PARIS LÉON CHAILLEY, ÉDITEUR
8, RVB SAINT-JOSEPH, 8
Jixaiy. 17- H
Un petit mitron blanc qui se carrait, sa manne en tète, devant la porte du quartier, ne se rangea pas assez vite, comme la jument de Louvreuil sortait Elle était peureuse, et fit un violent écart. Son cavalier la ramena frémissante, mâchant le mors, en un pas de danse relevé.
Du coup, la jolie pâtissière de la rue Grande, M"' Quenette, surgit, avec son sourire de commande, ses yeux noirs et ses robes légères, dans l'esprit du capitaine : association d'idée fortuite, d'ailleurs, et qui le laissa parfaitement calme. Si, comme tous les officiers du 27 e chasseurs à cheval, il trouvait M me Quenette appétissante,
FORS LHONNEUR.
sous la poudre de riz qui duvetait ses joues et faisait penser au sucre saupoudrant ses gâteaux, c'était en tout bien tout honneur, et pour ce plaisir désintéressé qu'inspire la vue d'un minois frais.
— Psst ! Louvreuil !
Du trottoir, un de ses camarades, le marquis dTèbles, le hélait, sanglé d'un complet clair et prêt à monter dans un boghey attelé d'un poney d'Irlande, que maintenait un groom en livrée et bottes à revers.
— Tu suivras le rallye, Olivier?
Louvreuil fit un signe affirmatif.
. — Tu monteras ton anglaise?
Nouveau signe de tète. D'Yèbles se grattait l'oreille, perplexe. Ses yeux vifs, des yeux d'enfant drôles et fous, animaient ses traits fripés de viveur.
— Je vais à la gare, chercher ma femme. Elle vient déjeuner avec moi, en garçon. Veux-tu
&n être?
Louvreuil esquissa un geste laconique:
— Regrets. Je suis retenu.
— Et, fit l'autre, tu ne veux toujours pas me la vendre, ta rosse?
— Celle-ci? dit Louvreuil, qui entendait fort bien, et qui appuya sa main droite sur la croupe de l'alezane.
Le marquis haussa les épaules : la jument d'armes que montait Louvreuil appartenait à l'État, mais sa jument de dressage, Lady Keats, un pur sang admirable, était sa chose et valait, même au delà, les deux cents louis que d' Yèbles en offrait.
— Allons, à deux cent cinquante?
— Non, dit Louvreuil. Bonjour. Présente mes respects à la marquise.
D'Yèbles, boudeur, lui tourna le dos, puis, avec une rage de vieux gamin, sauta dans le boghey, d'où il se pencha pour lui montrer le poing.
Louvreuil s'éloignait au trot. Les rues de Fontainebleau étaient vides, et les fers à!Annette claquaient sur les pavés.
En passant devant le château, il songea à
celui de Versailles. Il regretta de n'avoir pas obtenu cette garnison, àson retour du Dahomey. Il réservait sa prédilection à cette ville; pour son parc magistral, l'exquis Trianon, les noirs hôtels, les avenues désertes, tout le charme funéraire et l'odeur du passé. Il aimait les meubles rares, les bibelots qu'on découvre chez les brocanteurs. S'il avait accepté Fontainebleau, c'est parce qu'avec ses villas entourées de jardins, son château et sa merveilleuse forêt, cette petite ville gardait un reste d'apparat royal, et le silence qui convient aux grands souvenirs.
Ce silence, à la vérité, était souvent coupé par les salves d'artillerie du champ de tir qui, en ce moment même, faisaient pointer les oreilles à'Annette. Mais Louvreuil, habitué, n'entendait plus. Il rendit le salut à deux officiers de l'Ecole d'application qui venaient de descendre de cheval, crottés jusqu'au haut des bottes.
Leur uniforme noir, la boue qui les maculait, et un coup de carçon plus fort, qu'apporta une bouffée de vent, il n'en fallut pas plus pour lui
FORS LBOXNEUH.
évoquer un paysage tout autre. Il chevaucha en pleine expédition du Dahomey. Ce jour-là, on passait sur la rive droite de l'Ouémé, à hauteur de Gybédé. Il revoyait, à l'attaque du gué de Tohwé, dans le combat d'artillerie où seize pièces Erupp ennemies tonnaient, son ami, le lieutenant Laflaux, boueux et jaune de fièvre, qui se multipliait, courant d'une pièce à l'autre, jusqu'au moment où un éclat d'obus lui défonçait la poitrine. Le soir, à l'ambulance où il s'éteignit, quelle expression inoubliable sur ce visage de terre, dans ces yeux démesurés, en l'eau fixe et glacée desquels sombrait une tristesse infinie 1 . . . Pauvre petit lieutenant Laflaux! Pouah! Un tel souvenir lui remit en bouche toute l'amertume de la quinine dont il se saturait, en ce temps-là, et il crut sentir à son dos la moiteur des horribles suées. Était-il donc là-bas, en proie à l'étouffante chaleur, aux fatigues, à la soif, au prurit affreux des insectes? Mais non, une allée de sable s'ouvrait à lui, hors la ville, à l'entrée de la forêt. Des verts exquis et jeunes,
FORS I/nONNEUR.
des feuillages de mai rafraîchissaient ses yeux. Justement une ondée légère tomba, et, respirant d'aise, il regarda la poussière d'eau qui emperlait son dolman bleu de ciel, les raies de pluie qui s'irisaient, à travers le soleil. Il se ressaisit, reconnut ce coquet pays dlle-de- France, dans lequel il était revenu quelques mois auparavant blessé, capitaine et décoré.
Il était bien lui-même, Olivier-Luc, vicomte de Louvreuil, dans la force et la santé de ses trente ans, riche de plus, et heureux... sans doute? Heureux? — Pauvre petit Laflaux!... Non, certainement, il ne vendrait pas Lady Keats!„. Et il pensa au déjeuner auquel l'avait invité sa vieille amie, la générale Viot. Sportswoman enragée, elle assisterait certainement au rallye que les officiers du 27 e offraient, à quatre heures, aux artilleurs et à des invités des environs. — Heureux? Ce mot, qu'il éludait, le poursuivait d'une interrogation tenace, et attendait une réponse. Mais il se méfia des souvenirs qu'éveillait cette idée : c'était sa vie entière qu'il
lui eût fallut remuer. Il eut peur; et mordant soucieusement sa moustache, il prit le galop et piqua vers un mur, dont les pierres s'éboulaient, entre les arbres.
Il s'arrêta devant l'arceau écussonné d'un portail de pierre, entre la grille duquel on appercevait un coin de pelouse, une statue de Diane lépreuse, en marbre. Un pavillon de chasse Louis XV, au rose mangé de lierre, s'élevait derrière une rangée d'ifs, sous de très grands chênes, que reflétait une allée d'eau. Il habitait là, par goût des vieilles demeures, malgré l'humidité qu'exhalait ce coin de parc séculaire, où l'eau feuille morte, la verdure d'un éclat foncé, se nimbaient d'une vapeur, au crépuscule.
L'ordonnance accourue lui tint la bride.
— On vient d'apporter cette lettre, mon capitaine.
C'était un petit Breton à la figure de papier mâché, aux yeux rouges. Il avait appris la veille la mort de sa promise, une fille de Plogaslcl.
Tout le jour, il avait fait bonne contenance, étrillant, brossant et frottant avec rage. Mais la nuit venue, il avait été sangloter tout à son aise dans l'écurie, auprès des chevaux. Louvreuil, qui Fy avait trouvé, arrêta sur lui un regard de bonté, que l'autre esquiva gauchement
La lettre, scellée d'un cachet de cire, portait, sous un tortil de baron, la devise : Tout droit! Louvreuil y lut ces mots, sabrés par la grande écriture violette de la générale :
Chàleau de Thoir.
Mon cher enfant, ne venez pas déjeuner. M me de Nesmes est arrivée cette nuit, à Timproviste. Elle se repose et en a grand besoin. Je ne sais si je pourrai aller au rallye. En tout cas, nous comptons absolument sur vous pour dîner.
Excusez ce griffonnage.
Germaine Viot.
Il resta immobile de surprise, relut la lettre. Elle le pénétrait de ce malaise, mêlé d'ap-
préhension, qui accompagne un imprévu saisissant.
Comment, pourquoi M me de Nesmes, qu'il savait à deux cents lieues de là, voyageant en Italie avec son mari, arrivait-elle seule et subitement, de nuit? Ce besoin de repos, cet on ne sait quoi qui sentait la fuite et le refuge, qu'estce que cela signifiait? Serait-elle malheureuse? Mais il la croyait toute au bonheur d'aimer et d'être aimée? Des doutes poignants l'agitèrent. 11 était si loin de s'attendre à cette résurrection du passé, — de ce passé si douloureux pour lui qu'il s'interdisait stoïquement d'y penser.
Se pouvait-il vraiment que M me de Nesmes fût ici, à trois quarts d'heure à peine de distance, couchée dans un des grands lits à quenouille d'une vieille chambre du château deThoir? Il se représentait, attendri, sa douce figure sur l'oreiller, dans lellot pâle des cheveux, ouvrant au réveil ses yeux de violette, si suavement cernés d'ombre. Il s'imaginait la voir levée, haute et mince en une robe élégante, mais
simple, telle qu'elle serait ce soir. Ce soir?... Quoi? Il la verrait, il lui parlerait! Des ondes de pensée vibrantes, comme des cercles d'eau frappée par une pierre, s'élargissaient dans son âme, à l'infini.
Son trouble était si grand, que, s'étant machinalement dirigé vers le pavillon, il se trouva, sans savoir comment, dans son cabinet de travail. Un meuble vénitien à damier, une glace arabe, une pendule Bohème, l'ensemble vieillot et rare des objets qui l'entouraient frappa sa vue, mais leur intimité s'était évanouie. Ils lui parurent nouveaux, étrangers. Les connaissait-il auparavant? De même, l'harmonie intérieure de son être était détruite. 11 se cherchait en vain, dépossédé. La vision blanche de la jeune femme s'était fondue en lui ; et son cœur en était plein, jusqu'à déborder.
Des possibilités étranges, des chances irréalisables, tout un romanesque refoulé par l'expérience des choses, jaillirenl, en traits de feu, dans son cerveau. Il entrevit, une seconde, tel
FORS L'HONNEUR. il
concours d'événements qui lui permettrait d'émerger avec Elle, couple enlacé, dans la lumière, hors du noir souterrain où les retenaient captifs, et séparés,les méchants génies de la vie. Mais non, jamais elle ne pourrait être à lui. Le rêver seulement était absurde, il le savait bien ! Pourquoi l'avait-il connue?
Il revécut le passé, sous le ciel d'outremer, à Blidah. Des milliers d'orangers répandaient dans la plaine leur souffle entêtant, si fort qu'il faisait défaillir les femmes, les soirs de sirocco, et qu'il grisait les pâtres, sur la montagne. Cette mer de verdure roulait en ses vagues une écume de fleurs ; et il en sortait un charme ensorcelant, qui laissait au souvenir une indicible nostalgie. 11 revit le mystérieux parc, invisible derrière des murs et défendu par des chiens, la maison mauresque close comme un tombeau, sans fenêtres ni jours que quelques judas grillés. Là vivait M me de Nesmes.
Elle s'appelait alors M me Osborne, du nom de son premier mari, colonel des life guards, qu'on
avait mis en retraite, à la suite d'accès d'exaltation. 11 la tenait recluse^ en ce jardin qu'il vouait bizarrement au rose, si bien que Ton n'y voyait que bosquets delauriers-roses, parterres de roses, œillets, chrysanthèmes et orchidées roses. Une a utre de ses manies était sa meute de slouguis sauvages, et une centaine de volières juchées dan&des arbre s, où des tourterelles roucoulaient, en battant des ailes. Leur chant monotone se mariait tout le jour au gémissement triste des lévriers. Du dehors, il semblait que le jardin enchanté soupirât et se plaignît. Plus d'une fois, lorsque Louvre uil s'approchait à cheval des murs hérissés de verre et barbelés d'agaves épineux, cette lamentation d'une douceur et d'une mélancolie sans égale l'avait gagné aux larmes, et pénétré d'une langueur telle qu'il se sentait presque l'envie de mourir. Il faut convenir qu'il était fort malheureux, et sans espoir. Il adorait la jeune femme, depuis qu'elle lui était apparue, au palais d'Alger, sur la fin d'un bal, semblable à un grand lys, avec ses épaules blanches sor-
tant d'un fourreau de soie vert tendre. Un point ancien brodait sur son corsage une toile d'araignée d'argent. Des diamants mouillaient ses oreilles et son cou de leurs gouttes de rosée. Elle l'avait surpris, de son éclat limpide, mais inquiété aussi, par son charme si frêle que, d'instinct, il éprouvait l'envie dé la plaindre et le désir de la protéger.
Il s'enquérait aussitôt d'elle : on la tenait pour irréprochable. Son mari, hercule roux et osseux dont des tics nerveux traversaient le visage, passait pour la faire souffrir, à force d'humeur noire et fantasque. Galant homme, au demeurant, et fort riche. M me Viot était de leur intimité. Elle avait connu M me Osborne jeune fille, et la voyait tous les jours, durant cet hiver qu'elle était venue passer à Alger, tandis que le général inspectait les trois provinces. Elle présentait Louvreuil à son amie. Il valsait avec elle, causait toutelasoirée etse retirait sousle charme. Le lendemain, les jours suivants, il la revoyait, chaque fois plus épris. Il n'avait pas aimé jusqu'à ce jour,
il était timide, silencieux, d'une pudeur mâle et sévère : sa passion n'en devait couver que plus ardente. M mc Viot, qui n'avait pas tardé à deviner son mal, essayait de le guérir en lui disant:
— N'espérez rien! Si Hélène n'aimait pas son mari, ce que j'ignore, elle serait du moins gardée par le respect qu'elle a d'elle-même. En admettant qu'elle ne fût pas heureuse avec cet homme, soyez sûr qu'elle lui resterait fidèle et ne consentirait jamais à une séparation. Mettons les choses au pis, s'il venait à mourir et qu'elle pût songer à se remarier, il n'y aurait qu'une personne qui eût gardé quelques chances, je ne dis pas quelques droits, sur son cœur. Ce n'est pas vous, mon pauvre Louvre uil !
Pressée, suppliée de dire ce qu'elle savait, elle ajoutait :
— Elle a été fiancée autrefois avec Henri do Nesmes, le fils du ministre de l'Empire. Ils étaient cousins, mais les parents se sont brouillés, et adieu le mariage ! Pendant trois ans, elle n'a voulu entendre àaucun parti ; puis, trompée par
sa mère qui profila de quelques légèretés du jeune homme pour le calomnier cruellement, elle s'est résignée, sur les instances de son père vieux et mourant, à épouser M. Osborne. Depuis, M. de Nesmes a quitté FEurope et voyage, sur son yacht, dans l'océan Pacifique ; il hivernait Tan dernier à Tahiti. Elle ne prononce jamais son nom et, selon toute apparence, le tient pour mort. Mais le cas échéant, ce rival disparu n'en serait pas moins redoutable, fort qu'il apparaîtrait du passé, des chagrins soufferts, du prestige inoubliable du premier amour. Vous ne Tévincerez pas, ni personne. Ainsi, mon bon ami, tâchez de ne plus penser à elle. Vous n'y gagneriez rien, et elle ne peut qu'y perdre.
D'abord, elle restera vertueuse, mais son mari est jaloux, et homme à la molester, brutalement même. Pesez cela !
Ces paroles l'accablaient, et il se sentait à la fois irrité et honteux. Il cessait ses visites, ne venait plus que rarement à Alger, se faisait même détacher à Laghouat, y restait six mois,
on plein désert. De retour à Blidah, la première femme qu'il apercevait était M rae Osborne, trottant aux côtés de son mari, sur un syrien éclatant comme la neige. Il apprit qu'ils habitaient aux portes de la ville, le colonel ayant acheté la propriété du fameux chef révolté, Môkrani, qu'on tenait là en surveillance, avec ses femmes et ses serviteurs, et qui venait de mourir. Louvreuil fut repris, tout entier.
A Fidée qu'il pourrait l'entrevoir presque chaque jour, sa joie fut immense, et douloureuse comme ce qui est excessif. Une déception l'attendait, l'accueil glacial de M. Osborne barrant l'entrée de son home d'une main raide, qui, en se dégageant, repoussait d'une façon significative. Il n'invita point Louvreuil à dîner, après une ou deux visites lui ferma sa porte. Bien plus, il profitait d'un deuil survenu pour se soustraire à toute obligation mondaine ; il ne .paraissait plus en ville, ni sa femme. Louvreuil fut au désespoir. Que devenait-elle, ainsi emprisonnée? Comment parvenir jusqu'à elle? La gêné-
raie Viot était rentrée en France; il la prévint, mais que pouvait-elle? Des mois s'écoulèrent, et des bruits singuliers filtraient à travers les murs de la propriété mystérieuse : le colonel devenait chaque jour plus maniaque, il effrayait ceux qui rapprochaient, vivait des semaines reclus dans une chambre obscure, ne se nourrissant que d'herbes crues. Louvreuil, très inquiet, écrivait plusieurs fois à M me Osborne, mettait son dévouement à ses pieds. Jamais une réponse ne lui en revint, et il ne savait s'il devait l'admirer ou la prendre en pitié ; certains jours il la détestait. Si encore il lui eût déclaré son amour, elle aurait pu garder un silence de mépris, mais jamais il n'avait cessé de se montrer le plus respectueux, le plus humble des amis déterminés à la servir. Il songea à prévenir les parents qu'elle pouvait avoir, car, enfin, avec ce fou, ne courait-elle pas de grands dangers? Mais sa famille était éteinte, elle restait seule et sans appui. Son culte en redoubla, il lit des folies pour s'introduire auprès d'elle, n'y réussit pas.
Il allait perdre la tête quand un malheur arriva. M. Osborne, dans un transport defièvre chaude, se précipita nu, du haut de la maison, sur le faisceau de glaives et de scies d'un énorme buisson d aloès ; il s'y lacéra et s'y déchiqueta si profondément qu'on eut le plus grand mal à l'en retirer. Son corps n'était qu'une plaie ; il mourut trois heures après. Louvreuil parvint alors à voir M me Osborne, à laquelle les dames de Blidah présentaient leurs condoléances. Il eut peine à la reconnaître, tant elle était changée.
En de telles circonstances, comment se déclarer? Une délicatesse le retint; d'ailleurs que d'empêchements: rien que la difficulté de lui parler seul à seul ! Elle annonça son retour en France; ce fut seulement la veille de ce départ, dans le petit salon blanc aux incrustations d'ébène et de nacre où elle recevait, qu'assis devant elle, sur un fauteuil si bas qu'il était presque à ses genoux, il trouva les mots graves et attendris par lesquels il lui livrait, éperdument, son cœur. Elle l'écoutait avec une sorte
d'angoisse douce et souffrante, des yeux de grande pitié; mais elle n'eut pas rembarras de répondre : une visite survint. Le lendemain, elle était partie.
Alors commencèrent des mois vraiment cruels : F attente, l'espoir, le doute, mille craintes consumaient Louvreuil. 11 n'avait plus de goût à rien. Il errait pendant des heures à cheval dans la campagne, et ne manquait jamais de passer devant lu maison mauresque et le parc rose, où les tourterelles et les lévriers ne gémissaient plus. Blidahlui devînt odieux. Il se sentit oppressé par la montagne qui écrase la petite ville. Les plâtras hideux des maisons, les pieds nus d'une populace crasseuse, l'odeur d'absinthe et de laine arabe qu'exhalent les rues, tout l'écœura. Il envoyait à M mo Viot des lettres suppliantes, si exaltées qu'elle le crut fou. Elle s'entremettait pour lui, cependant, mais sans confiance, car Henri de Nesmes était revenu à Paris, et M me Osborne l'avait revu. S'étaient-ils expliqués, avaient-ils déploré le malentendu qui
avait brisé leur jeunesse, songeaient-ils à le réparer en demandant à l'avenir le bonheur auquel ils avaient droit? M me Viot garda le secret des doutes ou des certitudes qu'elle put avoir, à ce sujet. Mais Louvreuil, dont l'impatience devenait torture, entra chez elle, un soir, en coup de vent. Il avait obtenu une permission, pris le bateau et le rapide. Il arrivait, aflam,é de savoir et pressentant un malheur. Elle ne put lui cacher la vérité ; il eut un accès de fièvre alarmant, des transports de fureur et de jalousie, puis éclata en sanglots d'enfant. M me Osborne, en apprenant ce désespoir, fut touchée; avec une noblesse qui devait l'honorer toute sa vie, et dont Louvreuil fut pénétré, elle se résolut à le voir et à lui parler : l'entretien eut lieu chez M m0 Viot. Hélène Osborne s'y montra loyale et haute ; elle confessa combien l'amour de Louvreuil la touchait. Elle n'y était nullement insensible, et peut-être qu'en d'autres circonstances... mais elle ne s'estimait pas libre. D'anciens engagements, qui primaient tout, la liaient. M. de
Nesmes n'ayant jamais cessé de l'aimer, et revendiquantes droits dupasse, elle devait à leur honneur mutuel, elle se devait à elle-même de consentir à l'épouser. Pourtant, l'idée que Louvreuil resterait malheureux à cause d'elle, lui gâterait la vie. Aussile pressait-elle de surmonter la violence de ses sentiments, d'être son ami, rien que son ami, et le meilleur qu'elle pût avoir. Il répondit à cette franchise par l'abnégation d'un soldat. Il la remercia, protestant qu'il formait des vœux pour son bonheur ; il serait au-dessus de ses forces de la revoir mariée, mais il l'aimerait de loin sans avoir rien à se reprocher. Il prit respectueusement congé d'elle et partit pour le Sénégal. Au fond, il espérait l'oublier, ou mourir. Pendant deux ans, les fièvres l'épargnèrent, puis l'expédition du Dahomey s'ouvrit à propos. Mais voilà qu'il en revenait sauf, et que le souvenir de M rae de Nesmes engourdi, mais vivant, lui faisait toujours mal, comme une blessure non fermée.
