PRIÈRE D'INSÉRER
Formes et essence du socialisme, par S. Merlino, avecpn face de G. Sorel. I vol. in- 12 de xlv-294 pages. Giar el Brièro éditeurs, Paris, 1898. Prix 3 fr. 30.
M. S. Merlino, longtemps connu comme Tun des mei! leurs théoriciens du socialisme anarchiste, a été amen< par Texpérience, à reconni^rire qaJes divisions qui exif lent entre les écol ,^ socialistes ne reptsent passur de raisons^ In^n^7^^^ij(les^ Aucun des principes pijfesaés o
: P^<]t se réaliser seul; le socialisme doit s'insj^M d<« { juii^ice rétribi||tivecofhma^4e^^ jusiiMiiUtii^^ grer la liberté eirégalilé ; mais surtout^ il doitlVfi^ des formes autoritaires el centralisées Les théories o vieilli et ne sont plus en rapport avec les phénomèii actuels; toutes ont besoin d'ôlre transformées. 11 y a t an, M. Merlino développait ces idées en Italie ; M. Ber stein en Allemagne et M. Vandervelde en Belgiqi en ont depuis lors accepté ce (|u'il y a de plus essentie' les meilleurs théoriciens de la social-démocratie recoi naissent que le socialisme scientifique doit se renouvelé Le livre présenté au public français est une adapl tien, faite par l'auteur, de deux ouvrages italieris, nPrc contro ilsncialisttio » elaVUio/jia collettioisla » .M. Merlii a, det pins, utilisé les ^\v?a\>û.^^'$. ^'^'^Vj^^^
ont donné lieu pour m\viu^ ^^feçA^^x ^^^^^^^^^^^^ ^^'^ est indispensable pour \^ÇiVSO\\^^'^ ^V^^ nj^^x^v^s
naître J'étal actuel des îdfecs ^oc:\^^\^'^'^^-
LA RÉFORME DU SOCIALISME
rectement, et d'une manière négative, de la lutte des intérêts ; mais directement, et d'une manière positive, de l'accord des intérêts, des sentiments et des opinions des hommes, en somme d'un progrès moral.
Du reste, si même le socialisme dérivait de la lutte des classes, il ne s'ensuivrait pas que le nouvel ordre social dût sortir d'une crise économique ou crise d'affaires, prenant les proportions d'une crise sociale universelle, selon la théorie catastrophique. M. Bernstein, un des disciples les plus autorisés de Marx, a désavoué récemment cette théorie. Il a prouvé, dans un article de la Neue Zeit^ que les chances d'une pareille crise sont très faibles, et que, de plus, elles diminuent avec le développement contemporain du capitalisme. A l'appui de cette affirmation, il cite le dernier recensement professionnel prussien fait en 1895, d'où il résulte que partout, dans l'industrie, dans le commerce et dans l'agriculture, malgré toute la concentration des entreprises, seules les entreprises tout à fait petites disparaissent, tandis que le nombre des établissements moyens reste à peu près stationnaire. La classe moyenne, quoique dans son sein se produisent de perpétuelles transformations, secousses, migrations d'une profession à une autre, conserve sa force relative dans l'ensemble des forces sociales.
On a fait observer (1) que « Tanalyse des
(1) Devenir social^ avril 1898, p. 366.
nombres employés par Deville, dans son discours sur la question agraire, permet d'arriver à la même constatation ; car (si l'augmentation du nombre des exploitations agricoles inférieures à un hectare, tient à des raisons particulières, et souvent, pour ainsi dire, extrapaysannes, et si celui des exploitations entre un et cinq hectares a légèrement diminué) on constate une légère augmentation, — tous ces changements de 1882 à 1892 sont fort légers, — dans le nombre des exploitations moyennes de cinq îï dix hectares. Donc, la classe moyenne présente une force très respectable, — on s'en aperçoit d'ailleurs tous les jours, — et peut encore longtemps résister à la concentration des capitaux et à leur socialisation subséquente.
« Cela tient à deux causes venant contrarier l'action, incontestable évidemment, malgré tout cela, de la concentration des capitaux, et qui sont : la multiplication croissante des diverses professions dans la société moderne, et la capacité d'adaptation et la mobilité de plus en plus grande du monde industriel. Cette capacité d'adaptation, le développement et l'extension si grands du crédit moderne et des moyens de communication rendent de moins en moins probables, comme l'a déjà fait observer Engels dans le IIP vol du Capital, les grandes crises générales de la production, qui l'ont secouée périodiquement durant la première période du capitalisme ».
