‹ Formes et essence du socialismeChapitre 10 sur 13 · LV:S SYSTÈMES SOCIALISTES · texte numérisé non relu

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plus puissants, les autres toujours plus misérables.

Aurait-on, du moins, l'avantage d'avoir supprimé la coûteuse machine gouvernementale, les privilèges, les usurpations et le gaspillage de tout gouvernement? Pas du tout. Car il est évident que les individus et les groupements, ayant des intérêts particuliers à faire valoir, des possessions à défendre, des profits à réaliser, voudraient se garantir contre les attaques des moins favorisés. Les anarchistes individualistes proposent de substituer à la police les associations défensives, à la loi les pactes, aux tribunaux les arbitrages, à l'impôt les contributions volontaires. Tout cela a Tair très radical ; mais il est évident qu'étant donnée Tinégalité des conditions, les associations défensives, les collèges arbitraux, etc. seraient constitués par les individus ou les associations possédant de la richesse et serviraient leurs intérêts. Les autres n'auraient peutêtre pas les moyen^d'en faire autant ; et s'ils parvenaient à les imiter, on aurait des associations défensives, des collèges arbitraux, opposés à d'autres associations défensives, à d'autres collèges arbitraux: ce qui serait la guerre civile en permanence. Les dépenses que feraient les riches pour leur défense seraient reportées facilement sur les pauvres, par une simple majoration des prix. Enfin les riches pourraient soudoyer des pauvres, soit pour le travail industriel, soit pour la défense de leurs personnes et de leurs biens à eux. On en

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reviendrait plus on moins rapidement au régime politique et économique actuel.

Les anarchistes communistes sont aussi opposés à la concurrence, à la propriété privée, au salariat etc. que toute autre catégorie de socialistes ; en plus, ils sont aussi contraires à l'Etat que les anarchistes individualistes. Leur principe fondamental, ou plutôt leur supposition^ est que la solidarité pleine et complète s'établirait dans la société, aussitôt que serait renversé Tordre social actuel par une révolution, mettant en fuite propriétaires et gouvernants et laissant le « peuple » maître de ses destinées.

L'individu ne devrait être assujetti à aucune contrainte ; il travaillerait à son gré, se servant librement des instruments et de la matière de travail, qui seraient à la portée de tous, et prendrait « dans le tas » la quantité de produits qu'il aurait envie de consommer. Les anarchistes communistes sont persuadés que les hommes seraient tellement pénétrés de l'esprit de solidarité qu'ils travailleraient avec plaisir au bien-être commun et qu'ils seraient contents de voir leur prochain puiser dans le tas de quoi satisfaire largement ses besoins, car chacun jouirait du bien-être de l'autre. Au surplus, s'il y avait des restrictions, des règles et une organisation (les anarchistes socialistes insistent beaucoup sur la nécessité de l'organisation, contre les indi-

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vidualistes ou autonomistes, partisans de Finitiative individuelle), cela serait parfaitement volontaire.

Le fondement de la doctrine est donc la supposition d'une parfaite solidarité entre les hommes. Or, bien que la solidarité, comme sentiment et comme idée, existe et qu'elle soit destinée à se développer et à prendre un grand essor dans la société future au fur et à mesure qu'augmentera le bien-être, il y aura cependant toujours des hiatus dans la société ; l'intérêt individuel ne concordera jamais parfaitement avec Tintêrêt collectif ; l'intérêt d'un individu ne concordera jamais parfaitement avec celui de tout autre ; les groupes ne seront pas non plus tout à fait solidaires ; il y aura des individus et des groupements qui essaieront de se faire la part meilleure ; et surtout il sera nécessaire de s'entendre, de poser des règles, de contracter des obligations, de maintenir les engagements pris, de respecter et de faire respecter certains principes de justice. Il faut une organisation stable : l'amorphisme, ou Tatomisme, n'est pas l'avenir de rhumanité.

Que chacun agisse à son gré (disent les anarchistes communistes) et la société sera organisée à la perfection ; — ou plus exactement ne sera point organisée du tout. Les individus s'uniront et se sépareront; des groupements surgiront spontanément, non seulement sans établir un pouvoir coercitif au milieu d'eux, sans en subir un placé au-

dessus d'eux, mais aussi sans accord préalable ni plan préétabli, par Teiret de V « initiative individuelle », fonctionnant en permanence. Chaque individu ira travailler pour satisfaire un besoin de son organisme ; il se choisira le genre de travail qui lui plaira ; et, quel que soit son choix, son travail sera utile îi la société. De m'ême, chaque individu s'emparera de toute chose qui excitera son désir, et il s'en donnera à cœur joie, sans cependant nuire à personne, sans çntraver la marche de la production, sans exqiter l'envie des autres ni entrer en conflit avec eux. L'accord entre les individus s'éiablira par le libre jeu des intérêts individuels : un individu, voulant commencer une production, trouvera à sa disposition les moyens nécessaires ; il persuadera facilement à des camarades de s'unir avec lui. Les groupements agiront de concert; les mineurs fourniront spontanément les minerais nécessaires aux constructeurs ; les fabricants de machines fourniront les outils aux manufacturiers ; les associations de transport se chargeront de porter à destination tout ce qu'on voudra. Il n'y aura pas deux manières de voir dans une affaire ou du moins il n'y aura pas de différends sérieux. La production procédera sans rencontrer d'obstacles, sans s'interrompre. Au surplus, ou rédigera des statistiques et on leur donnera la plus grande publicité, de sorte que chaque individu ait une idée complète des besoins des autres, des moyens dis-

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poilibles et du plan de production auquel il participe.

Un pareil système ne pourrait évidemment fonctionner que dans une très petite communauté, où tout se passerait sous les yeux de tout le monde, par la force de l'habitude ou par celle de l'opinion publique. La communauté devrait se suffire h elle-même, de telle sorte que les échanges fussent abolis. Les individus devraient s obliger à un travail d'un certain nombre d'heures par jour, — ainsi que le proposent Kropotkine (1) et Grave (2). Et encore le principe de la prise au tas devrait être limité aux choses qu'on produit en grande abondance : quant à celles qui existent en quantité limitée, il faudrait s'en tenir à la proposition de Kropotkine, les rationner : ce qui n'est pas un système excessivement juste, ni libertaire.

Encore, faudrait-il admettre que les communautés fussent entièrement composées de gens d'élite. Il suffirait de quelque fainéant ou égoïste, qui voulût vivre aux dépens des camarades, qui soufflât l'envie, excitât l'émulation des uns et la résistance des autres, pour qu'un conflit éclatât dans lequel le communisme anarchiste sombrerait.

La communauté pour se défendre, — et pour défendre sa constitution contre les attaques des individus affectés de parasitisme atavique, — se verrait obligée à édicter des lois et à créer uneor-

(1) La conquête du pain^ Paris, 189'2.

(2) La société mourante et l'anarchie, Paris, 1894.

ganisation spéciale chargée de les faire observer. De la sorte le communisme anarchiste renierait son principe fondamental et se détruirait de luimême.

Les socialistes anarchistes reconnaissent la nécessité de l'organisation permanente des grands intérêts sociaux, organisation à laquelle tous les membres de la communauté devraient participer directement. Toutefois, dans le fait, comme les membres d'une grande communauté ne pourraient ni ne voudraient s'enquérir de toutes les affaires qui les concernent, soit à cause de leur trop grand nombre, qui les empêcherait de se réunir, soit à cause de la nature de certaines affaires, qui demandent des connaissances particulières, ils seraient bien forcés de déléguer à quelques individus le soin de les représenter pour telle ou telle besogne déterminée. La nécessité de la délégation est admise par les socialistes anarchistes, sous la condition que les délégués ne prétendent pas commander à leurs mandants, mais ne soient que les exécuteurs de leur volonté.

Les socialistes anarchistes admettent aussi la nécessité de laco-adaptation, c'est-à-dire qu'ils reconnaissent que la vie sociale ne serait pas possible si (comme le prétendent les individualistes) on ne devait rien faire que dans le cas où tout le monde serait d'accord. Car les opinions diffèrent

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souvent par des gradations insensibles, et il faut choisir entre elles. Lorsqu'une conciliation n'est pas possible, il vaut mieux que la minorité cède à la majorité plutôt que celle ci <\ l'autre ; car, en supposant que les hommes fussent placés dans des conditions égales et qu'ils fussent tous doués d'une certaine instruction, il est plus difficile à la majorité de se tromper qu'à la minorité ; en tous cas celle-ci peut faire valoir ses raisons et devenir à son tour la majorité.

Cependant, disent les socialistes anarchistes, cet acquiescement de la minorité à la décision de la majorité doit être donné librement ; jamais la majorité ne pourra l'exiger ni l'imposer. La moindre tentative de ce genre détruirait le socialisme anarchiste, et nous refoulerait en plein despotisme.

Mais, si la minorité doit rester libre de consentir ou non h la volonté de la majorité, cela veut dire qu'elle aie droit de s'y refuser. Et alors, que ferat-on?

La minorité peut se faire un devoir de soutenir son idée et de résister à la volonté de la majorité. C.ependarît, celle-ci ne s'arrêtera pas devant un tel obstacle, car elle est également convaincue de la justice de sa cause. On ne peut pas laisser indécise une affaire importante ; il faut prendre une résolution, et il faut en prendre ime seule. Enfin, si la minorité doit céder et qu'elle ne le veuille pas, la majorité n'a-t-elle pas le droit de passer outre et d'exécuter sa décision, sans, ouméme contre, leçon-

seiitement de la minorité ? Sans doute elle Ta, répondent les socialistes anarchistes ; mais alors, nous ne sommes plus dans le régime socialiste anarchiste.

S'il en est ainsi, on doit craindre que le socialisme anarcliiste ne soit pas réalisé avant longtemps, qu'il ne le soit peut-être jamais. Car, en tout temps, il y aura,non seulement des méchants, des réactionnaires, des révolutionnaires, des excentriques, etc., mais aussi, des hommes obstinés dans les idées qu'ils croient justes et refusant de laisser passer, sans protestation, la décision contraire à leur opinion ; il suffirait même d'un ou deux individus de cette espèce dans une société socialiste anarchiste pour faire sauter le système.

L'accord spontané, en tant que principe général organique de la société, est juste ; maison ne doit pas pousser ce principe jusqu'à l'absurde et exiger qu'on ne fasse rien avant que tout le monde ne soit d'accord : ce qui nous ramènerait à la théorie individualiste (La seule différence est que les socialistes anarchistes conseillent k la minorité de se rendre, en certains cas, à Tavis de la majorité). Il suffît, pour la justice, que l'organisation générale de la société ait l'approbation du peuple ; qu'elle offre des possibilités égales à tous, et laisse la plus grande liberté possible à l'individu ; enfin, qu'on reconnaisse aux minorités le droit de prendre des initiatives, de s'organiser même à part en certains cas, etc. Cela fait, point n'est nécessaire de pous-

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ser le principe jusqu'à l'absurdité de demander (jue, dans les moindres détails, il y ait unanimité absolue.

Il est fanx^ qu'on n'ait, en aucun- cas, le droit de forcer autrui à faire quelque chose ; que le consentement seul légitime Tacte. C'est là, une conception individualiste et formaliste de la justice, que nous avons réfutée plus haut. Il y a des choses justes, pour lesquelles le consentement est obligatoire ; et lorsqu'il est refusé, on a le droit d'agir tout comme s'il avait été donné. Tuer un homme est injuste ; et point n'est besoin du consentement de l'assassin pour repousser sa violence ou pour l'cmpécher de commettre son forfait. Certes, il est difficile de déterminer exactement ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. Bien des actions nous paraissent injustes seulement parce qu'elles lèsent nos intérêts : d'autres, au contraire, reçoivent notre approbation parce qu'elles nous procurent des avantages ; car, nous inclinons à considérer notre existence, notre bien-être personnel comme des intérêts sociaux de premier ordre. Par suite, dans une société quelconque, ceux qui seraient appelés à décider ce qui est juste et ce qui ne Test pas, ce qui est permis et ce qui doit être défendu, feraient facilement pencher la balance de leur côté et sanctionneraient des injustices.

Cela est parfaitement vrai. Mais cela ne prouve pas qu'on doive renoncer A toute idée objective de justice. Cette idée existe, elle est gravée en nous,

dans nos sentiments, clans nos coutumes. C'est une idée qui s'est élaborée et s'élabore lentement ; elle doit se dépouiller de la scorie des intérêts des classes dominantes ; mais elle est assez perfectionnée déjà pour pouvoir devenir la base de la vie sociale, que l'on avait prétendu trouver dans un accord arbitraire de volontés. Tous les hommes reconnaissent déjà des principes universels de justice : et s'ils étaient plus libres dans leurs actions qu'ils ne le sont aujourd'hui, il n'est pas douteux qu'ils sauraient en imposer le respect, et qu'ils exigeraient que les principes ne fussent pas violés par ceux-là, notamment, qui ont la charge des intérêts publics.

Or, ce qui est juste oblige, La notion de coaction est inhérente à la notion de justice. Il est vrai qu'il y a plusieurs sortes de coactions ; il n'y a pas que la seule coaction physique, ou la seule coaction légale ; il y a aussi la coaction économique, parfois aussi détestable que la coaction physique (comme lorsque le capitaliste force l'ouvrier à travailler pour un maigre salaire) ; et il y a des coactions sociales : la coutume, l'opinion publique, etc. Les hommes agissent les uns sur les autres parfois par la force, plus souvent par le conseil, par la persuasion, par des promesses de récompense, par l'amour ou par le mépris, par Testime ou par la réprobation, etc.

11 n'est pas possible d'abolir ces actions et réactions réciproques, qui forment l'essence même de

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la société. Au contraire, plus on marche dans la voie de la civilisation, plus elles deviennent multiples et variées. Aux débuts de l'histoire, les rapports entre les hommes ont dû être rares et intermittents, personnels et violents ; peu à peu, ils se sont systématisés. La contrainte est devenue d'abord légale, puis morale. A l'action de l'individu sur l'individu s'est substituée, en maintes circonstances, l'action de la société politique, du gouvernement, qui fait pression, forçant Tindividu à agir de telle ou telle manière. De même, l'orgaaisation économique, la famille, la classe, toutes sortes d'aggrégats sociaux, dirigent et façonnent l'action de l'individu.

Nous pouvons bien supposer que, l'humanité progressant encore, la coaction physique ne sera plus employée ni par l'individu, ni par la collectivité, qu'en des cas extrêmes ; que, d'ordinaire, une contrainte purement économique, voire même la simple pression de l'opinion publique, suffira à persuader l'individu de s'adapter aux exigences de la vie sociale, la minorité de se rendre à l'avis de la majorité. Nous pouvons aussi supposer que la coaction résultant de Torganisation économique et toute autre coaction ne seront plus exercées par une classe dominante, pour imposer aux membres de classes soumises une conduite conforme à ses intérêts. Mais nous ne pouvons pas supposer l'absence de toute sorte de coaction, sans imaginer en même temps la dissolution complète des liens de sociétés

ICO

Les socialistes anarchistes disent qu'il faut se passer de la police, car la police devient uécessairenient un instrument d'oppression. Certes, Tinstilution (le la police est de toutes les institutions actuelles la plus viciée ; mais il ne faut pas en conclure (|u'on peut se passer de toute organisation de défense sociale. Il faudrait pour cela, ou qu'on ne commit plus de crimes, ou bien que le peuple tout (»nlier fut armé et accourût à la défense de celui qui est. attaqué.

Deux suppositions absurdes : car, accordons même (ju'on ne commettra plus d'assassinats, ni d'autres crimes viobmts. Mais il arrivera probablement que des ^icns ne voudront pas s'assujettir à des mesures hygiéniques réclamées par Fintérét delà santé publique. Que fera-t-on? Le peuple se ruera-t-il en masse sur l'infortuné et le forcera-t-il à obéir? (]ela est-il possible? Un procédé pareil ollrirait-il des garanties d'impartialité et de sangfroid dans l'application des principes de justice ? Nous ne le croyons pas : le juge Li/nch est sans aucun doute le pire des juges.

La fonction de défense sociale doit se spécialiser, comme toute autre, surtout si on veut qu'elle soit préventive plutôt que répressive. D'ailleurs le raisonnementd'aprèslequel,puisquela police abuse de son pouvoir, il faut (pie le peuple entier fasse sa polic(î,anj('n(;raità admettre (jue, puiscjue l'administration des instruments de travail, la direction de l'inslructitjn publi(pieet n'inq)orte quelle autre

LES SYSTÈMES SOGALISTES

fonction sociale, confèrent à ceux qui en sont chargés, un pouvoir dont ils peuvent abuser contre le peuple, il faut se passer de toute sorte d'administration et que le peuple doit tout faire luimême.

On en arrive de la sorte au communisme anarchiste amorphiste, dont nous avons parlé dans les pages précédenies.

Les différents systèmes que nous avons examinés dans les chapitres antérieurs, répondent à deux tendances opposées en apparence : la tendance h l'unité et k la centralisation, — et la tendance il l'autonomie individuelle. C'est presque un lieu commun de dire que ces deux tendances doivent s'intégrer mutuellement ; caries processus d'individuation et de centralisation vont de compagnie. La plus puissante association est celle qui est formée entre individualités bien développées. De simples morceaux de charbon ne peuvent pas nourrir les fibres d'une plante ou les muscles d'un animal; ils doivent être réduits d'abord à une forme individuelle plus parfaite, après quoi ils peuvent entrer dans le cercle de la vie organique. Dans l'existence d'un sauvage il y a une variété moindre que dans l'existence d'un homme civilisé; la vie de la campagne est plus uniforme et plus monotone que celle de la ville. Le développement de l'individu accompagne le perfectionnement de l'association. Le despotisme égalise les hommes dans la servitude. Dans les pays libres, s'il y a, en

apparence, confusion et désordres, les individus ont des rapports plus directs et plus suivis entre eux et leurs intérêts s'harmonisent mieux (1).

La solution du problème social est dans une plus grande intégration en même temps que dans une plus grande individuation : une plus grande intégration par la suppression des antagonismes de classe et par une meilleure systématisation des rapports sociaux : une plus grande individuation par la plus grande valeur que doit acquérir la personnalité humaine.

{{) Scolari, Introduzione alla studio del diritto. Pisa 1869, p. 118-119.

LE HÉGIMÊ SOCIALISTE

(a) Organisation du travail.

Envisagés au point de vue auquel nous nous sommes placé dans les chapitres précédents, le collectivisme, le communisme et les autres systèmes socialistes ne sont pas si éloigné^ l'un de Fautre, qulls.sont censés l'être. Ils ont un fonds commun, et leurs divergences ne peuvent être que de pure forme. Nous allons même voir, par une courte analyse de ces systèmes, que ce qui les sépare est faux, et que ce qui les unit est seul vrai.