Une petite secousse l'avait rouverte !
De nombreux équipages stationnaient autour de la Croix du Grand- Veneur. C'était un remuant assemblage d'officiers en uniformes clairs ou sombres, de dames en toilettes gaies, d'élégants portant une fleur à la boutonnière. La fanfare des artilleurs venait d'apparaître, sonnant une marche allègre. Des ondées légères alternaient avec des coups de soleil. Le comte de Coinchant, colonel du 27 e chasseurs, évoluait au milieu des groupes; à son côté, sa fille, une frêle et nerveuse amazone, répondait aux saluts; ils montaient des chevaux parfaitement mis. On regardait fort la jeune fille.
24 FORS L'HOSXEUR.
L'arrivée de Louvreuil, sur Lady Keats, fut remarquée. Il ne faisait qu'un avec elle, et la maniait avec une grâce souple et forte. Sans être beau, il frappait l'attention; son teint pâle donnait un vif éclat à ses yeux noirs : son expression était habituellement grave, toute de bonté, un peu ironique parfois. En ce moment, il avait grand air, et plus d'un l'enviait, ne fût-ce que comme excellent écuyer. 11 conduisait sa bête d'un fil; haute et svelte, courbant sa fine tète cavecéedemore, elle s'avançait d'un pas bondissant et rythmé, la bouche blanche d'écume, sa robe en soie marron huilée d'or, aux épaules. Il salua des dames, serra la main de camarades. Ses regards cherchaient, impatiemment, M"* Viot. On l'avait vue galoper dans une allée. Il s'y porta d'un bond.
Elle ne tarda pas à lui apparaître, haut campée sur une jument mecklembourgeoise. Grande et robuste, elle avait les yeux beaux et francs, les cheveux gris, du duvet aux lèvres, ce quilui constituait un charme viril et une dignité militaire,
— Bonjour, Louvreuil, fit-elle en s'arrètant court, et elle le dévisageait avec une assurance affectueuse, où perçait un peu de malice. Vous voilà bien intrigué, n'est-ce pas?
Le geste qu'il ébaucha fut équivoque. Il ne voulait pas être ému, ni laisser paraître la curiosité qui l'agitait.
— Vous ne verrez pas notre amie au rallye, dit-elle. Elle n'a pas voulu y venir. Rassurezvous cependant, elle n'est pas malade. La preuve, c'est que je suis ici. D'ailleurs, ma sœur lui tient compagnie. Hélène a un grand chagrin, pourquoi vous en faire un mystère? Son mari... Quels yeux vous me faites? Cela dure donc toujours, mon pauvre ami ?
Il écrasa un taon, dont la piqûre au sang faisait courir des frissons sur la peau fine de LadyKeats,]mh il regarda la générale et sourit, en silence. Elle reconnut ce sourire, familier à Louvreuil, sourire fier d'homme qui souffre et brave son mal.
— Allons, reprit-elle, je ne pourrai rien vous
dire. Voilà qu'on vient! En deux mots, Hélène a surpris son mari en faute ; rien de grave, j'en suis persuadée : une légèreté, un caprice ; n'importe ! c'est mal ! Pour une comtesse italienne, séduisante et dévergondée... Une lettre, ouverte par mégarde, a tout appris à la pauvre femme. Elle s'est affolée, est partie de Milan sans prévenir personne. Son mari, en rentrant au palais Ricci, aura constaté sa disparition. Quelle nuit il a dû passer I Gomme punition, c'est dur, quoique, avouez-le, bien mérité ! Heureusement, je lui ai télégraphié ce matin l'arrivée de sa femme chez moi. Elle ne voulait pas. Je ne doute pas qu'il n'accoure, demain ou après, humilié et repentant. Si elle m'en croit, elle pardonnera. On pardonne toujours !
Louvreuil contempla l'excellente femme.
Mariée à un viveur bon enfant, mais terriblement égoïste, qui l'avait à moitié ruinée et trompée autant qu'il était possible, elle avait si souvent pardonné ! Il répondit, le sourcil froncé :
— Je souhaite qu'il en aille ainsi. Mais M me de
FORS LUONNEUR.
Nesmes a commis une grave imprudence.
Loin de partager l'espoir de la générale, il redoutait que le mari, de dépit, ne transformât en liaison durable ce qui aurait pu être, sans cela, un engoùment passager. Qui sait de quoi pouvait le rendre capable son amour-propre ulcéré par la fuite de sa femme? D'ailleurs, cette fuite laissait le champ libre à la séduction de l'Italienne. Plus il y pensait, plus M me de Nesmes avait agi comme une enfant. Et cela rétonnait, de sa part.
« Pourtant, se disait-il, elle connaît la vie ! » Mais la pitié l'emporta sur son mécontentement. Il en voulut à M me Viot de l'avoir abandonnée à elle-même, cet après-midi. L'envie folle le mordit de se dérober au rallye, de courir au château, de la surprendre : il la gronderait, il lui dirait... — Impossible! L'incorrection d'un tel acte, et son absence qui serait signalée! Cependant un vieux monsieur à cheval, la rosette rouge au veston, les avait joints; il parut étonné et bredouilla :
— On va sonner le départ. Monsieur court, sans doute?
Louvreuil n'eut que le temps de saluer et de rejoindre le peloton des officiers. Son camarade Guéneuc, un long capitaine jaune et triste, lui vint botte à botte.
— Nous serons saucés, fit-il en regardant le ciel où couraient des nuées. — Il souffrait du foie et voyait tout au pire,
— Bah! fit Louvreuil.
— Attention ! dit Guéneuc
Une vive attente régnait. Des dames se dressaient en pied, dans leur voiture ; d'autres fermaient leurs ombrelles. M 1Ie de Coinchant, en tète des coureurs, retenait son cheval qui s'enlevait. La fanfare éclata, sonna le bien-aller. Deux officiers, qui avaient tracé le parcours, s'élancèrent sur un obstacle. Tout le reste suivit au galop, le long d'allées vertes que jalonnaient, de loin en loin, les petits papiers. Un carrefour éparpilla les cavaliers ; diverses voies jonchées de blanc s'ouvraient, dépistant le courre. Ceux
fors l'uonneuji. 29
qui tenaient la bonne piste crièrent : — Vot ce F est! — Les autres, rebroussant en hâte la mauvaise, crièrent : «r- Au retour ! — Et le rallye reprit son train ardent, sautant les fossés, les troncs d'arbres, glissant par bois et taillis, débouchant des avenues, plongeant aux ravins avec des arrêts subits, pendant lesquels les chevaux haletaient; sur quoi Ton reparlait, à Ja charge.
Louvreuil, un peu grisé, courait comme on vole en rêve. I^a pensée de M m * de Nesmes ne le quittait pas, mais tout ce qu'il rapportait à elle : craintes, préoccupations, espoir, était haché par le galop et fouetté par le vent! Ah! s'il avait pu l'emporter, couchée sur l'arçon, complices éperdus que poursuivait ce martèlement de fers sonores! Hallucination magique et puérile ! Hop ! ils passeraient ce saut de loup ! Hop ! cette haie! Des branches mouillées le cinglèrent au visage, des épines d'acacias l'égratignèrent : la sensation lui en fut acre et délicieuse. De
grandes masses vertes fuyaient eiï sens inverse;
du regard, il emportait au vol le lacis d'un feuillage, le vert et or d'un sous-bois, l'écorce blanche d'un bouleau. Lady Keais l'enlevait d'un galop fluide, presque impalpable entre ses jambes, si excitée qu'il lui fallait la contenir, de force.
— Sales racines ! grogna derrière lui la voix de Guéneuc: bonnes pour se casser la...
II employa un mot énergique, tandis que son cheval buttait, rudement relevé, sur les serpents de bois qui sillonnent le sable, autour des pins. Louvreuil entendit des acclamations, aperçut des spectateurs massés au passage du rallye, sous les tilleuls qui enclosent le Cabinet de Monseigneur. Des soldats venaient d'allumer une jonchée de paille, un cordon de feu que M lle de Coinchant franchissait, intrépide. D'autres chevaux se dérobèrent. Lady Keats sauta très haut, saluée d'applaudissements. Il la caressa ; mais, comme il y prenait plaisir, il se représenta la tristesse de M me de Nesmes, errant sous les grands arbres du parc deThoir,le long des eaux dormantes. Que pensait-elle, en cet instaut i
Combien elle devait se sentir seule ! L'impuissance où il était à rien faire pour elle lui noya le cœur d'amertume. S'arrètant au bas d'un talus il mit pied à terre, pour rajuster la gourmette du mors, qui s'était défaite. Des artilleurs au grand trot passèrent; l'un d'eux lui cria quelque chose, ils disparurent. Il était en plein bois de pins, dans un jour sombre qui rendait blafards les os des rochers gris rongés de mousse. Le soleil venait de s'éclipser, un vent frais soufflait et glaçait son corps en moiteur. Un corbeau s'euvola du sol jonché d aiguilles roussâtres. Le silence pesait. Une tristesse infinie saisit son cœur. Elle venait de l'aspect des choses et du fond de lui-même. Il jugea la vie mauvaise, le monde mal fait ; l'inutilité de tout lui apparut. « Les hommes sont vils ! » murmura- t-il. Et il détesta M. de Nesmes, qu'il ne connaissait pas, après avoir haï cordialement M. Osborne ; mais aussitôt, ilse prit enpitié : « Valait-il mieux, lui qui convoitait la femme d'autrui? » Son dégrisemcnt fut tel, après cette ivresse de la
32 FORS h HONNEUR.
course, que le dégoût de vivre lui monta aux lèvres. Mourir d'une balle, ou s'enferrer sur les baïonnettes : on ne souffre plus, au moins!... Mais Lady Keats effrayée s'ébroua, les naseaux frémissants, ses larges yeux noirs montrant le blanc. Louvreuil baissa les yeux: un lien vivant s'entortillait à sa jambe ; il reconnut une vipère rouge et la trancha, d'un coup de stick, sur le cuir de sa botte. Cela s'était passé en un éclair, il dégagea son pied de l'étreinte molle et grouillante, qui lui faisait horreur, et broya la tête du reptile. Après quoi, une chaleur courut le long de son dos, et il s'éloigna vivement. L'odeur des pins lui sembla suave, le péril disparu lui laissait une sensation singulière: il percevait la vie avecune intensité extrême. Remis en selle, il se lança sur les traces qui lui marquaient le chemin.
Laay Keats filait en flèche. Le sol de sable, amolli par les ondées, rendait son galop plus moelleux. Louvreuil, qu'un sûr instinct guidait, ne se fourvoya point. Des clameurs lointaines,
fohs l'honneur. 33
apportées par le vent, le guideront vers la Mare auxÉvées, Il força l'allure.Tout à coup des voix cornèrent à son oreille : — Vol ce rest ! Vol ce Testl — et dans un hourvari de meute, toute la cavalcade déboucha
Unrayonde soleil oblique éclairait les visages. Il distingua le jeune Colson's, lieutenant à son escadron, qui, les yeux hors de la tète, aboyait d'une voix rauque et joyeuse : — Ouap ! ouapl — Le petit prince d'Eylau, frêje et blond, serré dans son dolman comme dans un corset, galopait en jockey, debout sur les étriers, penché sur la tête de son cheval qu'il feignait, par bouffonnerie, de fouailler à tour de bras.
D'un élan, Louvreuil mena la course. Des allées s'enchevêtrèrent : on était pris dans cette toile d'arfligaéc qui entoure les Évées, et qui sillonne de chaussées fermes un dédale de canaux moisis. làB. Mare apparut, toute ronde, avec son e*u jtriste et ses. joncs, son pourtour seigneurial de grands arbres. Trois pistes s'offraient. M Ue de Coinchant, qu'un groupe escortait,
tendit sa cravache en avant. Le reste du rallye prit à gauche. Seuls Louvreuil et Colson's, qui aboyait toujours, empaumèrent la voie. Bientôt ils entendirent les cris désappointés à" Au retour! et des galops essoufflés derrière eux. Mais déjà Louvreuil avait aperçu l'obstacle final, un drap blanc tendu sur une corde, sous une guirlande de feuilles. 11 pointa dessus et sauta. Des bravos l'accueillirent, des cris : il se trouvait au milieu des voitures et des spectateurs qui guettaient l'arrivée. La fanfare du 27 e chasseurs sonnait l'hallali. Il reconnut des visages, on le félicitait, des mains se tendaient vers la sienne ; et sous un pavillon de toile où un lunch attendait, la jolie pâtissière, M rao Quenette, haussée sur la pointe des pieds, la main en abat-jour devant les yeux, le regardait en souriant.
Dès ce moment Louvreuil, dans la courte ivresse du succès, cessa de s'appartenir. Il devenait l'homme de la circonstance. Des soldats s'élançaient à la bride des chevaux, on avait
mis pied à terre. M 110 de Coinchant, qu'on entourait fort, s'écriait en le désignant :
— Mais je ne suis arrivée que troisième.
Voici le vainqueur !
Elle s'approcha de Lady Keats et la caressa,
tandis que le marquis d'Yèbles, qui contemplait
l'alezane avec convoitise, montrait du doigt
les taches blanches qui cerclaient ses pieds de
bête fine et récitait flatteusement :
Balzanes trois, Cheval de rois!
— Ah! dit M 110 de Coinchant, je ne connaissais pas ce dicton.
D'Yèbles continua :
Balzanes quatre, Cheval pour se battre!
— Et quand il n'y en a que deux ?
11 déclara:
Balzanes deux, Cheval de gueux !
Ce qui fit rire. On interrompit Louvreuil, en train de saluer M m0 d'Yèbles, pour le mener en
triomphe vers la tente du lunch. La comtesse Meursol, qui distribuait les récompenses, lui remit un Dot de rubans et se montra très aimable, ainsi que son mari. Sénateur, ancien ministre, accablé d'ans et d'honneurs, il ne négligeait aucune occasion de plaire ; sa main molle et grasse soupesait, sans la lâcher, celle du jeune homme. Un brouhaha discret s'élevait. Des bouchons de Champagne partirent : on loasta.
— Vous avez bien chaud ! dit une voix maternelle, comme Louvreuil vidait d'un trait une coupe de tisane frappée. — lise retourna vers M°" Viot, et la suivit hors de la tente. Elle paraissait pensive.
— Mon cher enfant, dit-elle, je suis une égoïste* Je m'amuse alors que notre amie... Cependant ma présence ici a un avantage: c'est qu'on ne soupçonne pas sa fuite et son arrivée chez moi. Je n'en ai soufflé mot. À quoi bon faire jaser? Tandis que, son mari présent, et il ne peut tarder...
— Souhaitons-le, dit Louvreuil sans conviction.
Inattendue, une valse de Strauss, sur des violons tziganes, éclata. La secousse fut électrique, et Ton resta saisi, devant l'apparition de grands diables basanés et crépus, en redingotes rouges, dont les archets possédés déchaînaient la fièvre et la torpeur, la folie amoureuse, le rire sanglotant. Cette sauterie improvisée était une galanterie de M. de Coinchant, qui avait fait venir en secret cette troupe alors fameuse, et dont Paris raffolait. Des mains s'unirent, des couples s'enlacèrent. Al'écart, des officiers étaient vivementleurséperons. Les chevaux qu'on promenait fumants s'arrêtèrent, regardant étonnés. Le soleil se couchait, derrière la forêt mouillée ; le ciel était d'orange clair, et l'air, pur et vif, embaumait.
M me Viot et Louvreuil s'étaient regardés, fascinés, sous le charme des violons stridents et agiles. Elle rougit légèrement, sa jeunesse remontait dans son regard ; lui se sentait grisé, tout d'un coup. Il écarta les bras, elle ramena
sa jupe, et ils se mirent à valser. Ils tournèrent avec vigueur, un long moment, sans pouvoir s'expliquer, quand M me Viot étourdie s'arrêta, pourquoi ils avaient cédé à cet irrésistible élan. Elle semblait confuse, mais satisfaite.
— Allez faire danser les jeunes femmes, ditelle: moi, je rentre.
Elle fit un geste. Un domestique qui tenait en main deux chevaux s'avança.
— Je vais vous mettre en selle, dit Louvreuil. Il lui présenta ses mains en étrier, la souleva.
Cette fois, elle pesait lourd.
— A tout à l'heure, dit-elle.
Elle prit le galop; le laquais la suivait à distance. Louvreuil alla prier d'un tour de valse la comtesse Meursol, puis il dansa avec M lle de Coinchant. Dès qu'il put, il s'éclipsa, rentra sur Lady Keats à Fontainebleau. Il changea de vêtements, fit atteler sa charrette anglaise, et, au trot léger d'une ponette, franchit les trois lieues qui conduisent, par la forêt, au château de Thoir.
Louvreuil le connaissait bien. Il aurait pu dessiner de mémoire le haut portail, la grande pelouse flanquée de pavillons en briques, le pont sur douve, la cour pavée, le corps de logis avec deux ailes, dont une seule, celle de droite, était inhabitée; il se serait, les yeux fermés, promené dans le parc, au long des allées de sable côtoyant des eaux engourdies. Pourquoi l'apparition du château, se découpant en teintes roses et passées sur le ciel vert du crépuscule, Teût-elle surpris? Elle le frappa pourtant avec une intensité étrange. Rien n'avait changé, et
tuot lui semblait insolite et nouveau. L'angoisse obscure le pénétra, qu'on a d'entrer dans Tinconnu.
Le roulement faible de la charrette, conduite aux écuries, troublait seul le silence. Il était plus grand qu'à l'ordinaire, et Louvreuil s'étonna que la cour fût si vaste à traverser. Il dut s'arrêter dans l'antichambre. Son cœur battait trop fort. Un valet de chambre lui ouvrit la porte du salon. A peine entré, il aperçut M me de Nesmes au fond, toute droite. Il la regarda fixement et marcha sur elle. Grande, pâle, les cheveux en broussaille d'or, belle d'un éclat de fièvre et les yeux surhumains, elle l'attirait si fort, et par l'aimant d'un charme si douloureux et si irrésistible, qu'il faillit l'étreindre et l'emporter, d'un coup de folie. Elle lut cela à son visage et eut peur. Mais déjà, in- , cliné très bas, il lui prenait respectueusement la \ main et la lui baisait, avec une ferveur prolongée, qui la toucha. Ils se regardèrent alors- en ' essayant de sourire, mais en vain, et il se fit en
fors l'uonneur. 41
eux un silence trouble, dont il savoura la délicieuse amertume.
— Je suis heureuse de vous revoir, murmura-t-elle enfin.
Sa voix frêle et délicate dissipa la torpeur qui les gagnait. Louvreuil entrevit l'abîme qui le séparait de M me de Nesmes; elle lui apparut lointaine, inaccessible. Sa robe et les bagues qu'elle portait, ses cheveux tordus d'une certaine façon, un imperceptible changement dans tout l'air de sa personne, la montraient façonnée à une autre vie et marquée par la possession d'un maître. Il balbutia :
— Je mets à vos pieds, madame, le respectueux attachement d un ami bien humble, mais tout fervent.
Elle pencha la tète en disant très bas :
— Merci!
Un petit pli tirait ses lèvres ; elle s'était assise, en portant la main sur ses yeux. Louvreuil fut bouleversé de voir qu'elle pleurait. Pareille à une morte, tant elle était blanche et rigide,
les larmes claires coulaient lentement, sur ses joues. Il la croyait plus forte, l'ayant vue à l'épreuve, sachant de quelle résistance nerveuse elle était capable. Tant de faiblesse l'anéantit ; lui qui avait vu massacrer des hommes ne pouvait souffrir qu'un enfant sanglotât. Sa volonté défaillit ; il murmura, dans une grande pitié :
— Oh ! ne pleurez pas ! Si vous saviez quel mal cela me fait de vous voir pleurer!
Elle secoua faiblement la tête, ses larmes coulèrent plus fort entre ses doigts. Pour qu'elle s'abandonnât ainsi devant lui, sans résistance ni fierté, vaincue par la méchanceté de la vie, il fallait bien qu'elle eût le cœur brisé. Une telle pensée le jeta hors de lui-même, et comme une situation aussi extrême passait par-dessus les convenances, il ne put résister à son attendrissement, et saisissant les frêles mains mouillées qui s'obstinaient à cacher ce pauvre visage :
— Que puis-je faire pour que vous ne pleuriez pas ainsi ? Je vous en prie, ayez du cou-
rage! Vous n'êtes entourée que d'amis...
Inutilité, impuissance des meilleures paroles ! Du moins, il les disait avec cœur. Jamais il ne s'était senti plus près d'elle; il lui semblait tenir clans ses mains, au contact des mains de M mo de Nesmes, toute la douleur frémissante de la jeune femme. Quelques secondes auparavant, l'hypocrisie du monde les forçait à se taire, à présent il pouvait lui parler en ami ; et ce miracle, les larmes l'avaient opéré : conventions, préjugés, leur flot sincère emportait tout!