« Il est donc probable (selon M. Iternstein) que
LA RÉFORME DES SOCIALISME 267
les révolutionnaires ne pourront plus compter sur une crise pareille pour la réalisation de leur but », — ce qui, d'ailleurs, ne veut point dire que l'idée socialiste ait perdu la moindre parcelle de sa valeur; car (c'est là l'idée maitressede M. Bernstein, et c'est aussi la nôtre), « à les regarder de plus près, tous les facteurs qui écartent ou modifient les anciennes crises, que sont-ils, sinon autant de conditions préalables, ou même de commencements de réalisation de la socialisation de la production et de l'échange ? »
En eifet, si la crise éclatait, loin d'avoir pour conséquence la réalisation immédiate du socialisme, elle en augmenterait grandement les difficultés. C'est ce que M. Bernstein démontre.
î< Qu'on relise, écrit-il, les chiffres que nous avons cités, et qui sont empruntés à la Prusse, c'est-à-dire à un des Etats les plus importants et les plus développés de l'Allemagne. Il est évident que, étant donnée l'extrême division des entreprises qu'ils nous présentent dans l'industrie, le commerce et l'agriculture, le parti socialiste, — le seul parti que le soulèvement des masses pourrait porter au pouvoir, — aurait à résoudre un problème insoluble. Il ne pourrait abolir par décret le capitalisme, et môme il ne pourrait se passer de lui ; et il ne pourrait pas, d'autre part, lui assurer la sécurité dont il a besoin pour remplir ses fonctions. Il se heurterait à cette contradiction, et Pissue ne pourrait être qu'une colossale défaite. On a fêté
cette année le cinquantenaire de la révolution française de février, et il serait fort à souhaiter que le souvenir des « glorieuses » et de la scélératesse de la réaction, ne fasse pas oublier les leçons, qui ressortcnt de ces événements. Les embarras du gouvernement provisoire de 1848, quelque grands qu'ils aient été, furent moindres que ceux qu'éprouverait le parti socialiste, si une crise d'affaires générale le portait au pouvoir à un moment, où la composition de la société est ce que nous apprennent les chiffres cités plus haut ».
Ajoutons que ce n'est pas seulement « pendant le soulèvement » qu'on ne serait pas en état d'organiser la production ; si on pouvait dépasser la période insurrectionnelle, on se trouverait en face des mêmes difficultés. La notion de « crise industrielle » est erronée, non seulement parce qu'elle suppose possible un changement instantané, mais aussi parce qu'elle fait consister la réalisation du socialisme dans un changement de formes, dans la substitution de la production collective (gouvernementale ou municipale) à la production privée; tandis que nous avons vu que l'essence du socialisme est la formation de nouveaux rapports juridiques et de nouveaux principes de conduite, qui demandent une longue élaboration.
La conception catastrophique du socialisme doit par conséquent faire place à la conception évolutive ou continuative. Il est bien entendu cependant que cette conception n'exclut pas la possibilité.
LA RÉFORME DU SOCIALISME
voire même la nécessité, d'un mouvement révolutionnaire. Une révolution, pour mieux dire une insurrection, nous semble inévitable : elle peut éclater à tout moment et à propos de n'importe quelle réforme, demandée parle peuple, combattue par le gouvernement, ou à propos d'une autre question. Mais elle ne réalisera pas le socialisme, n'improvisera pas un nouveau régime ; elle permettra à la société de continuer, un peu plus rapidement peut-être, sa marche vers le socialisme, on pourrait presque dire dans le socialisme ; car Tclaboration des principes et des formes du socialisme se fait avant et continuera après la révolution. Ceux qui soutiennent la thèse contraire, la justifient en supposant que la révolution aurait une longue durée^ ou bien en donnant au terme révolution un sens différent de celui qu'il a dans le langage ordinaire.
UÉSUMÉ ET CONCLUSION
La dialectique des socialistes et la valeur des hautes idéalités.
Etant arrivé à la fin de notre étude, il est peutêtre utile de rappeler les idées principales que nous avons exposées. La base de toutes ces idées a été la notion de justice, telle qu'elle existe dans la conscience de riioninie moderne. Cette notion résulte de deux principes essentiels : réciprocité (justice rétrihutive) et solif tarifé (justice distributive). Nous avons vu qu'on se trompe en croyant qu'il y a opposition entre ces principes : ils ne sont vrais et justes qu'à la condition de s'intégrer réciproquement. En correspondance avec ces principes qui déterminent la nature des rapports sociaux, la for)nçàe ces rapports est indiquée par deux autres principes^ liberté et égalité^ qui doivent également s'intégrer réciproquement.
