CHAPITRE PREMIER
veraincté du peuple : les socialistes au droit de tous à la terre, etc.
Huxley a raison de critiquer les raisonnements aprioristiques de M. Henry George. Il ne se dissimule cependant pas que le même reproche doit être adressé à M. Herbert Spencer lui-même (1).
De même, les objections qu'on peut opposer à la doctrine marxiste de la plus-value, rejaillissent sur la théorie de la valeur de Ricardo et de ses continuateurs. Le socialisme n'est pas solidaire de la doctrine marxiste : il s'accommode des doctrines de n'importe quelle école économique, en tant qu'elles révèlent et expliquent des faits réels.
Enfin les théories de Marx et d'Engels sur l'Etat, la famille et la propriété ne sont pas essentielles au socialisme, non plus que la conception matérialiste de l'histoire. De l'aveu de M. Croce, le matérialisme historique, dépouillé de toute survivance de finalité et de plans providentiels, ne peut fournir aucun appui au socialisme, ni à aucune autre direction pratique de la vie (2).
Les socialistes ne sont pas toujours heureux dans rcxposition de leurs principes. Souvent ils se laissent entra hier parleur enthousiasme pour des doctrines particulières et prétendent forcel^ le socialisme à faire cause commune avec elles. Ou les
(t) Xatural and polit irai rif/hts. vol. I cl \vs /'Jssaf/s du vol. IX.
(2) Henedetto Croce. Sulla concecionematerîaUaticadeUa s to ria . D i sco u rs à IVI cca d em /> o/i ^ a /i« , X a p 1 es , i 806 , i ) . 1 1 .
entend, tous les jours, discourir en faveur de telle ou telle autre théorie sur Tégoïsme et Taltruisme, sur l'individu et la société, sur la conception de rtiistoire, sur les salaires, l'intérêt et le profit, etc., et affirmer que, hors de là, il n'y a point de salut. Toutefois ils s'aperçoivent de plus en plus, ainsi que le remarque M. A. Chiappelli, « qu'on ne peut pas préparer par les données d'une théorie scientifique une solution satisfaisante de la question sociale ; car la question sociale n'est pas exclusivement économique, mais elle est surtout morale ; aucune doctrine scientifique ne pourra jamais réaliser cette grande préparation des intelligences^et des cœurs, cette profonde transformation des idées et des sentiments, qui devra engendrer le nouvel ordre social. La force motrice du mouvement socialiste contemporain n'est pas l'application d'une formule scientifique à la vie, mais un sentiment et une consciénce de plus en plus clairs de la dignité humaine : c'est une faim et une soif de justice sociale (1) ».
Nous devons donc dépouiller notre conception socialiste de toute doctrine accessoire, de toute formule scolastique, et nous en tenir à l'essence de la réforme sociale que notre temps réclame.
Nous ne devons pas seulement isoler les principes socialistes, en les épurant de toute supcrfcta-
(i) A. Cliiappelli, loc. cit., p. W\.
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tioii ; mais nous devons aussi distinguer et nettement séparer l'objectif réel du socialisme, son vrai contenu, de ce qu'il y a d'artificiel et de formaliste dans les systèmes proposés pour sa réalisation.
'Ainsi que nous le démontrerons dans les pages suivantes, le socialisme n'est ni le communisme, ni le collectivisme, ni le mutualisme, ni l'anarchisme; mais c'est le but de toutes ces écoles : l'égalité des conditions sociales et la coopération harmonique des hommes. Sur ce but, tous les so€ialistes sont d'accord. Les uns croient l'atteindre en augmentant, ]es attributions de l'Etat, en y comprenant l'organisation de l'industrie et des grands intérêts économiques de la société ; les autres prennent le chemin opposé, et voudraient détruire l'Etat^ le supprimer, pour permettre à la société de s'organiser sans la moindre coaction. Au fond, il est possible que les deux écoles principales de socialistes (l'autoritaire et Tanarchiste) ne combattent que pour des mots, l'une et l'autre demandant à transformer l'Etat politique en une administration sociale, plus ou moins décentralisée.
D'aucuns aimeraient voir transférer à la collectivité le droit de propriété et la disposition eifective de toute richesse. D'autres se borneraient à attribuer II la collectivité le domaine éminent des terres et des capitaux, en laissant à l'individu et aux associations la possession et l'exploitation. D'autres encore donneraient aux individus la libre
disposition de tout ce qu'ils auraient pu acquérir par leur travail ; mais ils égaliseraient les conditions par le crédit gratuit universel. Au fond, le but est le même pour tous. La Banque du peuple de Proudhon visait à assurer Tinstrument de travail à tous les ouvriers, de même que l'impôt unique de M. Henry George viserait à racheter et à abolir tous les monopoles.
Il n'y a pas jusqu'aux voisins du socialisme — tels que les républicains socialistes préconisant, avec Mazzini, le passage graduel des instruments de travail aux associations de travailleurs, ou les socialistes catholiques, demandant également avec Bûchez de « remettre aux mains de l'ouvrier l'instrument de travail », ou l'école coopérative, imaginant de substituer au système capitaliste la fédération générale des coopératives de production et de consommation — qui n'accusent la même tendance, la môme aspiration, et qui ne visent le même objectif.
L'essence du socialisme, c'est l'équité des rapports, l'abolition des monopoles, la suppression du salariat^ la coopération entre égaux, etc. ; ce n'est pas telle ou telle autre organisation de la production et des échanges, par associations, par communes ou par Etats.
Nous pouvons imaginer une société où la terre est soumise au régime de la propriété privée, où chaque cultivateur a son lot dont il tire sa subsistance ; s'il existe dans une telle société, une égalité