— Mon Dieu ! disait-il, est-ce ainsi que je devais vous retrouver? Que de vœux j'avais faits pour votre bonheur ! De loin, je pensais : « Elle est heureuse ! » et cette conviction me consolait dans mon exil. Parfois même, je vous le reprochais, ce grand bonheur. N'être rien pour vous me désespérait. Je remâchais mes souvenirs comme une chose amère. Et il y avait des jours de combat où je me demandais: « A quoi bon vivre?» Alors, j'appelais les balles
en éperonnant mon cheval. Je vous revois pourtant, et je douterais de cette joie étrange si je ne vous voyais pleurer...
Brusquement il se tut. Le son de sa voix, bien que contenu, venait de l'effrayer. Quel droit avait-il à la consoler ? Qui lui permettait de lui ressasser son amour, comme un homme indélicat? A l'idée qu'elle le subissait, il eut un affreux serrement de cœur, fut à mille lieues d'elle et du moment présent, crut voir un abîme s'ouvrir.
— Ne vous ai-je pas offensée ?murmura-t-il.
La passion rend égoïste. Je vous parle de mes peines et je ne devrais songer qu'aux vôtres.
— Oh ! fit-elle, les miennes...
Il la contemplait ardemment. Craignant que quelqu'un entrât, il s'était éloigné.
— Vous qui êtes loyal, dit-elle, vous qui tenez la parole donnée...
Elle ne put achever, le désespoir la transfigura.
— Ah ! fit Louvreuil, il faut être lâche, pour
FORS L'nONNEUR. 45
vous faire souffrir ainsi ! Et je ne puis pas même vous défendre ! ajouta-t-il en fermant les poings.
Elle lui jeta un regard indéfinissable. Tout à coup, dans le silence, tinla l'heure grêle d'une vieille pendule. Us se regardaient troublés.
Une toux discrète se fit entendre et la tenture se souleva. M 1Ie Hermine entra.
C'était la sœur de M me Viot. Petite, les cheveux poudrés à blanc, la figure à la fois jeune et vieille, les yeux, d'un bleu aigu, le sourire profond, elle avait le charme des êtres qui ont beaucoup souffert et qui compriment une vie intense. Elle annonça que sa sœur allait descendre : elle était en train de donner ses soins au général, qu'une violente attaque de goutte retenait au lit. Il ne pourrait dîner avec eux, ce dont il était si fâché qu'il s'était mis en fureurcontresonmal ; les accès en redoublaient, et il fallait le gronder ensuite, comme un enfant. Une levrette frileuse avait suivi l'excellente dame, elle vint poser sa tète mince sur les genoux de
M me deNesmes. Cette caresse la réveilla, et elle quitta le salon, afin de se rafraîchir les yeux et le visage. Le jour élait tombé, une clarté glauque mourait aux vitres. On apportait les lampes.
Louvreuil dit:
— Je suis peiné de savoir le général aussi souffrant. Si j'avais pu le prévoir, je n'aurais pas accepté de venir dîner.
— Et pourquoi donc ? demanda M lle Hermine avec une pointe de malice affectueuse. Trois pauvres femmes, dont deux vieilles, vous fontelles peur? Il est vrai que nous ne serons pas très gaies, raison déplus pour que vous nous apportiez quelque réconfort.
— Ah ! mademoiselle, le sentiment de mon impuissance me navre, dit Louvreuil à mi-voix. Que suis-je ici? Un étranger. Seuls, des cœurs de femme peuvent compatir avec assez de délicatesse à la douleur de celle qui est venue se réfugier auprès de vous.
M 110 Hermine hocha la tête en le regardant avec bonté :
— Ses nerfs sont bien ébranlés, cet affreux voyage Ta achevée. La conduite de M. de Nesmes a été inqualifiable ; il n'en est pas moins fâcheux qu'elle se soit enfuie de la sorte, au lieu de tenir tète à Forage. Ou je me trompe, ou son mari aura grand mal à se faire pardonner.
— Cependant, dit Louvreuil avec une tristesse un peu a mère, il est peu de femmes aussi hautes et aussi généreuses qu'elle. Tout ce qu'elle a souffert du vivant de M. Osborne...
— Oui, ditla vieille demoiselle assez finement; mais là, elle pouvait se raidir, elle n'aimait pas cet homme. Songez au contraire à tout ce que lui apportait M. de Nesmes, le rachat du passé, le bonheur présent et à venir. Sa faute, dans ces conditions, est plus qu'une trahison, c'est une banqueroute.
— Que compte-t-elle faire ?
Elle leva les yeux au plafond, puis elle dit :
— Notre situation est bien délicate, nous ne sommes rien à M m0 Hélène, que des amies Gomment la protéger d'une manière efficace ?
48 fors l'honneub.
Elle n'a plus de famille. Ma sœur, du reste, par un optimisme que je n'ose partager, conclut à l'indulgence et au pardon. Elle affirme que M. de Nesmes. repentant, va arriver d'un instant à l'autre.
Louvreuil fit un geste de réserve, l'air hautain. Ne devait-il pas se désintéresser de ces choses? Et il pensa : « C'est absurde : qu'est-ce que je fais ici? » Mais pouvait-il s'en aller? Les grands yeux désespérés de M rae de Nesmes le retinrent* 11 voulait la revoir, sans espérer rien. Il demanda :
— Ne pourrai-je saluer le général?
— Oui, fit M Ile Hermine, il vous a demandé.
Je pense qu'on peut monter chez lui en ce moment.
Elle le précéda dans les corridors, au long d'un escalier. La levrette les suivait en poussant des jappementsplaintifs. On distinguait, par de larges fenêtres, le parc,labelle symétrie des parterres: c'était, dans l'ombre, un décor confus et solennel. Les pas légers de M 1Ie Hermine et le frôlement de sa robe aux murs, faisaient un petit bruit de
feuille morte. Louvreuil ressentait une appréhension de mystère, et une douleur sourde lui élançait, comme on en sent dans les rêves.
Une porte s'ouvrit sur un salon éclairé. SI"* Hermine s'était glissée par une seconde porte d'où filtrait un traitdelumière. Aussitôtle général Viot, de son lit, cria avec force :
— Entrez, Louvreuil, mon ami !
Il était assis sur son séant, les bras et les mains emmaillotés de ouate, les jambes étendues, sous le drap, dans une gaine de ouate. Il avait ainsi l'apparence d'un poupon monstreux, et il remuait des yeux féroces, la face pourpre et contractée, le nez achevai sur une grosse moustache grise qu'il mâchonnait continuellement. Une odeur de laudanum traînait. M me Viot sourit à Louvreuil, et le général maugréa :
— Pas moyen de vous serrer la main, ma femme va me faire manger à la becquée. Et on me gronde, avec cela!
11 était resté tard, la veille, sous les arbres, au bord des eaux vaseuses. Le château, entouré
de douves, était plein de rhumatismes; M 110 Hermine en savait quelque chose.
— Asseyez-vouslà,prèsdemoi. — Etlegénéral contempla Louvreuil paternellement. Fâcheuse histoire, hein, mon enfant? La pauvre femme n'a pas de chance. Croyez-vous qu'elle n'aurait pas mieux fait de vous épouser?
Il détestait Henri de Nesmes, sans raison, ou à cause de sa partialité pour Louvreuil.
— Bien, bien, ajouta-t-il de sa voix forte, en répondant à un mouvement de sa femme, ce qui est fait est fait. Mektoub! C'est écrit! comme disent les Arabes. Cependant voilà une femme belle, bonne, de tout point charmante, qui use ses yeux àpleurer, parce qu'il a plu à ce monsieur de lui préférer je ne sais quelle drôlesse.Ah 1 si j'étais à sa place, je le recevrais d'une jolie façon !
Louvreuil baissa la tête ; il n'aurait pas voulu rencontrer le regard de M me Viot; tant il lui semblait étrange et douloureusement plaisant que ce vieux soldat, qui avait plus besoin d'indul-
gence que personne, se montrât inexorable pour une faute qu'il avait tant de fois commise, allègrement. On grattait à la porte; une femme de chambre entra, présentant une dépêche. M B ° Yiot, à qui elle était adressée, l'ouvrit. Tous les regards, instinctivement, s'étaient portés sur elle. Laissant voir quelque émotion, elle dit :
— M. de Nesmes arrivera demain matin.
Elle relut la dépêche, et répéta :
— Demain matin, à sept heures.
Tant de célérité la surprenait, quoiqu'elle en fût bien aise. Il avait dû partir quelques heures après sa femme. Mais comment la savait-il N à Thoir? 11 n'avait pas même reçu la dépêche envoyée par M me Viot. Hasard ou divination, elle regardait cet indice comme extrêmement heureux. Ne l'avait-elle pas prévu ?
— Heureux? grommela le général, je n'en sais rien ! Qui a bu boira. Il la fera souffrir. Parlezmoi d'un bon divorce I
Son geste lui arracha un gémissement, il en fut irrité et cria :
52' FORS L'ilONNEUR.
— Après tout, je m'en lave les mains !
Et entreprenant Louvreuil, qui n'était guère à la conversation, il parla du rallye, de chasses à l'autruche dans le Sahara, reprit de vieux souvenirs, qu'il avait contés cent fois. Le jeune homme approuvait de la tête, sans entendre.
Il se disait :
« En ce moment, M me de Nesmes tient en ses mains la dépêche de son mari. Est-ce la joie qu'elle éprouve ? est-ce un redoublement d'angoisse ? Se pourrait-il que cet homme, en un instant, lui fût devenu odieux? Mais non, elle pardonnera! »
Et plus il y pensait, moins il savait à quelle' certitude se fixer. En vain essayait-il de se ressaisir, et d'arrêter un plan de conduite, la rapidité des événements l'entraînait dans un tourbillon. Ce qu'il perçut nettement, c'est à quel point ces choses se passaient en dehors de lui ; et il était partagé entre l'envie de se mêler au débat, âprement, et la conscience qu'il n'en devait être que le témoin impartial, et stoïque.
Mais le moyen de raisonner, quand son cœur bouillonnait avec violence? Ainsi le mari arrivait, s'interposantune seconde fois entre M mo de Nesmes et lui ! Il le maudit, le voua à la mort: un accident, une rencontre de trains! — ou bien, il le tuait en duel. Un étouffèrent lui serra la gorge. Que faisait-il dans cette chambre ?
Pourquoi M me Viot était-elle auprès de la jeune femme, et non lui? Toujours les conventions et leur despotique mensonge ! Comme elle avait pleuré, d'une façon humble et touchante ! Il en fut remué aux larmes, et, se rappelant la vipère qui avait voulu le mordre dans la forêt, et qu'il avait broyée, il vit là un présage fâcheux, sans s'expliquer pourquoi ; sans nul doute, cela finirait tristement pour lui.
Un domestique apportant une petite table toute servie, et M m0 Viot qui rentra, le délivrèrent du général. Il se leva par discrétion, et en effet le malade eût éprouvé quelque embarras, à prendre la becquée devant lui.
— Au salon, n'est-ce pas! mon bon Louvreuiï,
dit M me Viot. Je ne vous ferai pas trop attendre.
Il sortit. Dans le corridor, le parc, vu des fenêtres, était noir. Une lueur de veilleuse éclairait l'escalier, et de nouveaux couloirs à portes closes. L'une d'elles s'ouvrit, silencieusement. Sur un fond de clarté pauvre, due à deux bougies qui brûlaient sur la cheminée de la chambre, prête à sortir, M me de Nesmes se détachait, avec un visage et un corps d'ombre. Ses yeux seuls brillaient extraordinairement. A la vue de Louvreuil, elle recula, et lui, mû par une force irrésistible, passa le seuil. Elle reculait toujours, il entra, fermant la porte derrière lui ; et ils se regardaient avec stupeur, pris de vertige.
Un tremblement la saisit, elle joignit les mains pour l'écarter:
— Que faites-vous, voulez-vous me perdre?
Ne restez pas ici I
Elle avait la voix altérée et l'air fou. Elle dit:
— Ah! mon Dieu, vous savez bien... C'est trop souffrir! Ayez pitié!
Et à son extrême saisissement, elle se laissa aller sur lui, mais sans défaillir. Au contact de son corps tiède, de ses bras qu'elle lui nouait aux épaules, il comprit qu'elle se cramponnait comme quelqu'un qui se noie. A demi pâmée, elle montrait une face très pâle, la bouche entr'ouverte et les yeux clos. Il baisa ces paupières fermées, avec une ivresse torturante, tandis qu'elle se renversait, ployant son grand corps de liane. Les yeux obscurs palpitaient sous ses lèvres, et il aurait voulut mourir en ce moment.
La raison lui revint enfin, et il s'arracha d'elle. Tout un passé d'honneur, se dressant, lui barrait l'abîme où il avait failli rouler. Il repoussait , avec une sorte de terreur sacrée, Thomme nouveau qui venait d'agir en lui, et qu'il ne soupçonnait pas. Elle, meurtrie de sa caresse, le dévisageait avec cet égarement qu'on a, au sortir d'un songe, devant une réalité terrible.
On frappa à la porte, doucement, puis plus
fort. M me de Nesmes lui jeta un regard éperdu.' Il courut aux flambeaux et les souffla, en disant- tout bas:
— Allez, mais allez donc !
La porte s'ouvrit. Caché derrière les rideaux du lit, il reconnut la voix de M lle Hermine, à laquelle M me de Nesmes répondait, d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre naturel :
— Je viens d'éteindre, je sortais.
Elles s'éloignèrent toutes deux, la porte refermée. Louvreuil, dans le noir, tâtonnait ; il heurta un meuble et eut honte. Retenant son souffle, pareil à un voleur, il se glissa dehors, après un moment d'écoutes. Il eut soin de rentrer dans le salon par le jardin, en jetant une cigarette, allumée tout exprès. Il ne regarda pas M me de Nesmes, de peur de trouver à son visage une expression d'adultère.
Le dfner s'achevait sans bruit. La nappe étincelante paraissait triste, avec ses pyramides .de fruits dédaignés, ses carafes presque pleines. Une corbeille de muguets exhalait un parfum doux à écœurer ; on dut l'enlever', au milieu d'un silence.
Quand on passa au salon, M lle Hermine disposa une table à jeu ; elle faisait, chaque soir, des patiences jusqu'à neuf heures. M m * Viotet M m * de Nesmes se tenaient à l'autre bout de la pièce. On avait questionné Louvreuil sur sa campagne du Dahomey, sur sa blessure, une balle qui lui avait labouré la jambe. Il s'était
efforcé de soutenir la conversation, mais parler de soi lui coûtait et sa contrainte était visible. Il s'approcha de la porte -fenêtre.
— Vous pouvez ouvrir, dit M mt Viot, qui ne respirait bien qu'au grand air.
Il ouvrit. Une odeur d'herbes, de fleurs et de feuilles embaumait la nuit, et il se répandait une fraîcheur d'eau dormante. La lune pâle, inondant le ciel, ruisselait sur les pelouses couleur de cendre : on distinguait des roses à leur clarté morte. Une avenue d'eau luisait, comme un long miroir.
— Si nous sortions ? proposa M me Viot.
Ayant sonné, elle fit apporter à son amie
une mante, ne prenant pour elle-même qu'une dentelle, autour du cou.
— Donnez votre bras à M me de Nesmes, ditelle, il y a dans le parc des marches où Ton peut tomber.
Mais ce fut son bras, à elle, que M me de Nesmes saisit, avec une grâce aimante qui faisait excuser sa préférence. Louvreuil avait été
frappé de l'accent de bonté de M me Viol:
voulait-elle lui donner une de ces pauvres petites compensations qui touchent un cœur délicat? Hélène à son bras, cette promenade dans l'ombre, n'était-ce pas la douceur d'un répit accordé à l'inexorable de la vie, qui allait les séparer tout à l'heure ? Il y fut sensible, en dépit de l'irritation que lui causait la façon simplifiée et bourgeoise dont la générale tranchait la cruelle situation de son amie : pourquoi, en effet, escomptait-elle aussi délibérément la réconciliation des époux? Et si une telle douleur ne se pouvait guérir?
La certitude lui en vint presque, à contempler la démarche de la jeune femme. Elle s'appuyait sur le bras robuste qui la soutenait, à la fois souple et lente, pareille à une ombre lasse. Pourquoi n'avait-elle pas accepté son bras? Par pudeur ? Était-ce donc la crainte de se livrer à lui en un tremblement involontaire, en un frôlement d'aveu, ou, toute au remords d'un instant de faiblesse, qu'elle détestait, vou-
lait-elle oublier à jamais cet instant, et lui-même ? Comment lire en cette âme bouleversée? Tout à l'heure,. s'était-elJe jetée de désespoir entre ses bras, telle une enfant perdue, qui réclame la pitié protectrice d'un ami, d'un frère? Plutôt, n'avait-elle pas été contrainte à cet irrépressible élan par l'amour secret qu'elle refoulait, qu'elle ignorait peut-être? L'amour!...
A ce mat, quelque chose de profond descendit en lui. La nuit, le parc trempé de lune, et cette femme qui le précédait sans bruit, tout lui parut prendre un sens nouveau, subtil et vast3. Il se sentit léger comme l'air, plein d'une force immense. Son désir le soulevait au-dessus de lui-même. Ah! se fondre en elle, et donner sa vie!
« Suis-je fou ? se demanda-t-il. Est-ce que je rêve? Mais non, c'est bien vrai que je l'ai tenue sous mes lèvres. Allons, c'est impossible !
Quelle impasse ! Je ne puis vouloir la déshonorer. Tant qu'elle est à un autre, elle ne peut être à moi. Si je voulais pourtant!... Non,
par respect pour mon amour même, je dois m'éloigner. Plus tard... »
Et il se dit, avec le puéril espoir d'obéir à sa ponctualité militaire :
« Dans une demi-heure, je partirai. »
Mais les deux femmes s'étaient arrêtées devant un massif. M mo de Nesmes courba une longue tige où fleurissait une énorme rose pâle, elle la fit respirer à M* 6 Viot et, se retournant vers Louvreuil :
— Sentez! dit-elle.
Il baisa la fleur, qu'elle laissa aller, en évitant son regard. Tout en lui redevint trouble. Il se dit :
« Il est impossible que je parte ainsi, je lui parlerai, il le faut ! »
Le tablier blanc d'une servante fit tache dans l'obscurité. On venait chercher M me Viot, de la part de son mari. Sachant qu'on se couchait de très bonne heure au château, et prétextant le repos dont M mi de Nesmes avait besoin,
Louvreuil demanda sa voiture. M me Viot céda
alors à un sentiment généreux, mais imprudent. Elle souhaita le bonsoir au jeune homme, et le laissa en tète à tète avec M me de Nesmes, en disant :
— C'est l'heure où la crise du pauvre général redouble; s'il me réclame, c'est qu'il souffre beaucoup. Au cas où je ne pourrais redescendre avant votre départ, adieu, mon cher.
Sans doute, elle avait pensé que l'entretien serait court, et elle avait voulu laisser à Louvreuil cette joie de rester seul, quelques instants, avec la femme qu'il adorait. Elte ne voulut même pas qu'ils vinssent la reconduire, et s'en fut, de son grand pas. Ils la suivirent de loin ; M me de Nesmes avait froid, ou peur, car un frisson lui descendit des épaules.
Louvreuil, inquiet, murmura, très vite :
— Oh! ne rentrons pas encore, n'est-ce pas?
La nuit est si belle ; il y en a eu peu d'aussi belles. Cela sent bon l'eau, les feuilles. Si peu de temps me reste, et j'ai tant de choses à vous dire!
fors l'uonnëuk. 03
Elle avait hâté le pas, dans une panique. Il balbutia, suppliant :
— Songez que, dans quelques minutes, je serai aussi loin de votre vie que si je ne vous avais jamais revue. Accordez-moi cet instant : après, je serai bien malheureux.
Elle ne put s'empêcher de ralentir Je pas, une marche la fit trébucher, il la soutint vivement, et, comme elle avait étouffé un petit cri, anxieux il demanda :
— Vous vous êtes fait mal?
Elle répondit :
— Je me suis tordu un peu le pied. Un banc de pierre brillait, il dit :
— Reposez-vous.
Et il la força doucement à s'asseoir. Elle tremblait. Il fit mine de se placer auprès d'elle, elle se leva pour lui échapper, il la retint :
— Que craignez-vous? Ne sentez-vous pas que vous ne devez pas avoir peur de moi!
Gomme votre cœur bat ! Vous souffrez! Que je voudrais!... Regardez-moi, je vous en supplie;
vos beaux yeux si doux, si bons... Pourquoi désespérer? Ah! quelle misère !
Une angoisse lui tordait le cœur, il craignit d'éclater en sanglots :
— J'aimais tant ma souffrance, mon exil T ma vie brisée, oui, j'en puis jurer, j'aimais tant ma peine, parce qu'elle m'apparaissait comme la rançon de votre bonheur! J'y croyais amèrement, mais joyeusement, à ce bonheur, et s'il pouvait renaître, je l'appellerais de toute mon âme : Vous-même, ne le croyez-vous plus possible?
Il demandait cela en toute sincérité, en toute abnégation ; mais aussitôt, le soupçon lui vint que M mo de Nesmes aimait encore son mari, malgré l'outrage reçu. A l'idée qu'elle attendait convulsivement l'homme qui la suppliciait, ce qui se passa en lui fut inconcevable ; il fut pris de la rage de la torturer et de se torturer :
— C'est une étrange vérité, dit-il, qu'on peut être heureux dans l'extrême douleur. Souffrir injustement exalte le cœur, et quelle ivresse de
pardonner enimmolant son orgueil ! D'ailleurs, quand on aime encore, tout est facile ! Cet homme vous aime, puisqu'il vous a suivie immédiatement, et vous l'aimez encore. Vous l'aimez encore 1
Elle dit non de la tête, mais il eut la cruauté d'affirmer :
— Si ! je le vois dans vos yeux, dans votre attitude, à tout votre être !