Ces prémisses nous ont servi à critiquer l'organisation sociale actuelle, qui est caractérisée par rabsencc de la justice intrinsèque (rétributive et
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
distributive), et par la superficialité des notions de liberté et d'égalité. Le contenu des rapports sociaux est constitué par le principe contraire à la justice, le principe de lutte, le droit du vainqueur ; — la forme est celle de la hiérarchie, dont les deux termes, domination et soumission, caractérisent la conduite des deux classes principales, entre lesquelles est partagée la société.
Mais au-dessus de cette division se sont formés des intérêts et des sentiments collectifs ; et d'autres sentiments sont en formation : tous ensemble, ils constituent un idéal moral, tendant à se réaliser juridiquement.
Les réformes économiques, politiques, administratives, juridiques, qui s'accomplissent sous nos yeux, proviennent de cet idéal de justice. Elles portent sur le contenu aussi bien que sur la forme de Torganisation sociale ; car elles tendent non seulement à soustraire le règlement des conditions sociales à Tarbitraire de quelques individus, d'une classe ou d'une majorité, mais à les rendre intrinsèquement justes et équitables.
Le socialisme n'est que le dernier aboutissant de ce mouvement. Il doit harmoniser la réciprocité et la solidarité, la liberté et Fégalité. Son point essentiel est la socialisation des rentes, dérivant des inégalités des situations et des différences de productivité des terres et des autres instruments du travail.
Par cette socialisation, la liberté du travail et
des échanges sera rendue effective, tandis qu'elle est aujourd'hui seulement apparente ; la concurrence sera contenue en des justes limites et non pas supprimée ; les rapports indiqués par la valeur économique seront rendus plus transparents et épurés de toutes les extorsions, qui les dénaturent aujourd'hui; enfin le mécanisme industriel, commercial et administratif sera perfectionné, mais ' il ne sera pas aboli. '
L'erreur de beaucoup de socialistes, c'est qu'ils raisonnent, sans s'en apercevoir, par antithèses. Ayant démontré que d'une institution actuelle dérivent des maux et des injustices, ils sautent à la conséquence qu'il faut l'abolir et mettre à sa place une institution fondée sur le principe diamétralement opposé. Puisque la propriété individuelle enfante des usures et des monopoles et l'exploitation du travailleur par le détenteur de l'instrument de travail ; qu'on l'abolisse et qu'on la remplace par la propriété collective. Puisque beaucoup de mariages se font par intérêt pécuniaire, que l'indissolubilité du mariage cause des adultères et d'autres crimes, que par l'hérédité la propriété privée est perpétuée dans la descendance de quelques individus, et que les inégalités de fortune sont augmentées par les inégalités de l'éducation; qu'on supprime le mariage, la famille et l'hérédité, qu'on i)roclame la liberté et la promiscuité des accouplements, et qu'on laisse à la société toute entière le soin de nourrir et d'élever
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
sur un pied égal tous les individus des nouvelles générations. Puisque enfin l'Etat tyrannise l'individu et force l'ouvrier à subir l'exploitation du maitre ; qu'on abolisse l'Etat, ou que le pouvoir passe à la classe ouvrière.
Ainsi raisonnent non pas tous les socialistes, mais beaucoup d'entre eux ; et ils ne considèrent pas que le despotisme pourrait être pratiqué, après l'abolition de l'Etat, par la majorité contre la minorité dans les associations, et par les administrateurs publics contre les administrés dans l'administration collective.
Ils ne voient pas que l'exploitation du travailleur et les monopoles pourraient se faire jour même sous un régime collectiviste, si les administrateurs et les directeurs des industries ou autres services publics se faisaient la part du lion ; ou si une collectivité tirait profit de sa situation plus avantageuse, et des besoins plus pressants des autres, pour imposer dans les échanges des conditions injustes. Et cela pourrait même se produire dans le communisme, si les paresseux et les vicieux avaient liberté de vivre aux dépens des bons travailleurs.
Ils ne considèrent pas que des unions par intérêt pécuniaire peuvent être contractées même en dehors de la famille légale, que l'éducation donnée par la collectivité peut être détestable, et ainsi de suite.
Dénoncer les maux de l'organisation sociale actuelle n'est pas justifier le collectivisme, le com-
munisQie ou un autre système analogue. Récipro- (juenieiit démontrer les inconvénients de ces systèmes n'est pas justifier l'organisation sociale actuelle.