A chacun selon son travail : c'est la formule du collectivisme. Cette formule pourra-t-elle jamais être appliquée au pied de la lettre? Non, car les travaux sont de différentes espèces ; on ne peut pas les rendre tous ni également pénibles ni également agréables : partant, on ne peut pas les mesurer tous par heures et minutes. On ne peut pas calculer la valeur des objets selon la quantité du travail employé à les produire. 11 y a des services,

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conseils, travaux littéraires et scientifiques, qui ne peuvent absolument pas être estimés par leur durée. En second lieu, à la production d'un objet ne contribue pas seulement le seul travail actuel, mais contril)uent aussi le travail passé devenu richesse, le savoir, les inventions et certaines situations particulières. Il faut de plus de la matière première, qui, existant en quantité limitée, doit être affectée aux usages les plus nécessaires. Tertio^ Tulilité des choses peut varier d'un moment à l'autre, ainsi que le coût de leur production ; conséquemment, doit varier aussi la raison des échanges. Le mécanisme des échanges doit être, répétons-le, sensil)le à toutes ces variations, si Ton veut que le travail et les échanges soient libres et volontaires. Enfin, il y a des intérêts pour lesquels tous les membres d'une conimunauté sont solidaires. On ne mesurera point la part de la rue publique que Tindividu occupe en passant, ni Tutilité qu'il retire des différents services publics, afin de lui faire payer un équivalent en argent ou en travail. C'est d'ailleurs dans l'intérêt public que la société assure à ses membres l'assistance en cas de maladie, l'instruction, la justice : c'est dans le même intérêt public qu'elle pourrait leur assurer aussi les objets de première nécessité ou l'usage des instruments de travail.

Par conséquent, la formule « à chacun selon son œuvre » ne saurait être appliquée dans toute sa portée. S'ensuit-il qu'elle doive être rejetée en-

LE RÉGIME SOaALlSTK

tièiement ? qii'eUe n'ait absolument aucune valeur? Non. car il doit y avoir une corrélation entre le travail et la récompense. Une fois Téiialité des conditions établie dans une société, l'individu doit être libre et responsable de ses actions, doit pouvoir travailler à son gré, consommer seloil son sroiit (qui est. une appréciation tout î\ fait personnelle des choses qui conviennent l'organisme), pouvoir varier son occupation, pouvoir changer de place, etc. Une telle liberté ne doit cependant pas s'exercer aux frais d'autrui ; l'individu doit tirer profit de son. zèle dans le travail, ressentir h* dommage de sa paresse, pouvoir économiser aujourd'hui pour vivre largement demain, etc. Ce n'est pas une force extérieure, mais sa volonté A lui, qui doit le guider dans le choix de son travail, de ses jouissances, de ses coopérateurs ; ce qui d'ailleurs n'exclut pas que sa volonté soit dirigée î\ son tour, non seulement par son intérêt personnel, mais aussi et surtout par les sentiments de sociabilité, qui occupent une si grande place dans le cu'ur de l'homme moderne.

La formule communiste : « de chacun selon ses forces, à chacun selon son besoin », est à son tour trop exclusive. Les hommes doivent se secourir mutuellement ; car, dans une société bien ordonnée, chaque individu tire avantage du bien-être des autres et souffre du malaise et de l'incapacité d'autrui. Mais la solidarité doit être bilatérale. Si je dois travailler pour mon prochain, lui aussi doit

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travailler pour moi : si je dois m'inquiéter de ses besoins, il doit aussi s'occuper des miens. Sans cela, si l'un de nous vit aux dépens de l'autre, il y aura un exploiteur et un exploité.

Il faut donc que réellement chaque membre de la société travaille autant que ses forces le lui permettent, et ne consomme pas plus que ses besoins ne Texigent. Mais comment mesurer les forces et les besoins de chaque individu ? La collectivité ne le pourrait pas ; et si elle s'en chargeait, l'individu serait assujetti à la plus intolérable des tyrannies. L'individu lui-même ne saurait pas où fixer les limites de son travail et de ses besoins ; car il n'y a rien de plus élastique que les capacités de travailler et de consommer. Devrait-il se borner au strict nécessaire? pourrait- il se concéder un peu de loisir, du bon temps, satisfaire un caprice, faire du luxe? le lui défendra-t-on? tous les membres de société seront-ils astreints au même régime de la vie ?

Le problème est d'autant plus difficile à résoudre qu'il y a beaucoup de variétés de travaux, ainsi que nous l'avons déjà dit, et qu'il ne suffit pas que l'individu travaille beaucoup ; — il faut encore qu'il fournisse justement les services dont les autres ont le plus besoin. Un individu ne saurait pas ce qu'il devrait faire pour les autres. De même pour la consommation, il ne s'agit pas seulement d'en déterminer la quantité, mais aussi la qualité. Tous les objets ne sont pas de première qualité. Il

LE RÉGIME SOCIALISTE

faut bien que quelques individus s'accommodent des qualités inférieures.

Le principe de solidarité est donc incomplet. Il rencontre des limites dans les principes complémentaires de liberté' et de responsabilité. La société doit assurer à tous les hommes la possibilité de travailler, doit venir en aide aux incapables, admettre indistinctement tous ses membres à la jouissance de certains services publics. Les individus doivent s'entraider volontairement, dans leurs relations privées. Jusque-là s'étend la solidarité. Mais les hommes doivent aussi sauvegarder leur indépendance et garder la responsabilité de leurs actes : l'activité économique doit être libre, et la récompense proportionnée au travail.

La concurrence a une fonction distributive utile ; car elle permet d'organiser librement, et par un accord spontané, la production et les échanges ; les individus évaluent ainsi leurs propres capacités et leurs besoins, et tâchent de s'adapter aux besoins et aux capacités de ceux avec qui ils ont affaire.

On ne saurait donc pas la supprimer, sans tomber ou dans le socialisme d'Etat, ou, de l'autre coté, dans le communisme amorphe. L'équilibre entre la production et la consommation, la détermination de la quantité de choses à produire, la détermination des capacités des individus, du meilleur emploi du sol, des bras et de l intelligcnce des hommes, — toutes ces choses et toutes les variations que le changement des habitudes, les inven-

tions et en général le progrès, les combinaisons sociales apportent dans ces données, ne sauraient être produites, d'une manière régulière, que par la concurrence. Nous entendons parler d'une concurrence modérée cependant, entre des hommes placés à peu près dans les mêmes conditions économiques, et non pas de la soi-disant concurrence d'aujourd'hui, qui rappelle le voyage du pot de fer et du pot de terre.

Cela revient à dire qu^il faut que la rémunération du travail et la raison d'échange des produits varient selon la demande et l'offre, relatives à chaque genre de travail et à chaque objet de consommation en particulier : — les différences de rémunération et les variations des prix des choses causant des différences de bien-être entre les individus en rapport avec leur (Puvre. De telles différences de bien-être (que d'ailleurs la solidarité pratiquée entre individus peut atténuer) sont utiles et justes, tant qu'elles ne dépassent pas une certaine limite, c'est-à-dire tant qu'on ne permet pas à un certain nombre d'individus d'accaparer les instruments de travail et de réduire la multitude à l'impuissance et à l'esclavage. C'est pourquoi la société doit revendiquer la propriété au moins des plus importants parmi les instruments de travail, de tous ceux qui peuvent servir à l'exploitation du travail d'autrui, et en concéder l'usage aux individus et aux associations contre paiement d'nne rente, représentant le surplus de production dû à la qualité

LE RÉGIME SOCIALISTE

spécifique de rinstrument de travail, à la fertilité du sol, à la situation de la fabrique, etc. Par un tel arrangement, l'initiative de la production et le règlement des échanges restent aux individus et aux associations ; mais la collectivité prévient les grosses accumulations de richesse, garantit l'égalité des conditions, fournit la possibilité de travail à tous ceux qui désirent travailler et empêche la concurrence de se convertir en son contraire — le monopole.

Il est utile de voir comment cette solution a été entrevue par les socialistes les plus sensés.

M. Henry George, le célèbre écrivain californien qui a popularisé les doctrines du socialisme aux Etats-Unis et en Angleterre, proposait de socialiser, c'est-à-dire d'attribuer à la collectivité, non pas la propriété en nature du sol, mais la substance, le suc de la propriété foncière, la rente, au moyen d^un impôt, single fax. Une telle confiscation de la rente n'amènerait pas, selon M. George, la dissolution de la propriété privée, car le possesseur jouirait du revenu du capital incorporé dans le sol. D'autre part, la société, disposant d'un énorme revenu, l'employerait à racheter d'abord les gros monopoles (chemins de fer, banques, etc.), ensuite à abolir tous les impôts ac-

tuels et à transformer par le crédit en travailleurs indépendants tous les salariés (1).

Deux objections peuvent être faites à la proposition de M. George : 1) il est impossible de séparer la venlv économiquo du sol d'avec le revenu (Jes capitaux qui y ont été incorporés et qui y sont incorporés tousles jours; par conséquent Testimation officielle de la rente donnerait lieu à des contestations et îi des injustices ; 2) la rente ne se produit pas ({ue dans l'exploitation du sol ; il y a une rente ih* situation dans l'industrie et dans le commerce, un revenu aussi peu dû au travail [uneai^ned incre- 7npnt) que celui qui provient d'un sol exceptionnellement fertile : il ne serait pas juste d'abolir une espèce de rente en laissant subsister l'autre. L'observation des faits économiques montre que rien que parla réunion de plusieurs fabriques sous une seule direction, on crée une rente, un extra-profit, partant un monopole.

Il faut supprimer, non pas le seul monopole de la terre, mais tous les monopoles ; on ne peut pas supprimer les rentes, mais il faut les socialiser toutes, afin de rendre équitables les rapports économiques; car toute rente représente un unearlied incrément, La socialisation de la rente foncière serait sans résultat sur l'organisation sociale, si les propriétaires pouvaient se rattraper sur les monopoles industriels. Lorsque la population d'une

(() II. George, Pro<jress and jioverty, The Land question et d'autres ouvrages.

LE RÉGIME SOCIALISTE

ville augmente, non seulement s'élève la rente du sol, mais s'élèvent aussi les gains des marchands et des professionnistes de cette ville. (( Si les citoyens de Londres, — a bien dit M. Robert Flint, — ont droit à Yunearned incrément des propriétaires du sol, ils ont droit aussi à celui de toutes les autres classes et professions » (1).

Dans le système de M. George, tout dépendrait de la possibilité de racheter les monopoles industriels ; car, si ces monopoles restaient debout, les capitalistes profiteraient de Tabolition de tous les impôts pour diminuer les salaires ; celui qui n'aurait pas de capitaux serait à la merci des capitalistes autant qu'il Test aujourd'hui ; Fesclavage du travail, dont M. George se plaint, serait aussi réel qu'il l'est actuellement; Il n'y aurait point de diminution dans la misère, ni dans l'exploitation de 1 homme par l'homme ; mais le seul résultat de la réforme serait de favoriser les capitalistes aux dépens des propriétaires. Or, la possibilité de racheter les monopoles industriels est bien faible. Pour ne parler que des Etats-Unis, la valeur de la propriété foncière en ce pays est de dix milliards de dollars contre soixante-cinq, valeur totale de la richesse du pays. En déduisant des dix milliards la valeur des améliorations du sol, dues aux propriétaires, et les dettes hypothécaires, il ne resterait pas grand'chose, certainement pas de quoi racheter les monopoles industriels et commerciaux.

(1) Socialism, p. 216.

Par consocjucut le rachat des monopoles industriels et coninierciaux doit ùtre fait directement, la collectivité réclamant la ronlv de ces monopoles, au même titre qu'elle réclame la rente foncière.

Tel est le point de départ du système de M. le D'' Thcodor Ilertzka (1). La communauté laisserait organiser la production par des associations autonomes ; mais elle prélèverait sur la valeur nette de la production un impôt, qui lui servirait non seulement à entretenir les gens incapables de travailler, mais aussi à prêter aux producteurs, sans intérêt^ le capital nécessaire. Afin de maintenir l'égalité de conditions entre les associations, le D*" Hertzka propose qu'elles demeurent ouvertes à tous ceux qui demandent à y être admis. De la sorte, si une association prospérait plus que les autres, il y viendrait plus de monde, si bien que les conditions de ses membres tomberaient au niveau général, voire même plus bas, de manière à provoquer un mouvement contraire, c'est-à-dire un exode de ses membres vers d'autres associations.

Mais une telle idée ne nous parait pas trop heureuse. Le va-et-vient d'ouvriers d une association à l'autre mettrait eu danger la vie et la prospérité de toute association et pourrait provoquer des luttes entre travailleurs. Les membres d'une association, tant que les affaires seraient prospères, ré-

(1) Ilertzka, Freiland^ ci du ipc^me, Die Geseize der socialen Eiitirickeluni/.

LR RÉGIME SOCIALISTE

sisteraient ù l'invasion des nouveaux venus, qui ne seraient probablement pas les meilleurs ouvriers ; et ils s'arrangeraient entre eux, pour forcer quelques uns de leurs camarades sortir, lorsque les affaires seraient moins bonnes.

L'égalité des conditions ne peut donc pas résulter d'une règle aussi primitive que la faculté donnée à tout le monde d'entrer à tout moment dans n'importe quelle association : elle peut être assurée plus facilement par les variations dans le taux de la rente, que chaque association doit payer à la collectivité pour Tusage des instruments de travail.

Benoit Malon (1) a proposé de répartir la richesse sociale (toute la terre et les capitaux étant revendiqués par la collectivité, l'Etat ou la commune) entre les membres de la communauté, assignant à chacun sa quote-part en terrains, maisons, machines, participations aux bénéfices d'un établissement industriel, etc. L'individu n'aurait que l'usufruit de sa portion ; il devrait, pendant toute la durée de son existence, garder et améliorer les choses, qui lui seraient confiées ; il pourrait s'en servir comme moyens de travail ; il aurait la libre disposition des produits de son travail ; mais il lui serait défendu de capitaliser les produits, et d'exploiter en aucune manière le travail des autres ; à son décès, sa portion retournerait à la col-

(1) Le socialisnte intéijval.

CHAWTRÈ X

lectivité, qui en disposerait en faveur d'un autre individu ayant atteint la majorité.

Ce système présente des difficultés assez sérieuses. D'abord, la diversité des richesses empêcherait une distribution égale et conforme aux demandes et aux vocations des individus ; il se pourrait que la collectivité n'eût à offrir qu'un lopin de terre à un mécanicien, ou une machine ou une action de chemin de fer à un agriculteur. D'autre part, la valeur des choses change : l'individu pourrait voir fondre tout à fait la valeur de son instrument de travail par suite d'une nouvelle invention ou par toute autre cause ; il pourrait gaspiller la part de richesse, qui lui aurait été assignée. Que ferait alors la société? Inversement, la valeur des choses attribuées à quelques individus pourrait augmenter: les possesseurs de certains terrains pourraient, à la faveur d'une bonne récolte, s'enrichir, et, malgré toute prohibition, prendre à leur service des sociétaires moins heureux. La collectivité réussirait difficilement à empêcher la transmission héréditaire de la richesse accumulée. Enfin, la collectivité devrait avoir des réserves pour faire face aux demandes provenant de l'augmentation de la population ; et si les réserves se trouvaient insuffisantes, diminuer les quote-parts déjà concédées.

Le système de Malon ne réussit donc pas à assurer les instruments de travail à tout membre de la communauté.

LE REGIME SOCIALISTE

D'autres socialistes proposent le « crédit gratuit ». D'abord Robert Owen, par sa Labour ExchaïKje Bank^ puis Proudlion par sa Banque du Peuple \ plus tard une pléiade de réformateurs jusqu'à M. Michael Flurscheim, un disciple de M. George (1), ont proposé d'égaliser les conditions économiques et de battre en brèche les monopoles par l'institution d'une banque d'Etat, chargée de prêter sans intérêt à l'individu les objets dont il aurait besoin pour travailler et produire, ou' (ce qui revient au même) les moyens de se les procurer.

La banque émettant l'unique moyen d'échange permis ou reconnu, Ions les produits du travail lui seraient rapportés et elle se chargerait de les vendre. En attendant, elle donnerait à l'individu, en moyens d'échange, la valeur correspondante. Les prix seraient fixés par l'offre et la demande ; l'individu ayant un compte courant ouvert à la banque, toute augmentation des prix serait portée à son crédit ; de même, on mettrait à son compte les diminutions de valeur des objets consignés par lui. Le service de la banque serait gratuit.

Mais, d'abord, serait- on content des services de la banque ? N'y aurait-il pas des gens qui trouveraient plus convenables les échanges directs ? Si on ne voulait pas prohiber ces échanges, il y aurait à craindre qu'après avoir disposé à de bonnes con-

(1) Wahnuiy and Weltkrise, Ein Versuch sur Beseitigang des Geldmonopols, Wien 1895.

GIIAIMTRK X

ditions de leurs meilleurs produits, certains individus n'apportassent le rebut à la banque. 11 surgirait des contestations sur le montant des avances, et sur les pris de vente ; les particuliers se plaindraient de voir leurs marchandises vendues ^ des prix trop bas ; et la banque ne réussirait peut-être pas même à se rembourser de ses avances. Ne parlons pas des plus graves inconvénients, qui se manifesteraient si on étendait, ainsi qu'on l'a proposé, le crédit gratuit à la propriété immobilière. Enfin le service de la banque ne pourr^iit être gratuit qu'en apparence ; il faudrait prélever les frais d'administration, et d'une administration tendant à devenir de plus en plus coûteuse au fur et à mesure qu'elle étendrait ses opérations.

Le but de tous les systèmes socialistes, que nous veaons de passer en revue, est d'assurer à tous les hommes Tusage des instruments de travail. U impôt unique, l'organisation des associations de production ouvertes k tous les travailleurs^ l'assignation d'une quote-part de la richesse sociale en usufruit k chaque membre de la communauté, le crédit gratuit, etc., ne sont que des mesures imaginées pour réaliser l'idéal d'une société, où tout homme aurait une « égale possibilité » de travailler. L'accord entre les réformateurs socialistes va même plus loin; la plupart d'entre eux s'efforcent loyalement de concilier la liberté individuelle

4 LE RÉGIME SOCIALISTE

avecTégalité sociale, d'organiser les intérêts collectifs sans entamer Ténergie et la liberté de l'individu. Leur erreur est de regarder le problème économique à un point de vue trop parliculier, de considérer uniquement soit l'organisation de la production, soit la répartition des fruits du travail, soit la circulation des moyens d'échange ; et de croire qu'en changeant un détail on peut renouveler toute Torganisation économique. (Test quïU se font tous une idée imparfaite de la société Les collectivistes considèrent les citoyens de la cité future comme des membres d'une vaste société industrielle ; les communistes se les imaginent réunis en une vaste coopérative de consommation ; et les autres socialistes se les représentent soit comme actionnaires d'une banque ou d'une compagnie foncière, soit comme membres d'une société d'assurance mutuelle, etc.