— Taisez- vous ! — Et elle se débattait, mais il lui tenait les mains, ses mains chaudes et palpitantes.
— Oui, fit-il âprement, vous l'aimez! Souffririez-vous autant, si vous ne l'aimiez plus? L'amour est un lien terrible; quand on veut le rompre, les nœuds entrent dans la chair. Je le sais, moi qui n'ai pu vous oublier. Pourquoi avez- vous connu cet homme ! Qu'il est heureux! Je l'enviais d'avoir à lui votre sourire, je le hais depuis qu'il vous a fait pleurer. Mais vous l'aimez ! Je n'ai plus qu'à disparaître, et pour toujours ! — Ah ! pourquoi l'avez-
6G FORS l'honneur.
vous connu? répéta -t- il douloureusement.
— Cessez, par pitié, dit-elle avec épouvante. Pourquoi me dites- vous cela ? Pourquoi me torturezi-vous, vous f le seul auquel je ne puisse confier... Mais vous ne voyez donc pas que je n'aime pas mon mari, que sa poursuite me fait horreur, vous ne comprenez pas... Mais comment pourriez-vous comprendre?...
J T ai donc bien su garder le secret de mon bonheur!
Elle prononça ce mot d'un ton d'ironie si cruelle qu'il fut bouleversé :
— Parlez, je ne comprends pas.
Et cependant il avait peur de comprendre il pressentait une prestigieuse délivrance, vague encore.
— Depuis longtemps M. de Nesmes n'est plus un ami pour moi, dit-elle d'une voix indistincte. Ce n'est pas sa faute, ni ses fautes, si complètes, si outragantes qu'elles soient, qui nous séparent, c'est un complet malentendu d'âmes. J'ai cru épouser un autre homme, le fiancé que j'avais
aimé autrefois n'est pas lui. Je me suis trompée, tout est dit.
Une honte l'oppressa, elle hésitait ; Louvreuil n'osait, pris de pudeur, encourager cette amère confession.
— Je ne m'abaisserai pas à des reproches, reprit-elle. Je suis seule coupable, et seule victime de mes illusions. Sans doute, elles étaient bien ridicules ! Mon premier mariage m'avait rendue si malheureuse ; une seule amitié m'avait soutenue. (Louvreuil lui serra les doigts.) Un seul souvenir m'était resté cher. (11 relâcha l'étreinte, jaloux.) — Une fois libre, vous vous êtes offert noblement à moi, mais le fantôme de ma jeunesse m'attirait, je suis allée à lui. Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait alors.
J'expie chèrement mes croyances romanesques.
Celui que j'ai aimé et envers qui je croyais réparer une injustice, ne m'a pas longtemps su gré de l'affection que je lui apportais. Oh ! pourquoi vous dire ces tristes choses? Des liaisons indignes, une dissipation et des folies
68 FORS l'ho.nneur.
misérables, m'ont bientôt montré, dans l'être qui m'était si précieux, le pire des étrangers. J'aurais pu pardonner à la fougue d'un tempérament violent, mais M. de Nesmes n'a pas celte excuse. Il est froid, sec, pauvre d'âme et, j'en ai peur, un peu vil.
— Cependant, objecta Louvreuil atterré, son arrivée si prompte ...
— J'ai encore une partie de ma fortune, dit-elle dédaigneusement, et mon mari, qui s'est ruiné, craint un divorce qui le laisserait sans ressources.
— Ah! fit Louvreuil, c'est affreux! Mais pouvez- vous hésiter?... La liberté s'offre à vous; nos amis les Viot doivent tout apprendre, ils vous assisteront!
Elle répondit avec une tristesse résignée :
— Mon parti est pris, je ne divorcerai pas. Je ne veux pas que notre nom soit mêlé à des scandales et livré à la malveillance publique. Cependant, je suis lasse d'une pareille existence, et si M. de Nesmes y consent, j'estime qu'une séparation à l'amiable sera profitable à tous deux.
Mais Louvreuil s'écria:
— Vous n'y pensez pas! Quoi ! vous resteriez dans sa dépendance, vous ne seriez ni mariée ni veuve ! Tous vos actes seraient épiés, votre vie traînerait languissante et empoisonnée! Non, non, dans ces cas-là, on recourt au chirurgien. Le divorce! On ne vit pas avec un membre gangrené, on l'ampute! Mon Dieu! murmurat-il, aurez-vous assez souffert?... Et cet homme qui arrive, qui s'impose, et auquel je n'ai pas le droit de barrer le passage ! Mais vous connaissezvous bien vous-même? La révolte passée, la dépression venue, vous pardonnerez peut-être de nouveau? Cette pensée m'affole! Jurez-moi que vous ne l'aimez plus !
Elle répliqua :
— Vous me croyez donc bien vile? Je ne suis pas de celles dont l'amour survit à l'estime.
— Ah! soupira-t-il, plût à Dieu que vous m'estimiez alors un peu!
Elle fondit en larmes en disant:
— Je vous aime, et vous le savez bien.
It la prit dans ses bras et la couvrit de baisers ; la secousse avait été trop soudaine, lui aussi pleurait.
— Mon Dieu, balbutia-t-il, est-ce vivre? Mon cher bonheur, pour avoir entendu ce mot, je ne regrette plus rien. Mais est-ce vrai, bien vrai? Oh! je vous aime, je vous aime !
Elle répondait :
— Vous seul saurez... C'est mal à moi, mais j'étouffais, et d'ailleurs c'est à vous, à vous... Ne me méprisez pas, si je vous ai montré mes plaies.
11 lui fermait la bouche de baisers :
— Ne regrettez rien, mon âme, je bénis cette minute où votre pauvre cœur s'est épanché.
Alors ils ne se dirent plus rien, mais se tinrent enlacés en pleurant.
Leur réveil fut affreux.
Quelques secondes avaient-elles suffi pour les faire passer de l'extrême félicité au comble de la misère? Autour d'eux, c'était la même nuit douce, le silence des pelouses et des eaux, le ruissellement argenté de l'astre. Ils se tenaient sur le
banc de pierre pâle, et leurs ombres n'en faisaient qu'une. Louvreuil, le premier, revint à lui; il murmura :
— Ce cauchemar ne peut durer.
Instamment, employant la persuasion et la prière, s'irritant aussi, il la pressa de reconquérir sa liberté, grâce au divorce. Mais elle ne l'écoutaitpas. Sa face danssesmains, éperdue de honte, elle se faisait aveugle et sourde. Comment Louvreuil la jugeait-il, à présent? Quoi, c'était elle, jusque-là blanche et irréprochable, qui venait de s'avilir en lui avouant son amour?
Elle haïssait sa faiblesse, et le sentiment de sa faute était si grand qu'elle se croyait impardonnable. Elle venait de se livrer à lui par un égarement de cœur aussi irrémissible, aussi irréparable qu'un abandon total. C'était l'adultère consenti, sinon consommé. Elle n'avait pas même défendu son visage, ses yeux, sa bouche ! Tombée si bas, en un instant ! Elle qui jugeait si sévèrement l'homme dont elle portait le nom ! Quoi, s'être rendue indigne, même de cet homme!
Pourrait-elle le regarder en face ? Elle sauta au parti le plus désespéré.
— Emmenez- moi, supplia-t-elle, partons d'ici. Tout m'est odieux, mais vous ne m'aimez déjà plus. Est-il possible que vous m'aimiez encore ?
Elle parlait dans la fièvre ; Louvreuil s'affola, tout s'obscurcit en lui : son honneur d'homme, son devoir d'officier ; il ne vit que cette femme malade à emporter et à guérir.
— Eh bien, fuyons, .dît-il. Écoutez l Je vais
faire semblant de partir, vous vous retirerez
dans votre chambre. Elle donne sur le parc.
J'attacherai le cheval dans le bois, et j'éteindrai les lanternes de la voiture. Je reviendrai gratter tout doucement à vos vitres. Vous m'ouvrirez. Il se vit escaladant la fenêtre, sautant dans la chambre, il se représenta les meubles, le lit dans l'ombre : le crime aurait lieu, aussi vrai qu'il s'appelait LouvreuiL II recula, fou d'horreur et de pitié. Il n'en pouvait douter, elle était à lui, désemparée, sans défense. Peut-être résisterait-elle, mais vaincue d'avance, elle ne
le maudirait sans doute même pas. Un scélérat, à sa place, n'hésiterait guère. Après, il pourrait fuir, comme un voleur. Seul, la laissant déshonorée? A deux, pour affronter la vengeance du mari? Dans ce cas, il quitterait l'armée, cnfouiraitleur bonheur honteux dans une province, ou à l'étranger. — Allons, c'était de la démence ! Ilseraidit, serrant les dents de toutes ses forces. Non, il ne faillirait pas !
Un noir silence était tombé. M me de Nesmcs devina-t-elle ce qu'il éprouvait, ou avait-elle déjà pris le grand parti, très noble et très digne, par lequel elle devait expier hautement l'abandon de cet instant ? Elle passa les mains sur son front et dit, avec une touchante douceur:
— Pardonnez-moi, je suis un peu folle ce soir. Il faut oublier ce que nous venons de dire. J'ai été la seule coupable. Partez, je vous en prie. Il est tard, et Ton va venir vous chercher.
Elle fut sur le point de lui dire adieu, et de lui signifier qu'ils ne se re verraient jamais plus; mais le cœur lui manqua, soit qu'elle eût pitié
de lui, soit qu'elle n'eût plus la force de résister à de nouvelles instances. Mais elle venait de se*' jurer à elle-même, en un de ces éclairs où la; conscience s'illumine, qu'elle ne devait plus s'exposer à revoir Louvreuil en face. Et se levant :
— Adieu, fit-elle, mon bien... bien cher ami! Elle lui tendit la main. A ce moment, des pas
crièrent dans l'allée. Louvreuil s'inclina en disant très haut :
— Adieu, madame.
Un domestique vint annoncer que la voiture attendait. Louvreuil en silence le suivit, puis, feignant d'avoir oublié quelque chose, il retourna en hâte vers le banc où M me de Nesmes restait assise, toute droite, immobile et glacée. Elle ne parut pas surprise de le voir et sourit sans lui parler. Il lui baisa éperdument les mains et se sauva.
Le surlendemain, Louvreuil apprit par M me Viot que M ms de Nesmes était partie avec son mari, réconciliés, en apparence. La générale semblait soucieuse. Avait-elle compris, plus clairvoyante qu'elle n'en avait l'air, le sacrifice par lequel son amie immolait son orgueil, son avenir et sa plus pure tendresse ? Quelle expiation plus haute en effet, pour une faute restée platonique, que ce refus de divorcer, le pardon accordé à M. de Nesmes, et la reprise d'une vie qu'elle savait être un calvaire?
Louvreuil ne parut pas extrêmement affecté.
Seulement, il mit ordre à sesaffaireset retourna
au Soudan. Ses camarades le regrettèrent, surtout le marquis d'Yèbles, auquel il donna Lady Keats.
Le capitaine de Louvreuil s'est fait tuer, sous les ordres du colonel Bonnier, à Féohauffourée de Tombouctou. Deux mois après, une fièvre typhoïde a enlevé M* de Nesmes, et sa femme est devenue libre. •
Je m'appelle Robert Marchai. Mes parents étaient Bretons, et je tiens d'eux le goût du rêve, l'amour obscur de l'eau et du ciel, des horizons larges. Mon premier souvenir est tout de lumière et de sable, — un sable blond et sans limites dans lequel j'étais assis, et qui chauffait
mes petites jambes, tandis que je faisais couler entre mes doigts, intarissablement, cette cendre douce et chaude. — Près de moi, je vois une nourrice ou une servante noire. Elle n'a jamais existé, mais je la vois, avec ses yeux blancs et sourire singesque. Sans doute elle s'est incarnée dans mes premières lectures, ou identifiée âmes
premières visions algériennes, à la fois authentique et irréelle.
J'appartiens, en effet, à cette race, mal définie encore et cependant caractérisée, d'enfants nés de la conquête sur le sol africain, élevés dans cette serre ardente, et mêlant à des langueurs de créole les brusques réveils du tempérament héréditaire. Je m'aperçois, dans le miroir du passé, un petit homme pensif, juché pendant des heures dans un arbre, à la Robinson, ne faisant rien qu'admirer le vert jardin et la mer ; et puis, au lieu du grave et nostalgique bambin, c'est un polisson remuant qui m'apparaît, ivre de cris et de cabrioles, galopant comme un poulain lâché, si fou qu'on ne peut le calmer, et que, même rivé sur une chaise, il garde, dans tous ses membres, le trémoussement d'une danse de Saint-Guy.
Je suis né à Milianah. L'hiver, l'air y est vif. Je crois sentir encore le duvet bourru du mantelet qu'on agrafait à mon cou et qui me grattait la peau, tout comme la piquette de grand-
père me racla le gosier, un jour qu'il m'en lit boire. C'était un grand homme doux, un peu triste, sans doute parce qu'il avait des rhumatismes et qu'il était très vieux. Il s'était retiré dans cette petite ville et il y occupait une petite maison dont je ne revois que la cuisine : on y faisait sauter des crêpes. Je ne puis, malgré mes efforts, revoir le visage de la parente qui soignait grand- père et qui faisait sauter ces crêpes. Pourtant je revois très bien le papier qui tapissait les murs de la belle chambre, celle qu'on donnait à ma mère : un fond blanc à bouquets roses. Mais peut-être que ce papier n'a jamais existé, pas plus que la négresse. Il y a de faux souvenirs que l'imagination cristallise peu à peu et auxquels on tient autant qu'aux vrais.
Toujours est-il que grand-père fut très bon pour moi ; c'est à lui que je dois le premier cadeau qui m'ait plongé dans une extase proche de la stupidité : un mouton plus gros qu'un mouton vivant et autrement beau, de poil blanc
et frisé ; il glissait sur des roulettes et dardait des cornes d'or.
Un jour, il disparut. Les filles d'un caïd qui habitait une maison sans fenêtres, un < gros cube blanc à porte cloutée, les filles de ce caïd, de grasses perruches en vestes vertes et pantalons jaunes, toujours jacassantes derrière des judas grillés, avaient convoité le mouton et, d'un saut dans la rue, l'avaient traîné chez elles. Aussi pourquoi l'avais-je planté sur le seuil, à leur nez? Ah! que de sanglots, quel désespoir j'apportai auprès de grand-père. C'est qu'elles niaient effrontément, les coquines! Mais il suffit d'un chaouch envoyé par le bureau arabe pour que le caïd lui-même vînt rendre le mouton, avec force excuses. Il voulut, en manière de réconciliation, que j'allasse chez lui, où sa femme m'offrit des gâteaux au miel et des croissants de lune à l'anis. Mais les fillettes bouffies déguisaient mal leur mépris envers le petit roumi; elles avaient des yeux méchants avivés par le khôl, des ongles pointus et roux
de heûné; leur rire faux me fit trouver amer le sucre arabe.
C'est à Milianah encore que je revois mon ami Werner, le fils d'un commandant du génie, édifier avec des branches de sapins une maison de verdure, où Ton ne pouvait tenir qu'assis. Elle dura peu, parce qu'on y découvrit tout à coup une grosse couleuvre, qui était venue y chercher le frais. Quelqu'un la tua, sous une décharge de pavés. Et j'eus trèspeur. Je me rappelle encore des combats livrés à des gamins, où l'on se lançait des cailloux, avec des frondes. L'un de ces cailloux me contusionna le front. On me ramena glorieusement, comme un blessé. J'étais très fier. Mais on me gronda, et je me vois encore, humilié et boudant, le nez à la fenêtre, tandis que des oiseaux traversent la bande de ciel de la rue. Peut-être m'avait-on mis là en pénitence.
Je sens très bien que ces divers souvenirs de Milianah se rattachent à des époques différentes, mais ils se fondent en une même impression de
douceur vague et d'absolue quiétude. Sans doute, autour de moi, la vie tissait sa trame changeante, alternée de noir et de blanc; mais les événements gais ou tristes m'échappaient, car ils ne m'atteignaient pas et je ne me préoccupais jamais de ce qui se passait audessus de ma tête. D'abord la signification des choses était, le plus souvent, hors de ma portée ; et puis, rien ne m'intéressait que le petit monde intérieur, l'imaginaire et confuse rêverie dont je vivais avec la sécurité habituelle de l'enfance, pour qui les préoccupations d'argent, la lutte des intérêts et des ambitions n'ont aucun sens. C'est ainsi que je ne m'inquiétais guère de savoir ce que faisaient mes parents, s'ils étaient riches ou non, leur manière de vivre, leurs habitudes, leurs goûts, le sens qu'ils donnaient à la vie. Mon père était souvent absent : je ne le revois guère figurer dans cette prime enfance, et il me semble que je ne m'en apercevais presque pas. Ce qui joue un grand rôle dans ces heures puériles, c'est la gourmandise et la peur.
La peur... Je suis enfermé dans une chambre de la maison de grand-père, je crois bien que c'est un grenier. Les volets sont clos, le soleil passe à travers les lamelles et coupe le bois brun de barres vives, d'un jaune qui pâlit jusqu'au blanc, quand un nuage fait ombre. La pièce est d'ailleurs très claire. Ce ne doit pas être un grenier, car il y a du papier collé sur la cloison de bois, et la chaleur en décolle de grands morceaux, que je m'amuse à élargir, en tirant dessus. Je m'ennuie. De lourds coups de marteau m'intriguent, pan, pan, pan! On dirait que l'on cloue des caisses. J'ai vu faire cela au menuisier du coin : il a de grands clous dans la bouche et il frappe d'une façon rythmée ; c'est amusant de voir le clou s'enfoncer dans le bois, et quand il y est entré à fond, le menuisier tape encore deux ou trois coups, comme par plaisir... C'est égal, je m'ennuie ! Si je pouvais ouvrir les volets ! Mais ils tiennent bon. En me penchant bien, entre les lamelles, je distingue quelque chose de noir et de mouvant :
8G fors l'honneur.
ce doit être du monde dans la rue. Qu est-ce que ce monde peut faire là? Une mouche entre et bourdonne. Si je réussissais à l'attraper? Je ne lui ferais pas de mal ; je la regarderais seulement en lui tenant les pattes. J'aime bien regarder les mouches, elles ont des ailes fines où courent des réseaux ; et leurs drôles de petites têtes! Il paraît que grand-père est malade. Je ne l'ai pas vu depuis trois jours : est-ce qu'il aurait un rhume? Dans ce cas-là on me met, à moi, du papier Fayard sur la poitrine, et maman me présente un lait de poule, bien chaud.
Ce souvenir me fait juger qu'il va être l'heure de goûter, et qu'on m'oublie. Mais pourquoi donc suis-je enfermé? On m'a donné un livre avec des images et l'on m'a dit d'être bien sage ; on a ajouté quelques explications que je n'ai pas comprises, ou que je n'aurai pas écoutées. Les coups de marteau ont cessé. Il y a toujours des formes noires et confuses dans la rue. Mais cette masse est immobile. La mouche ne bourdonne plus, il se fait un grand silence, un si-
lence et tout à coup, dans cette pièce à la
fois obscure et éclatante, une angoisse me monte du fond des moelles. Je me sens effroyablement seul ; mon cœur bat, et pour la première fois, le tic-tac persistant du moi se répercute en mon âme. Je me dis : « Je vis, je vis, je vis en ce moment, en ce moment encore, je vis encore, toujours, toujours !» Et à chaque seconde, je me sens renaître et m'étonne, et m'effraie de vivre. Il me semble que je marche suspendu sur un abîme, et que le fil invisible sur lequel je m'avance va se rompre. stupeur ! je vis, je me sens vivre, encore, encore, c'est moi, toujours moi, ce n'est pas un autre, c'est moi, moi seul, moi, Robert Marchai, et je suis né, et je vis, et je mourrai. Et de penser cela, de me « penser moi-même », c'est intolérable ! Je voudrais songer à autre chose, me fuir, m'oublier, impossible. Oh ! l'horrible pulsation de la conscience vivante! J'essaie de pousser un cri, do bouger, je n'ose, paralysé par l'épouvante absurde de mourir, si je risque un geste. Et voilà
que des pas montent l'escalier. Si c'étaient ceux de grand-père? Mais pourquoi cette terreur qui m'emperle le front de sueur, m'horripile la peau? La porte s'ouvre.
— Maman !
Je tombe dans ses bras. Elle dit :
— Tu as appelé ?
Je ne crois pas, non, je n'ai pas...
Mais pourquoi est-elle en noir et a-t-elle les yeux rouges. Je continue à ne pas comprendre.
Le soir seulement, dans le train qui nous ramenait à Alger, j'appris, et encore parce qu'elle me l'expliqua longuement, que grandpère était mort et que je ne le verrais plus. Comment n ; avais-je rien deviné?
Cependant, cette angoisse...
Maintenant, c'est Blidah.