Les adversaires du socialisme raisonnent eux aussi par antithèse ; et ayant démontré les défauts, vrais ou supposés, du collectivisme, du communisme et des autres systèmes de socialisme, ils concluent à la conservation du statu quo. Ni les uns ni les autres ne vont au fond de la question, qui est d'éliminer, non pas la propriété, ni la possession individuelles, mais le monopole et Texploitation du travailleur ; — non pas toute organisation des intérêts collectifs, mais la domination, l'oppression ; — non pas les liens de sang et d'affection entre les membres de la famille, mais la tyrannie domestique. La question est d'assurer aux hommes, non pas tout le bien-être qu'on peut rêver, ni la liberté absolue, ni l'égalité parfaite, mais un bien-être possible, et un bien-être plus général, une plus grande liberté et une plus gi-ande solidarité.
La question du socialisme ainsi posée, en prenant pour point de départ les sentiments et les besoins des hommes contemporains, en étudiant les moyens pratiqm^s d'organiser leurs différents intérêts, il est possible d'arriver à une solution satisfaisante.
Mais les socialistes, beaucoup de socialistes du moins, dédaignent TexanieJ! minutieux des différents problèmes sociaux, et ils s'élèvent d'un coup
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
d'aile dans la région des abstractions, des principes généraux ; et c'est là une seconde erreur qu'ils commettent. Bien qu'il soit vrai que, pour comprendre les efifets, il faut remonter aux causes, et que, pour remédier aux maux de Torganisation sociale actuelle, il faut y apporter des changements considérables, cependant on ne doit pas croire que la société humaine soit si simple et si homogène, qu'elle puisse être réorganisée, de fond en comble, suivant une formule, conformément à un principe, dont une école posséderait le vrai sens.
L'observation de Carpenterest très juste : « il n'y a pas la moindre chance qu'aucun « idéal » social pur et simple soit jamais réalisé ». Au surplus tout idéal a son inconvénient, et dépend beaucoup de la manière dont il est réalisé. Nous devons présumer que la forme ultérieure de la société ne « réalisera exactement l'idéal d'aucun parti du travail, mais sera assez large pour embrasser une immense variété d'institutions et de coutumes, ainsi qu'une grande survivance de formes sociales actuelles ».
Les principes des socialistes expriment des tendances, non pas des vérités absolues. Il ne faut pas les prendrie au pied de la lettre.
« Le produit au producteur ». Ce principe doit être entendu dans le sens que les produits appartiennent suhstanliellenient aux producteurs tous ensemble, qu'il ne doit pas exister de monopoles ni d'usures ; non pas dans le sens que chacun
doive vraiment avoir ce qu'il a produit de ses mains.
, « Le droit au travail ». Oui, mais à la condition ! de vouloir et de savoir travailler utilement pour ■ la société, et de s'adapter aux conditions que la J société pose dans l'intérêt général.
« L'égalité des salaires », « l'égalité des sexes », doivent être entendues plutôt comme des tendances, comme des négations des grossières et permanentes injustices ou inégalités d'aujourd'hui, que comme s'il s'agissait d'une égalité matérielle et quantitative.
Les principes régulateurs des relations sociales sont des principes relatifs, non absolus ; ils n'ont pas la rigidité des théorèmes mathématiques.
Comme toutes les lois qui gouvernent le monde physique et plus encore celles qui gouvernent le monde moral, ils ne s'appliquent jamais dans toute leur pureté et leur intégrité logique (les lois scientifiques étant une forme de la pensée, non pas de la réalité), parce que l'application d'un principe est modifiée et limitée par l'action d'un ou de plusieurs autres.
Dans l'observation des faits sociaux on doit se garder des faciles généralisations. Par exemple, il est vrai que l'excessive division du travail est extrêmement nuisible à la santé et h l'intelligence de l'ouvrier; mais on ne niera pourtant pas l'utilité d'une division modérée du travail.
Pourrait-on supprimer toute sorte de coucur-
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
rence ou d^émulation entre les particuliers, soit en vue d'un plus grand bien-être matériel, soit pour gagner l'estime et Tamour de nos semblables ? Impossible ; mais il ne faudra pas tolérer l'iniquité de la guerre économique actuelle.
Pourrait-on abolir le commerce, laisser chacun produire tous les objets dont il a besoin? Nous ne le croyons pas ; mais il ne faut pas non plus respecter le système actuel d'agiotages, de spéculations, de jeux de Bourse, etc.
On ne peut pas rendre tous les travaux également agréables ; peut-être on ne pourra pas même les rendre tous à peu près agréables. Mais on peut, et il faut, améliorer, beaucoup améliorer, les conditions du travail.