La société socialiste sera, une coopérative portant à la fois sur la production, sur la consommation, sur les échanges, sur l'assurance mutuelle. La solution du problème s(Jcial ne peut être donnée que par un système mixte, combinant les avantages des différents systèmes, que nous venons d'examiner. Voici, à noti'e avis, les bases principales de cette organisation :

a) La propriété du sol et des grands moyens de production, de transport et de distribution, serait revendiquée par la collectivité ;

b) La collectivité (plus ou |noins vaste, selon les

particularités du sol, le caractère des populations et d'autres circonstances) organiserait pour son compte un petit nombre d'industries, celles-là surtout auxquelles est attaché un monopole ;

c) A cette seule exception près, l'initiative de la production et des échanges serait laissée aux individus et aux associations. La collectivité céderait les instruments de travail à ceux qui offriraient les meilleures conditions ; car, ceux-là sont censés posséder les aptitudes pour les employer en réalisant la plus grande utilité sociale. Cependant, les associations coopératives pourraient être préférées, à conditions égales, aux particuliers, les habitants de la localité à des étrangers, etc. Il faudrait établir des règles pour assurer l'impartialité et prévenir les abus dans les concessions, exiger des garanties des concessionnaires, prévoir des cas de résiliation, etc.;

d) Les individus et les associations, ayant payé la rente à la collectivité, auraient la pleine jouissance des produits de leur travail, pourraient les échanger aux conditions qu'il leur conviendrait d'établir ;

e) La collectivité serait à même, non seulement de fournir à tous ses membres les moyens de s'instruire, la possibilité du travail, nombre de jouissances gratuites, mais aussi de venir en aide a/ix incapables.

Une égalité relative de conditions régnerait ainsi entre les hommes : les échanges deviendraient né-

LE RÉGIME SOCIALISTE

cessairement équitables et la coopération volontaire se généraliserait.

A ce plan, que nous croyons le plus pratique et en même temps le plus conforme aux principes organiques du socialisme, on a objecté qu'il ressemble trop c\ l'organisation économique actuelle. Peut-être lui ressemble-t-il dans^la forme, mais le fond est différent.

Il y aurait une gestion privée des industries, mais pas une gestion capitaliste. Au surplus, il y aurait h côté des entreprises privées des entreprises coopératives, qui auraient dans certains cas le dessus sur les autres ; et pour certaines industries il y aurait une gestion communale ou étatiste. L'échange serait fait suivant l'offre et la demande ; mais l'égalité des conditions éliminerait incessamment les monopoles, empêcherait les spéculations, et rapprocherait la raison des échanges du coût respectif des choses. Au surplus, les associations pourraient régler leurs rapports par des pattes, par des organes fédéraux, des congrès, etc. ; et la collectivité pourrait imposer des règles, assurant l'hygiène du travail, sauvegardant les droits des minorités, etc. La rémunération du travail, la détermination des rentes, etc., seraient réglées également par l'offre et la demande ; mais, l'égalité fondamentale des conditions étant assurée par le paiement des rentes îi la collectivité, les oscillations de Toffre et de la demande et les différences des rémunérations seraient très restreintes ; ces différences ne servi-

GHAPITRK X

raient qu'à provoquer Temploi le plus utile du travail et des instruments de travail. La collectivîté aurait^ sans doute, un ascendant sur l'individu à cause des instruments de travail dont elle disposerait, cl de son droit de régler les conditions générales. Cela pourrait être dangereux ; mais le danger serait bien moindre dans le plan que nous proposons, que dans tout autre ; on pourrait même s'en affranchir par un système d'administration réellement démocratique et libérale ; système qui présuppose justement Tégalité et la liberté économiques. Nous allons traiter dans le chapitre suivant de l'organisation politique de la société socialiste.

LE RÉGIME SOCIALISTE (fin)

b) Administration publique.

Au sujet de Torganisation politique, les socialistes sont divisés en deux écoles ; social-démocrates et anarchistes se regardent volontiers comme des adversaires irréconciliables. Ils sont convaincus qu'entre eux il y a un abî(!lie. Le socialisme démocratique, d'après les anarchistes, serait un socialisme d'Etat couvert d'un vernis démocratique, un gouvernement tout puissant, paré des formes mensongères de la démocratie porlementaire. Suivant les social-démocrates, l'anarchie serait la dissolution de tout lien social, la licence effrénée de l'individu, abandonné à ses impulsions naturelles.

Il est pourtant évident que le despotisme de l'Etat n'est pas compris dans le programme des social-démocrates, non plus que la licence de l'individu n'est comprise dans le programme des anarchistes. Un rapprochement n'est donc pas impossible. Les socialistes anarchistes admettent la nécessité d'une organisation permanente des intérêts

collectifs: les social-démocrates conviennent que Torganisation doit être la plus libertaire, la plus décentralisée (|u'il soit possible. Leurs divergences sont circonscrites dans ces limites : il est question de modalités, du plus ou moins d'autonomie compatible avec Tunité d'action de l'organisation collée tive. Il n'est pas vrai, comme on l'affirme, que social-démocrates et anarchistes représentent deux principes opposés, les uns la solidarité, les autres la liberté. Ces deux principes, ainsi que nous Tavons vu, ne sont nullement opposés ; mais ils s'appellent réciproquement et se complètent.

Avant de raisonner sur les formes que l'administration publique doit revêtir dans une société socialiste, disons quelques mots sur son contenu, c'est-à-dire sur le nombre et les espèces des intérêts qui doivent ou peuvent rentrer dans son cadre. Le contenu de l'administration publique, dans une société socialiste^ est constitué par toutes les affaires que les membres d'une collectivité trouvent convenable de traiter en commun, par la combinaison de leurs forces. Une cnumération complète de ces affaires est hors de question. Il y a des choses qui sont nécessairement du ressort de l'administration publique : comme la défense collective, l'administration de la justice. Il y en a d'autres, qui ne lui conviennent pas et dont elle ne doit pas se mêler : par exemple, les croyances religieuses, les relations sexuelles, tout ce qui concerne la vie privée. Kntre ces limites, la juridiction de la collecti-

LE REGIME SOCIALISTE

vité peut varier beaucoup : bien des affaires qui dans une collectivité sont confiées à l'administration publique, peuvent être dans une autre traitées par des associations, ou par les particuliers.

Il y a plusieurs espèces de collectivités : il faudrait doûc procéder à une classification, énumérer les affaires qui appartiennent respectivement à la compétence de la commune, à celle de la collectivité régionale, à celle de la collectivité nationale, et à celle de la plus haute collectivité, la société ou fédération des nations. Par exemple Tallotissement et l'aménagement du sol et du sous-sol d'une ville, l'entretien de sa voirie et nombre d'autres affaires n'intéressent que les habitants de la ville même ; et c'est, par suite, la collectivité communale qui doit en prendre soin. D'autres affaires concernent plusieurs collectivités communales et doivent être traitées par la région ou fédération des communes.

Il n'est pas rare qu'une affaire qui intéresse particulièrement les habitants d'une localité, d'une région, intéresse en même temps une plus grande collectivité. Des travaux d'assainissement de terrains marécageux, la construction d'un port, etc., peuvent être utiles à toute une région,. Il n'y a donc ici aucun principe à établir.

Les rapports entre collectivités majeures et mineures devront être réglés par leurs respectives constitutions et par des conventions, qu'elles feront entre elles. Nous pouvons prévoir la constitution

giïaMtRe X\

d'une organisation internationale pour la défense hygiénique des nations, pour le règlement des grandes relations commerciales et pour des services tels que les postes^ les télégraphes, les chemins de fer internationaux, un moyen d'échange ou monnaie internationale, etc. Au contraire, des services que fait aujourd'hui l'Etat pourront passer aux municipalités. Inutile d'insister sur ces détails.

Il faut remarquer ici un phénomène d'évolution très important ; au fur et à mesure que le contenu de l'administration publique s'accroit, on éprouve le besoin de toucher à Tancienne forme de la constitution politique. Comme les anciens organes de lutte et de domination ne sont pas bien appropriés aux nouvelles fonctions, on tend à les écarter dans une certaine mesure, pour faire naître des organes techniques, plus indépendants et moins oppresseurs. Partout de nouvelles formes d'administration naissent et toute la structure de la société change.

Quel sera l'aspect général de l'administration publique dans une société socialiste ? En principe, il n'y a que deux systèmes possibles : l'administration directe et la délégation.

Administration directe, — Le peuple administre ses affaires directement, sans intermédiaires, en rendant des décrets, auxquels les administrateurs, qu'il nomme, sont tenus de se conformer strictement. Nous trouvons d'abord la forme ac-

LE RÉGIME SOCIALISTE

centuée sous laquelle Rittinghausen et Considérant présentèrent ce système. Point de délégation ni de représentation; le peuple serait divisé en fractions de mille citoyens chacune ; chaque fraction aurait le droit de proposer des résolutions, qui seraient soumises à la délibération de toutes les autres. Il y aurait un organe chargé de transmettre ces propositions de loi, d'organiser le scrutin et de proclamer le résultat de la votation. Toutes les questions d'intérêt public seraient soumises k la décision du peuple, tout serait réglé d'avance par la loi. L'administration n'aurait aucune initiative : elle demeurerait tout à fait passive ; elle n'aurait qu'à obéir aux ordres précis que lui donnerait la majorité des citoyens.

Théoriquement il semble que ce système devrait assurer le respect absolu de la volonté du peuple, et inaugurer le règne de la vraie démocratie. Dan» la pratique cependant, il n'y aurait que des questions très simples, et d'un intérêt tout à fait général, qui pourraient être soumises à la décision du peuple tout entier.

Pour les autres affaires, (celles qui demandent des connaissances particulières, et celles qui n'intéressent pas tout le monde au même degré) le système ne fonctionnerait pas ou il fonctionnerait mal ; car la grande majorité s'en désintéresserait, no fut-ce que faute de temps; et il serait facile à un petit nombre d'hommes adroits d'utiliser l'indifférence, l'ignorance, ou la discorde de la multi-

tude, au profit de leurs intérêts et de leurs ambitions.

Au surplus le suffrage universel ne saurait résoudre que le problème de la législation, moins important que celui de l'administration, c'est-àdire de l'organisation des intérêts permanents, des services publics. Le peuple pourrait bien dans ses comices nommer les administrateurs : mais cela suffirait-il à sauvegarder ses intérêts ?

Ledru Rollin proposa, en guise d'amendement au système de la législation directe, d'instituer une corporation de mandataires chargés de rédiger les projets de loi, qui pour devenir obligatoires devraient être acceptés par la nation. Ce Corps législatif rendrait, en outre, pour les nécessités secondaires, des décrets qui seraient exécutés sans être soumis à la sanction du peuple, parce que celui-ci serait censé les approuver. On aurait ainsi un embryon de gouvernement ; et le nombre des votations, auxquelles le peuple serait appelé, serait de beaucoup réduit. Mais, même avec cette limitation, le système de la législation directe ne semble pas convenir aux affaires compliquées d'une collectivité communale quelque peu nombreuse, encore moins à celles d'une collectivité régionale ou nationale.

Délégation ou système représentatif, — Le peuple ne traite pas directement ses affaires, mais il nomme les gens auxquelles il croit reconnaître les capacités nécessaires : il se laisse gouverner par

LE RÉGIME SOCIALISTE

LUI certain nombre de mandataires, entourant leurs fonctions des garanties nécessaires pour sauvegarder sa propre souveraineté. La délégation peut être directe ou indirecte.

La délégation directe consisterait^ selon la proposition d'L^mile de Girardin, dans l'élection par le suffrage universel d'un maire de France, restant en charge un an, et d'une commission de surveillance, chargée de contrôler les actes du magistrat suprême. Par un système d'élection imaginé par Girardin, le maire de France serait Félu de la majorité des électeurs, la commission serait l'émanation de la minorité ou des minorités. Quand ils seraient d'accord, maire et commission pourraient faire des lois et les faire exécuter : en cas de désaccord, le peuple déciderait entr'eux. Dans la plus favorable des hypothèses ce système aboutirait à la législation directe; car il faudrait soumettre au peuple presque toutes les questions. Cependant le maire et la commission pourraient s'entendre, et en ce cas ils gouverneraient en maîtres absolus. Ce système n'est donc pas plus acceptable que les précédents.

Reste la délégation indirecte, dont l'exemple le plus frappant est notre système parlementaire. Le peuple ne décide rien par lui-même. Le parlement, émanation du suffrage populaire, est seul compétent pour faire la lo[; et il a, par Fintermédiaire'du ministère choisi dans son sein, la direction suprême de l'administration publique. Le

GHAPITRK XI

gouvernement parlementaire, ainsi que nous l'avons vu, n'est rien moins que représentatif : il est une tyrannie anonyme. Le ministère, possédant le pouvoir suprême civil et militaire, agit sur les électeurs et sur la Chambre, et se les assujettit. La législation et l'administration publiques sont tournées à l'avantage de la fraction dominante ; et il n'est pas possible au peuple de se libérer du joug d'un parti sans tomber sous celui d'un autre.

L'expérience des systèmes d'administration, dont nous avons signalé les inconvénients, a été faite dans l'antiquité et dans les temps modernes.

A Athènes le peuple délibérait en masse sur les affaires publiques ; à Rome il nommait presque tous les magistrats. Dans l'une et dans l'autre de ces républiques il se laissait entretenir aux frais de l'Etat : ce qui était possible grâce au travail des esclaves et aux tributs des nations et des villes soumises. Le résultat final fut une immense corruption, dans laquelle sombrèrent ces républiques.

Quant au système parlementaire, l'expérience qu'on en a faite est récente et décisive. Ses vices sont reconnus par tout le monde ; et en quelques pays on a essayé d'y apporter des correctifs. Le référendum^ obligatoire ou facultatif, le droit d'initiative, l'élection des magistrats, le mandat impératif etc., ont été proposés et appliqués avec des résultats douteux, peut-être à cause du caractère fragmentaire de la réforme, — certainement im par-

LE RÉiGÎME SOCIALISTE

faits, à cause de l'inégalité fondamentale des con ditions dans la société actuelle.

La constitution sociale doit avoir pour point de départ Tégalité des conditions économiques, Tégale possibilité de travailler pour tous. Cela établi, les membres de la collectivité pourront développer leurs facultés, et auront l'indépendance nécessaire pour opposer une sérieuse résistance à toute teiitative de domination. Car la caractéristique du système politique, qui convient à une société socialiste, c'est justement qu'il ne doit pas y avoir de domination, ni d'un individu, ni d'une classe, ni d'un parti. Pas de pouvoir gouvernemental [Vaii-archié). Le peuple ne peut pas régner sur le peuple : il ne peut qu'administrer ses propres affaires. L'organisation sociale doit reposer, non pas sur la force, ni sur la corruption, mais sur l'opinion publique, sur l'utilité etla nécessité, reconnues par tout le monde, de l'action collective. Tous les socialistes sont d'accord là-dessus.

Le gouvernement, avec ses organes de lutte et de domination, doit faire place à une administration des affaires publiques ; encore mieux, à des administrations. Le nœud hiérarchique, qui réunit aujourd'hui les différentes administrations de l'Etat doit être dissous : et les administrations doivent devenir autonomes. C'est dire qu'elles se constitueront suivant des règles appropriées à la nature spéciale de chacune.

L'élaboration de ces règles, la création des

nouveaux organes administratifs réclamés par les nouveaux besoins de la société, la constitution d'une administration publique, capable non pas de servir les ambitions et Tavarice d'une clique gouvernante, mais les intérêts réels du peuple, compteront paruïi les tâches les plus importantes de la génération future.

Les administrations autonomes seront unies entr'elles par des organes de relation,, permanents ou temporaires : congrès, conférences, commissions fédérales, etc.

Il ne faudra pas d'un pouvoir exécutif central ; nous tenons à le répéter.

Il ne faudra pas non plus d'un Corps législatif général. Une partie de la législation, la législation technique, sera préparée par des commissions spéciales et délibérée par les groupements intéressés. Quant aux questions d'ordre général les plus importantes, et à celles qui sont à la portée de toutes les intelligences, la collectivité, si elle n'est pas trop nombreuse, pourra les décider directement. Dans les collectivités très nombreuses ou diins les fédérations de collectivités, on pourra adopter un système analogue à celui des Commentions américaines : chaquQ association, ou section du peuple, se réunit à part et après discussion nomme des délégués avec mandat de s'entendre sur certaines bases, dans une Convention ou congrès, avec les délégués des autres sections de la communauté, pour arrêter telle ou telle mesure.

LE RÉGIME SOCIALISTE

J^'initiative des lois pourra partir, soit des admiiiistnitioiis publiques, soit des associations populaires. Les différentes administrations publiques seront formées sur le modèle d'une association coopérative de production. Les membres seront choisis parmi les concurrents qui pourront démontrer qu'ils possèdent les capacités nécessaires. Ils choisiront entre eux (du moins dans la plupart des cas) leurs directeurs techniques et leurs administrateurs.

Les appointements des administrateurs ne seront pas (grâce à l'égalité des conditions économiques) notablement au-dessus de la rémunération ordinaire du travail. Aussi les administrateurs publics resteront les serviteurs et ne deviendront jamais les maîtres du peuple. Au surplus, leurs actes pourront toujours être soumis à l'assemblée populaire, ou, dans les cas moins importants, attaqués devant une magistrature populaire. On donnera une grande importance au rendement des comptes par les administrateurs publics : on l'entourera des formes et garanties nécessaires pour le rendre fil c a ce.

Un système, où il serait impossible aux administrateurs publics d'abuser de leur pouvoir, de se rendre infidèles au mandat qu'ils ont reçu, de commettre des injustices, des concussions, des actes arbitraires, n'existe pas et ne sera jamais inventé. Mais il est possible et nécessaire d'entourer l'administration publique de garanties suffisantes, et

GIIAPJTUE XI

de rendre effective la responsabilité des administrateurs.