Pourquoi l'avenue des grands platanes restet-elle obstinément rousse? Elle devait bien être verte, au printemps et Tété. Rousse je la revois, et les feuilles s'envolaient, ce jour de grand vent où mon frère vint au monde. Voilà une chose mystérieuse ; et cependant, elle ne m'intriguait qu'à moitié. La sœur noire à cornette blanche tuyautée qui soignait ma mère, avait, m'assura-t-on, apporté ce petit frère. Je le vis, dans le grand lit, la couverture ramenée sous son rose menton plissé. Et j'accompagnai mon père et son ami, M. Lawrence, qui al-
90 fors l'honnëuii.
lèrent se promener sur la route. Un vent tiède soufflait par bourrasques, et il tombait des feuilles, des feuilles!.. D'un rouge doré, elles gardaient aux doigts la rigidité du cuivre, et elles se froissaient avec un bruit sec. Certaines rasaient le sol, pareilles à des oiseaux qui, Paile cassée, rampent en palpitant. Était-ce l'automne, le vaste ciel vide ; me sentais-je, si peu que ce fût, supplanté par la présence du nouveau-né; ou simplement parce que M. Lawrence et mon père marchaient trop vite, mon cœur se serrait de détresse ; et toute la nuit je rêvai de ces feuilles qui se détachaient par centaines, et pleuvaient sur les haies. Il y en avait même que les pieds avaient plaquées sur le sol, et qui n'avaient plus rien de vivant ; on eût dit du bronze incrusté.
C'est à Blidah qu'entrent dans ma vie mon autre grand-père, M. d'Orignes, le père de ma mère, et Fritz, l'ancienne ordonnance de mon père, resté à son service. Car mon père, ancien officier devenu propriétaire, et l'un des plus
riches de la Métidjah, gérait ses fermes, voyageait à cheval de Tune à l'autre, ou se livrait à de grandes chasses dans le Sud. Fritz vivait avec lui et raccompagnait invariablement, aux apparitions que son maître faisait parmi nous.
A Blidah, nous logions grand-père d'Orignes.
Celui-là aussi me gâtait! Il était capitaine de vaisseau en retraite, et il m'avait, paraît-il, choyé d'une façon passionnée et ridicule lors d'un voyage que ma mère et moi avions fait à Paris, lorsqu'il occupait encore une haute situation, au ministère de la marine. De ce voyage, chose singulière, je ne me rappelle rien; et on me l'a plus d'une fois reproché comme un manque d'affection et de reconnaissance. Mais à Blidah ! Les beaux jouets qu'il me donnait, dont le plus merveilleux est resté pour moi un chemin de fer mécanique à vraie locomotive et à wagons rouges et bleus, tournant en rond avec un bruit de ferraille, dès qu'on l'avait remonté : crac ! crac ! crac ! Grand père prenait un plaisir d'enfant à le faire mar-
cher. Je le revois à quatre pattes, sur le parquet, s'amusant de tout son cœur. Et cependant le plus correct des hommes, avec sa figure jaune et encadrée de favoris blancs, une figure aux yeux d'eau grise où se reflétait un ciel gris, des yeux de vieux marin, qui ont pris la couleur du temps ! Combien j'aurais aimé qu'il me racontât ses voyages, des histoires de sauvages, d'archipels, de naufrages ! Une pudeur singulière l'empêchait de narrer les incidents de sa vie sur mer, ou bien il ne trouvait rien à dire et il préférait inventer. Un certain sultan Misapouf revenait dans ses improvisations, et c'était un homme bien extraordinaire que ce sultan, quoique je ne puisse plus du tout me représenter en quoi il pouvait être si drôle.
Fritz, notre valet de chambre, ne date pour moi que d'un matin où je m'éveille, dans une secousse de mon petit lit, et je vois distinctement remuer les murs ; un vase à fleurs culbute duhaut de la cheminée et s'émiette sur le par-
quet. J'ai mal au cœur. Fritz entre en coup de vent et crie :
« Levez-vous, vite, vite, c'est le tremblement de terre! »
Il sort comme il est entré ; les parquets dansent de nouveau, mon lit s'éloigne du mur. Des clameurs aiguës, affolées, s'élèvent. Enfin, Rosette, la femme de chambre, arrive et m'enlève roulé dans une couverture. Tout le monde est déjà dans le jardin, et l'on se de- . mande si la maison ne va pas s'écrouler. Le ciel est plombé, il règne un jour livide et une chaleur suffocante tombe. Une énorme crevasse, au bout de l'allée, montre le sang de la terre, éventrée et rouge!
Rosette aussi, à partir de ce jour-là se fixe dans ma mémoire. Et cependant en y pensant bien, ne l'ai-je pas vue auparavant, fin profil de couturière, à la Sarcelle, propriété de mon oncle d'Orignes dans les Ardennes? C'est curieux comme les impressions du très jeune âge se placent toutes sur le même plan : elles s'offrent
94 fors l'hoxxeur.
à l'esprit sans perspective ; et, quand on veut débrouiller l'écheveau des années, tout s'enchevêtre.
Encore un souvenir tenace, les heures vécues à la Sarcelle, lors d'un voyage que nous fîmes en France. La Sarcelle ! C'est une grande maison bourgeoise, en contre-bas d'un jardin qui me paraissait étrangement vert, tout en pelouses et'en corbeilles. L'oncle d'Orignes, l'oncle Pierre ainsi qu'on l'appelait, et sa femme, la tante Elvire, et leurs grands fils, Jacques et Félicien, et leurs filles, Madeleine et Berthe, voilà des gens quinous faisaient fête ! L'oncle Pierre était gras, avec des moustaches et des cheveux très noirs : l'idée m'est venue, depuis, qu'il devait se teindre. Il parlait peu, n'aimait que la chasse. Quand mon père était là, ils partaient avec des chiens à taches jaunes, rampant sous le fouet et obéissant au regard. Le lendemain ou le surlendemain, on les voyait revenir, les chasseurs crottés, les chiens tirant la langue ; et des carniers au treillis ensanglanté, tombaient sur la table de
la cuisine les perdreaux aux pattes grises, les cailles rondes sur le ventre desquels tante El vire soufflait pour mieux voir leur peau grasse, et de grands lièvres roux aux oreilles froides,
« Hein! disait Fonde Pierre, quand tu seras un chasseur? Oh ! pas comme ton père. Personne ne Tégale ! »
Et il citait des coups doubles étonnants, tout en raclant, avec une baguette enroulée de chiffons, les canons de son fusil, dans un seau dont l'eau devenait noire. J'écoutais. J'aimais bien aussi leur voir fabriquer des cartouches, les jours de pluie, où Ton ne pouvait sortir. C'était joli, ces cartouches neuves à fond de cuivre et cylindre de carton, avec le petit clou sur lequel le chien s'abat. La poudre, substance magique, s'écoulait, noire et fine, de boîtes de métal sombre. On n'en laissait pas perdre un grain. Et l'on enfonçait sur la charge les bourres de feutre, avec précaution. Dans de grandes coupes chinoises,^ les plombs de différentes grosseurs s'égrenaient en tas inégaux. Y plonger les
doigts et les palper, ces grains menus comme la semoule ou gros comme des petits pois, était un vrai plaisir. Parfois, on chargeait à balle, pour chasser au sanglier. Je revoyais alors une gravure à cadre d'or placée dans le salon de Blidah, la Chasse an sanglier de Verhet, où un Arabe, dont le cheval s'est abattu, se renverse en arrière, l'œil hagard ; la défense de la bête va l'atteindre et lui déchirer la cuisse.
Oui, c'est bien à la Sarcelle que je vis Rosette pour la première fois; seulement, rien n'est plus vague. Je me représente une jeune fille assise auprès d'une fenêtre, cousant; de temps en temps elle regarde dans la rue, en coupant le fil de ses dents. Elle est pâle et jolie. Nous l'emmenâmes sans doute en Algérie.
Peut-être était-ce une autre, après tout, qui travaillait au bord delà fenêtre. Toutes les couturières se ressemblent, quand elles sont blondes et que, tranquilles, elles faufilent le linge blanc qui repose épingle sur leurs genoux.
Je raffolais de mes cousins, de Jacques qui
était doux, de Félicien qui était rude. Ses taquineries m'étaient chères : au moins il faisait attention à moi. Ma vanité un peu maladive en était irritée, mais flattée. Madeleine et Berthe, grandes filles bonnes à marier, ne faisaient guère cas d'un si petit homme, mais elles souriaient, et leurs rires sonnent encore à mes oreilles, ces beaux et frais rires des vingt ans, si doux même lorsqu'ils partent de grandes bouches, éclairant des visages qu'on aurait pu souhaiter plus réguliers et plus jolis. Je les trouvais alors divines, et je ne conçois pas do plus grand bonheur, si elles daignaient se promener avec moi dans le jardin, que de marcher entre elles, en leur donnant la main. Leurs doigts étaient longs et veloutés, et ma tête arrivait à leur ceinture; je suivais le mouvement onduleux de leur jupe, ce rythme de la marche qui a tant de grâce et de mystère ; et pour apercevoir leur menton blanc, il me fallait renverser la tête. Du même coup, je voyais le ciel et les grands peupliers des pe-
98 foks l'honneur.
louses, autour desquels des vols de corneilles tournoyaient en spirales.
Je dois avoir six ans à cette époque, et j'ai toujours peur, surtout depuis que Félicien , ricanant, me raconte de$ histoires de voleurs et de revenants. Le jour, p*sse encore. Mais le crépuscule est plein d'embûches. Il y a des coins que je n'aime pas, dans les longs corridors, et un petit cabinet noir, derrière l'escalier, dans lequel je n'entrerais pas, pour tout For du monde. Même les serres, en plein soleil, me causent un inexplicable vertige, depuis que Félicien m'y a enfermé. Cette odeur tiède, ces aloès pareils à des glaives, tout barbelés d'épines, ces serpents verts hérissés en poils comme des chenilles monstrueuses, ces gueules de loup qui « mordent », on me Ta affirmé, ces piv chidées qui ont l'air « d'insectes méchants », ces pavots qui « endorment », ces daturas qui sont « du poison »... Une angoissante poésie spït de ces calices ouvrant leurs bouches, âe ces fleurs fixant sur vous leurs yeux jaunes, violets,
pourpres. Les roses elles-mêmes sont méchantes, elles griffent à la façon des chats. Dans les pensées de velours ramagéesde soufre, on m'a fait voir «la tête de mort ». Et cependant j'aime les fleurs, mais celles du jardin, qui sont libres. Ges prisonnières me troublent. J'ai, d'instinct, l'idée que les fleurs sont vivantes, et je n'aime pas les voir couper. Je demande, une fois, si cela ne leur fait pas de mal, puisqu'elles meurent ensuite. On s'est moqué de moi, naturellement.
J'hésite à me promener dans le fond du parc. De vieux arbres y projettent une ombre froide, et la pelouse y revêt un gazon foncé/Des statues blanchâtres que la mousse ronge demeurent là, figées en des poses dont l'immobilité inquiète. Un faune dansant à l'air mauvais. Et une femme tient des pommes dans un petit panier; est-ce pour cela qu'on l'appelle Pomone? Elle parait triste et ses yeux sont clos. Sa robe immuable tombe à plis si rigides, que je me demande si elle a des jambes par-dessous.
Un petit enfant décapité bande son arc, et sa tête glt dans l'herbe avec un sourire pareil à la double courbe, cintrée au milieu, de cet arc. Pourquoi est-il si triste, cet endroit? Le soleil n'y vient jamais, tandis qu'il baigne l'autre pelouse et la maison. Un chemin obscur s'enfonce entre une rangée d'arbres. Et c'est le chemin qui mène à la crainte. L'extrémité en est gardée, tout au bout, bien loin, par deux petites figures, statuettes peintes en terre cuite, représentant un paysan italien et sa femme. Elles se font vis-à-vis; et, ainsi perdues dans ce bois, compact comme une forêt, assombri de sapins funéraires, elles sont les gardiens et les génies familiers du lieu. Les statues, je le sais bien, ne sont que des statues. Mais qui prouve que ces deux petits êtres humains ne sont pas vivants ? Ils se regardent d'une façon expressive, muette et presque tragique à force d'immobilité. Ils se disent, sans doute : « Voilà le petit garçon qui vient. Il a peur, il a peur! » Et cela paraît leur faire plaisir' et
DISTOIRE D'UN PETIT GARÇON. i0\
leur inspirer de l'orgueil. Peut-être rêvent-ils d'un arbre creux dans lequel un charme m'enfermerait, ou d'une caverne fermée par une grosse pierre. Je les déteste.
Un jour ma tante Elvire, qui aime à rire de moi, elle aussi, m'a dit : « Dis-leur bonjour. » Et je leur ai tiré mon chapeau. Mais je suis sûr qu'ils me gardent rancune, parce que je suis repassé depuis sans les saluer. J'évite de penser à eux, la nuit.
Depuis que tante Elvire m'a grondé pour avoir retourné le pain, je prends garde aux présages. J'évite de renverser le sel, de mettre mon couvert en croix. Je redoute l'araignée du matin, et celle dû soir ne m'apporte aucun espoir. Je les écrase quand j'ose, pas toujours, avec un frisson qui me grimpe dans le dos. Rien n'est pareil à l'anxiété avec laquelle je me mets au lit : regarder dessous, je n'en ai pas le courage; je m'élance d'un saut, sans laisser de jambe la dernière. Si une main allait me happer le pied.
L'histoire de la vieille dame est connue, son
petit chien aboya au voleur caché sous le lit. Si je m'achetais un petit chien?
Heureusement que papa et mon oncle ont leurs fusils. On m'en promet un, un vrai, avec des cartouches comme les leurs, pour mes neuf ans. Je compte les mois ; il y en a beaucoup. Et je voudrais ne pas vivre ces mois, les perdre ou en faire cadeau à un autre, pour pouvoir tenir tout de suite, dans mes mains, l'arme à canon double, cet énigmatique jouet de luxe qui m'affirmera grand garçon et avec lequel on tue. Un fusil, c'est presque un être. Celui de mon père m'inspire un respect superstitieux ; il m'apparaît doué de volonté, investi de force et de sûreté inflexibles. Toujours, au bout de la flamme rouge et de la fumée bleue, un oiseau tombe raide, un lièvre ricoche et boule au fossé.
La vision commence à s'imposer à moi d'un père qui est un homme très grand, très robuste, un géant doux, aux rares, mais terribles colères. J'ai un peu peur de lui, parce qu'il m'écrase de sa haute stature, et qu'en une de ses enjambées
tiennent trois des miennes. Peut-être aussi m'at-il humilié, de quelque inoffensive raillerie. Il voudrait faire de moi un homme, et je suis si frêle, si mince, un petit créole engourdi, aux réveils de fièvre, une paresseuse àme dévorée de rêve et qui a du monde et des choses une conception étonnée, stupéfaite, et presque hébétée par le trop-plein des sensations ! Une photographie de ce temps-là me montre, comme en l'eau trouble d'un vieux miroir, une (îgurette en glaise pâle, l'air vague, avec ces yeux distraits et absents qui font dire aux parents :
— À quoi penses-tu ? Tu es dans la lune ?
Pauvre effigie de l'être qu'on sera et qu'on fut, éclair d'une apparence saisie au vol, cela étonne et afflige toujours un peu, ces maquettes de soi retrouvées au fond d'un tiroir; la complaisance qu'on met à se mirer dans le tain effacé du miroir de vie, suscite trop bien l'angoissante conscience qu'on est soi-même un reflet de cette image, une ombrefluideet changeante, une insaisissable personnalité qui s'échappe à elle-même et
qu'on ne peut arrêter une seconde, Protée fugace, dans le temps ni l'espace. Du moins, à ces heures d'enfance qui s'écoulent comme un songe, l'on se sent et l'on est vraiment en communion avec la fantasmagorie des choses; on tient à elles par des liens délicats, les fils d'un cocon invisible vous enveloppent, et des racines invisibles vous rattachent à la terre. On fait corps avec le vaste monde qui aboutit aux cinq sens de cet infime organisme et à la moelle tendre de ce cerveau gros comme le poing. De là cet enchantement prodigieux de vivre qui, je m'en souviens, me baignait d'extase ingénue : figurant et voyant d'une féerie sans égale et de jardins des merveilles.
Fraîcheur des impressions, finesse des tissus et des nerfs enfantins : il n'est joies, désirs et secousses frémissantes que de ce temps-là. Le morne égoïsme de perceptions isolées, l'horreur de voir rompu le divin prisme et l'harmonie qui vous lie au monde extérieur et vous fait participer à la vie universelle, voilà le lot de l'âge
HISTOIRE D'UN PETIT GARÇON. i05
mûr : et toute la mélancolie de ces regrets se traduit pour moi dans le regard jeté h la petite photographie d'antan, au pâlot blondin perdu dans le passé, aussi aboli, aussi irrévocablement mort que tout ce qui s'efface de nous-même, à chaque seconde.
Maman!...
Mon père reste pour moi quelqu'un de grand et de bon qui m'intimide, avec qui cependant j'aime bien aller, le matin, chasser aux alouettes... C'est moi qui tire la ficelle du miroir ; il tourne et retourne, pareil à un chapeau à cornes, en or: il étincelle, et sous le ciel vif et clair, une à une, les alouettes volent en courbe haute. . . Mais, comment expliquer cela, je ne me sens pas très à mon aise : conscience de ma faiblesse, crainte d'observations, il me semble qu'auprès de mon père je cours le risque qu'il me gronde . et je m'imagine que je le mérite, même quand je ne fais rien de mal. f
Mais maman !
Oh ! j'en ai bien légèrement peur, aussi. Mais d'une façon si différente ! Je n'ai jamais l'idée que mon père puisse avoir du chagrin par ma faute : un homme tel que lui est bien au-dessus de cela. Mais maman est faible et tendre. Je le devine et j'en abuse. Je la câline pour que ça réussisse, et quand ça ne réussit pas, je boude. J'ai un art merveilleux pour lui fondre dans la main, opposer à sa volonté une force d'apathie.
— Robert, ton devoir!
— Oui, maman !
Cette soumission apparente est le secret de la liberté qu'on me laisse. Elle rassure; et, d'ailleurs, je désobéis rarement; je tourne la difficulté, et quand on me reprend, j'ergote. Le contentement de moi, une subtilité raisonneuse, voilà de nouveaux défauts qui viennent s'ajouter aux premiers. Parfois il faut bien me gronder : cela me vexe. Je vais alors rôder, autour de Rosette ou demander une tartine à notre nouvelle cuisinière, Claudie.
HISTOIRE D'UiN PETIT GARÇON. 109
Elle aussi est des Ardennes. Tout de suite je me suis senti à l'aise avec elle. Franche et droite, virile et loyale, avec de très beaux yeux dans une figure rose et sans âge, elle s'est concilié l'estime de mes parents, et Fritz lui parle avec égards. Au reste, elle est indulgente pour lui, et quand il est en faute, — car je le crois un peu indocile, sauf envers mon père, pour lequel il se jetterait au feu, — ce n'est pas elle qui voudrait le trahir.
Mais d'abord nous ne sommes plus à Blidah ; c'en est fait de la maison et du jardin dans l'avenue rousse des platanes, et des montagnes qui dominent la petite ville. Nous voici maintenant à Alger; l'hiver nous demeurons à la ville, et nous passons l'été à Mustapha.
J'ai ma chambre. A Alger, c'est une pièce assez sombre, donnant sur une cour. A Mustapha, dans notre vraie maison, — car elle nous appartient, mes parents viennent de l'acheter, — c'est une chambre passée au blanc de chaux, très claire ; seulement, un mille-pattes sort quelque-
fois de derrière les portraits pendus au mur.' Pour moi, il n'y a que la maison et le jardin de Mustapha qui me plaisent. C'est très gai, c'est grand : la maison, carrée à la mauresque, déploie un perron, deux terrasses à l'italienne, un toit plat sur lequel ou peut monter. On y braque souvent une longue-vue, qui permet d'apercevoir au loin sur mer les courriers de France.
Ah! c'est autre chose que Blidah, et même que la parcelle ! J'oublie mes cousins et mes cousines, et tante Elvire qui ressemble à une pomme blonde, ridée et acide, j'oublie mon voyage et le mal de mer. Le grand jardin de Mustapha m'a pris tout entier.
C'est en lui que mon enfance fleurit et s'ouvre : elle s'en est embaumée, et toute ma vie depuis. Jamais je ne retrouverai ce rêve heureux, cette sécurité douce comme l'air que je respirais.
Ces quatre années tiennent pour moi dans l'ivresse d r une de ces journées radieuses où l'on épuise tout ce que l'on porte en soi de bonheur.
D'abord le monde adorable de la lecture
développe sous mes yeux le panorama des voyages, les explorations hasardeuses, l'invraisemblance de départs en boulets lancés vers la lune, de bateaux sous-marins faisant le tour du globe. Depuis Robinson Crusoë, qui m'a donné une si forte impression de terreur, — car les livres de la Bibliothèque rose sont déjà loin de moi, — rien n'égale les romans de Gustave Aymard : Indiens qui rampent comme le serpent, jeunes Mexicaines enlevées et reconquises par leurs parents, ruses de guerre, incendies de forêt, scalps, mocassins ettomahaws. Je dévorais ces livres tout au fond du jardin, dans un grand néflier du Japon, dont les branches formaient fourche. Là, je pouvais me croire Œil-de- Faucon à l'affût, et je le croyais, par instants. Un besoin d'action, de simulacre, succédait à la fièvre de lecture et en redoublait l'accès. Je fermais le livre, devenu un des personnages, fuyant avec lui et partageant son refuge. L'ennemi allait débusquer, au tournant de l'allée. Là-bas, derrière le mur, n'allait-il pas émerger, prudem-
ment, un toupet de plumes, un crâne ras, le visage de proie d'un guerrier Pawnie? Ou bien le grand fleuve débordé roulait ses épaves contre l'arbre palpitant. L'eau montait. Encore deux jours de vivres. Arriverait-on à temps pour me sauver?