On ne peut pas empêcher que certaines aptitudes et habitudes, certains caractères professionnels, se transmettent par hérédité, qu'une certaine manière de penser et d'agir corresponde à l'exercice de chaque profession ; on ne peut donc pas effacer toute distinction de classes, de professions. Mais les différences s'atténueront et seront minimes, si tous les hommes ont une égale possibilité de travailler à des conditions équitables.
On peut et on doit abolir les monopoles, la mainmise de quelques-uns sur les sources du travail et de la richesse, bien qu'on ne puisse pas supprimer entièrement l'individualité des possessions et faire réellement que « tout soit à tous ».
On peut et on doit admettre que la diminution
278 GHAPITRK XV
de la durée du travail et raugmentation du bienêtre du travailleur permettent d'accroitrc la productivité (relative) du travail ; C GsiV écoiio?nie des hauts salaires. Mais il serait absurde de croire que la productivité maximum est atteinte quand la durée du travail est réduite à presque rien.
On ne peut pas supprimer entre les hommes toute distinction et établir une égalité parfaite de conditions et de capacités. On ne peut pas supprimer tout rapport de réciprocité, de doit et avoir ; mais le nombre des choses que la société peut mettre à la portée de tous augmentera. On ne peut pas supprimer les distances, confondre les langages, les civilisations, les intérêts, unifier les peuples ; mais il faut resserrer les liens d'intérêts et de sentiments qui les unissent et rendre à jamais impossible la guerre.
Il faut mettre une digue à l'agglomération des populations dans les grands centres et inonder de civilisation les campagnes : mais des remarquables différences dans les genres de vie resteront; et ce sera peut-être le charme de la société future que d'être plus variée encore que la société actuelle.
Peut-on espérer voir cesser toute coercition entre les hommes? Non certes ; mais il ne faut plus du régime actuel de violence.
On ne doit pas espérer vaincre toutes les difficultés, venir à bout de tous les problèmes. Ne répétons, pas sur tous les tons, que riiomnieserameilleur, travaillera, volera au secours du prochain, et non
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
seulement ne tuera pas, mais ne sera ni ambitieux, ni. avide, ni égoïste, parce (ju'il sera socialiste. Ce serait absurde. Mais, cessant de lutter pour Tiustrumcnt de travail, les hommes fraterniseront; leur cgoïsme s'affaiblira ; leur intelligence et leur moralité seront élevées et les relations sociales deviendront plus faciles et plus justes. Ni optimistes, ni pessimistes : renonçons à l'espoir d'atteindre la perfection en quoi que ce soit ; mais ayons confiance dans un raisonnable progrès. Ni utopie, ni immobilité : ne croyons pas que la science sera le guide unique et infaillible de nos actes, mais ne glorifions pas l'ignorance. N'acceptons ni une concurrence effrénée, ni la suppression de toute initiative des individus et des groupes : ni la division et la lutte des classes ; ni une uniformité absolue de besoins, d'énergies et de conduite, ni la disparition complète des caractères difiérentiels des aggrégats sociaux.
Il y a des socialistes, qui voient bien la relativité de leurs principes ; mais ils estiment devoir la dissimuler, pour obtenir un effet plus grand que s'ils faisaient les réserves nécessaires. « Il faut^ écrit l'anarchiste Jean Grave, qu'il y ait un noyau (d'hommes) impulsé par l'idée pure, abstraite, sans compromis, de rénovation sociale, dédaignant les moyens termes, les yeux fixés sur l'idéal à atteindre^ réclamant tout, laissant h ceux qui ne sont attirés que par le résultat immédiat, le soin de réaliser les possibilités actuelles. » (1)
(i) Préface au Coopératisme par A. D. Bancel, Paris, 4897.
De cette façon l'humanité est divisée en deux catégories : les hommes pratiques qui s'évertuent à rechercher des « possibilités présentes », et les idéalistes qui aiment à se bercer dans les visions de mondes invisil^les et lointains.
Nous préférons être des premiers. Tout ce qui ne peut être réalisé ni aujourd'hui, ni demain, ne nous inspire qu'un médiocre intérêt. Lorsque des millions d'êtres humains croupissent dans Tignorance, dans la misère, dans tous les vices et tous les maux que la misère engendre, il vaut mieux consacrer ses énergies à des améliorations possibles et immédiates que de s'adonner k la contemplation d'une société parfaite.