Ce qui frappe dans le système politique et administratif actuel, c'est Tirrcsponsabilité des fonctionnaires, surtout des fonctionnaires électifs, députés, ministres, maires, etc., et des chefs des administrations, auxquels on n applique pas même les sanctions du Code pénal commun, pourtant sévèrement appliquées aux simples citoyens. Il faut changer cela, et assurer cette a justice dans Fadministration », dont on a aujourd'hui une vague idée.

Le progrès social réclame l'extension du domaine de la justice, et avant tout Textension des principes de morale, déjà reconnus, de la vie privée à la vie publique. Il va sans dire que notre notion de la justice comprend le respect absolu de la liberté de rindividu dans toutes ses formes : liberté d'opinion, de parole, de presse, d'association, etc. ; — car les abus même de la liberté sont moin^ dangereux que sa restriction ; — et elle comprend aussi le respect des droits et des intérêts des minorités. Le lecteur se souviendra de la longue exposition, que nous avons faite, dans un des premiers chapitres de cet ouvrage, de la théorie de la justice.

C'est, en vérité, le côté du problème social qui a été le moins médité par les socialistes ; et c'est peut-être à cause de cette insuffisante méditation du coté juridique du problème social que les idées des socialistes sur la constitution politique de la société

LE RÉGIME SOCIALISTE

future sont encore vagues et incertaines. Les socialistes ne semblent pas fixés sur le régime politique à adopter. Ils se disent démocrates ; ils sont convaincus que le peuple doit administrer ses propres intérêts; mais ils ne savent pas trop comment il pourra s'y prendre. D'aucuns penchent pour le système de l'administration directe ; d'autres se résigneraient à un système représentatif parlementaire (dont ils ne se dissimulent pas les défauts) avec des réformes, tel que le référendum,, l'élection populaire des fonctionnaires, etc. ; d'autres enfin, les anarchistes, se contentent de dénoncer les vices des deux systèmes.

Le plan que nous avons esquissé, ne contredit aucune de ces théories ; — au contraire, il les concilie et les complète. Il s'éloigne du socialisme démocratique et du socialisme anarchiste quant à la forme, mais il en réalise l'idéal. L'essence de la vraie démocratie, qui fut définie par Proudhon « l'abolition de tous les pouvoirs », peut être appelée l'anarchie. Celui qui dit : gouvernement du peuple par le peuple, dit en réalité : pas de gouvernement ; car le gouvernement est toujours une oligarchie et une hiérarchie. Le gouvernement de tous en général [démocratie) est le gouvernement de personne en particulier [anarchie). Nous avions donc raison, au commencement de ce chapitre, d'affirmer qu'il n'y a pas de divergence réelle entre socialisme démocratique et socialisme anarchique.

En décrivant, dans les deux derniers chapitres, les traits principaux du régime socialiste, nous nous sommes gardé de descendre à des détails et dé hasarder des prévisions sur un avenir plus ou moins lointain. Nous avons estimé devoir nous en tenir au moment initial du socialisme et montrer le chemin à suivre plutôt que le but à atteindre.

La plupart des socialistes n'ont en vue que le terme final du processus de transformation de la société contemporaine. D'après eux, le socialisme est tout entier dans ce terme final, le communisme ou le collectivisme; le mouvement de transformation lui-même n'a aucune valeur, ou bieil il en a une minime. Les lois sociales, les essais de coopération, les luttes pour l'amélioration du sort de la classe ouvrière, n'ont pour eux qu'un intérêt très médiocre ; ils n'y voient que des palliatifs, quand ils n'y voient pas une condamnable « transaction avec les principes ».

Nous sommes d'un avis complètement opposé.

Le collectivisme ou le communisme, s'ils étaient destinés à se réaliser jamais, n'y parviendraient qu'à la suite d'une transformation plus ou moins longue de la constitution sociale actuelle. C'est donc cette transformation que nous devons étudier, pour y coopérer consciemment. Ainsi que l'a très bien dit M: Bernstein, le but final du socialisme n'est rien pour nous, le mouvement est tout. .\

« Il faut se rappeler (a dit dans le même esprit M. Edward Carpenter) qu'il n'y a pas la moindre» clmnce qu'aucun « idéal» social pur et simple soit jamais réalisé. Au surplus, tout idéal a son incon- " vénient et celui de Tun ne s'adapte guère à celui d'un autre. Tout en reconnaissant donc que la société actuelle s'achemine évidemment vers le communisme, il nous est permis d'espérer et de croire que sa forme ultérieure ne réalisera exactement l'idéal d'aucun parti du travail, mais sera assez large pour embrasser une immense variété d'institutions et de coutumes, ainsi qu'une grande survivance de formes sociales actuelles »,

Développant cette thèse, M. Carpenter ne craint pas d'affirmer que, bien que le salariat ne soit guère conforme à l'idéal du parti le plus avancé, il est cependant probable qu'il subsistera longtemps. Il ajoute qu'il n'est « pas impossible qu'un système large de salaires, établi (comme celui de Carruther, dans le dernier chapitre de son Commercial and commumd economy) sur des bases essentiellement

(lémocValiqucs, « donne plus de liberté qu'un réi^inie anarcliisle sans réglementation, d'après le- (juel chacun prendrait selon ses besoins », — tout simplement parce que dans le premier cas un ouvrier pourrait travailler deux heures par jour et vivre avec le salaire de ces deux heures, et un autre travailler huit heures et vivre du salaire correspondant, et que l'un et l'autre aurait la liberté morale entit re de vivre ainsi ; tandis que dans le second, sans siilariat, le pi emier des ouvriers craindrait (quel que fût son désir de travailler moins)de faire tort à la communauté, et que celle-ci aurait la même pensée, s'il ne travaillait pas ses huit heures comme l'autre »,

(( Le point le plus important en tout ceci, observe justement M. Carpenter, est que, bien que le système de représentation des valeurs par l'argent puisse persister sous forme de salaires, d'achat,de veutev, encore assez longtemps, il perdra inévitablement sa rigidité de fer et, avec la modification des habitudes et des conditions de vie, s'assouplira au point de pouvoir céder aisément, tout en demeurant rindice d'une coutume sociale, chaque fois qu'il en sera besoin. La propriété privée sera dépourvue du caractère de virulenjcc qui lui appartient actuellement et ne subsistera plus que comme usage et commodité, toute ail'aire d'argent devenant peu à peu avec le temps une simple formalité ainsi qu'il en est aujourd'hui entre amis(l). » (l) Forecasts of tke cominy century, par Ëdvy^apd Car-

Nous avons voulu transcrire cette page, oùTautcur distingue nettement la forme et l'essence, la lettre et l'esprit du socialisme. Ce qui lui tient au cœur, ce n'est pas l'abolition des formes économiques actuelles, des échanges librement contractés entre individus ou entre associations, — ou du contrat de travail intervenant entre individus ou entre association et individus, — ou de la possession de certains instruments de travail par Tindividu ou par l'association. Mais il recherche la liberté du travail, l'égalité des conditions, l'équité des rémunérations et des échanges, la solidarité dans la collectivité. On pourrait obtenir ces choses sans avoir recours à l'organisation communiste ou collectiviste ; et réciproquement, sous une organisation de ce genre, il se pourrait que la justice dans les rapports économiques entre les individus et la collectivité, ou entre des collectivités différentes, ne se réalisât pas, qu'il y eût encore des monopoles,que les conditions du travail ne fussent pas égalisées, enfin que l'administration publique ne fût pas soumise à la volonté du peuple. La forme n'est pas indifférente, mais elle est secondaire : ce qui importe surtout ce sont les nouveaux rapports juridiques. Or, l'élaboration de ces rapports se fait déjà sous le régime actuel.

Les rapports entre patrons et ouvriers ont été longtemps abandonnés à l'arbitraire des uns et des

pcnter, Bernard Shaw elc* Manchester, 1897. Voir Humanité nouvelle, janvier 1898, pp; 12-13.

autres. Aucun droit, aucune ohligatioa n'étaient reconnus ni d'un coté, ni de Tautre. Le patron pouvait prendre à son service des femmes, des enfants, des étrangers ; il pouvait imposer robligationà ses ouvriers de ne pas appartenir à une association de résistance ou d'aller à la messe ; il pouvait abaisser le prix du travail au-dessous du minimum de subsistance, prendre pour contre-maitre le plus farouche argousin, prélever des amendes sur les salaires, négliger toute précaution en vue de sauvegarder la vie des ouvriers. En somme, il avait un pouvoir absolu ; ses ouvriers n'avaient vis-à-vis de lui d'autre droit que celui que pouvaient leur assurer leur nombre, leur union, leur capacité de résistance, en un mot la force. Un tel état do choses, si même il n'a pas changé sensiblement, n'est plus considéré comme légitime.

Syndicats ouvriers, Bourses de travail, etc., se proposent de répartir l'ouvrage entre tous les travailleurs, en limitant la durée des journées, et de déterminer les salaires en rapport avec les prix des moyens de subsistance et avec la productivité du travail (échelle mobile). Les engagements sont bilatéraux et obligatoires : le palron ne peut congédier l'ouvrier, ni celui-ci abandonner le travail, sans avis préalable ou indemnité. Une magislrature , élective (les prud'hommes) a é(é instit(u''e pour statuer sur les droits dérivant du contrat de li'avail. Les questions relatives à l'exécution du ti-avail (règlenient de fabrique, préb^vement d'amciides,

RÉFORMES JURIbîQUËS ET RÉFORME MORALE 205

administration des caisses de secours, choix des contre-maitres) sont parfois l'objet de discussions et d'accords entre maîtres et ouvriers : des conseils de conciliation ont été imaginés pour aplanir les différends qui peuvent surgir sur ces points, ainsi que sur d'autres. Enfin, une législation du travail est en formation, pour la protection de la vie et de la santé des ouvriers et pour la limitation du pouvoir d'exploitation capitaliste, surtout à Tégarddes êtres faibles.

Remarquons que l'essence du régime capitaliste est précisément le pouvoir despotique du patron ; par conséquent la détermination des rapports en question, la formation du contrat de travail, altèrent le contenu même du régime capitaliste. Le socialisme commence à vivre, pour ainsi dire, sous l'enveloppe capitaliste.

Il ne peut se développer librement; il est obligé de se soumettre aux exigences du capitalisme, qui tient la main haute dans l'organisation du travail et dans la législation. Il en résulte des luttes, des compromis, des tergiversations; maisTimportance du mouvement réformiste n'en est pas moins grande : car (répétons-le), même sous un régime socialiste, il sera nécessaire de proportionner la rémunération au travail et à la quantité des produits, de répartir le travail de la manière la plus équitable entre tous les producteurs, de garantir la vie, les salaires, la liberté des ouvriers, en même temps que les intérêts des consommateurs et cer-

tains intérêts généraux de la collectivité. Les eflbrts donc que l'on fait aujourd'hui vers la systématisation de ces rapports, ne seront pas perdus ; les expériences seront utilisées ; les acquisitions seront maintenues.

Au surplus, la réforme économique a pour objet de dépasser le régime capitaliste. Les différentes formes de coopération tendent justement à éliminer le capitaliste de lorganisation industrielle ; mais observons que trop souvent on se contente, ici encore, de l'apparence. Si les rapports entre sociétaires, la répartition du travail, la direction technique, Tadministration, la distribution des bénéfices, l'échange des produits et les autres rapports extérieurs, ne sont pas réglés d'une manière équitable, on aura toujours, sous des formes mensongères, une véritable exploitation capitaliste. Rien donc de plus important que les expériences qu'on fait au sujet de l'organisation interne de la coopération.

Le but final du mouvement ouvrier est l'administration du travail par les travailleurs. Toutefois il y a un côté de l'organisation du travail qui touche aux intérêts des consommateurs, intérêts distincts de ceux des producteurs et parfois opposés. Aujourd'hui le capitaliste interprète, tant bien que mal, au point de vue de son intérêt particulier, les désirs des consommateurs, et il organise le travail en raison de ces interprétations. Parfois, c'est le gouvernement ou la municipalité (comme dans le

RÉFÔRMIlS juridiques et réforme morale 207

cas des chemins de fer et d'autres services analogues) qui fait valoir^d'une très faible voix d'ailleurs, les raisons du public, des commerçanfs etc. Dans la société socialiste, l'organisation du travail doit résulter, en définitive, de l'entente entre les groupements des producteurs et les groupements des consommateurs. Par conséquent, les différentes tentatives, qu'on fait aujourd'hui pour éliminer les intermédiaires et leurs profits, pour rapprocher le prix du coût de production, pour mettre en plus exact rapport la production avec la demande, tout cela est dans la voie du socialisme.

Il en est de même des essais de popularisation du crédit ; car que sont-ils sinon des tentatives pour faire que le capital soit à la portée des travailleurs? 11 est évident que, même sous un régime socialiste, il faudra utiliser les résidus de la production (épargne) et faciliter leur absorption dans le nouveau cycle de production ; — donner la plus grande élasticité possible à l'organisation du travail, par un système qui permette la translation du capital et du travail d'une industrie à une autre, à la moindre variation des besoins et des méthodes industrielles.

La question agraire est la plus difficile de toutes, car Torganisation du travail agricole présente les plus grandes variétés. Cependant l'élaboration de nouveaux rapports juridiques est déjà évidente par les corrections qu'on apporte, ou qu'on propose d'apporter, aux droits et aux obU^

GHAPlTRIi XII

gâtions des propriétaires et des fermiers. La tendance est à prohiber les pactes par lesquels le fermier renonce au remboursement des frais occasionnés par les améliorations, et aux indemnités pour les cas fortuits. On cherche à assurer au fermier une juste rémunération pour son travail (ainsi en Irlande ont été institués des tribunaux chargés de réduire les rentes excessives) et une location assez longue pour qu'il puisse récolter le fruit de ses labeurs.

On va encore plus loin : par Tinstitution de coopératives agricoles, par l'organisation du crédit mutuel dans les campagnes, par les unions des fermiers et des petits propriétaires d'une commune pour l'achat des semences et des engrais et pour la vente des produits du sol. Il est évident que, sous des formes adaptées à, l'agriculture, la tendance de la réforme agraire est analogue à celle delà réforme économique-industrielle.

Faut il revenir encore une fois sur la réforme politico-administrative? Rappelons qu'à Tancien régime, basé sur la volonté d'un monarque absolu, a succédé un régime basé sur la volonté (présumée) du peuple. Dans le système où le gouvernement d'un Ktat dépend de la volonté d'un maître, il y a absence complète de justice. Dans le cas où le peuple est censé vaquer à ses affaires, voter les impôts, être armé pour la défense de la patrie et des institutions qu'il s'est données librement, il y a una jtts/ice présomptive, — nous allions dire une

justice subjective, — fondée sur le consentement général aux actes de l'administration publique.

Le peu de valeur de cette justice présomptive a été révélé par l'expérience ; et la tendance aujourd'hui est à assurer la justice dans 1 administration, à formuler des lois générales auxquelles la décision des cas particuliers doit être conforme ; à entourer l'administration de garanties : — conditions de capacité pour les administrateurs, publicité des actes, délibérations motivées, tribunaux administratifs, comités populaires et responsabilité des administrateurs.

Il ne suffît pas que l'impôt soit voté-par la majorité des représentants du peuple pour qu'il soit juste. Toute une littérature récente étudie le difficile problème de la juste répartition des impôts, c'est-à-dire de la juste distribution des frais d'entretien des services publics, — problème qui se présentera même sous un régime socialiste.

Enfin, les devoirs des administrateurs publics acquièrent un caractère juridique : on permet la résistance à leurs actes injustes et on arrivera sans doute à punir comme des crimes, non seulement leurs actes arbitraires, mais aussi leurs complots, leurs trahisons, leurs tentatives de corruption et de domination. Ce seront les véritables crimes politiques de l'avenir.

La reforme juridique, qui comprend la correction des injustices sanctionnées dans les codes civils, le perfectionnement et l'extension de la no-

tion de crime, aussi bien que la constitution d'une justice internationale, estunetransfonnationinterne de l'organisation sociale actuelle : elle doitdonc être considérée comme une quintescence du socialisme.

M. Bernstein, dans un récent article de la Neiie Zeit (1), a écrit ces remarquables paroles : « Si Ton entend par réalisation du socialisme Tinstitution d'une société complètement communiste en tous points, je n'hésite pas à répondre qu'elle me parait être encore dans un lointain suffisamment éloigné. Mais je suis fortement convaincu que la génération actuelle verra la réalisation de beaucoup de socîali^me, sinon dans la forme, du moins dans le fond. L'extension constante du cercle des devoirs et des droits correspondants des individus à l'égard de la société et des obligations de la société à l'égard de l'individu, l'extension du droit de contrôle de la société (État ou nation) sur la vie économique, l'administration autonome démocratique dans la commune et la province, et l'extension des attributions de ces groupes, — tout cela c'est, pour moi, un développement vers le socialisme, ou, si l'on veut, une réalisation partielle du socialisme. Le passage des entreprises économiques de la direction privée à la direction publique accompagnera ce développement, mais il ne pourra se faire que petit à petit. Il faut beaucoup de temps pour arriver à une bonne direction

(1) V. le résumé de cet article dans le Devenir social, avril

démocratique des entreprises. — c'est là un problème dont riiistoire du conseil du comté de Londres peut nous montrer toute la difficulté. »

M. Bernstein ajoute, en parfaite conformité avec les vues exprimées par nous dans cet ouvrage : (( Lorsque la société fait usage des droits de contrôle sur les rapports économiques, il n'est pas d'une importance fondamentale, comme on le croit généralement, qu'elle dirige elle-même Texploitation.

11 peut y avoir plus de socialisme dans une bonne législation sur le travail dans les fabriques, que dans l'étatisation de tout un groupe de fabriques ».

Il y a sans doute plus de socialisme dans l'organisation économique de la classe ouvrière et dans ses eflbrts pour régulariser le contrat de travail et systématiser les conditions du travail, que dans la proclamation d'un communisme ou d'un collectivisme dépourvus d'un contenu juridique correspondant à la forme.

C'est la conclusion, vers laquelle convergent les différentes parties de ce livre.

Si de nouveaux principes de justice sont en formation, principes qui doivent gouverner les relations sociales sous le régime socialiste, une nou-. velle m ora le est en formation , — morale qui anim cra et supportera les nouveaux rapports juridiques.

Nous avons mentionné les changements, qui se produisent dans notre conscience morale, en rapport avec le perfectionnement du mécanisme social ; mais il faut en parler plus longuement à cette place.

La morale d'aujourd'hui appartient, moitié au passé, moitié à Tavenir.