Les trappeurs portent un bowie-knife dans leur botte; je portais un couteau à papier dans ma jarretière. « Ah! scélérat! je te tiens! » Vlan, je plongeais le couteau à papier dans un massif d'épines. «Meurs donc I » Et le suc laiteux coulait des feuilles. Puis ce furent, à travers les gravures d'un livre contenant les biographies et les portraits des généraux de la Révolution et du premier Empire, d'épiques cauchemars noyés de sang et de fumée, secoués de coups de canon, traversés de lueurs de sabres et d'aigres trompettes. Commander une armée, lancer l'avant-garde, se déployer, amener ses réserves, charger, foudroyer, éventrer, et le soir, blessé, dormir sur des drapeaux conquis : quelle Iliade pour un petit garçon qui s'appelle
tour à tour Championnet, Murât, ou môme •— battez aux champs, tambours — Napoléon I e % le chapeau en bataille, la main dans la poitrine, impassible sur son cheval blanc! Et pour jouer ce rôle, un vieux chapeau, aux ailes relevées en cornes par des épingles, des bottes en papier noir et une épée d'étrennes.
Le jardin, en ce grossissement d'imagination qui mliallucine et me fait parler et mimer mes lectures, prend des aspects tranchés et reçoit des attributions différentes. Il y a une zone neutre, des enclaves sans intérêt : par exemple, du côté du pavillon des écuries et de l'appartement de grand-père d'Orignes, le rondpoint des volières. ' De même, la basse-cour, dans le haut jardin, près du verger, qui n'intéresse que ma gourmandise, à cause des mandarines et des goyaves; encore faut-il excepter la pièce d'eau, un réservoir sur lequel je place des bateaux de bois qui sont Y Astrolabe et la Boussole : le naufrage les attend. Mais la rampe qui s'élève à la « noria », aux ais
114 FORS L'nONNEUR.
de bois rugueux qu'un mulet aux yeux bandés fait craquer dans sa rotation monotone, c'est là un rempart excellent pour les sièges, les sorties; la citadelle surplombe, ornée de son étendard.
La grande esplanade qui sépare la maison des écuries joue bien la mer. Un îlot de tan noir fait bateau au milieu, avec deux grands arbres pour mâts, un portique aux crochets duquel un trapèze, desanneaux, des cordes à nœuds suspendent leurs agrès. Dans l'un des arbres, en cage, des tourterelles roucoulent et leur chant imite le bruit doux et rauque de la mer battant la grève. L'îlot noir dérive, le bateau marche, les agrès oscillent. « Forcez la vapeur, carguez les voiles ! » Quelle Amérique va-t-on découvrir, tout à l'heure ? « Bon ! Un homme à la mer ! Amenez le canot! Une bouée! » Trop tard, le requin avale l'homme et la bouée avec.
La jungle, c'est le jardin qui s'étend devant la maison; et il y a là des savanes, des forêts vierges, des allées qui sont des rivières et qu'il
faut passer à gué. L'arbre de Robinson, mon néflier du Japon, y domine les grenadiers aux fruits crevassés de rubis, les lauriers-roses, les caoutchoutiers, les palmiers-glaives, de grands arbres au feuillage noir dont je ne sais pas le nom, et des géraniums pareils à des flaques de sang, des roses paille ou velours foncé, des héliotropes, des fleurs bleues dont on taille le massif en couronne et qui bourdonnent d'abeilles et de frelons comme une ruche fleurie. Cher et délicieux jardin de mes jeux et de mes peurs ! Je me persuade qu'un tigre va s'élancer d'un coin où je ne vais jamais et qui garde par là son secret, son inconnu, — d'un coin plus vert, plus compact, qui est tout au bout, près des grilles, et où l'on m'a défendu d'aller à cause de ces bohémiens qui volent les enfants riches.
Chose qui se voit constamment, dans mes livres ! Toujours le petit frisson, dans le dos : un rien le réveille. Comme on me sait poltron, mon père s'avise dem'envoyer, les soirs de lune, au bout de la grande allée, faire tinter la sonnette
de la grille. Cette sonnerie stridente, qui me <;oûte une sueur froide et des palpitations, m'ébranle les nerfs et me répond dans tout le corps. On ne me l'imposa plus, depuis le soir où ayant entendu mon père, qui suivait une autre allée, me parler, je ne reconnus pas sa voix et, poussant des cris affreux, je courus à toutes jambes me réfugier dans la maison, défaillant de terreur.
Cependant je grandis et Ton m'a donné le petit fusil si désiré. On m'a acheté aussi un poney corse, ensellé et trapu, noir sous une crinière bouffante. Avec un fusil et un cheval on ne craint rien : voir les Trappeurs de FArkansas! Pour m'exercer à tirer, quand on doit manger un lapin à dîner, on l'attache par une ficelle, au pied d'un arbre, et c'est moi qui, à dix pas, dois tuer du coup la pauvre bête. Je vise l'œil et j'attrape l'arbre, ou l'espace. Pour m'aguerrir au cheval, mon père, sur son grand bai, m'escorte et nous allons galoper le long delà plage ou bien dans le champ de manœuvres qui
s'étend, sous nos fenêtres. Je ne tombe pas trop, tout de môme, et cela me rend fier.
Mais, où je ne mets aucune fierté, c'est à mes études. Tout petit, on m'envoyait à Alger; suivre la classe d'une bonne demoiselle allemande. Elle dressait pour ses élèves, filles et garçons mêlés, un bel arbre de Noël illuminé. Qu'est devenue la petite fille si fière qui, en robe de gaze, une baguette de fée aux doigts, distribuait les jouets pendus aux branches du sapin ? Et la servante en perruque et barbe de chanvre sur une simarre violette, qui, le nez enluminé, figurait, saint Nicolas? Et la bonne demoiselle allemande elle-même, qui nous faisait manger des gâteaux de son pays, quand nous étions sages?
M. Bernard lui succéda. C'était un vieil instituteur de Mustapha, tenant école. Rougeaud, les cheveux blancs, prisant dans une tabatière de corne, lui non plus n'était pas bien terrible. J'en profitais pour ne rien faire. Pétri de vanité, j'en manquais totalement pour savoir mes leçons
M 8 FOHS L'HONNEUIt.
ou soigner mes devoirs. Avec la croissance, des tics me venaient, principe morbide d'activité : le rongement des ongles jusqu'au sang, la grimace d'une bouche contournée, ou le déclanchement du cou entre les épaules.
Pour me guérir de ce dernier tic, mon père me bouclait un jour au cou un collier de chien, un vrai carcan. Je buvais ma honte et continuais. Le tic veut être rassasié, et je le rassasiais comme un être exigeant qu'il était. J'ai connu là d'absurdes joies, celle débattre le briquet à user ses talons l'un contre l'autre ; mais la meilleure et la plus douloureuse, était celle d'un ongle bien rongé, à vif et affreux.
J'ai mis des années à me guérir de ce vice, — car c'en est un que celte forme de l'automatisme inconscient, de la rêverie sans but et de l'inepte plaisir qu'on prend à détruire, pour rien.
Comme mon ignorance et ma paresse, insuffisamment excusées par une santé frêle, éclataient par trop, on me mit au lycée d'Alger, externe. J'y retrouvai mon ami Werner..
En ce temps-là, et par cela même que mes sorties et mes rentrées chaque jour me forcèrent à remarquer les choses, je sentais que tout florissait chez nous. Le confort d'une maison bien dirigée se marquait en mille détails : si distrait ou absorbé que je fusse, ils ne m'échappaient pas tous.
Quand j'allais à l'écurie chercher mon poney, pour me rendre au lycée, accompagné de Fritz, les voitures, dans la remise, reflétaient le paysage sur leur vernis noir. Les harnais scintillaient derrière les vitres de la sellerie. Cinq beaux chevaux remplissaient les boxes, et il on
restait encore un, pour maître Black. Je l'enfourchais, mes livres et mes cahiers tenant dans une sacoche placée derrière la selle. Le jardinier Simon, homme taciturne, nous ouvrait la grille. Souvent, après le déjeuner, la bonne, assise sur un banc, gardait mon petit frère, en robe courte, élevant des pâtés de terre. Ce n'était plus Rosette, mais une Alsacienne rose aux bonnes joues, qui s'appelait Lischen. Pourquoi avait-elle remplacé Rosette? Je cherche, et je vois Rosette qui pleure, à gros sanglots, dans sa chambre, et Fritz qui sort de chez mon père, l'air penaud. Et puis ils se marient, et, comme Rosette a un enfant peu après, elle quitte le service de mes parents ; on lui installe un petit logis dans une maison voisine, et je crois qu'elle coud et repasse notre linge. Lischen la remplace; oui, cela dut être ainsi.
Mais Lischen elle-même ne devait pas rester plus d'un an. A son tour, je la surprenais, à pleurer, et ses yeux avaient des poches, et elle
montrait encore plus d'embonpoint, déjà grasse qu'elle était comme une caille. Fritz a l'air bien plus penaud que l'autre fois. Rosette accourt à la maison, fait une scène terrible, et s'en échappe avec un visage bouleversé. Lischen, le lendemain, sortait de chez nous et entrait chez les Lawrence, qui voulaient bien la prendre. C'était une bonne fille que cette Lischen, elle chantonnait continuellement, et elle riait sans cause, ce qui faisait des plis à son menton rond. A partir de ce jour-là, je ne la vis plus jamais rire, et elle avait l'air si triste, si triste!..
Peut-être les Lawrence la glaçaient-ils. Elle, qui parlait continuellement à mon frère, se taisait, lorsque accompagnant les deux petits Lawrence, Will et Sam, elle apparaissait, les tenant par la main, les rares fois qu'ils venaient goûter à la maison. Elle avait l'air d'avoir peur, ne les quittait jamais des yeux : elle refusait à la cuisine le café au lait et les tartines qu'elle aimait tant auparavant, et que Claudie, brave fille, la pressait d'accepter. Fritz, ces fois-là, ne
122 foks l'honneur.
se montrait pas. Il évitait Lischen, et elle ne le regardait pas en face. Mais le visage de la pauvre créature s'altérait alors, et ses yeux se remplissaient de larmes. Glaudie feignait de ne pas s'en apercevoir. Mon idée était qu'elle ne mangeait pas à sa faim chez les Lawrence, et qu'on la grondait pour rien : comment n'eûtelle pas été malheureuse, avec cela ?
Je n'aimais pas M mc Lawrence. Elle me toisait de haut, et je me raidissais sous la douche de ses yeux d'eau glacée. Anglaise, comme son mari, et fort riche, d'une élégance hautaine, frileusement vêtue de fourrures, aimant les chevaux et les lévriers, elle était grande dame jusqu'en sa pâleur et dans la sécheresse de sa bouche mince. On eût dit qu'elle coupait les mots avec ses dents. Presbytérienne rigide, liseuse de traités moraux, elle élevait avec Ja plus grande sévérité Sam et Will, deux rousseaux tachetés de son, aux yeux verts, dont la froideur déjà impertinente me rebutait. 11 ne se passait pas de semaine qu'elle ne les fouet-
làt elle-même, de sa pantoufle. Chez elle, un jour, j'avais assisté à une de ces exécutions : le cuir claquait sur la peau blanche, devenue rouge. Ce spectacle m'avait troublé, et aussi indigné, moi qui n'avais jamais reçu une chiquenaude. Je m'étais alors demandé ce que M me Lawrence eût dit, si on l'eût fouettée ellemême? Et je m'étais complu en cette imagina tion, où s'assouvissait ma répulsion pour elle, jointe à une attraction obscure : elle était de ces femmes irritantes, que les hommes doivent détester, tout en les désirant. Pour moi je n'étais qu'à demi rassuré, quoique certain qu'elle ne pourrait jamais me battre. Il me semblait pourtant que j'aurais pu y goûter un acre et torturant plaisir. Seulement, je lui aurais mordu la main!
Son père, un petit vieillard brossé, peigné, lustré comme un baby, venait souvent visiter grand-père. Il avait toujours l'air de trembler devant sa fille, qu'il adorait. Il la regardait d'un air de chien craintif, en prenant garde de frois-
ser seshabits^qui étaient toujours neufs. Il n'acceptait jamais un verre de citronnade ou de bière glacée : et c'était, j'imagine, pour ne pas risquer de tacher son beau plastron de chemise. A côté de grand-père d'Orignes, quoiqu'il fût de beaucoup plus vieux, il paraissait un tout petit garçon, parlant bas, avec des toux qu'il étouffait de sa main gantée, et suçant des pastilles dont il m'offrait, furtivement, quand sa fille n'était pas là. Jamais il n'intervenait en faveur de Sam et de Will lorsqu'ils étaient grondés ou battus; mais il devenait un peu rouge et s'éloignait, mélancoliquement. Je l'aimais bien et j'avais toujours envie de le protéger.
Ai-je dit que M. Lawrence était consul d'Angleterre à Alger ? 11 déployait la plus belle barbe blonde, une barbe dont il prenait grand soin et qui s'annelait jusqu'au milieu de la poitrine. Il Técartait de la table, la main à plat sur la soyeuse cascade, lorsqu'il avalait sa soupe, en ouvrant grande la bouche pour ne pas mouiller samoustache. Il habitait cette barbe, et déjà très '
long et très mince, il paraissait perdu dans cette fçurrure fine qui exhalait une odeur d ? ambre et de tabac blond. Le peu de paroles qu'il laissait tomber, ses rares sourires, les éclairs contenus de ses yeux froids, prenaient une importance extraordinaire au milieu de ce fleuve qui ne lui laissait pas de visage. Par contre, il était chauve, et quand il ôtait son chapeau, il semblait que ce crâne luisant et pointu comme un œuf d'autruche vous sautât brusquement aux yeux ; son intimidante barbe exceptée, M. Lawrence ne m'inspirait rien, ni en mal ni en bien. Je n'existais pas pour lui et je préférais cela.
Ils possédaient à Mustapha supérieur un palais mauresque dont l'intérieur se découpait en ogives, sur quatre façades entourant une cour pavée de mosaïque; un jet d'eau y susurrait, entre des colonnettes de bois sculpté. Les portes ouvragées et les panneaux ciselés exhalaient l'odeur embaumée du cèdre. Mais je n'aimais pas aller chez eux, parce que le jardin était trop bien tenu : les jardiniers passaient le râteau der-
i26 fors l'honneur.
rière vos pas ; on ne pouvait franchir une bordure sans les entendre crier, surtout un vieux, très méchant, à trogne rouge et moustache blanche de vétéran. L'hiver, ils habitaient une grande maison froide, en ville, sur le quai de [Impératrice. L'écusson d'Angleterre décorait le fronton de la porte massive, dont un portier rogue et gras, portant favoris rougeâtres, tirait le cordon, quand on le lui avait demandé humblement. Quel homme terrible ! Il vous contemplait avec une majesté inexprimable. Le pli de sa bouche contenait tous les secrets du Foreign-Office ; ses regards vous traversaient la tête et ressortaient de l'autre côté. Je me sentais extrêmement petit en passant devant lui. Qui m'eût dit qu'il empoisonnerait bientôt mon existence?
Il faut pourtant bien parler du lycée ; j'y doublais ma huitième, avec une mollesse pleine de détachement. Mes devoirs fourmillaient defautes, mes leçons étaient peu ou point du tout ânonnëes. M. Krabotchewski, mon professeur, un
Polonais blondasse dont les lunettes ne veulent pas tenir sur un nez en mie de pain, M. Krabotchewski a beau me dire des choses dures, je n'en apprends pas un iota de plus. Il n'ose pas me punir. Cependant il ne montre pas à tout le monde la même mansuétude : il force le petit Brugel, qui est encore plus paresseux que moi, à écrire tous les jours en tête de ses devoirs, son nom ainsi complété : Jacques Brugel, le Roi des Anes!
Des silhouettes d'écoliers se détachent sur le fond jaune et taché d'encre des murs de classe, dans le jour des préaux : le pâle Enoch, dont les cheveux frisent et qui a une telle langueur dans ses yeux cernés ; le brun Vorgines, un petit hérisson courageux, toujours prêt à se battre ; le grand Mûrier, qui, lorsqu'il joue aux barres, quitté sa veste et montre un jersey rouge coquelicot. Et c'est encore Possaint de la Bergerie, avec des yeux de lapin russe, des yeux malades et écorchés qu'il soigne au collyre, en fourrant la tète sous son pupitre ; le petit Colin, qui rit
sans cause, toujours puni. Et cet autre, dont je ne sais plus le nom, qui posait derrière un lorgnon bleu. Visages de toutes les nuances, roses et blanches frimousses de petits Français, têtes de dogue anglaises, Maures coiffés du fez, mulâtres jaUnes; et au milieu de ces jeunes et fortes couleurs de santé, les traits tirés d'enfants mal venus, des teints pareils au marron gâté, la pauvre tête scrofuleuse d'un macrocéphale. Des pions aux habits neutres, plutôt râpés, d'une moue rechignée, longent les murs, surveillent les piquets. L'un d'eux, très gras, seul, a l'air heureux. Il mange toujours, tire de son veston des choses enveloppées de vieux journaux, prend à quatre heures un morceau de pain dans la corbeille qu'on passe aux élèves. Il donne des pensums entre deux bouchées. Ceux qui veulent faire leur cour lui apportent des gâteaux ; il préfère les babas, qui bourrent, les pommes de terre en riz, qui étouffent. L'hiver, il a des marrons chauds plein ses poches.
Un soir, en sortant du collège, j'aperçus Fritz qui, tenant son cheval et Black par la bride, m'attendait à la sortie. Gela me rendait toujours un peu fier. Fritz me dit :
— Votre maman a commandé que nous passions chez M me Lawrence.
Il a un regard bien singulier, Fritz ; il est blanc comme un linge, et ses lèvres tremblent ainsi que ses narines. Toute sa figure se creuse et rentre.
Je demande :
— Pourquoi faut-il aller chez M me Lawrence?
Il élude, avec assez de fermeté :
— Elle vous dira... c'est parce que... il ne faut pas, vous savez... Ça n'est rien, votre papa est un peu malade.
Il évite de me regarder et répète :
— Il est revenu de la chasse un peu malade.
Un silence, et puis :
— On Fa rapporté.
Je balbutie :
— Un accident, papa est blessé?
Fritz me prend par le bras; et, botte à botte, — a-t-il peur que je ne tombe ? — il dit d'une voix blanche :
— Oui, un... N'ayez pas peur, n'ayez pas peur... Mon pauvre petit monsieur Robert, votre papa est.... Oh ! mon Dieu !
Il n'achève pas, et me tient toujours par le bras. Deux larmes coulent sur sa figure. Il fait un temps radieux, le ciel est d'un vert éclatant, des Arabes poussent h coups de matraque des ânons chargés de terre. La musique militaire joue sur la place du Gouvernement. Je voudrais que Fritz lâchât mon bras, parce qu'on nous regarde. Et pourtant, cela me tient debout sur le poney. J'aurais un éblouissement.
Un an s'est écoulé.
Maman était toujours en noir. Grand-père d'Orignes racontait des histoires à mon frère, des histoires très simples : « Il y avait une fois un gros chat blanc et un petit garçon qui ne voulait pas manger sa soupe au lait... »
J'écoutais, et il m'advint de dire :
— Grand-père, raconte lui donc l'histoire du sultan Misapouf !
Grand-père maugréa :
— Laisse-nous tranquilles.
Je voulus prendre la balle qu'il avait donnée à Pierre. Il me dit :
— Tu vas le faire pleurer encore !
Je m'éloignai, le cœur gros. Que grand-père préférât Pierre, qu'il le gâtât comme il m'avait gâté moi-même,' alors que j'étais petit, je trouvais cela tout naturel. Mais pourquoi étaitil injuste? On eût dit que ma sensibilité toujours prête à s'exalter, que ma tendresse lui étaient à charge. 11 n'en était rien sans doute, mais je me figurais cela, parce qu'il était vieux et blasé, et qu'il avait ses manies, bien permises à son âge : ne pas tolérer qu'on coupât les roses du jardin, et compter les mandarines sur l'arbre. En manquait-il une, il accusait les domestiques. Le cocher, Firmin, s'en expliquait derrière son dos, irrespectueusement. Cela m'avait blessé au vif, un jour que je l'avais entendu, en entrant à la cuisine. Tout le monde s'était tù, et Firmin, qui avait bu sans doute, Bourguignon rouge et brutal, déclara, au milieu du silence :
— Et il peut le lui rapporter, sV/veut. '
Je n'ai pas rapporté, d'abord pour ne pas irri-
ter grand-père, qui chasserait Firmin, ensuite parce que maman a horreur des ragots. D'ailleurs, cela me paraît bas de répéter ces choseslà.
C'est malheureusement vrai que le caractère de grand-père a changé. Une maladie d'estomac, qu'il a eue autrefois, aux colonies, et dont il ne s'est jamais bien guéri, lui fait trouver tous les aliments amers. Il renvoie des plats sucrés, en disant que Claudie s'est trompée et a mit du sel dedans. Ce sont des scènes continuelles à table.
La maison peu à peu s'est réformée. On avait, après la mort de mon père, vendu trois chevaux, le breack et le coupé, en ne gardant que la calèche. On congédia Firmin, qu'un gros joufflu de la campagne remplaça.