(iCpendant, nous ne méconnaissons pas la valeur des idées, la puissance impulsive et attractive des hautes idéalités. L'humanité se traîne d'une époque à l'autre, à-demi inconsciente, attirée par un idéal, qui ne se réalise jamais qu'en partie. Elle accomplit son pénible chemin par ce qu'on peut nommer la force de l'illusion. Il en est de même pour l'individu. Si nous tous, nous n'avions pas subi la fascination d'un idéal, nous n'aurions pas mis autant d'énergie à soutenir nos convictions et nous n'aurions pas obtenu (ainsi qu'il arrive souvent) un succès, qu'il était folie d'espérer. Tout individu, pour sortir des voies ordinaires, doit s'exalter, se laisser hypnotiser par une idée, sur laquelle il fixe ses regards. Il y a des illusions heureuses par leurs résultats ; mais il faut qu'elles
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
soient sincères ; qu'elles soient plus fortes que la raison, que nous employons à les combattre.
Nous sommes disposés à admettre aussi que, dans nos prévisions de Tavenir, non seulement nous ne dépassons pas la vérité, mais que nous restons bien en deçà. On se trompe par défaut et non point par excès d'imagination. La transformation de la société sera bien plus radicale que nous ne la supposons. Si nous ne pouvons pas prévoir le développement du machinisme appliqué aux industries, comment pourrions-nous prévoir les progrès du vaste mécanisme social, pour lequel agissent comme forces motrices, non pas des foj*ces mé • caniques quelconques, mais Tidée, le sentiment, la puissance morale ?
Nous devons donc tenir l'esprit ouvert à tout aperçu nouveau, à des possibilités qui nous semblent, à Theure actuelle, vagues et obscures ; mais nous ne devons pas transformer des suppositions romanesques en dogmes, enfourcher un hippogriffe et nous mettre à prophétiser à tort et à travers.
Que pouvons-nous savoir de Tavenir? Pouvonsnous dire, même, si dans cent ans on aura appliqué tous les perfectionnements que nos connaissances actuelles nous permettraient déjà de réaliser dans Tindustrie, dans Tagriculture, et dans les autres branches de l'activité humaine? si rhomme aura substitué pour toute sorte de travail la machine à ses propres bras, ou s'il conli-
nuera à travailler k la sueur de son front ? s'il s'alimentera de viande, s'il sera devenu végétarien, ou si Ton aura inventé un philtre nutritif, qui transmettra, avec les éléments régénérateurs de la vie physique, certaines idées et certains sentiments capables de transformer les hommes en papillons angéliques ?
Qui peut dire à quels pays s'étendra une réforme ou à quels continents? Pouvons-nous posséder une idée même approximative de la cité future, du village futur? de leur architecture, des œuvres qui auront été accomplies sur leur surface et dans Iqur sous-sol? des institutions publiques, qui y fonctionneront, pour l'instruction, pour la récréation, pour l'exercice des droits politiques?
Aura-t-on inventé un système pratique et à bon marché de distribution de la force motrice à domicile? une lumière si puissante, et aussi si peu coûteuse que, grâce à elle, la nuit ne sera plus distinguée du jour? Et quels changements ces inventions-là apporteraient-elles h l'organisation de l'industrie et aux habitudes de la vie ?
Aura-t-on appris à voler dans les airs? à parcourir l'océan en naviguant sous eau? Parlerat-on une langue unique ;ou la Babel actuelle continuera-t elle ? Les frontières des Etats auront-elles été abattues, et tous les hommes vivront ils ensemble autour d'un môme foyer? ou bien serontils parqués, comme des troupeaux de brebis, dans des pâtures respectives? Et dans quel état seront-
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
ils au point de vue de la population ? se seront-ils multipliés dans la progression géométrique malthusienne, ou dans une progression simplement arithmétique ; ou ne seront-ils pas augmentés du tout? en seront-ils réduits à loger dans des édifices flottants, dans des navires ancrés tout le long des côtes, ou dans des ballons captifs ?
Et encore, Thumanité sera-t elle croyante ou athée ? sera-t-elle plus ou moins instruite ? Quels crimes auront cessé d'être commis ? quelles actions, à présent permises, seront regardées comme criminelles? y aura-t-il des hommes qui naîtront criminels ? Sera-t-on plus calme ou plus passionné ? plus simple ou plus raffiné ? plus ou moins sensuel? Travaillera-t-on par plaisir ou par nécessité? Serons-nous bons, médiocres, mauvais ?
Nous ne disons pas qu'il serait peu intéressant de savoir toutes ces choses-là, ni que la solution des différents problèmes énoncés ici n'aurait pas d'influence sur la destinée des hommes et sur l'orientation du socialisme. Mais ce sont des choses lointaines et impossibles à prévoir ; il faut en laisser lesouci à la postérité. A chaque jour sa tâche.
