures et qu'il n'a pas su intéresser à sa conservation la masse profonde
contraire, croit que le capitalisme n'a pas fini son temps et qu^un gouvernement socialiste serait dans l'impossibilité d'accomplir sa tâche.
A mon avis, la situation ne doit pas être considérée au point de vue de transformations matérielles, que nous ne pouvons pas prévoir. Le socialisme est une question morale^ en ce sens qu'il apporte au monde une nouvelle manière de juger tous les actes humains et, pour employer une célf^bre expression de Nietzche, une nouvelle évaluation de toutes les valeurs. C'est d'après ce principe que le socialisme doit être comparé au christianisme des premiers siècles : comme le christianisme antérieur à Constantin, le socialisme n'accepte aucune des solutions données par la civilisation officielle ; il ne sait pas s'il pourra, ni quand il pourra, réaliser ses aspirations actuelles, car l'avenir change aussi bien nos idées morales que nos conditions économiques ; mais il se pose devant le monde bourgeois comme un adversaire irréconciliable, le menaçant d'une catastrophe morale, plus encore que d'une catastrophe matérielle.
Il serait inutile d'énumérer toutes les thèses dont le socialisme poursuit le renversement ; et nous ne sommes encore qu'au commencement ! Le
du pays, ce gouvernement-là est un gouvernement de banqueroutiers ». — La Critica sociale (\^^ mai i898). prétend qu'en Italie, il n'y pas un seul socialiste croyant à la dictature imminente du pro'ctariat ; l'Italie est évidemment un pays exceptionnel !
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fait que la notion de propriété s'évanouit ctiez l'ouvrier entraine déjà une transformation catastrophique dans toutes les manières de penser et sépare les aspirations socialistes de celles qu'ont eues nos pères à la veille de 1789.
Sur la famille et sur la patrie les opinions ne sont pas encore parfaitement fixées ; mais on sait qu'elles diffèrent radicalement des opinions bourgeoises.
Si nous jugeons le socialisme chrétien incapable de résoudre, la question sociale, c'est qu'il manque de cette notion de la catastrophe morale ; c'est qu'il nie la nouvelle évaluation de toutes les valeurs. La morale qu'il veut imposer au prolétariat est une morale d'esclaves, alors que le prolétariat a acquis la claire conscience de sa force et alors qu'il aspire à une morale d'hommes libres. Plus le socialisme chrétien multiplie ses appels à la charité, à la bonté, au respect ; plus il s'efforce de créer des liens intimes entre le patron et l'ouvrier ; plus il prétend substituer au droit civique la bienveillance des supérieurs ; plus aussi il s'éloigne de l'esprit prolétarien.
La société chrétienne, au second siècle, avait encore gardé, en grande partie, le sentiment de son rôle révolutionnaire; elle se croyait appelée à faire disparaître toutes les institutions caractcristi({ucs de la société payenne, au milieu de laquelle s'opérait son développement autonome. Par suite de bien des circonstances, elle a échoué dans l'accom-
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plissement de la mission qu'elle s'était donnée : elle s'est romanisée; elle a subi le militarisme, l'infaillibilité impériale, le luxe, les jeux publics, les institutions de prostitution, tout ce qui faisait horreur aux anciens chrétiens. Cette faillite tient à ce qu'elle était fondée sur la hiérarchie et à ce qu'elle n'avait qu'une notion confuse de la justice économique : sa conception de la richesse était celle que pouvaient se faire des prêtres mendiants, et non celle qui se développe dans une classe de travailleurs.
Bien différente est la position du prolétariat ; jusqu'ici il n'a pas manifesté de goût pour la hiérarchie ; engagé dans des luttes incessantes avec le capitalisme, il acquiert des notions catastrophiques sur la propriété, c'est-à-dire sur ce qui forme la citadelle du droit bourgeois ; il est donc en état d'accomplir une grande mission historique, en opposant, sans cesse, à la société, un système juridique nouveau, incompatible avec la tradition, — mais capable, cependant, de faire pénétrer des améliorations dans le système actuel.
Les classes moyennes prennent une part très active au mouvement social ; mais elles sont redevables de leurs conceptions fondamentales aux classes supérieures ; comme le Tiers-Etat de 1789 elles forment une aristocratie, qui a, généralement, beaucoup de sympathies pour les ouvriers, mais qui se rattache, plus naturellement par l'origine de ses idées, à la bourgeoisie qu'au prolétariat.
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Beaucoup de conservateurs estiment que la meilleure manière de lutter contre le socialisme est de faire la part belle à la petite bourgeoisie et de lui octroyer des réformes largement démocratiques.
Pour que le mouvement se produise dans, le sens que les socialistes désirent, il faut que les classes moyennes reçoivent Timpulsion d'une classe qui n'emprunte rien aux classes bourgeoises, qui manifeste sa force indépendante par des institutions nouvelles, qui se constitue en Etat supprimant FEtat traditionnel ; il faut que ces institutions soient assez fortes pour inspirer le respect, car les classes intermédiaires se dirigent volontiers du côté où la force se manifeste avec éclat, habituées qu'elles sont à recevoir le mouvement du dehors.
Les classes moyennes ne trouvent pas dans leurs conditions de vie de quoi produire des idées en opposition absolue avec les idées bourgeoises ; la notion catastrophique leur échappe d'une manière complète. Le prolétariat, au contraire, trouve dans ses conditions de vie un aliment aux sentiments de solidarité et de révolte ; il est en guerre journalière avec la hiérarchie et avec la propriété : il peut donc concevoir des valeurs morales opposées à celles que la tradition a consacrées. C^est daiis cette nouvelle évaluation de toutes les valeurs par le prolétariat militant que consiste la haute origina-lité du socialism^ contemporain.
Juillet 1898.