Fritz restait, mais comme il ne s'entendait pas avec grand-père, son service en souffrait.
Une bonne qui volait fut renvoyée. Enfin, on sentait la disparition du maître. Les Lawrence avaient pris un grand ascendant chez
134 FORS l'iionneur.
nous. Le père de M me Lawrence, le bon petit M. Gaskell, restait des heures entières avec grand-père, dans le pavillon que celui-ci occupait, près des communs; on y grimpait par un escalier raide qui effrayait le prudent vieillard, en cas de chute, pour ses vêtements irréprochables encore plus que pour ses membres. Que pouvaient-ils faire là-haut? Ils regardaient des jouets. Grand-père avait cette manielà, maintenant. 11 achetait de très beaux jouets, des choses compliquées et rares, des bêtes qui marchaient, des châteaux de bois qu'il fallait monter et démonter soi-même, des toupies ronflant comme un 4 sapeur. Et il ne les donnait pas même à mon frère. Il les conservait précieusement, pour lui, sous des vitrines à clef. Bien sûr, il jouait avec, en compagnie de M. Gaskell, car celui-ci descendait tout rose l'escalier périlleux, plus leste que d'habitude.
Les Lawrence décidèrent ma mère à me mettre demi-pensionnaire. Peut-être travaillerais-je mieux. Nul besoin que Fritz me con-
duisît au lycée ; j'étais assez grand. Je laisserais Black à l'écurie du consulat le matin, et je le reprendrais le soir. Ainsi fut fait. C'est alors que le portier rogue et sourcilleux me fit souffrir. Du tournant de la rue, je l'apercevais, planté sur le seuil. Il me regardait venir avec une sévérité digne et ne daignait pas s'approcher pour tenir la bride du poney. Il ouvrait les vantaux de la porte sans dire un mot, secrètement humilié peut-être de se donner du mal pour si peu de chose. Dès que Black était entré dans la cour, il s'en emparait comme dune chose à lui, lui tirait sur la bouche, ce que Black détestait, l'attachait à une mangeoire vide, me laissait prendre mes livres dans la sacoche, me reconduisait, et fermait les portes derrière- moi. Son dédain m'entrait dans le dos ; il m'arrivait de rougir, parce que son regard, en me suivant, me faisait chaud.
Toute la journée enfermé, c'était dur. Je pensais avec nostalgie au grand jardin où j'eusse été si bien et qui n'était plus à moi que
l'après-midi du jeudi et le dimanche entier. Les récréations, dans les cours nues, plantées d arbres maigres, m'étaient un supplice. Aucun jeu ne m'amusait, habitué que j'étais aux lectures émouvantes, aux rêveries perdues dans mon arbre. Sans Werner, mon ancien camarade de Milianah, j'aurais été malheureux. Il était interne et travaillait dur; il rêvait d'entrer, huit ans plus tard, le premier à l'École polytechnique. Le brave garçon est mort, officier d'artillerie, dans une embuscade, au Toiikin. Werner, seul entre tous mes camarades, me comprenait. Il avait de la lecture, lui aussi.
— Quand je serai entré à l'École polytechnique, disait-il, je construirai un ballon en fer qui pourra, au choix, voler dans l'air ou marcher sur l'eau. Nous découvrirons des îles inconnues et nous y fonderons un État dont nous serons tous deux rois.
Là-dessus, mon imagination partait, quittant le livre placé devant moi, la page commencée :
— Robert Marchai, votre leçon?
Un bégaiement vague et effaré.
— Asseyez-vous !
Et M. Krabotchewski de hausser les épaules, avec pitié.
Ma mère me grondait , doucement. Nedevaisje pas devenir savant, donner l'exemple à mon frère, me faire une situation, un jour? Si mon père me voit, s'il est parmi nous en pensée, — et il n'en faut pas douter, — que pense-t-il de mon inertie? Elle pleure, en se rappelant tout ce qu'elle a perdu : l'irréparable l'oppresse. Et je l'embrasse, en faisant des promesses que je voudrais bien, mais que je ne puis tenir. Le rêve est plus fort que moi : impossible de fixer mon attention sur une page aride ; ce qui ne m'intéresse pas, ou que je ne comprends pas, n'existe pas pour moi. La folle du logis vient et m'emporte.
Je ne suis pourtant pas indifférent, ni oublieux, comme les Lawrence semblent le croire. Ils ont
prétendu que j'aurais dû me montrer plus affligé
de la mort de mon père: je n'ai guère de cœur; ou bien je manque de quelque chose, d'intelligence, sans doute. Mais me connaissent-ils ? Papa, j'y pense bien souvent ; pendant des semaines j'ai eu la poitrine serrée, après l'accident. Je ^repaissais mon esprit de l'affreuse vision: en franchissant une haie, son fusil, accroché par une broussaille, était parti, lui labourant la tête. Au haut de la colline, on apercevait un petit monument blanc, sur un tertre avancé du cimetière, il reposait là. Bien souvent mes yeux se dirigeaient de ce côté. Et quand ce souvenir me poignait, c'était comme une épine entre les côtes. Mais l'enfant ne peut que sentir : pouvaisje comprendre en son entier la perte que nous avions faite! Je n'ai pas beaucoup pleuré, soit ! Mais lés sensibilités les plus vives ne sont pas les plus bruyantes : elles se referment, et tout se passe en dedans.
Les Lawrence émettent d'autres griefs: gourmand, peureux, content de moi, trop abandonné à mon imagination, je suis un enfant gâté. Et
c'est ce quïls détestent le plus au monde. Demandez à Will ou à Sam s'ils les gâtent?
Tous les premiers lundis du mois, ils les purgent, à l'huile de ricin. Tous les seconds jeudis, ils leur font faire des gargarismes phéniqués. Tous les matins, on les douche, et souvent on les fouette. Ils exècrent les choux de Bruxelles, on leur en sert trois fois par semaine. Au reste, ce régime leur réussit : ils ont bonne mine, ils travaillent comme des nègres. C'est dommage qu'on ne sache pas ce qu'ils pensent : ils vous regardent bien en face, et restent muets. C'est peut-être un chou de Bruxelles qu'ils gardent sur la langue : ils ne peuvent l'avaler, et n'osent le cracher !
Sur le conseil des Lawrence, un médecin homéopathe, de leurs amis, vint voir grandpère. Ah! qu'il était savant! On n'avait jamais vu d'homme plus savant! Tout de suite, à peine grand-père eut tiré sa langue, il lui dit le nom de la maladie. Alors entrèrent dans la
maison de petits granules blancs pareils à des œufs de fourmi. Ils tenaient dans des flacons gros comme le quart d'une plume d'oie, et fermés par les* plus comiques petits bouchons.
Dans un portefeuille de poche toute une pharmacie s'alignait, de quoi : — « disait le médecin avec satisfaction, tuer un régiment entier », car il n'y avait là que poisons aux noms mystérieux, effrayants comme les ordonnances qu'il libellait, en hiéroglyphes. Du poison? Moi, j'aurais croqué tous ces grains de sucre ! Et c'étaient des prescriptions subtiles et d'un dosage délicat : une goutte d'une teinture dans un verre d'eau que l'on coupait en huit verres d'eau contenant chacun un huitième de dilution. Tous les deux jours, le petit homme velu et faune6que, un orang-outang badois, venait s'assurer de l'effet de ses drogues. Il répétait en grimaçant, d'un ton exalté :
— Afez-fous la foi? Il faut afoir la foi!
Quand fous aurez la foi, vous quérirez !
Grand-père eût bien voulu l'avoir, cette foi qui
sauve, le pauvre homme! Tant de docteurs tour à tour lui avaient promis des prodiges : M. Kôtre, le médecin-major, sanglé dans sa tunique, parlant dur et haut ; M. Silvani, un Italien doucereux, aux yeux de braise et au sçurire faux ; et le vieux père Jonchet, qui ne savait que purger. Quand mon petit frère eut un accès de fièvre :
— Febrilis pulsus, déclara-t-il ; en tout état *de cause, purgeons !
Et le lendemain mon frère perçait une dent.
Désespérant de le guérir, l'homéopathe décida grand-père à aller consulter à Paris son maître, le grand Shiendàm, — je prononçais Chiendent, — le roi des globules et des teintures, auprès duquel, disait le petit orang-outang, « Che ne suis qu'un tout betit carçon ! »
Et il mettait sa main à dix pouces du parquet.
Grand-père s'embarqua sur un bateau des Messageries. 11 portait un complet gris, et bien des gens vinrent lui serrer la main. Il s'était montré tendre pour moi pendant cette dernière
semaine; nous promenant dans le jardin, au milieu de ses roses sur lesquelles il jetait un regard d'adieu, dans l'allée des mandarines qu'il ne comptait plus sur les arbres, il m'avait recommandé de bien travailler, de m'évertuer à contenter maman : ce devait être mon seul but. Lui était vieux, il ne serait pas toujours là...
— Oh ! grand-père !
Ce cri le toucha. Il me regarda attentivement;
Je reconnus ses bons yeux d'autrefois, d un gris de ciel et d'eau morts, vitreux, usés. Et il avait bien des rides aussi, avec un pli amer autour de la bouche, une contraction habituelle de souffrance...
Une dépêche, la voiture attelée et aussitôt revenant avec maman, qui a rencontré les Lawrence en route, une angoisse dans l'air, des chuchotements dans la bouche des domestiques, c'en est fait : grand-père, arrivé à Paris, est tombé très malade. Il est heureusement chez une vieille tante, qui le soigne. On récrimine : pourquoi l'avoir laissé partir? Maman pleure, les Lawrence la consolent et la pressent d'aller rejoindre le malade. Il y a un bateau à cinq heures. Ils la bousculent ; M. Lawrence court aux Messageries, toujours dans sa barbe. Une femme de chambre affolée et Fritz bouclent des valises,
i44 fors l'honneur.
ficellent une mallç. Que vais- je devenir? Maman me dit :
— Madame Lawrence a la bonté de te prendre chez elle. Tu lui obéiras comme à moi.
Certainement, c'est très bien ce que fait M me Lawrence, qui va s'encombrer aussi de mon frère. Mais, alors, je ne reviendrai plus, chaque jour, dans le grand jardin qui me console, qui me parle et m'entoure de toutes mes chimères ; je ne monterai plus Black, qui me connaît si bien? Pourquoi ne pas me laisser, sous la garde de Fritz et de Claudie? C'est impossible, je le comprends. Mais une angoisse m'étreint, plus, forte que la peur de songer que grand-père va. mourir. Ainsi je vais vivre chez les Lawrence, manger à leur table, coucher sous leur toit 1 J'ai peur. Pourtant ce n'est pas la famille Croquemitaine. On n'osera pas me fouetter avec une pantoufle et me faire boire du ricin!... Ah! il y a les choux de Bruxelles ! C'est que moi aussi, je les déteste. Faudra-t-il que j'en mange?
On nous emmène en voiture, vite! il n'y a que le temps. Devant le consulat on me sépare de maman, de peur qu'elle s'attendrisse au dernier moment. Du balcon, d'ailleurs, on aperçoit le bateau dans le port. Je pourrai lui faire signe avec mon mouchoir. M. Gaskell, qu'on a été avertir, me prend par la main : encore un baiser, un autre, un autre, une étreinte à corps perdu, et la voiture roule vers le quai, disparaît au tournant. Le bon M. Gaskell ne lâche pas ma main : il voudrait me dire quelque chose, je le sens. Mais, est-ce l'influence du seuil redoutable, ou bien est-il paralysé, lui aussi, par le portier majestueux, il ne trouve rien et me conduit, par un large escalier et des couloirs froids, à une chambre sur cour, où Sam et Will travaillent. Ils ont des livres ouverts sur des pupitres en chêne, qui se haussent et s'abaissent au long d'une tige. Un tableau noir au mur porte de formidables multiplications.
M. Gaskell, sans bruit, a refermé la porte sur
moi.
Sam et Will me regardent, se regardent, clignent de l'œil, ouvrent une bouche en four, et avec un sérieux de clowns anglais, se repion-' gent dans leurs devoirs. Que faire? Heureusement, j'entends la voix de la bonne et de mon frère derrière la porte. Je sors et gagne le grand salon ; les fenêtres donnent sur le port. M. Gaskell est là, avec une lorgnette. Sans paraître étonné de me voir, il me la tend, mais elle n'est pas au point. Il me désigne du doigt le groupe des Lawrence et de maman. Je ne distingue rien, Poutant j'aurais tant voulu voir son visage, une dernière fois. Elle descend dans la cabine. Elle ne remontera plus. Un découragement immense me prend. Papa disparu, grand-père très malade, maman partie. Est-ce que je vais rester tout seul au monde? M. Gaskell tousse. 11 est très embarrassé. Il s en va.
Une demi-heure après M me Lawrence rentrait.
Le bateau diminuait à vue d'œil sur la mer lisse, il devenait fin comme un jouet d'enfant et vomissait une fumée noire qui s'étirait en nuage.
M mo Lawrence laissait tomber sur moi un regard gelé et disait :
— Il ne faut pas rester au salon, Robert. Venez travailler !
J'espérais que personne n'aurait pensé à mes livres de classe, que j'ai eu soin d'oublier. Mais elle a eu le temps de les ramasser, et je les retrouve, disposés déjà par enchantement sur une table, à côté de Will.
— Apprenez vos leçons pour demain, dit-elle.
Je vous les ferai réciter.
On entend grincer les plumes des deux petits garçons. Miséricorde ! Elle me les fera réciter. Une sueur froide me mouille le dos. Elle sort ; Sam avance une lippe ; effroyable, Will se retourne les yeux. Elle rentre; ils se figent dans leur travail, mais j'ai eu le malheur de rire. Le soir, en entrant au salon avant le dîner, je l'entends dire à son mari :
— Ça lui est bien égal que sa pauvre mère soit malade à l'heure qu'il est.
C'est vrai, maman craint la mer, pourtant il
fuit si beau! Et puis, pourquoi Sam et Will grimacent-ils sans prévenir?
Le lendemain, arrivait une nouvelle dépêche, il était inutile que maman se hâtât, grand-père venait de mourir. En attendant, elle était partie. M m * Lawrence m'annonce la nouvelle, en me regardant bien dans les yeux. Je ne pleure pas. Elle s'y attendait sans doute. Non, je ne pleure pas, et pourtant quelque chose me fait mal, j'ai du chagrin, ma salive a peine à passer. J'ouvre de grands yeux hébétés sur la mer et sur le sémaphore; un pavillon y flotte, au bout de la rade sur le haut d'un mât. Comme c'est étrange de penser que grand-père est mort! Mort, mort ? Je me répète ce mot qui n'a aucun sens. Rien n'est changé,' rien n'a bougé. Le ciel est aussi limpide, il y a des turcos appuyés sur le balustre du quai, au soleil. Je ne re verrai plus grand-père et lui non plus ne voit plus tout €elu. Mais où est-il? Peut-être au contraire voitil, entend-il? Serait-il ici, dans cette chambre? Mort, pourquoi mort?
M me Lawrence me dit :
— Vous n'irez pas au collège aujourd'hui.
Je demande :
— Est-ce que je pourrai aller dire à Claudie et à Fritz, que grand-père
Elle répond :
— Ce n'est pas à vous de leur apprendre, mais si cela vous fait plaisir d'aller vous promener à Mustapha, j'y consens.
Je dis :
— Merci, madame.
Elle pense : « Cet enfant a les goûts roturiers. Et il apprend la mort de son grand-père avec une indifférence révoltante. » Elle le pense, et son regard, sa lèvre pincée, le disent.
Au déjeuner, je ne mange rien. J'ai très faim, mais il me semble qu'elle jugera cela plus convenable. 11 est vrai qu'il y a des choux de Bruxelles. Elle dit à mi-voix :
— C'est parce qu'il ne les aime pas.
Je rougis : il y a du vrai là-dedans. Sam et Will en dévorent une assiettée, raides et sérieux
■ 1 1 i wi w*t*m
comme des Turcs. Je n'ose pas les regarder, j'ai peur de rire, d'un rire bête et nerveux. Quand vient la crème, jerefuse. M me Lawrence murmure:
— Il n'aime pas même la crème !
Et plus bas :
— Oh ! notre amie Ta bien gâté !
Enfin, je suis libre. Lischen, les petits Lawrence, la bonne et mon frère, nous partons pour la maison de Mustapha. J'oublie tout pour ne penser qu'au jardin : d'avance je le prends pour confident. Je me réfugierai dans mon néflier du Japon. Là, je penserai à grandpère, à toutes les Jbontés qu'il a eues pour moi. Au jour de l'an, il ne me donnait plus d'étrennes, mais une belle pièce d'or dans du papier blanc.
Nous arrivons :
— Bonjour, Claudie.
Et je me sauve : ce n'est pas moi qui le lui dirai. Je vais à Fécurie, jeme glisse dans la stalle de Black, je lui prends le cou dans mes bras :
— Black, grand-père est mort.
Le poney, de méchante humeur, me pousse contre le mur, d'un coup de tète, et me coupe la respiration. Cette trahison d'un ami me peine plus quelereste.N'aurait-ilpasdù comprendre?
— Oh ! Black, méchant Black!
J'ai des larmes plein les yeux.
Fritz est derrière moi. Il n'a pas l'air trop attristé.
— Voulez-vous monter dessus, monsieur Robert?
Je fais signe que non, et je vais me promener dans le jardin, côté des Peaux-Rouges.
En passant, un regard aux volières : grandpère aimait ces oiseaux; on devrait les lâcher, maintenant qu'il ne les verra plus. Voilà les fleurs bleues bourdonnantes d'abeilles; grandpère ne les entendra plus. Et je pense à papa couché là-haut sur la colline, à mon autre grand-père de Milianah. Moi aussi, je mourrai, et maman, et tous ceux que je connais. En attendant, je vis ! je vis !.. L'indicible stupeur palpite en moi de nouveau, le temps bat la
mesure, et je me sens vivre encore, toujours, et mourir et ressusciter de seconde en seconde. L'angoisse m'obsède. Le mystère d'être me poursuit et m'affole. C'est la peur, la peur eu plein soleil ; si cela continue, je vais...
— Monsieur Robert !
C'est Claudie qui m'appelle, qui me cherche, inquiète de ma solitude. Elle a offert à goûter à tout le monde ; les petits Lawrence mordent dans des tartines de confiture, que Lischen regarde, inquiète d'être grondée. Elle ne m'a pas parl^, depuis que les Lawrence m'ont pris chez eux. Claudie m'offre à goûter; je mange. J'ai très hûm tout à coup; d'ailleurs, hier soir, je n'ai presque pas osé dîner, tant M me Lawrence m'intimidait. Je mange une, deux, trois tartines. Le lendemain, Elle le sait; est-ce Lischen qui l'a avoué, est-ce la bonne de mon frère ? Je l'entends dire :
— II a été se gorger chez Claudie! Le jour où il a appris la mort de son grand-père !
Àh ! il est temps que maman revienne !
Mais elle a été jusqu'à Paris. Elle a suivi jusqu'au bout le douloureux calvaire, voulu ramener avec elle la pauvre dépouille mortelle. Huit jours s'écoulent avant qu'elle arrive. Et quand elle débarque, c'est pour s'entendre dire : — Ah! ma pauvre amie, Robert s'est bien mal conduit.
Oui, c'est vrai : je n'ai pas su uneffois mes leçons; bien plus, j'ai manqué le lycée. Ramené par une invincible nostalgie vers mon cher jardin, j'ai osé y retourner chaque après-midi, fuyant la classe, mentant à Claudie — ça, c'est mal ! — à qui je raconte qu'il y a congé, ou bien que je suis un peu fatigué, et que M me Lawrence m'a permis... Autre crime! On veut que je goûte à la sortie du collège, dans la rue, et l'on me force à emporter un morceau de pain et de chocolat. Mais moi, je ne veux pas manger devant tout le monde, et je croque le chocolat, et ne sachant que faire du pain, je le glisse sous le tablier de la cheminée, dans la chambre que
les Lawrence m'ont donnée. Et voilà que le
huitième jour tout s'est découvert, et que les huit croûtons de pain ont apparu tout secs et cendreux! Ah! oui, il est temps que maman revienne ! Je deviens menteur, je deviens fourbe, je deviendrais vil! Mais cela, je ne Tétais pas, je ne l'ai jamais été. Pourquoi me mùduse-t-on, pourquoi me glace-t-on le cœur, dans cette maison étrangère ?
Maman est arrivée. On m'éloigne délie, après les premiers embrassements. On veut tout lui dire, avec ménagement. Et quand elle me revoit, quel reproche dans ses yeux !
— Maman, écoute-moi, je vais t'expliquer!
Et suffocant de sanglots, j'explique, ou plutôt jo n'explique rien, en phrases cahotées, boiteuses, tendres et suppliantes, où maman ne comprend qu'une chose, c'est que M me Lawrence n T a pas su me prendre. Et après m'avoir grondé, sotre attendrie, m'avoir fait répéter dix fois les choyés, elle murmure, dans la tendresse infinie de son cœur :
— Je ne voulais pas te quitter!
La mort de grand-père, des questions d'intérêt, la difficulté de m'élever dans ce climat débilitant et énervant, l'espoir que dans un lycée de Paris je ferais de meilleures études, ou de moins mauvaises, décidèrent au bout de quelque temps ma mère à quitter l'Algérie.
Fritz nous dit adieu; le gros cocher et la bonne s'en allèrent. Claudie resta. La maison fut vendue, le jardin passa dans d'autres mains.