Nous avons encore dans le sang l'admiration de la force, de la richesse, de la puissance. Le désir de s'enrichir, de se soustraire à Tobligation du travail, est certainement une dérivation du désir de dominer, d'être, ou du moins de paraître, socialement supérieur. Nous avons, il est vrai, de meilleurs sentiments, mais ils restent lettre morte. La morale en action est une morale de lutte \ la vengeance est un droit et presque un devoir; le succès est la pierre de touche de la moralité pour un grand nombre d'actes. On pardonne beaucoup à ceux qui réussissent et on appelle imbéciles ceux qui négligent de profiter des chances favorables. Il y a des départements de notre conduite où tout semble licite ; la fraude, le mensonge, le complot, sont, non seulement tolérés, mais pre'sque rendus obligatoires dans le commerce et dans la politique, comme jadis l'assassinat l'était dans la diplomatie. Dans les rapports sexuels beaucoup est permis, beaucoup est pardonné au màle, de ce que l'on condamne chez la femme : ici encore la morale s'incline devant le plus fort.

Contre cette morale s'élève la conscience de

l'homme moderne ; ou plutôt sur ce fond de morale ancienne s'étend et se stratifié une morale nouvelle, composée de sentiments de solidarité, d'égalité et d'indépendance. L'ouvrier et le paysan ont perdu quelque peu de leur respect de jadis pour leurs maîtres et seigneurs ; maintenant, ils s'unissent entre eux par dessus les frontières géographiques des « patries », en dépit des diffél'ences de religions, de races et de gouvernements.

La moralité générale s'élève. Nous ne professons plus une admiration inconditionnée pour le courage guerrier, pour la force physique, pour le tnlent, l'instruction et la beauté. Le centre de la moralité se déplace : nous mettons la moralité dans le contenu de l'acte, non pas dans sa forme. Nous nous refusons à donner pour excuses à des actes injustes, le talent, la grâce, ou l'énergie qu'on met à les accomplir : la responsabilité de rhomme doit être, au contraire, en raison de sa capacité.

Tandis que les qualités de lutte descendent dans notre estime, les qualités de travail et de solidarité s'y élèvent. Le travail est considéré comme un droit et comme un devoir, — comme une dette que l'individu doit payer à la société, qui, à son tour, est obligée d'offrir à l'individu la possibilité de travailler. L'échange de services entre l'individu et la société ne peut pas être fait d'aprrs un strict rapport de réciprocité : qui plus a, plus doit donner ; (( à chacun selon ses besoins, de chacun selon

CHAPITRK XII

ses forces » ; tel est le principe moral qui tend à se réaliser dans Tavenir.

Mais le travail est-il toujours une vertu? Peut on approuver le père de famille qui se tue à force de travailler, qui économise au prix de sa santé, pour laisser un riche héritage à ses enfants ? Non certes, car il y a là transformation du moyen en but. La société a, d'ailleurs, intérêt au développement des facultés des individus : par conséquent, le travail excessif, le travail exclusivement manuel et le travail accepté pour un salaire insuffisant, méritent d'être réprouvés. L'ouvrier doit défendre ses droits, ses intérêts, sa dignité d'homme ; doit lutter pour son émancipation, non seulement dans son intérêt personnel, mais aussi dans l'intérêt de sa classe et dans celui de l'humanité toute entière. Nous assistons à la formation de sentiments de ce genre ; les blacklocjs^ les ouvriers qui font concurrence à leurs camarades, sont considérés comme des traîtres; c*est une moralité de hitte^ mais elle tend à un progrès moral : au fond de cette moralité de transition se forme le principe de la juste répartition du travail et de ses produits.

Le travail, pour être moral, doit être socialement utile. Le géographe, qui aventure sa vie pour explorer des régions inconnues, a droit à toute notre admiration ; l'admiration étant la monnaie dont on paie les services qu'on ne peut pas payer par de l'argent. Mais l'agioteur, Tusurier, le militaire professionnel, lors même qu'ils se donnent

beaucoup de peine dans leurs occupations respectives, exécutent des besognes nuisibles à la société : c'est pourquoi ils sont aujourd'hui regardés avec un sentiment bien différent des sentiments d'admiration et de la gratitude !

Le point le plus important de révolution actuelle de la moralité, c'est Textinction graduelle des diversités les plus choquantes de conduite correspondant à la division de la société en classes.

La moralité est la coordination des conduites des hohimes dans la vie sociale. L'histoii*c de la colonisation et de l'émigration nous montre, à chaque page, l'homme civilisé .redevenant barbare au moment où il s'éloigne de son milieu, de sa société, des yeux de ses amis et de ses concitoyens, et se trouve en contact avec des races inférieures ou avec des individus de nationalité, de langue, d'origine, tout à fait étrangères à la sienne. Lorsque les liens sociaux se relâchent, la moralité s'afiFaiblit. Aussi le degré de développement de la moralité est-il proportionnel au degré d'intensité des relations sociales.

Plus une société est dense de relations, d'amitiés, de sympathies, plus grande en est aussi la moralité. Plus il y a de hiatus en elle, moindre est la moralité do ses membres. Une société hiérarchique, comme la nôtre, ne peut qu'être profondément immorale. Les différentes classes agissent en opposition l'une avec l'autre, leurs critériums de moralité sont contradictoires. Pour les uns le tra-

GttAPlTRK Xll

vail est un devoir, pour les autres une honte ; chez les uns ou loue l'habileté, chez les autres la violence, chez les troisièmes la docilité. Le législateur lui-même, après avoir proclamé que la loi doit être égale pour tous, se met à protéger la propriété des uns, et laisse sans protection le travail et la vie des autres. Les morales des différentes hiérarchies sociales sont encore encombrées de subtilités et de contradictions. Un magistrat enverra en prison un père de famille sur la parole, qu'il sait mensongère^ d'un agent de police ; parce qu'il veut affirmer le principe d'autorité et qu'il ne veut d'ailleurs pas déplaire au gouvernement. Le militaire commettra des atrocités au nom de la discipline et ainsi de suite. Tous agiront en contradiction avec les indications de leur propre conscience, c'est-à-dire avec les principes universellement admis de moralité.

Nous aspirons à l'unification de la morale. Autant vaut tuer un homme d'un coup de poignard que de l'envoyer comme matelot braver la tempête sur un bateau avarié, qui a été assuré par son propriétaire au-dessus de sa valeur. La vie de l'homme est sacrée : ce principe doit être appliqué dans tous les domaines de la conduite. Personne ne doit s'emparer des biens d'autrui. Appliquons ce principe au commerce, à la Banque, à la Bourse : et il nous sera impossible de nous réconcilier avec les relations sociales actuelles. La corruption, les intrigues, les ambitions des politiciens ne sont pas

. RÉFORMIiS JURIDIQUES Et RÉJ'ORME MORALE Slf

moins blâmables que les fraudes des fabricanis et les coalitions pour élever les prix des marchandises. L'homme qui néglige ses devoirs de citoyen, n'est pas moins coupable que le mauvais père de famille,

La moralité politique est encore à faire : cependant, dans quelques pays, il y en a un rudiment. Quiconque a vécu en Angleterre a pu constater Texistence de règles de conduite concernant les réunions publiques, règles que la grande majorité des assistants ne permet pas de transgresser et grâce auxquelles sont assurées liberté de parole et fair-play (discussion honnête) à tout individu ayant une opinion â exprimer. De même, la moralité de la presse est assez avancée en Angleterre pour qu'on observe une remarquable impartialité dans les comptes rendus de discours et dans le reportage ; et le droit de défense y est accordé invariablement aux individus attaqués.

Le perfectionnement de la conscience morale est la condition préalable de la réalisation du socialisme. Si les hommes continuaient à être ce qu'ils sont aujourd'hui, aucun système socialiste ne pourrait fonctionner. Il y aurait probablement tyrannie de l'opinion publique au lieu de tyrannie du gouvernement ; monopoles de communes, d'associations, au lieu de monopoles de capitalistes. Pour réformer la société, il faut réformer l'individu. La tâche principale du socialisme est précisément de moraliser les masses par la propagande et par la

pratique des principes de solidarité el de réciprocité. L'Internationale déclara dans ses statuts que ses membres s'inspiraient de la vérité, de la justice et de la morale.

1 outefois ce serait une erreur de croire que l'individu puisse réagir individuellement avec succès, contre l'organisation sociale actuelle. M. Tolstoï a soutenu cette thèse. 11 a dit : ^< Vous semble-t-il insensé d'aller tuer les Turcs ou les Allemands ? N'y allez pas. Vous semble-t-il insensé de vous approprier le travail des pauvres pour vous habiller à la mode, vous et vos femmes, ou pour donner une soirée qui vous ennuie mortellement? Ne le faites pas. Vous semble-t-il insensé d'entasser dans les prisons, c'est-à-dire d'abandonner à l'oisiveté et à la dépravationla plus épouvantable, des personnes déjà corrompues par l'oisiveté et par la dépravation? Ne le faites pas. Vous semble-t-il insensé de vivre dans l'air pestilentiel des grandes villes^ tandis que vous pouvez vivre dans un air pur ? Ne le faites pas. Vous semble-t-il absurde d'apprendre à vos enfants, avant et sur toute autre chose, les grammaires des langues mortes? Ne le faites pas. Ne faites pas, en un mot, ce que fait actuellement i tout le monde européen ; il vit, et estime sa vie in- ' sensée ; il agit, et estime insensés ses actes ; il n'a pas de confiance dans sa raison et vit en discorde avec elle » (1).

(\) Ma religion, cite par Ed. Rod. Les idées morales du temps p7'ésenL

Que rindividu doive réagir contre la coaction sociale, qui lui impose des actes injustes ; nous l'accordons très volontiers. Mais cela n'est donné qu'à quelques individus possédant une énergie morale bien plus grande que l'énergie commune. L'immense majorité des hommes ne peut pas lutter contre la société ; et la révolte de quelques individus ne change pas le système. Un marchand qui voudrait être honnête, un capitaliste qui s'attendrirait sur le sort de ses ouvriers, seraient vite ruinés et remplacés par d'autres. Le soldat qui refuserait de se battre, serait fusillé. L'ouvrier qui ne voudrait pas louer ses bras pour un morceau de pain, devrait se résigner à mourir de faim avec se>^ enfants. On trouvera quelques héros, qui donneront leur vie pour un principe ; mais l'héroïsme ne deviendra jamais général. Les politiciens des Etats- Unis regrettent d'être obligés de pratiquer la corruption la plus effrontée ; mais chacun trouve que, s'il y renonçait, il ne ferait que donner Tavantage à son adversaire. Les Etats sont armés l'un contre l'autre, bien qu'ils gémissent du militarisme, parce qu'aucun ne veut être le premier à désar- > mer. Cela prouve l'utilité, la nécessité des mouvements collectifs : les révoltes individuelles ne sont utiles que comme des étincelles, en tant qu'elles allument un incendie.

M. Rod (1) constate avec raison que les admi-

(i) Loc. cit.

rateurs les plus ardents du génie de Tolstoï en Occident ne retrancheront un seul service à leur déjeuner, ne donneront aux pauvres un sou en plus de ce que permettent leur budget et les convenances de leur position, ne quitteront leurs occupations de propriétaires, financiers ou hommes de lettres pour un travail manuel, et mariés ou célibataires, ne renonceront à aucun de leurs plaisirs.

C'est vrai, et la doctrine de M. Tolstoï est condamnée à l'impuissance. La méthode qu'il préconise, la résistance passive, ne pourrait réussir qu'à une condition, — qui ne se vérifiera jamais, — qu'elle se généralisât.

Le christianisme qui enseigna la même doctrine, est devenu l'ennemi de la classe ouvrière et Tallié des puissants de la terre. En vain donc on Toppose au socialisme et on espère qu'il pourrait en prendre la place.

Sa morale, pleine de complaisances pour les « supérieurs », de tergiversations, d'hypocrisies et de contradictions, nous répugne plus que la croyance en l'Homme-Dieu, en la Vierge-Mère, en la fabrication de la première femme avec une côte , enlevée à Adam endormi. Le christianisme se meurt * tué par le socialisme et non pas tué par la science. Contre celle-ci il pourrait encore se défendre ; mais il ne peut pas se défendre contre la conscience morale perfectionnée de l'homme moderne.

LA lŒFORME DU SOCIALISMK

(a) Contradictions et incertitudes.

L'examen critique des principes et des systèmes socialistes nous a révélé que le socialisme, irréfutable dans son essence, est encore imparfait comme doctrine. Nous allons à présent discuter plus en détail de ses imperfections.

La plupart des socialistes sont des collectivistes. 11 y a pourtant de remarquables exceptions. M. Ilobson, dans son livre sur ï Evolution (ht capitalisme moderne (1), soutient que la forme de production collectiviste ne pourra être appliquée qu'aux industries soumises au procédé mécanique. Pour les autres, dont le nombre augmentera dans une société) où le goût personnel aura un champ d'action bien plus vaste qu'aujourd'hui, la production privée mercantile continuera d'exister.

M. Bernstein, aussi, veut l'étatisation seulement de la grande production (yerstaatlichuncj (1er

(1) Cité par M. Arthur Labriola, Critica socialey 1897, p. 244.

Grosspro(luktio)i), laissant indécise la question de savoir «si TEtataura d'abord le seul contrôle de la production ou s'il s'emparera de la direction efTective » (1).

M. Emile Vandervelde ne pense pas autrement.

Dans toutes les industries, écrit-il, où la production est faite en gros et les capitaux sont concentrés dans un petit nombre de niaîns et l'entreprise est dirigée bureaucratiquement, hes collectivistes réclament l'appropriation collective des moyens de production. Au contraire, la petite industrie, où l'expropriation présenterait aujourd'hui des diffi-i cultes insurmontables, et peut-être quelque inconvénient au point de vue de la production, sans oflFrir de grands avantages pour la distribution, reste sous le régime de l'industrie privée, aujourd'hui capitaliste, coopérative demain (2).

M. Deville accepte, du moins à titre provisoire, qu'on laisse à l'agriculteur le petit lopin de terre et au petit industriel son instrument de travail ; c'est dire qu'il se prononce, lui aussi, pour un collectivisme partiel.

Or, il faut remarquer que le collectivisme partiel n'est plus du tout du collectivisme. Lorsque l'Etat, ou la collectivité, exerce pour son compte une ou plusieurs industries, c'est du capitalisme

(1) (iessllschnfil. und Pnrat-Produktion, p. 27-28 dans la So::. (Ifitn. Bihliotek n. i.

(2) Dans la hiocliure inljtuléc : La décadence du parlementarisme.

LA RKFORME DU SOCIALISME

d'Etat, ce n'est pas du collectivisme : il n'y a pas possibilité de faire un plan générai de la production, de fixer d'une manière authentique, officielle, la valeur d'échange, c'est-à-dire, en dernier res* sort, la rémunération de l'heure de travail.

Suivant M. Rignano (1), le mérite le plus important du collectivisme ne serait pas de régula* riser la production, de l'arracher à V anarchie oc-tuelle (anarchie qui, il l'avoue, décroit tous les jours et que le collectivisme peut-être augmenterait, en causant en même temps une considérable déperdition de forces par sa bureaucratie et par la destruction de la féconde initiative individuelle). Le vrai mérite du collectivisme serait d'être l'unique expédient qu'on ait imaginé jusqu'à présent pour concilier deux termes contradictoires : abolition du droit de testament et maintien de l'épargne. Un tel expédient cependant pourrait, suivant toujours M. Rignano, n'être pas le meilleur ; et il pourrait causer plus de mal que de bien, car, quoi qu'on en dise, les critiques que lui adressent les économistes, sont aussi faciles à faire que difficiles à combattre. « Si le socialisme se répand parmi les multitudes, il ne faut pas croire que ce soit à cause du collectivisme : parce que la très grande majorité des socialistes se déclarent collectivistes, toute victoire du socialisme est, en apparence, une victoire du collectivisme : mais la

^1) Cri tica sociale, 1896, p. 344.

majorité des socialistes se déclarent collectivistes, parce que le collectivisme est aujourd'hui le seul système qui promet d'abolir Thérédité et d'établir Tég-alité des conditions ; non point parce que les socialistes veulent enrégimenter et régler la production, selon un plan unique. Au contraire, la prétention qu'a le collectivisme d'enrégimenter la production, est justement ce qui éloigne de lui nombre de gens, qui voient et réprouvent Tinjustice du régime bourgeois, mais qui, persuadés des justes critiques des économistes, s'écartent du collectivisme comme d'une chose néfaste ».

Sur quoi, M. Turati remarque, avec une singulière indifférence : « Aux modalités, la plupart impossibles à prévoir, de la société future, songeront les hommes futurs ; nous nous contenterons d'être certains de la grande ligne directrice de l'évolution et des bases granitiques de la lutte des classes ».

Ainsi M. Turati laisse à la postérité le jugement sur le collectivisme. Il suit le conseil des social-démocrates allemands d'éviter soigneusement toute discussion sur la société future. Qui vivra verra. Dans un autre numéro de la même revue, il écrivaii : « [Nous avons toujours cru futile de discuter sur l'Etat futur collectiviste : qu'on s'imagine donc si nous allons discuter sur l'Etat futur anarchiste! (1) » Il ne discute pas : mais il fait tout de même profession de foi collectiviste.

(1) Critica sociale, 1897, p. i43.

LA RÉFORME DU SOCIALISME

M. Arthur Labriola, un jeune mais savant socialiste, ne pense pas comme M. Turati. Il proteste, au contraire, avec la plus grande vivacité, « contre la mode bien dangereuse, due surtout à une grande nonchalance intellectuelle, mode qui n'est autorisée par Texemple d'aucun des grands écrivains socialistes, ni surtout par celui de Marx ou d'Engels de ne pas vouloir donner des renseignements sur le programme positif du socialisme (1) ». Il n'est pas permis, dit-il, de se retrancher derrière une jolie phrase, dédire que le métier du socialiste n'est pas celui du prophète. « Le parti socialiste doit savoir ce qu'il veut ».

Le quel des deux, de M. Turati ou de M. Labriola a raison ? Ce serait, sans doute, le premier s'il s'agissait de se prononcer sur ce que deviendra la société dans quelques siècles ; mais il ne s'agit pas de cela ; il s'agit d'avoir une idée de l'organisation qui doit remplacer bnmédiatement l'état de choses actuel. On n'a pas à en préciser les détails ; maison doit expliquer ce qu'elle va être. Professer des principes et ne pas savoir si, ni comment, ils pourront se réaliser, est absurde. L'esprit humain ne se tient point pour satisfait par des formules abstraites; il tient à concréter ses conceptions; c'est pourquoi nous nous efforçons de nous représenter la mise en commun des instruments de travail et les autres principes du socialisme sous

(1) Critica sociale, 1897, p. 213.