Nous ne pouvons connaître du socialisme que le point de départ. Il est susceptible d'un progrès indéfini. Il s'agit de systématiser certains rapports sociaux afin d'établir une base de bien-être et de développement pour tous les hommes. Puis, si ceux-ci deviennent plus moraux, si la science fait . de plus grands progrès, si les circonstances sont
favorables, le bien-être deviendra encore plus grand. Il est prudent de ne pas nous éloigner trop de ce point de départ, de ne pas oublier que notre vue ' rintellectuelle aussi bien que la physique) ne porte pas au delh d'une certaine distance, et sur^ iout do ne pas nous aventurer dans le domaine des nl)stractions, des théories philosophiques, môme lorsqu'elles paraissent favoriser la cause du socialisme. Après tout, ces théories ne sont que des hypothèses, qu'on avance pour classifier les faits observés et les retenir dans la mémoire, et qu'on change au fur et à mesure que s'étend le champ de l'observation. Il est donc imprudent de se baser sur elles pour la démonstration de la vérité du socialisme. On commence par s'en tenir à celles qui ont une notable affinité avec le problème social; on se laisse entraîner peu à peu jusqu'à voir dans les nouvelles découvertes astronomiques ou dans la microbiologie des arguments en faveur de telle ou telle autre conception du socialisme. De cette façon on en arrivera bientôt à comprendre dans le socialisme le problème de la quadrature du cercle, ou celui du mouvement perpétuel, ou toute autre discussion également paradoxale ; — et le socialisme se terminera en Académie.
Le socialisme n'est pas une phase de la science; mais il est une phase de la vie de l'humanité. Il doit donc être étudié au point de vue de la vie réelle, des besoins et des sentiments de l'homme d'aujourd'hui. Malheureusement les socialistes ne
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
se placent pas toujours à ce point de vue ; ils se plaisent à avancer des principes abstraits, des formules vagues et ambiguës, et des hypothèses audacieuses : la liberté illimitée de l'individu, la solidarité parfaite et spontanée, l'abondance de toutes les choses utiles, le travail réduit à un jeu, Tindividu intégralement développé et bon h tout faire, la satisfaction complète de tous les besoins, etc. etc. A cause de telles exagérations, le socialisme passe encore pour être une utopie ; tandis que son rùlc est, pour ainsi dire, de rassasier la faim et d'éteindre la soif des multitudes, d'assurer à tous les hommes la possibilité de vivre en travaillant, d'épurer les relations sociales en général (les économiques en particulier) de toute injustice et de tout privilège : ce qui n'est assurément pas une utopie.
Les revendications populaires, les tentatives d'amélioration, les luttes qui agitent la société actuelle, sont la cause, non pas l'effet du socialisme ; et s'il est vrai que celui-ci vise à une profonde transformation de l'organisation sociale, ou ne doit cependant pas imaginer que le système actuel s'effondrera tout à coup, et que sur ses ruines surgira une société tout à fait nouvelle, entièrement opposée h celle qui existe actuellement.
Une telle conception catastrophique du socialisme, ainsi que nous nous flattons l'avoir prouvé, est on ne peut plus erronée ; et les systèmes, qu'on a imaginés en conformité de cette conception, ne
m CHAPITRE XV
résistent pas à une critique sérieuse. I^es principaux de ces systèmes sont le collectivisme démocratique et le communisme anarchique.
Lo collectivisme est conçu comme une vaste agence, com])renant toutes les industries et ions les échancres d'un pays : les aménageant dans l'intérêt de la société toute entière, devenue propriétaire de tous les biens productifs (terres, machines et autres instruments de travail), arbitre unique et distributrice de tous les produits. La collectivité, par rintermédiaire d'une administration démocratique, rédigerait tous les ans un plan général de la production ; répartirait le travail entre les associations de métiers et entre les travailleurs isolés; distribuerait les produits en raison du travail exécuté par chacun, assignant à toute chose une valeur proportionnelle à la quantité de travail dépensée à la produire.