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une forme concrète, sous la forme d'une nouvelle organisation sociale.

Serons-nous obligés de repousser l'image que ces principes, une fois admis, éveillent dans notre esprit ? L'aurons-nous en horreur, comme si c'était une tentation diabolique ? Pourrons-nous défendre aux adversaires du socialisme d'imaginer à leur tour^ souvent de la plus fausse manière, la société qui résulterait de l'application de nos principes? Pourrons-nous refuser de discuter ces différentes constructions? Il semble que non. Tenons-nous en aux grandes lignes et ne nous engageons pas dans les questions de détail. Faisons des réserves sur les variations que l'expérience apportera à nos plans de renouvellement social : mais ne dédaignons pas Tétude du problème de l'organisation du travail selon les principes socialistes, non plus que l'étude des autres problèmes, que nous serons fl^ppelés prochainempiit à résoudre. Descendons des nuages où nous planons, renonçons aux formules doctrinaires, dirigeons nos regards sur la réalité. Sans cela nous continuerons à marcher comme des aveugles.

Veut-on voir où notre indécision sur l'organisation de la société socialiste nous mène ? « Aujourd'hui un propagandiste, a dit M. Kautsky, peut, au nom du parti, promettre à un petit propriétaire, qu'on ne touchera pas à sa propriété : demain un autre, au nom du môme parti, peut lui apprendre qu'une pareille promesse est une mystification. »

LA RÉFORME DU SOCIALISME

in

Les socialistes italiens se sont prononcés de quatre manières différentes sur la question de la petite propriété paysanne. ^

Première opinion, — Les socialistes n*ont pas à se soucier des petits propriétaires, métayers, colons, etc. ; ces gens-là étant réfractaires au socialisme, on perd son temps et ses peines à vouloir les catéchiser; qu'on les abandonne à leur destinée ; qu'on attende qu'ils soient emportés parle tourbillon de la concurrence capitaliste et qu'ils soient devenus des prolétaires. Les ancien*ûes formes de production disparaissant, le capitalenvahissantl'industrie agricole, les petits bourgeois des campagnes seront jetés dans les rangs duprolétariat et seront convertis au socialisme par la force des choses.

Seconde opinion, — Cette indiflférence et ce quiétisme ne sont pas acceptables : les socialistes doivent venir en aide à ces classes moyennes et combatire dans leur intérêt pour l'abolition de la dette hypothécaire et la disparition des grands domaines [lalifundia)^ des impôts trop lourds, du monopole des lîanques ; ils doivent pousser à l'institution de caisses rurales, à la division des grands héritages, des terrains communaux, des surfaces non cultivées, à la formation d'une petite propriété inaliénable ; car la petite propriété est moins une forme de monopole qu'une forme et une accession du travail.

Troisième opinion, — Non, le socialisme ne peut pas promettre le maintien de la petite propriété

pour l'avenir ; loin de là, ou doit accélérer, si c'est possible, la concentration de la propriété agricole et son assujettissement aux méthodes d'exploitation capitaliste. Qu'on se garde de toucher au latifundium ; qu'on s'oppose à toutes sortes de lois qui prolongeraient l'agonie de la petite propriété ; qu*on brise tout obstacle à la libre circulation des biens. C'est par ce chemin -là qu'on avance vers le socialisme.

Quatrième opinion. — Il vaut peut-être mieux qu'on demeure neutre dans la lutte, se bornant à faire la propagande des principes du socialisme (lesquels ?) dans les campagnes aussi bien que dans . les villes.

On dira peut-être que la divergence ne tombe que surla manière de faire la propagande du socialisme dans les campagnes. Mais non : elle porte sur un principe : que la petite propriété est condamnée à disparaître. Bon nombre de socialistes affirment qu'elle disparait ; et devant les chiflres de la statistique, prouvant que dans certaines régions elle n'est pas entrée en décadence, ils répondent comme ce médecin au malade, qu'il avait condamné et qui s'obstinait pourtant à ne pas mourir : « mais vous êtes mort pour la science ». D'autres socialistes pensent que la petite propriété^ non seulement ne meurt pas, mais qu'elle pourra vivre même sous le régime socialiste.

M. Kautsky, que nous avons déjà cité, écrit que : « la grande production (seulement) exige la pro-

LA RÉFORME DU SOCIALISME

priété collective des instruments de travail. Mal de même que la propriété privée de ces moyensB incompatible avec le travail collectif, la propri^ collective ou sociale des moyens de production est incompatible avec la petite production. Celle-ci exige la propriété privée des instruments de travail ».

L'abolition de la petite propriété serait d'autant plus injustifiable que le socialisme réclame pour tous les ouvriers la possession de Tinstrument de travail. Il en suit que, pour la petite production, l'expropriation des moyens de production ne serait qu'éphémère : les possesseurs actuels, expropriés, rentreraient bientôt après dans la possession de ce qui leur aurait été enlevé. — Le passage* de la société capitaliste à la société socialiste n'a point du tout pour condition l'expropriation des petits propriétaires. Ce passage non seulement ne leur enlèvera rien, mais les avantagera beaucoup ( l).

Du même avis est l'auteur d'un remarquable article paru dans la Critica sociale de Milan (2). (( Etant données les conditions particulières du sol et de la culture, en certaines régions de l'Italie, la petite tenure y est immensément plus productive que la grande ; cela est si vrai, que lorsque, par l'effet d'une crise, beaucoup de petits propriétaires ont succombé, sur leurs ruines ne se forment pas de grandes propriétés, mais surgissent, pour ainsi

(1) Kautsky, brochure sur le Congrès deErfurlh.

(2) 1er février i89S.

GHAPIïBli: XIH

dire du néant, d'autres petits propriétaires ». Le socialisme dans ces régions-là devra respecter le régime de la petite propriété. « Pour les propriétaires cultivateurs le socialisme se présente comme une grande association de cultivateurs, qui, en échange du sacrifice de droits purement apparents de propriété, leur assurera le fruit de leur travail et les affranchira de toute crise, aussi bien de celles qui sont dues à des causes naturelles, que de celles qui proviennent des causes économiques». L'auteur de l'article suggère les réformes suivantes, que le socialisme devrait réaliser dans les pays de petite culture : assurance mutuelle et forcée, obligcition d'une culture rigoureusement scientifique, surveillance par des techniciens administratifs, fourniture de la matière première par l'Etat ou par la commune, subventions accordées pour les améliorations, institution de magasins publics de vente, formation de Chambres de courtage, etc. De telles réformes « 1^ seront acceptées par les petits propriétaires, heureux d'échapper aux usures et aux spéculations des Banques, des capitalistes et des commerçants ; 2^ conduiront à l'organisation de la production agricole ; 3^ enlèveront peu à peu l'agriculture aux mains et à Tinitiative des particuliers ; en feront une fonction publique ou collective ; 4^ enfin, démoliront peu à peu et inscnsibleniont le pré(endu droit de propriété, le remplaçant par l'esprit de solidarité, dont toute organisation collective doit s'inspirer ».

LA RÉFORME OU SOClALISMli

Notre écrivain termine par Tobservation suivante : « comme le développement d'un individu ne doit pas suivre nécessairement pas à pas toutes les étapes de l'évolution de Tespèce (souvent Tontogénie d'un individu, grâce aux influences du milieu, n'est pas qu'une récapitulation abrégée de la pliylogénie), de même il n'est pas impossible qu'étant données la concentration rapide de la propriété et la formation de la propriété collective partout, on puisse arrivera celle-ci, dans certaines régions, sans passer d'abord par l'étape des expropriations, des banqueroutes et de la mise k l'enchère des petites propriétés. On aura .épargné des douleurs à l'humanité ; et si cela est possible, les socialistes n'auront pas à s'en plaindre ».

Le programme agraire des socialistes français (dont celui des Belges ne diffère pas) est conçu d'après les mêmes idées. Il contient des réformes transitoires, dont l'effet serait d'affermir, plutôt que d'ébranler davantage, la petite propriété : fixation des baux par un collège arbitral; remboursement obligatoire du prix des améliorations faites par les locataires des terres ; unions agricoles pour l'achat des engrais, du blé, des semences, des plantes, et pour la vente des produits du sol ; locaiion des machines agricoles aux cultivateurs par les communes à prix de revient, etc. Mais ce programme fut critiqué avec îjiprcté par Engels (ainsi qne le programme de Golha l'avait été par Marx). Il y a donc désaccord entre les disciples et les maîtres sur une

question des plus graves, — ou, peut-être plutôt, entre la théorie et la pratique.

Ce désaccord, si grand qu'il soit, nous semble moins remarquable que l'incohérence et la superficialité des idées émises par les socialistes les plus autorisés au sujet du régime politique de la société socialiste.

M. Bebel (1), repète, àlasuite d'Engels, que l'Etat représente la bourgeoisie, et que sa raison d'être disparaîtra quand il n'y aura plus de classes à opprimer ; il dit qu'il faudra alors le restreindre à une simple « direction des procédés de production» ; puis il ajoute qu'avec l'Etat disparaîtront aussi ses représentants, ministres, parlements, armées permanentes, police et gendarmes, tribunaux, avocats et procureurs de la république, gardiens de prison, administration des douanes et des impôts, enfin tout le mécanisme politique. Les casernes et les autres édifices militaires, les palais de justice, les prisons, etc., seront réservés pour une destination meilleure. Les milliers de lois, de règlements deviendront de la paperasse, n'ayant plus qu'une valeur historique. Plus de grandes ni de petites batailles parlementaires : au lieu d'un parlement unique il y aura des collèges administratifs, des délégués, chargés de proposer des améliorations dans les systèmes de production, de procurer et distribuer les provisions nécessaires, d'in-

(1) La femme, etc., trad. franç., p. 299.

LA RÉFORME DU SOCIALISME

troduire les nouveautés dans Tart, dans Tinstruction, dans le commerce, dans les procédés industriels, etc.

Et c'est à peu près tout ce que M. Bebel nous apprend au sujet de la constitution politique de la société socialiste. C'est peu de chose : cependant une idée est énoncée clairement : l'abolition du parlement et du pouvoir exécutif central, auxquels succéderaient des collèges administratifs et des délégations administratives, peut-être reliées entr'elles.

D'autres socialistes sont d'un avis différent. Il y en a qui semblent se réconcilier de plus en plus à l'idée d'un vrai gouvernement. Les socialistes fahiam^ M. Kautsky, M. Arthur Labriola, combattent, non seulement la législation directe, mais aussi le référendum et le mandat impératif. M. Labriola affirme que le peuple ne devra pas luimême exercer sa souveraineté, mais qu'il devra l'exercer par des mandataires : il indiquera, par la préférence qu'il accordera aux candidats de l'un ou de l'autre parti politique, les grandes lignes de la politique ; le parlement et le gouvernement hiérarchiquement constitué feront le reste (1).

C'est le système parlementaire tel qu'il fonctionne aujourd'hui : le peuple délègue ses pouvoirs en bloc à un certain nombre de citoyens :

(1) Contro il référendum, Critica Sociale, février et mars 4897. Gfr. Kautsky, Der Pai^lamentarismus, die Volksgesetzgebung und die Sozialdemokratie.

isé désif'^^^'^^ gouvernement

^x-^'i ^!'Pi'acinei\i à son tour nomme ^,»'*» f'^'^f*!"^ i]e towi^ espèce et dirige leurs 7,.s '**''*''''^'j||.4.|«j>iefé du peuple n'est que nomi-

cel^^^ ^uvernement est réelle.

"'^î ' /elte^^P"^^^^^» diamétralement opposées celles de Marx et d'Engels, aient pu se faire '^uP partûi les socialistes et obtenir l'adhésion ■ des hommes le plus en vue du parti social-démocrate, ou du moins les laisser perplexes (1), voilà ce qui doit nous faire réfléchir. En vérité les socialistes gardent encore leur ancien mépris pour l'organisation politique, qu'ils estiment très secondaire. C'est pourquoi ils n'ont pas étudié les lois de la politique aussi bien que les lois de l'économie, au point qu'ils s'imaginent réellement (beaucoup d'entre eux du moins) que le peuple, la grande masse des travailleurs, pourrait s'emparer du pouvoir et /(' lenir, ou (ce qui n'est pas moins absurde) s'en servir pour un certain but, et ensuite se démettre.

M. Deville parle de l'Etat dans les termes suivants : « Lié... à la division de la société en classes. l'Ehit. .. ne peut que persister tant que durera celte division ; et le but vers lequel doivent tendre tous les efforts des socialistes, c'est la con- ([uéte de TEtat, l'entrée en possession des pou-

(1) Voir la noto do M. Tiirati sur los articles cit<^s de M. Labriola.

LA RÉFO&MK DU 60GULISME

voirs publics (1). » L'Etat est à détruire : emparons-nous donc de TEtaL •

Les socialistes ont débuté par la négation de l'Etat ; ils se rapprochent, de plus en plus, du socialisme d'Etat, quitte à lancer, de temps à autre, contre ce système les foudres de leur éloquence.

On se souvient de la croisade prêchée par M. Liebknecht en Angleterre, à la veille du congrès de Londres de 1896, contre le socialisme d'Etat qu'il appela capitalisme d'Etat. Cependant lui et M. Bebel avaient défendu au congrès de Breslau le « projet des Seize ï> sur la question agraire, dans lequel ou demandait, entre autres choses, à l'Etat de faire le service hypothécaire et celui des assurances

N'entendons-nous pas, tous les ans, à la Chambre des députés italienne, Torateur socialiste discourir en faveur de l'étatisation des chemins de fer ? Qu'est-ce donc, si ce n'est pas du socialisme césarien, qui augmente les pouvoirs du gouvernement, dont l'ouvrier devient sujet et salarié en même temps? MM. Jules Guesde et Jaurès proposèrent au parlement français le monopole gouvernemental de l'importation des blés ; et M. Turati (2) regretta qu'en Italie le parti socialiste ne fut assez fort à la Chambre pour pouvoir présenter une pareille proposition. M. Bissolati, dans la discussion du budget de la marine pour l'année 1897, parla

(1) Principes socialistes, pp.

(2) Critica sociale, 1894, p. 70.

GHAPITRli: Xni

ceux-ci choisissent ou désignent le gouvernement pro tcmpore : le gouvernement à son tour nomme les fonctionnaires de toute espèce et dirige leurs actes. La souveraineté du peuple n'est que nominale : celle du gouvernement est réelle.

Que de telles opinions, diamétralement opposées à celles de Marx et d'Engels, aient pu se faire jour parmi les socialistes et obtenir l'adhésion des hommes le plus en vue du parti social-démocrate, ou du moins les laisser perplexes (1), voilà ce qui doit nous faire réfléchir. En vérité les socialistes gardent encore leur ancien mépris pour l'organisation politique, qu'ils estiment très secondaire. C'est pourquoi ils n'ont pas étudié les lois de la politique aussi bien que les lois de l'économie, au point qu'ils s'imaginent réellement (beaucoup d'entre eux du moins) que le peuple, la grande masse des travailleurs, pourrait s'emparer du pouvoir et le tenir ^ ou (ce qui n'est pas moins absurde) s'en servir pour un certain but, et ensuite se démettre.

M. Deville parle de l'Etat dans les termes suivants : « Lié... à la division de la société en classes. l'Etat. . . ne peut que persister tant que durera cette division ; et le but vers lequel doivent tendre tous les efforts des socialistes, c'est la conquête de l'Etat, l'entrée en possession des pou-

(1) Voir la note do M. Turali sur les articles cités de M. Labriola.

LA RÉFO&Mli: DU SOCIALISME

voirs publics (1). » L'Etat est à détruire : emparons-nous donc de TEtat. •

Les socialistes ont débuté par la négation de l'Etat ; ils se rapprochent, de plus en plus, du socialisme d'Etat, quitte à lancer, de temps à autre, contre ce système les foudres de leur éloquence.

On se souvient de la croisade prêchée par M. Liebknecht en Angleterre, à la veille du congrès de Londres de 1896, contre le socialisme d'Etat qu'il appela capitalisme d'Etat. Cependant lui et M. Bebcl avaient défendu au congrès de Breslaule « projet des Seize ï> sur la question agraire, dans lequel ou demandait, entre autres choses, à l'Etat de faire le service hypothécaire et celui des assurances

N'entendons-nous pas, tous les ans, à la Chambre des députés italienne, l'orateur socialiste discourir en faveur de l'étatisation des chemins de fer ? Qu'est-ce donc, si ce n'est pas du socialisme césarien, qui augmente les pouvoirs du gouvernement, dont l'ouvrier devient sujet et salarié en même temps? MM. Jules Guesde et Jaurès proposèrent au parlement français le monopole gouvernemental de l'importation des blés ; et M. Turati (2) regretta qu'en Italie le parti socialiste ne fût assez fort à la Chambre pour pouvoir présenter une pareille proposition. M. Bissolati, dans la discussion du budget de la marine pour l'année 1897, parla

(1) Principes socialistes, pp. 211-212.

(2) Criiica sociale, 1894, p. 70.

en faveur de la construction des navires dans les arsenaux de TEtat ; mais M. Walter Mocchi objecte que les ouvriers des arsenaux sont les plus réfractaires à la propagande socialiste, les plus « soumis », ainsi qu'on Ta vu en maintes circonstances.

En remontant au Manifeste célèbre de 1847, on y trouve préconisée Texpropriation de la propriété foncière et l'emploi de la rente pour les dépenses de TEtat ; la confiscation des biens de tous les émigrés et des rebelles (sic !) ; la concentration aux mains de TEtat de tous les moyens de transport ; le monopole du crédit attribué à une Banque nationale, constituée avec capital fourni par TEtat ; l'augmentation des manufactures nationales ; un système général pour l'amélioration des terres ; le travail obligatoire pour tous et l'organisation d'armées industrielles, notamment pour l'agriculture. Un socialisme plus étatiste que celui-ci serait difficile à imaginer.

Dira-t-on que le Manifeste de 1847 ne doit pas être pris à la lettre, et que depuis 1847 les socialistes ont modifié leurs idées? Ce ne serait que juste. Cependant nous avons vu que les socialistes d.emandent aujourd'hui l'étatisation des chemins de fer, le monopole du commerce des blés, etc. ; et on sait qu'ils demandent aussi la municipalisation de plusieurs industries. Et si là-dessus les sociaUstes ne sont pas tous du même avis, c'est précisément qu'ils n'ont pas encore retrouvé Wibi

LA RÉFORME DU SOCIALISME

consistam de leur programme de parti. M. Turati avoue que le parti social-démocrate, en Italie du moins, n'a pas déterminé son orientation. Le parti oscille entre la lutte économique et la lutte politique, et d'autre part entre le programme minimum et le programme maximum.

Avoir adopté un programme minimum, est déjà un abandon du programme maximum ; car il est évident que les énergies du parti seront absorbées par la lutte immédiate, — à moins que le programme minimum n'aboutisse nécessairement au maximum. Il faudrait donc supposer que le programme minimum serait en parfaite corrélation avec le maximum : mais c'est cela précisément ce que les socialistes nient. Ils ne le regardent pas comme un acheminement au socialisme, un commencement de réalisation du socialisme, mais comme une compilation de palliatifs, de remèdes provisoires et illusoires, dont on se sert pour tenir les gens dans l'attente, ou, tout au plus, pour adoucir la douleur des plaies incurables.

Et même sur cette question de Faction immédiate, existc-t-il parmi les socialistes différentes opinions II y en a qui se méfient des lois et mettent leur confiance, au contraire, dans l'organisation de la classe ouvrière pour la résistance et dans la coopération. Il y en a d'autres qui combattent la coopération comme une nouvelle forme de capitalisme et repoussent les grèves. Parmi les partisans des lois sociales, les uns les demandent dans

l'espoir que le gouvernement ne les accordera pas, et par suite se fera un plus grand nonntbre d'ennemis dans la classe ouvrière ; les autres en attendent réellement une amélioration sensible du sort des ouvriers, qui s'élèveraient ainsi pas à pas du purgatoire actuel au paradis socialiste.

Personne ne semble bien comprendre le véritable esprit de ces réformes immédiates qui sont Tessence même du socialisme, dans lesquelles se réalisent de nouveaux principes de justice appelés à régler les relations sociales.

Au congrès de Bologne (1897) M. Turati déclara que le programme minimum des socialistes n'est pas un programme socialiste, mais un simple programme, d'agitation. — « Le socialisme, dit-il, ne pourra commencer à être réalisé qu'après la conquête des pouvoirs publics^ c'est-à-dire, non point après l'occupation de quelques sièges au parlement ou de la majorité dans des corps délibérants secondaires, mais après la prise de possession, de la part du prolétariat socialiste, des organes fondamentaux du pouvoir politique ».

Aussi :

Lasciatc ogni speranza...

Les paroles de M. Turati sont réellement, ainsi que celles que Dante lut sur la porte de Tenfer, de couleur obscure. On ne comprend pas bien si par (( prise de possession par le prolétariat socialiste » (ce qui, en tous cas, est trop dire, car la possession ne pourrait être prise que par des meneurs).

LA RÉFORME DU SOCIALISME

— on ne comprend donc pas bien si par « prise de possession, de la part du prolétariat socialiste, des organes fondamentaux du pouvoir politique », on entend la révolution, ou seulement l'avènement d'un ministère socialiste à la suite d'une victoire remportée par le parti aux élections générales. Est-il possible que les socialistes se fassent illusion au point d'espérer pouvoir jamais obtenir une majorité à la Chambre, tant que durera le régime actuel ? Tant que la classe capitaliste gardera le monopole de la richesse, elle retiendra aussi la suprématie politique. Elle a des moyens plus puissants pour « conquérir » ou pour retenir le pouvoir^ que les socialistes n'en possèdent ; et elle saurait bien arrêter les victoires électorales des socialistes, si elle voyait son existence en danger.

Reste la ressource de la révolution. Mais d'abord les social-démocrates se défendent d'être révolutionnaires. Puis, une révolution détruirait nécessairement « les organes fondamentaux » du pouvoir politique. Le prolétariat ne pourrait pas s'en servir, mais devrait plutôt songera les démolir et à les remplacer par de nouvelles formes d'administration publique.

Enfin, si comme le croit M. Turati, le programme minimum n'est pas socialiste, quelle raison ont les socialistes de le soutenir ; et que peut valoir une agitation faite avec un programme contraire aux principes que le parti veut réaliser?

A notre avis, on a tort de vouloir séparer les ré-

formes sociales et le socialisme, d'en faire deux choses diverses. De cette erreur résulte que les socialistes ne savent pas de quel principe s'inspirer, pour discerner les réformes utiles et progressives des innovations nuisibles et réactionnaires. Leurs programmes minima sont des mosaïques. A côté de telle proposition démocratique et libérale s'en trouve une autre d'un autoritarisme outré. Ils considèrent comme irréalisables la plupart des réformes qu'ils réclament, ou ne leur attribuent pas une grande utilité pratique ; aussi les demandent-ils sans foi ni enthousiasme (M. Bebel Ta avoué pour la journée de huit heures) et non sans un certain regret d être infidèles à la« théorie ».

Le rapport présenté au congrès de Bologne (1897) par deux membres sur trois (le troisième étant dissident) de la commission chargée par le congrès de Florence (1896) d'étudier la question du programme minimum, est un aveu solennel de rincapacité du parti socialiste à formuler un programme d'action socialiste. Il n'est pas une question, sur laquelle le rapport exprime une opinion arrêtée. On doute s'il convient de demander que l'Etat bourgeois évoque à soi la gestion d'entreprises industrielles ; et on propose, afin de « concilier les tendances en apparence opposées » (de ceux qui défendent et de ceux qui combattent la gestion par l'Etat) le passage à l'Etat des seules industries où les travailleurs ont déjà acquis la conscience de leurs droits (les chemins de fer par

LA RÉFORME DU SOCIALISME 241

exemple). On doute s'il faut, ou s'il ne faut pas, pousser à l'institution de coopératives sur le type belge ; et le problème étant déclaré prématuré, on recommande la prudence, car « la question est de celles qui ne peuvent être décidées ni par un oui, ni par un non absolus : beaucoup doit être concédé aux temps, aux lieux, aux circonstances ». On doute s'il faut réclamer la progressivité de lïmpôt. On ne sait point si « la substitution de la nation armée à l'armée permanente ne serait pas une veillerie » et s'il ne faut pas plutôt se contenter de la diminution du nombre des corps d'armée et de la durée du sei*vicc militaire. On a de grands doutes aussi sur le référendum. Toute réforme de la constitution de la famille est exclue pour la raison très peu satisfaisante que de telles réformes pourraient « appartenir à d'autres programmes n'ayant pas de rapport avec la lutte des classes ». Enfin on renvoie à des temps meilleurs la rédaction d'un programme minimum administratif ; et on avoue le peu de confiance qu'on a dans le programme minimum économique, qu'on a tant bien que mal ébauché. Aujourd'hui le seul vrai programme minimum du parti socialiste italien, c'est la reconquête des libertés (politiques) élémentaires». De la sorte, après avoir substitué, dans le fait, au programme maximum un programme minimum et concentré sur ce dernier toute l'activité du parti, les socialistes proclament qu'il n'y a pas de programme minimum, hormis la revendication des

libertés politiques, — Fevendîcation que le parti sociaKste fait avec peu de conviclfo» et sans esprit de suite, dans les nécessités Suprêmes ! C'est là une confession d'impuissance, voire d'inaptitude étonnante, pour un parti, qui tous les jours recrute de nouveaux adhérents et gagne une nouvelle bataille.

. LA RÉFOHME DU SOCIAUSME {fin)

(b) Marxisme.

Le socialisme que la Révolution française portait dans son sein (car le premier « droit de l'homme » est celui de pouvoir travailler pour vivre), né immédiatement après elle sous forme de rêves de philosophes (tels que Saint-Simon et Fourier), devenu ensuite, avec L. Blanc et Proudhon, le programme de la partie la plus avancée de la démocratie, fut encore plus tard (après juin 1848, et notamment par la fondation de l'Association internationale des travailleurs en 1864) Texpression des intérêts et des aspirations de la classe ouvrière contre la bourgeoisie.

L'Internationale proclama que (( l'émancipation économique de la classe ouvrière est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen ». Au contraire, la bourgeoisie libérale et démocratique subordonnait Témancipation des travailleurs aux réformes politiques (suffrage universel, nation armée, autonomie

administrative, élection populaire des fonctionnaires publics, etc.). Une conciliation fut tentée au congrès de la Paix et de la Liberté, qui eut lieu à Berne en 1867. Chaudey fit accepter le compromis suivant : les ouvriers aideraient les bourgeois à la conquête des libertés politiques ; les bourgeois aideraient les travailleurs pour obtenir Témancipation économique. Mazzini approuva cette formule comme « la seule raisonnable » ; cependant elle n'en renfermait pas moins un aveu d'une opposition d'intérêts entre la classe ouvrière et la bourgeoisie ; car elle impliquait que les libertés politiques n'intéressaient guère que la seconde, et que l'émancipation économique .n'intéressait que la première. Bientôt après, le mouvement communaliste de Paris et la sanglante vengeance qu'en tira la bourgeoisie républicaine, rendirent la rupture complète : liberté et égalité, démocratie et socialisme parurent ennemis. La question sociale, qui s'était présentée aux utopistes dans toute sa grandeur, comme question politique, juridique, économique et morale, fut concentrée et condensée dans la « question ouvrière ».

Karl Marx fut le théoricien dé cette phase de l'évolution du socialisme. Pénétré de l'importance de l'organisation des travailleurs, frappé de la grandeur de la lutte engagée entre Capital et Travail, lutte dont il fut témoin dans le pays classique du capitalisme et de l'organisation ouvrière, il conçut un hardi dessein scientifique. Il unifia les

LA réforml: du socialisme

faits sociaux, les interprétant comme manifestations et produits de la constitution économique (conception matérialiste de V histoire). Il dériva les faits économiques (profits, rentes, intérêts, salaires) de l'exploitation de la force de travail {théorie de la plus-value). Il crut que par le jeu même de Texploitation capitaliste, l'accumulation de la richesse augmenterait ; que le prolétariat se trouverait réuni et très nombreux ; et qu'un choc final amènerait l'écroulement du système {loi d'accumulation capitaliste et lutte des classes).

Nous allons examiner ces différents points de la doctrine.

Conception matérialiste de ^histoire. — « Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle » (1).

t< La sujétion économique du travailleur aux détenteurs des moyens de travail, c'est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de sa servitude dans toutes ses formes, misère sociale, avilissement intellectuel et dépendance politique » (2).

« La structure économique de la société est toujours la base réelle, et donne l'explication de toute la superstructure des organisations politiques et juridiques, non moins que des idées rcli-

(!) Marx, Capitat, tr. franç., p. 32.

(2) Statuts de V4ssociation iîUernationale des travailleurs, Edit. révisée en 1871.

gieuses, philosophiques et autres de chaque période historique » (1).

Cette doctrine a un grand fond de vérité ; parce qu'elle met en évidence la connexion des difl'érents facteursde l'évolution ; mais elle est certainement exagérée. Même' en admettant que les nécessités de la vie matérielle, les besoins de la production et de la reproduction (Engels profite de la similitude de ces deux mots pour dissimuler la grande diversité des choses qu'ils expriment) eussent, à l'origine, déterminé l'association humaine, il y a longtemps que la complication croissante des rapports sociaux aurait fait disparaître la subordination de la structure sociale au facteur économique, et l'aurait changée en interdépendance. Nous ne faisons qu'appliquer ici une loi bien connue : en se développant, les tendances dérivées deviennent sources de mouvement et réagissent sur celles dont elles dérivent : et cela continue jusqu'à ce que, l'organisation (psychique et sociale) étant devenue assez enchevêtrée, une réciprocité parfaite s'établisse entre ses parties. C'est pourquoi, aujourd'hui du moins, si l'évolution économique détermine la constitution de l'Etat et de la famille, l'évolution delà pensée et des croyances religieuses, ces dérivées, réagissent sur la constitution économique.

Les socialistes, séduits par la théorie de la con-

(1) Engels, Socialisme utojnque et socialisine scientifique ou De l'Utopie à la Science. Cf. trad. franç., p. 21.

LA RÉFORME DU SOCIALISME

ception matérialiste de l'histoire , n'ont donné d'importance qu'au facteur économique. Le gouvernement n'était, d'après eux, qu'une fonction de la propriété, le pouvoir exécutif du capitalisme, le bras fort de la bourgeoisie. La religion devait son t- xistence : d'un côté à Tintérêt des gouvernements, qui en font un instrument um vegni ; de l'autre, à l'ignorance du peuple, ignorance dérivant à son tour de la misère. La famille n'était qu'un organe de transmission de la propriété individuelle et des privilèges de classe, (les trois institutions, en somme, étaient considérées comme « des formes secondaires » de la propriété individuelle. Le centre de la question sociale était la sujétion économique du travail aux accapareurs de la richesse. Le salariat aboli, la propriété des moyens de travail transportée à la collectivité, toute lutte et injustice disparaîtraient de la société. La religion n'aurait plus prise sur les âmes des multitudes, lesquelles, affranchies, de l'ignorance, n'attendraient plus avec résignation une réparation posthume des injustices souffertes sur cette terre. La famille délivrée de l'intérêt économique se dissolverait dans l'amour libre. L'Etat n'aurait plus de raison d'être. Les ouvriers réunis en associations vaqueraient à leurs affaires. La guerre disparaîtrait avec les Etats; et le crime avec la misère et l'ignorance, qui l'engendrent. Il n'y avait donc qu'à s'insurger et à exproprier les capitalistes : ce qui était le rôle que l'histoire réservait à la classe ouvrière.

Certes, Marx ne se rendit pas responsable d'un simplisme si grossier ; il n*arriva non plus à Tabsurdité de vouloir expliquer toute Thistoire par le progrès de la technique industrielle, ainsi que ressayèrent quelques-uns de ses disciples. Mais il est incontestal)le que Marx et Engels pensaient réellement que le mode de production est la base sur laquelle la morale, la religion, le droit, la famille, la constitution politique sont fondés (t).

Dernièrement, quelques-uns de ses disciples se sont efforcés d'atténuer la doctrine du maître, en lui donnant la plus large interprétation possible. Ils prétendent que par « mode de production » il faut entendre « non seulement le mode proprement dit de production, mais encore tous les rapports sociaux concomitants, en un mot, toute la structure économique » (2). D'autres disent que le matérialisme historique n'est pas une nouvelle philosophie de l'histoire, ni même une nouvelle méthode, mais une « somme de nouvelles données )) (pas tout à fait nouvelles, cependant) « qui entrent dans la conscience de l'historien » (3). Entendue de cette façon la doctrine cesse d'être contestée et contestable.

(1) Capîtaly p. 81 ; Engels, Uorûfine de la fainille, de la propriété et de VEtat. trad. franç., p. 281 ; Deville, Aperça sur le socialisme scientifique (en téte du résume du Capital), p. 43.

(2) G. Sorel, Devenir social, oct. 1897, p. 864, note \.

(3) Bencdetto. Grocc. Sulla concezione materialislica délia storia. Discours à Vaccademia pontaniama, 1896, p. 10.

LA. RÉFORME DU SOCIALISME

La théorie de la plus-value, — Le profit du capitaliste est dû à un surcroît de travail, auquel le capitaliste oblige l'ouvrier. Marx fonda cette théorie sur la loi des échanges entre équivalents, énoncée par les économistes de l'école ricardienne, loi qu'il défendit en plusieurs endroits de son ouvrage fl) et appliqua au contrat de travail. Les échanges étant justes, le contrat de travail Test aussi. Marx nous assure que, « la sphère de la circulation des marchandises, oii s'accomplissent la vente et Tachât de la force du travail, est, en réalité un véritable Eden desdroits naturels de Thomme et du citoyen » (2). « L'homme aux écus a payé la valeur journalière de la force de travail ; son usage pendant le jour, le travail d'une journée entière lui appartient donc. Que l'entretien journalier de cette force ne coûte qu'une demi-journée de travail, bien qu'elle puisse opérer ou travailler pendant la journée entière, c'est-à-dire que la valeur créée par son usage pendant le jour, soit le double de sa propre valeur journalière, c'est là une chance 'particulièrement heureuse pour l'acheteur^ mais qui ne lèse en rien, le droit du vendeur » (3).

Donc, le contrat de travail à son origine est juste: l'ouvrier vend sa force de travail, le capitaliste l'acquiert pour son juste prix, ce qu'elle

(i) Capital, voir notamment, p. 30, p. 32, (-2) Capital, p. 75.

(3) Capital, p. 83,

coûte à entretenir, et la paie consciencieusement. Rien à redire. Ouvrier et capitaliste agissent, avec avantages réciproques et dans l'intérêt et pour le bien de tous. Seulement, la journée de travail achevée, on s'aperçoit que l'ouvrier a produit le double de ce que son entretien a coûté. C'est un cas fortuit, dit textuellement Marx, un accident dû à la nature particulière de la marchandise-travail, mais l'ouvrier n'y perd rien. Un tel accident, que le capitaliste seconde adroitement en allongeant la journée de travail, en perfectionnant Toutillage, en agrandissant la fabrique, en engageant des femmes et des enfants au lieu des ou^ vriers adultes, en substituant le salaire à la tâche au salaire à la journée, engendre la plus-value, le profit, la fortune du capitaliste. Voilà tout.

Les faits, que Marx cite à l'appui de sa théorie sont vrais, mais le point de départ de la théorie est faux. L'ouvrier vend sa force de travail pendant une journée au capitaliste, non pas pour ce qu'elle coûte à entretenir, mais^ au moins, pour ce que la force de travail produirait sans l'aide d'aucun capital. Dans une société où le travail ne peut presque rien produire sans capital, le salaire peut tomber en-dessous de ce qui est nécessaire pour entretenir le travailleur. D'un autre côté, si le travailleur peut résister au capitaliste et s'il acquiert des aptitudes spéciales, le salaire peut s'élever bien au-dessus des frais d'entretien. Marx avoue

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qu'il y a des catégories d'ouvriers qui participent à la plus-value.

En général, la proportion du salaire au produit ne dépend pas de laproductivité du travail, mais des rapports historiques existant entre les classes, des forces respectivement acquises par elles. Il faut donc remonter à un fait politique pour expliquer les taux des salaires et des profits, fait précédant le contrat de travail. Le contrat de travail est injuste, parce que les rapports des classes sont i7ijustes : l'inverse ne serait pas vrai.

L'exploitation de l'ouvrier n'est pas un phénomène propre au régime capitaliste. Sous les régimes précédents l'ouvrier a été exploité par le propriétaire, par le baron, par le clergé, par le roi ; et aujourd'hui il Test aussi par le propriétaire, par l'usurier, par le marchand, par le gouvernement. Selon la doctrine marxiste, la seule exploitation à laquelle l'ouvrier est soumis serait celle du capitaliste, son maître immédiat. Celui-ci partagerait son butin avec le propriétaire, le commerçant, le gouvernement, etc., parasites d'un parasite. Mais l'agent direct de l'exploitation serait le capitaliste : le théâtre unique de l'exploitation serait la fabrique. Est-ce vrai? Nous ne le pensons pas.