Nous avons indiqué les difficultés insurmontables auxquelles se heurte un système tellement simple et tellement symétrique : Timpossiliilité dans laquelle l'administration se trouverait de prévoirtous les besoins de tous les individus et d'y faire face ; la difficulté pour l'individu de s'adapter aux conditions de travail et de vie qui lui seraient faites par la collectivité ; la difficulté de forcer les travailleurs, individus et associations, à accomplir le travail le plus utile k la société et à abandonner leurs produits à la collectivité, se contentant de la portion qui leur aura été attribuée ; la difficulté de
RÉSUMÉ ÉT ÛONGLUSiON
rémunérer sur le fonds social certains services tout à fait personnels, etc. Nous avons vu qu'il est impossible d'établir une rémunération unique pour des travaux différents, et une valeur d'échange en rapport exclusivement avec la durée du travail, sans égard k Futilité. Sur ce point la critique du collectivisme se confond avec la critique de la doctrine économique de Marx. Nous avons été, par conséquent, obligé de discuter cette doctrine ; nous avons démontré qu'elle n'est pas le dernier mot de la science économique, et que de plus récentes théories peuvent aussi bien qu'elle, ou mieux encore, servir à justifier les propositions fondamentales du socialisme.
Mais si le collectivisme démocratique est utopique,le communisme anarchique ne l'est pas moins. Il se base sur l'idée irréalisable de l'individu parfait et autonome ; et sur la supposition que de tels individus agiraient spontanément dans un esprit de solidarité.
L'utopie ici saute aux yeux : car on suppose que la société puisse se tenir debout par un miracle perpétuel, par un accord instantané, mais se renouvelant toujoure sans interruption, de ses membres, sans organisation permanente. Or, la société se base sur un substratuni historique de richesses accumulées, de biens prédisposés à certains ])uts, d'organisations et institutions permanentes, de traditions, de coutumes, d'idées et d'intérêts établis. Elle comprend, en plus des relations volontaii*es etchangea-
l)les, des relations constantes et obligatoires, auxquelles l'individu doit nécessairement s'adapter et | se soumettre. L'individu subit la contrainte légale I de l'organisation sociale établie, de même que la coercition morale et parfois même physique de ses semblables. Supposer que chaque individu peut se figurer la société comme elle doit être, et que les idées de tous s'accordent dans un seul plan, c'estune absurdité.
De part et d'autre, il y a donc utopie : dans le premier cas, utopie de la systématisation rigoureuse, dans le second utopie de l'action spontanée : là, le plan unique rédigé par un bureau de statistique ou par un conseil académique ; ici l'absence de tout ! plan, la rencontre fortuite de toutes les volontés et de tous les intérêts. Entre Tune et l'autre utopie se dresse le socialisme, que nous devons penser comnie une rectification des relations sociales rendues plus équitables ot plus rationnelles.
La collectivité, organisée démocratiquement, ^ c'est-à-dire sanspouvoir dominateur, sans un centre 1 de gouvernement, évoquerait à soi la propriété j permanente des grands instruments de travail (ter- j rcs, fabriques, chemins de fer, etc.) ; mais elle n'en | retiendrait pas la possession ; n'exercerait pas « en économie » les industries et le commerce, sauf en des cas exceptionnels. Elle concéderait l'usage de c(»t outillage aux particuliers et aux associations, j suivant des règles à établir, et elle exigerait une ' rente, qui aurait la double fonction d'égaliser les ]
RÉSUMÉ ET CONCLUSION
conditions des travailleurs (car elle serait proportionnée à la valeur de Tinstrument du travail, c'est-à-dire à la productivité des biens) et de mettre la collectivité à même de faire exécuter à frais communs les services intéressant tous les citoyens indistinctement.
Un tel système, — que nous avons ébauché d'une main timide, — est préparé par les réformes réclamées et en voie de réalisation sous le régime actuel : réformes économiques, politiques et administratives. La transformation de la société, son évolution vers le socialisme est déjà commencée, et elle est profonde, rapide et irrésistible. Les socialistes n'ont qu'à seconder les réformes et tentatives de réformes, de quelque côté qu'elles viennent, et à les diriger vers la systématisation sociale, qu'ils préconisent. Ils ont tort de leur être parfois hostiles, ou de se tenir à l'écart, les considérant comme de vains palliatifs. La valeur des reformes ne doit pas être mesurée à leurs effets immédiats, mais à l'importance du principe dont elles s'inspirent. Tout ce qui tend à rendre plus justes les rapports sociaux appartient au socialisme. Nous terminons donc ce chapitre, et l'ouvrage, en rappelant le mot de Littré, qui nous a servi d'épigraphe : « Il est deux socialismcs ;runmétaphysique, l'autre pratique, expérimental et, dans ces limites, positif » (1).
(i) La philosophie positive, 1867, n. 1. p. 141.
A rheiire actuelle le socialisme est eticore métaphysique et doctrinaire : il doit devenir, et il deviendra sans doute, pratique et positif.