L'histoire économique de notre temps nous montre que la bourgeoisie s'est enrichie plus souvent par le pillage du trésor de l'Etat, par l'usurpation des biens publics, par des opérations financières^ telles que le Panama, par les revenus profession-

nels, par l'usure et Tagiotage, que par Texploitation de la force de travail. Cette exploitation est sans doute très importante ; mais elle n'est pas la seule méthode que possède la bourgeoisie pour s'enrichir.

La doctrine de Marx n'explique pas l'inégale productivité d'industries diverses pour un même travail, ni la proportionnalité du profit au capital tout entier (le profit devrait être, selon la doctrine marxiste, proportiounel au nombre des ouvriers employés dans la manufacture, quel que fût d'ailleurs le montant du capital constant); ni l'augmentation de la rente foncière en raison de Taccroissoment de la demande des matières extractives pour des usages industriels ; ni enfin le bénéfice commercial dériyé des différentes évaluations, qu'on fait de l'utilité de choses (t).

La théorie marxiste de la plus-value est viciée par un vice radical : elle est dérivée d'une vue unilatérale et incomplète du phénomène de la valeur, dont Télé ment-utilité est exclu : élément fondamental, car lappréciation subjective de Tutilité des choses détermine, en dernier ressort, les prix, et partant le salaire, le profit, l'intérêt et la rente. Le besoin est le régulateur suprême dans le mécanisme économique.

Les disciples de Marx ont conçu des doutes sur la solidité de la théorie de la plus-value.

(1) VoirAndIer, loc. cit., p. 447.

LA RÉFORME DU SOCIALISME

( Marx suppose, écrit Tun d'eux, que le profit total réalisé par la classe capitaliste est déterminé par la quantité de plus-value contenue dans les produits M. C. Schmidt se demande si cette hypothèse est nécessaire. 11 parait en douter ; beaucoup de personnes penseraient qu'on se trouve ici en présence d'une loi qui aurait besoin d'être appuyée sur de nombreuses observations. Il semble bien que Marx ait eu des doutes sur la certitude de cette loi (1), et on doit penser que ces doutes ont été pour quelque chose dans le retard apporté à la publication de son œuvre complète. — Cette hypothèse n'est pas seulement nécessaire pour raisonner sur les revenus de diverses catégories du capitalisme, elle est nécessaire aussi pour opposer l'ensemble des capitalistes et l'ensemble des ouvriers, c'est-à-dire pour suivre les raisonnements du premier volume. Il y a là une très grave difficulté, qui ne semble pas avoir frappé M. Schmidt. Faute d'avoir pu justifier sa supposition fondamentale, Marx ne peut passer, sûrement, de la théorie abstraite de la valeur et de la plus-value aux phénomènes : il peut seulement apporter des éclairm5emm/6' dans une certaine mesure et d'une manière éloignée. On pourrait contester qu'il puisse jamais expliquer au sens scientifique du mot (2) ».

Dans le Devenir Social (octobre 1897) M. Sorel

(!) Devenir Social, mai 1895, p. 190.

(2) G. Sorel, Sur la théorie mai^xistede la valeur. Journal des Economistes y mai 1897, p. 228.

lo

ajoute que Thypothèse en question « n'est pas mathématiquement exacte (1) ». Il ne veut pas qu'on croie que « la description du capitalisme ramené à sa forme la plus abstraite dans le premier volume du Capital, peut être transportée dans le monde réel » (p. 866).; il affirme que l'économie n'est pas une science de simple observation, mais que pour comprendre les faits économiques il faut « créer des compositions et des mouvements artificiels, qui n'ont aucun rapport avec ce qui apparaît dans Vorcjamsme historique » .

La théorie économique de Marx, si, d'un côté, elle n'explique pas suffisamment les faits sociaux actuels, ne nous donne pas un guide pour Torganisation du travail dans la société socialiste ; ou plutôt elle nous donne un guide faux^ en propageant l'idée d'établir une mesure générale des valeurs de toutes les choses d'après la durée du travail.

Enfin, Marx suppose que la rente, le profit, l'intérêt, le salaire ne sont que des phénomènes particuliers à la société capitaliste. Nous avons vu qu ils subsisteraient, en tant que phénomènes économiques, dans une société collectiviste ou communiste.

Loi de concentration capitaliste et lutte des classes.

La théorie de la plus-value a pour corollaires la concentration croissante des richesses et la lutte

(1) Note 2, p. 867.

LÀ RÉFORME DU SOCIALISME

des classes. Mais la concentration des capitaux n'est pas si rapide et si uniforme que Marx et les marxiste!^ l'ont cru; et la lutte des classes est bien plus complexe et variée qu'une lutte en champ clos, engagée entre ouvriers et capitalistes.

11 semble qu'il y ait un point de saturation (à peu près atteint dans les pays où le capitalisme est développé au plus haut degré), au delà duquel une accumulation ultérieure se heurterait contre l'intérêt même des capitalistes. M. Sorel pense que le schéma classique de concentration de la richesse et de prolétarisation des classes moyennes avait paru jadis ass.ez voisin de la réalité pour qu'on ait pu le prendre pour la réalité et le considérer comme l'expression des conditions de la lutte engagée entre les classes ; mais, dit-il, aujourd'hui, « un examen plus approfondi de la question montre qu'il n'exprime pas ce qu'il y a de plus profond, de plus intime, de plus moteur dans la lutte ; il n'en donne qu'une exi^r espion ?7iathématique et morte » (1). Cet auteur conseille aux socialistes de « se débarrasser de ce symbolisme ».

De l'aveu du même M. Sorel, la division dichotomique de la société, en deux classes ennemies, ne répond pas à la réalité. Nous nous rapportons à ce que nous avons écrit sur ce sujet au deuxième chapitre.

Ainsi, toutes les doctrines de Marx, qu'on croyait (1) Devenir social, 4897, p. 878.

inébranlables, se montrent, à une critique impartiale, défectueuses ou exagérées.

La résultante de ces doctrines est une conception catastrophique du socialisme^ considéré comme une rénovation générale de la société, à la suite d'un cataclysme universel. Voici comment on se représente cette transformation : la concentration toujours croissante des richesses ; le prolétariat toujours grossissant ; et de ce processus sortant comme conséquence fatale un mouvemeiît révolutionnaire, par lequel la classe ouvrière parviendrait au pouvoir ; elle socialiserait les instruments de production ; et, — comme ces insectes qui meurent aussitôt qu'ils ont accompli Tacte de la génération, — ayant établi le nouvel ordre de choses, elle abandonnerait volontairement le pouvoir et se supprimerait entant que classe. Après le déluge... le socialisme !

Cette conception est-elle-vraie ? Répond-elle à la réalité des choses, aux lois sociologiques suivant lesquelles s'opère le progrès ? Le progrès se produit-il par des palingénésies, la société descendant, à certaines époques, vers la décadence et la mort, pour sortir rajeunie de la catastrophe, ou bien le progrès résulte-t-il d'améliorations continuelles ? Le socialisme doit-il surgir des ruines de la société moderne, ou dériver de son perfectionnement ? Voilà une question bien importante, que les socialistes se proposent parfois, lorsqu'ils se demandent si la misère est un obstacle ou une force favorable à

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Tavèileinent du socialisme, mais qui les laisse perplexes.

La question ne peut pas être résolue a priori : les causes économiques n'opèrent qu'avec le concours d'autres facteurs ; le même degré de misère peut produire la révolte ou la prostration, suivant l'état psychologique du peuple, les précédents, etc. Mais il est certainque, — si une misère exceptionnelle peut être la cause occasionnelle d'un mouvement révolutionnaire, — ce qui rend nécessaire l'avènement du socialisme est l'élévation morale et matérielle du peuple, notamment de la classe ouvrière. De cette élévation morale et matérielle résultent une plus grande sensibilité h l'injustice, un sentiment plus vif de la dignité humaine.

Le mouvement socialiste n'est pas le produit de la misère qui monte ; il ne serait pas vrai non plus de dire qu'il est le produit de la richesse qui descend ; il est l'effet d'un contraste entre les conditions de la vie et la conception que nous nous en fîiisons ; il ne vise pas à élever une classe en abaissant les autres, à améliorer le sort des ouvriers en empirant celui de la bourgeoisie. Le but du socialisme est une meilleure systématisation des relations sociales. L'élévation^ ou l'émancipation de la classe ouvrièfe est, à la fois, une partie et une condition de cette systématisation ; mais l'amélioration des conditions sera générale. Il s'agit de donner un nouvel essor à l'économie publique par l'élimination des obstacles que les intérêts contradic-

foires, non seulement d'ouvriers et capitalistes, mais aussi des différentes catégories de capitalistes, propriétaires, industriels, commerçants, politiciens, opposent H une meilleure organisation du travail et dos échanges, à la transformation de l'agriculture, à l'application des inventions. Le socialisme tCesf donc pas une doctrine de haine et d'envie ; mais c'est une doctrine d'amour et de solidarité, qui unit les hommes dans l'aspiration à un plus grand bien-être. La classe ouvrière n'est pas la seule intéressée à sa réalisation, quoiqu'elle soit la plus directement intéressée. La conception catastrophique du socialisme doit être abandonnée pour la conception évolutionniste, entendue non pas dans le sens du « placido tramonto », ou de la transformation lente et séculaire, sans brusques changements d'aucune sorte ; mais dans le sens du passage de l'homogène à l'hétérogène ; dans le sens que le socialisme n'est pas une organisation plus simple, mais qu'il est une organisation plus complexe que la société d'aujourd'hui, dont il est morphologiquement le développement et le perfectionnement.

De là résulte une conséquence très importante ; les réformes de toutes sortes qui, tantôt avec le concours, tantôt malgré la résistance de la classe dirigeante, s'accomplissent sous le régime actuel, ne sont pas étrangères au socialisme ; elles en sont, au contraire, une révélation et un effet. Elles portent dans leur sein les principes constitu ifs du so-

LA RÉFORME DU SOCIALISME

cialisme. Lorsque les ouvriers réclament la journée de huit heures, ils affirment le principe que le travail doit être raisonnable, modéré, ne doit pas épuiser les forces du travailleur, affaiblir son intelligence, avilir sa dignité. Lorsqu'ils réclament un salaire minimum en rapport avec le coût des moyens de subsistance, ils affirment le principe que l'intérêt suprême de la production doit être la vie de l'ouvrier, son bien-être, — qu'au lieu de vivre pour travailler, l'homme doit travailler pour vivre.

L'institution de coopératives, la municipalisation de certaines industries, les essais de législation agraire, les nouvelles formes de crédit, les traités de commerce et les conventions internationales relatives aux services des postes, des chemins de fer, etc., tout cela dénote la nécessité de systématiser la production et les échanges, d'éliminer les usures et les monopoles, de mettre les instruments de travail à la portée des travailleurs. Enfin, la réforme des impôts, les lois sanitaires, les lois sur les fabriques, sur la justice administrative, etc., sont les grandes lignes juridiques d'une nouvelle organisation sociale.

On doit mesurer la valeur des réformes moins à leurs effets immédiats qu'à leur objectif final.

Nous avons rappelé la critique, faite par Engels, du programme agraire des socialistes français. <( On voit, écrivait l'ami et collaborateur de Marx, que les demandes en faveur des paysans ne vont pas loin. D'aucunes ont été déjà accordées ça et là.

GIJAPITHE XIV

Des tribunaux arbitraux pour la détermination des rentes des terres données en location fonctionnent déjà en Irlande. Des associations coopératives de paysans existent dans les provinces rhénanes. La revision du cadastre est dans les vœux de tous les libéraux et même des bureaucrates ; et on en. parle de temps à autre dans toute l'Europe occidentale. Toutes les autres propositions pourraient être également acceptées et réalisées sans le moindre désavantage pour la bourgeoisie. » Mais on peut en dire autant de toutes les réformes immédiates, politiques et économiques, réclamées dans tous les programmes socialistes, celui d'Erfurth y compris. Le suifrage universel etTélection populaire des juges etde certains administrateurs publics fonctionnent aux Etats-Unis d'Amérique ; le référendum en Suisse ; la journée légale du travail a été accordée au Massachussetts, etc.

A vouloir être logiques, les marxistes devraient repousser toute législation du travail, et les réformes de toutes sortes ; car elles entravent ou retardent la concentralion des capitaux et la prolétarisation des masses. Au surplus, selon la pure doctrine marxiste, des réformes sérieuses ne sauraient être arrachées au pouvoir des classes dirigeantes ; des lois politiques ne sauraient contrarier Topération des forces économiques. Les lois édictées en faveur des ouvriers se retourneraient contre eux. Il n'y eut pas jusqu'à la taxe des pauvres, en Angleterre, qui tourna à l'avantage des capitalistes,

LA RÉFORME DU SOCIALISME

en leur permettant d'abaisser le taux des salaires de leurs ouvriers. Les lois sur les maisons insalubres, dans le même pays, eurent comme ellet principal d'enrichir les propriétaires expropriés. Les lois sur les fabriques poussèrent les capitalistes à perfectionner leurs méthodes d'exploitation, à exprimer plus de travail de l'ouvrier, h engager plus de femmes et d'enfants et à alterner le travail avec le chômage forcé (1).

La conséquence dernière de ce raisonnement seraitqu'il n'y a qu'une chose àfaire, la révolution. Conformément à cette idée, les marxistes ont été longtemps adversaires du parlementarisme:Liebknécht, Guesde, Deville, repoussèrent pendant longtemps la lutte électorale. Marx proclama que la force est accoucheuse du droit. Ce n'est que récemment que ce point de vue a été abandonné. Engels dans sa préface aux Luttes de classe en France de 1848 à 1850 a développé la thèse que « par l'ironie de l'histoire » le parti socialiste est devenu le parti de la légalité et les conservateurs se sont faits subversifs ; car les barricades ne sont plus possibles devant les puissants engins de guerre dont dispose le gouvernement. Le marxisme a décrit une parabole. Etant parti delà subordination de la question politique à la question économique, il en est arrivé jusqu'à vouloir subordonner le mouvement économique à son action parlementaire.

(i) On peut voir notre article sur la législation du travail flans la Société Nouvelle (\q Bruxelles, mai 1890.

Le marxisme n'est point parvenu à entrainer clans son évolution les grandes organisations ouvrières. Mais la conversion des marxistes à la méthode légalitaire a excité une forte opposition chez les anarchistes. Ceux-ci, tout en étant en mauvais termes avec Marx, avaient accepté, avec enthousiasme, ses doctrines économiques. Rappelant la théorie marxiste, qui fait dépendre les faits politiques dumode de production, les anarchistes ont dit : comment les ouvriers pourraient-ils arracher au parlement des lois favorables à leurs intérêts, puisqu'ils sont économiquement soumis aux capitalistes et obligés comme électeurs à faire la volonrté du maître, — ou que leur pauvreté les force à vendre leurs votes, — ou enfin que leur ignorance les fait tomber facilement dans les pièges des politiciens ?

Les quelques députés, qu'ils réussiront à choisir dans leurs rangs, ne seront-ils pas faciles à corrompre, et ne passeront-ils pas au service de la bourgeoisie ou ne deviendront-ils pas bourgeois euxmêmes ? Les projets de lois, qu'ils pourront faire, rencontreront l'opposition des classes possédantes et se briseront, ou du moins ne passeront pas avant d'avoir été tellement défigurés par des amendements qu'ils perdront toute valeur. Les réformes les plus radicales qu'on puisse imaginer, tant que le système capitaHste durera, ne pourront changer sul)stantiellement le sort des ouvriers et ne feront que prolonger l'agonie de la société actuelle et, si

LA RÉFORME DU SOCIALISME

c'était possible, en reculeraient indéfiniment la dissolution.

Ce raisonnement prouve, on s'en aperçoit, non seulement contre la législation agraire et industrielle, nationale et internationale, mais aussi contre tout effort et contre toute tentative de la classe ouvrière pour améliorer son sort sous le régime capitaliste, ou pour résister à un surcroit d'exploitation. La grève serait aussi vaine que la législation du travail ; et les agitations pour tous les droits seraient également inutiles et illusoires. La seule lutte digne de ce nom serait l'insurrection.

Cette thèse est insoutenable. La lutte pour le socialisme doit être combattue tous les jours et par toute sorte de moyens. Ce qui importe c'est de ne pas faire fausse route. Aux congrès socialistes internationaux réunis à Paris en 1889 on criit vî:*aiment possible de soumettre à un régime uniforme toutes les industries ; on imagina des commissions internationales d'inspection, des lois, des traités égalisant les conditions du travail. Cela e«t absurde. Il faudrait aussi égaliser les salaires, les prix, toutes les conditions économiques. Or, si jamais cela était possiblp, ce serait par des ententes volontaires de groupe à groupe, par des pactes d'associations et de fédérations, non point par une loi édictée par un conseil international, qui, à moins d'a\oir à sa disposition une armée formidable, ne saurait faire valoir ses délibérations.

Les socialistes ont compris cette vérifié ; et ils ont

CHAPITRK XIV

fait dernièrement de louables efforts pour trouver aux questions générales et locales des solutions pratiques, en rapport avec les circonstances spécifiques. Ils doivent persister dans cette voie, abandonnant définitivement la conception du socialisme, que Marx a présentée.

En quoi consisterait, selon les marxistes, le point fondamental de leur doctrine ? Les opinions sont ici discordantes ; cependant la plupart des marxistes semblent accorder une importance majeure à la théorie de la lutte des classes. D'après M. Arthur Labriola, le point essentiel de la doctrine ne serait, ni la théorie de la valeur, ni celle de la rente, ni la conception matérialiste de Thistoire, mais... la théorie d'une catastrophe sociale. Cette théorie serait tellement importante, que la nier serait nier Tessence même du socialisme (1).

Nous ne sommes pas de cet avis. La lutte peut expliquer nombre de faits, mais elle ne les expliquç pas entièrement et elle n'explique pas notre aspiration à une société égalitaire. Dans la société d'aujourd'hui, il y a antagonisme, et non seulement entre capitalistes et ouvriers, mais aussi entre différentes catégories de travailleurs, et entre différentes catégories de propriétaires et de capitalistes ; mais il y a aussi des intérêts concordants auxquels correspondent des principes de justice universellement admis. Le socialisme ressort indi-

(i) Germinal, Turin, 1898, no 9.

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