L'aube du petit Robert Marchai s'est éteinte. Il a vécu son enfance, sa divine enfance de rêve et de lumière.
Il lui reste à devenir un homme.
Tout le long du trajet, Albert fut maussade.
Pourtant, ridée qu'il allait connaître l'Océan, courir les grèves, oublier pendant deux mois le lycée, le ravissait. Mais, avec la vanité ridicule et l'égoïsme maladif de ses quinze ans, il se sentait mal à Taise, dans le wagon, sïmaginant que chacun fixait les yeux sur lui. Un vieillard à lunettes lui jetait, de temps à autre, un regard bleu et froid. Albert se persuadait qu'un faux-col trop étroit, qu'on lui avait imposé, attirait ainsi l'attention; humilié, boudant de ce qu'il lui faudrait user cette douzaine de cols encore neufs, il en voulait à sa mère, et, pour
bien lui marquer son mécontentement, il haussait le menton, se démanchait le cou, risquait une grimace douloureuse. Cette tactique n'obtenant aucun succès, et Mme Janville regardant obstinément défiler la campagne, derrière la vitre, avec ce visage ferme et résigné des veuves auxquelles la vie n'est pas toujours facile, et qui n'élèvent pas un fils unique sans tiraillements ni souffrances, Albert se composa une expression d'amertume et de dédain, la bouche à la Bonaparte, le front inspiré, de l'air de quelqu'un qui regarde de haut l'univers et scrute l'avenir. Ah! comme il porterait des faux-cols à son goût, quand il aurait atteint sa majorité.
Vraiment, sa mère ne savait pas le comprendre. Elle le traitait trop en enfant, ne comprenant pas qu'il fallait faire la part du temps, et qu'il était presque un homme, déjà. Elle ne semblait pas se douter qu'elle devait compter avec l'intelligence distinguée, la pénétration, le sens de la vie étonnamment déve-
loppé, toute l'âme précoce de son fils. S'imaginait-elle qu'il jouât encore aux billes? Ne savait-elle pas quel mépris il avait pour les camarades brutaux et prosaïques et qu'il passait ses récréations, non à courir, mais à discuter avec un ou deux amis, en des causeries philosophiques, les plus graves questions, telles que l'immortalité de l'âme, ou l'avenir des races latines? Comme preuve irréfutable de sa supériorité, n'avait-il pas obtenu le second prix de composition française et un accessit d'histoire? Qui lui aurait dit qu'au lieu de s'avouer satisfaite et, disons le mot, reconnaissante, fière même entre toutes les mères, Mme Janville lui glisserait, entre deux baisers :
— C'est très bien, mais j'attendais mieux de toi, mon enfant !
Injustice, injustice de ceux qui nous aiment le mieux! Et Albert parut s'enfoncer dans une méditation profonde, un peu triste, mais pleine de dignité et qui signifiait clairement que le mérite a toujours été méconnu, mais qu'il ne
1C2 fors l'honneur.
faut pas désespérer que sa splendeur éclate, un jour, à tous les yeux. On verrait bien, dans quelques années! Le nom d'Albert Janville serait peut-être célèbre; à quel titre? Grand savant, général fameux, acteur égal à Talma, homme politique, on ne savait encore; mais ne tenait-il pas, dans sa main, l'œuf de fée prêt à éclore, le magique talisman de la jeunesse apte à tout, vorace d'ambition, ivre de >vie? Pourquoi ne donnerait-il pas un lustre inattendu . prestigieux, au nom de son père, ingénieur de talent, mort obscurément d'une insolation, victime des chantiers de Panama ? H songeait à ce père, qu'il avait peu connu, dont il ne se rappelait qu'un puissant visage barbu, des yeux sévères, une voix forte. Sa mort avait laissé aux siens des ressources très modestes. Ce souvenir entretenait, dans l'esprit d'Albert, l'oppression confuse de la vie stricte à laquelle il sentait sa mère et lui condamnés, la rancœur qu'il éprouvait à rencontrer des camarades roulant en voiture, habillés de neuf et de clair, la privation
des plaisirs qu'il eût aimés, tels que le théâtre, apprendre à monter à cheval, etc. Il souhaitait passionnément une bicyclette, et sa mère, sans la lui refuser positivement, alléguait la dépense, atermoyait.
« Non, pensait Albert, non, ce n'est pas la vie heureuse, le bonheur, l'indépendance, la richesse auxquels foi droit ! » Et au lieu de se dire qu'il ne tenait qu'à lui de travailler de toutes ses forces afin de se créer plus tard une situation conforme à ses goûts, il préférait s'en prendre à l'injustice des choses et à la mauvaise volonté des gens, personnifiées l'une et l'autre, à ses yeux, dans la résistance douce et entêtée que sa mère était bien forcée, parfois, d'opposer à ses caprices d'enfant gâté.
Mais il avait beau bouder contre lui-même, le lumineux paysage normand, avec ses gras pâturages, ses lourds bestiaux regardant, immobiles, passer le train, ses plateaux d'épis balayés d'un vent salé, ses bouquets d'arbres enveloppant des fermes, çà et là, la sérénité de
la terre et du ciel très vif, d'un bleu pâle, le saisissaient d'un sentiment confus de joie et d'admiration inavouée qui touchait à l'impatience. Quand apercevrait-il, enfin, la mer ? Des voix tout à coup, à l'autre bout du wagon, des gestes la désignèrent. Mme Janville tourna la tête : là-bas, un petit triangle, un fragment de miroir, c'était l'Océan 1
— Albert, vois, la mer ! dit la veuve avec un sourire qui faisait les avances et semblait demander trêve à la bouderie.
Il répliqua, sans regarder, comme si c'eût été indigne de lui de marquer une curiosité, et accentuant l'indifférence hostile de sa réponse :
— La mer, parfaitement, ça m'est bien égal !
Elle le toisa d'un œil de reproche étonné et
attristé, et, pour la millième fois, se reprocha intérieurement d'être une mère trop faible, qui ne savait pas se faire craindre. Ce qui ne l'empêcha pas, dans sa tendresse charmante et absurde, interprétant l'insolence d'un bâillement
qu'Albert comprimait mal comme l'indice d'une faim justifiée par l'heure du goûter, de lui demander, en atteignant un nécessaire d'où elle s'apprêtait à tirer du pain et une tablette de chocolat :
— Veux- tu manger?
Il la foudroya d'un regard de suprême dédain, à cause des voyageurs qui s'étaient retournés vers eux, et, dissimulant sa blessure d'amour-propre — (était-il un enfant pour faire la dînette?...) — il ébaucha un geste de refus souriant et supérieur, d'une ironie profonde.
— Oh! moi, j'ai faim, fit Mme Janville, et bonnement, elle croqua un peu de pain et dechocolat, en lui affirmant :
— Tu as bien tort, je t'assure!
Il détourna la tête avec mépris et essaya d'afironter le regard perspicace et insistant du vieux monsieur à lunettes ; il n'y parvint pas et se sentant rougir, comme si le vieillard lisait à livre ouvert sur son visage, il se mit à feuilleter l'indicateur des chemins de fer, d'un air ab-
sorbe, pris d'une si soudaine et inexplicable timidité que, s'aperce vant qu'il le tenait à rebours, il n'osa le retourner dans ses mains, et continua, sous le regard fixe du vieux monsieur, à en tourner les pages, comme s'il prenait son plaisir à lire le nom des stations la tète en bas! Heureusement le train stoppa :
— Vimeusel cria l'employé.
Leurs cousins, les Archer, les attendaient sur le quai ; Ferdinand, gros et court, une figure qui suait l'importance et le contentement de soi, se précipita, embrassant Mme Janville avec effusion devant tout le monde, et la jeta dans les bras de sa femme, Gabrielle, jolie boulotte au rire enfantin, qu'on appelait « Brielle ».
— Comme Albert a grandi ! s'écria-t-on.
Il souriait gauchement, les bras au corps, gêné par cette exclamation inévitable qu'on proférait, chaque fois qu'on le revoyait. M. Archer lui prit le bras :
— « Embrasse donc Nénette! » il le poussa
168 fohs l'honneur.
vers sa fille, une petite sauterelle sèche dont les grands yeux de braise luisaient, en regardant Albert, qui l'embrassa comme il eût embrassé un morceau de bois ; il avait encore sur la lèvre la douceur des joues, parfumées de poudre de riz, de Gabrielle.
M. Archer se multipliait, jetant des saluts, parlant haut; il empila tout le monde dans un omnibus, fit charrier les malles, tandis que Mme Janville contrite répétait :
— Ferdinand, vous vous donnez un mal!
Albert, aide-donc ton oncle !
On avait jugé cette appellation plus convenable; mais Albert estimait cette sujétion ridicule, et il ne sut pourquoi, il se sentit un peu humilié, comme si le nom de tante, adressé à Gabrielle, supposait une nuance de déférence plus marquée, moins d'intimité que celui de cousine. Il ne bougeait pas de sa place, d'ailleurs paralysé par un accès de timidité, craignant, s'il descendait, qu'on ne lui prît cette place, où il était bien, serré contre « sa tante »,
dont il sentait les hanches, à travers une élégante jupe de lainage bleu-marin, à broderies russes. Gabrielleposa une main gantée de Suède sur sa main de collégien, pas très blanche, et que la descente de wagon avait salie :
— - Mais comme tu as grandi, mon petit Albert, te voilà un homme à présent !
Elle partit d'un éclat de rire :
— Thérésine, tu sais, dit-elle à Mme Janville, Albert sera ma passion! Nous nous amuserons ensemble, demain il y a une pèche à la crevette. Albert sera mon cavalier ! C'est qu'il a presque de la barbe !
L'adolescent rougit de plaisir et de confusion. Ce n'est donc pas pour rien qu'il se rasait les joues et s'estafilait le menton; le problématique duvet de ses lèvres, foncé par un sournois cosmétique, apparaissait enfin, comme une ligne d'ombre douteuse, sous son nez. Gabriellè l'avait vu, c'était un fait désormais avéré ; et il sut gré à la jeune femme de sa vue perçante et de sa divination. Mais, comme il se dilatait, ce petit
11 JIVIIIP
criquet de Néne tte, en face de lui, le regardait avec des yeux tout noirs, une face soudain grave et rigide, la bouche rentrée de jalousie, parce qu'il ne faisait aucune attention à elle.
— Ah! enfin! — s'écriaMnie Janville, envoyant M. Archer revenir vers l'omnibus et s'introduire auprès d'elle ; — vraiment, Ferdinand, je suis honteuse de la peine que vous prenez pour nous !
Il eut un rire de satisfaction, secouant sagrosse tête, et il tapa sur les genoux de sa femme en disant :
— Eh bien, Brielle !
Il ajouta, en interrogeant Mme Janville :
— N'est-ce pas que ma petite Bribri a bonne mine? L'air de la mer Ta brunie. As-tu pensé au pâtissier, mon petit chat!
— Mais oui, mon petit Ferdinand, et il y aura de belles pêches d'espalier et des écre visses, grosses comme la main! — C'est pour le dîner ! ajouta-t-elle en guise d'explication, ce qui fit protester bien haut Mme Janville :
— Tu m'avais promis de nous recevoir sans
cérémonie ! Vous vous êtes déjà donné assez de mal ! Pourquoi faire des folies?
Les Archer les avaient attirés à la mer, s'étaient chargés de leur trouver un logement et de leur retenir une servante. Ils s'étaient montrés froids, à l'origine, lorsque Mme Janville avait perdu son mari ; Archer, représentant d'une grande maison de vins de Bordeaux, gagnant cinquante mille francs par an, craignait que la parenté des Janville ne lui fût onéreuse. Devant la dignité de sa cousine, vivant de façon modeste mais irréprochable, ne lui demandant aucun service d'argent, il s'était rassuré; et leurs relations, pour n'être pas intimes, n'en avaient pas moins été cordiales. Les Archer invitaient Mme Janville et son fils à dîner, de loin en loin; ils donnaient de bons conseils à la mère et montraient de la sympathie au fils. Ferdinand eût aimé avoir de l'influence sur Albert, lui enseigner la vie, le préserver de contacts dangereux; il sollicitait, à cet effet, la confiance du jeune homme, affectant de le traiter
en garçon au-dessus de son âge, prévenance à laquelle Albert, flatté, daignait répondre assez gracieusement.
L'omnibus roulait, cahotant, au long d'une route étroite bordée de pommiers ; on découvrait, dans la verdure, des chalets, perchés sur les hauteurs : une rue de village s'ouvrit, encaissée entre deux falaises ; on aperçut l'enseigne d'un hôtel, les bocaux d'un pharmacien, quantité de messieurs à bérets et à ceinture de flanelle rouge, dames en toilette claires et enfants à costume marin. L'omnibus tourna sur une petite place, enfila un bout de rue et s'arrêta devant une porte et une balustrade de jardin enfouies sous des plantes grimpantes, que perçaient, comme des houlettes fleuries, de hautes roses trémières, et, en un caprice d'arabesques folles, des clochettes de liserons et des volubilis.
— Oh ! comme c'est joli ! s'écria Mme Janville, sitôt entrée dans la petite cour, extasiée devant un rideau de glycines lilas qui vibrait, d'un frisson continuel, au long du mur qu'il
tapissait, dans la brise dont les bouffées cinglaient au visage.
— Entrez, entrez! répétait M. Archer triomphant, et qui s'attendait bien à ce petit succès :
— Ah ! voilà votre femme de ménage. Bonjour, Mélanie ; elle s'appelle Mélanie !
Une vieille femme se précipitait, suivie de la propriétaire, grosse dame à cabas et aux cheveux acajou, au masque d'actrice retraitée ou de fille engraissée et fanée.
— Et voilà Mme Kuysper, avec laquelle vous vous entendrez parfaitement, car elle est la complaisance même !
La dame acajou et couperosée minauda un sourire, en déclarant :
— Mes locataires, madame, ne sont pas des locataires, ce sont des amis. Et il suffit que M. Archer s'en mêle pour que je fasse tout mon possible pour vous être agréable. Voici la cuisine, la salle à manger, le salon, deux chambres à coucher, un débarras, le petit endroit. Tout est très propre, comme vous' pouvez voir !
D'ailleurs, s'il vous manquait quelque chose, Mélanie, — elle échangea un regard d'intelligence avec la servante, qui avait l'air d'un vieux loup rusé — Mélanie n'aurait qu'à me le demander !
Elle souleva les matelas, cardés à neuf, énuméra la batterie de cuisine et le linge, ne voulut accepter aucun règlement d'avance, répétant qu'avec M. Archer, elle était sûre des personnes qu'il lui recommandait, et se retira, par discrétion affectée, laissant Mpae Janviîle au plaisir de se retrouver en famille, — ce qu'elle comprenait si bien ! — ajouta-t-elle avec un sourire et un hochement de tête qui secoua ses trois mentons plissés, de l'air d'une personne qui en sait long sur la vie.
— Et bien? demanda M. Archer en se croisant les bras, avec un petit rire qui appelait de nouveaux remercîments, car, brave homme au fond, il ne pouvait dissimuler son insatiable vanité. Et quand la cousine lui eut pris les mains en l'assurant de sa reconnaissance, en le
complimentant à l'excès de son bon goût, de son sens pratique, qui lui avait fait concilier, dans son choix, l'élégance du logis et le bon marché, une « occasion » assurément unique, M. Archer but du lait, sans reprendre haleine, tandis qu'avec des gestes de fausse modestie, il semblait dire : « Assez, je bois trop, ne m'en versez plus ! »
Albert, pendant ce temps, dans le petit jardin cueillait les roses d'un rosier de plein vent et les offrait d'un geste délibéré et maladroit, à Gabrielle, qui le regardait faire en souriant.
« Comme tu es gentil, mon petit Albert, ditelle en prenant les roses, mais elle poussa aussitôt un cri ; une épine Pavait piquée, à travers le gant.
— Ça ne fait rien, mon petit Albert, tu es gentil tout de même !
Et elle lui caressa le visage, maternelle et coquette, avec les roses.
r ^^ Piuaifw.»-.
On devait retrouver, avant le dîner, les Archer sur la plage. Seul avec sa mère, Albert reprit sa maussaderie du voyage. Il livra bataille avec le col propre qu'il dut mettre, et profita de ce que ce col était trop étroit vraiment, pour s'éraillerles ongles et casser deux boutons dessus en tirant la langue d'un étrangler Puis il affirma l'intention de mettre un pardessus neuf, que sa mère jugea trop léger pour le soir; il s'enrhumerait certainement. *
— Eh bien, je m'enrhumerai, — dit Albert, — mais au moins, je ne serai pas ridicule ! »
Le grand mot était lâché; il abominait le
vieux pardessusen gros drap que samère voulait lui voir mettre ; il se reprochait de contracter dedans l'allure d'un vieux notaire, et il s'y sentait contraint au point de n'oser y faire un ge&te, de s'y promener, et bien malgré lui, dans l'attitude raide d'un mannequin de bois. Il n'y avait sorte de ruses et de perfidies auxquelles il n'eût recouru pour vieillir prématurément et rendre hors de service ce vêtement. Tantôt il l'exposait sur l'appui de la fenêtre, à la pluie battante ; tantôt il en laissait pendre une manche dans le, feu, d'autres fois il répandait dessus d'inexpugnables corps gras, déchirait la doublure, lacérait les poches; et toujours, par une magie, il retrouvait les taches enlevées, les fentes recousues, l'étoffe brossée jusqu'à l'âme : râpé, retapé, invalide, mais robuste, le vieux pardessus se refusait à mourir; aussi Albert le détestait-il à l'égal d'un être vivant.
Enhardi par le silence stupéfié de sa mère, il continua :
— D'ailleurs, je ne veux plus le mettre, il est
usé, il est affreux, il est grotesque, je ne le mettrai pas !
Mme Jan ville lui saisitles mains, et l'adjurant, avec le visage inspiré d'une pythonisse, une véhémence solennelle :
— Albert, ne dis pas cela, c'est mal, mon enfant! un pardessus qui a coûté cent cinquante francs et que tu ne portes que depuis trois ans ! Croismoi, je suis ta mère, ai-je intérêt à ce que mon fils soit ridicule? Il te va admirablement, et je ne sais pas, — fit-elle avec accablement — pourquoi tu te refuses à porter une chose qui te va si bien?
Il ricana, avec satanisme, marquant bien qu'il n'était pas dupe :
— Que veux-tu, je n'ai pas tofo goût, ton excellent goût ! A quoi bon discuter d'ailleurs, je ne le mettrai pas 1 Tu ferais mieux de le donner à un pauvre !
Mme Janville, qu'un long énervement portait à bout, montra un visage bouleversé, et d'un mouvement qui eût été sublime, si l'accent trop
Iragïque de sa phrase ne l'eût teinté d'un léger ridicule :
— Le pauvre, mais c'est toi, malheureux enfant ! Quand on est dans notre position, on use ses effets. J'use bien les miens, moi!
— Ah ! fil Albert, profondément humilié, alors achète-moi aussi des sabots, pour que j'aille mendier sur Ja plage, si nous sommes si pauvres que ça?
Mme J an ville essaya de recourir à l'énergie, et avec un effort désespéré.
— Je ne sais pas pourquoi je te réponds; écoute, Albert, tu mettras ce pardessus, ou je dirai à ton « oncle » Ferdinand que tu ne veux pas m*obéir! Oui, je le dirai à tout le monde, ce. soir !
— Parle plus bas, fit-il sèchement, la bonne écoute derrière la porte !
— Elle ne peut pas entendre, —dit Mme Janville, en baissant cependant la voix, car elle avait autant de respect humain que son fils.
— D'ailleurs, toutes les mères peuvent écouter,
à la porte, et si cette femme a des enfants, elle me donnera raison !
— Fais entrer les passants pendant que tu y es et prends-les pour juges ! riposta Albert avec aigreur. Quant à mon « cousin » — il souligna ce mot, qu'il employa exprès par mutinerie, — ne t'y fie pas, il n'est pas pour qu'on élève les jeunes gens à la Prussienne, une-deux, comme tu voudrais, comme tu essayes de faire! N'oublie pas que je dois être un jour le chef de la famille,
et que je remplace ici mon père !
— Ton père! exclama douloureusement Mme Janville, plût à Dieu qu'il fut ici pour te faire obéir. La tâche des femmes veuves n'est pas commode, oh ! non, ni agréable, avec des enfants ingrats et révoltés. Tu me punis cruellement de ma bonté, ou plutôt de ma faiblesse pour toi !
— Allons, maman, voyons, pas de grands mots pour un misérable pardessus !
— Le pardessus, oui, et les faux-cols, et la
bicyclette, et le jour où je n'ai pas voulu te
mener à l'Odéon, et la scène que tu m'as faite après une visite chez les Reverchon ; tout te sert d'occasion pour m 'opprimer, et. tu me rends vraiment bien malheureuse !
— Moi ! fit-il au comble de la stupéfaction, mais d'une stupéfaction à moitié jouée, et il avait la sensation que leurs paroles n'étaient pas d'un ton juste, manquaient de simplicité, prenaient quelque chose de théâtral, — moi, c'est moi qui t'opprime 1 Moi, qui te force à mettre des faux-cols qui t'asphyxient; moi, qui te force à revêtir un pardessus infect?
Allons bon , tu pleures ! Est-ce ma faute !
Voyons, maman, maman, ne pleure pas. Allons, mais c'est à moi que tu fais de la peine, méchante ! Ne pleure plus, veux-tu que je le mette, tiens, je le mets, ton pardessus !
— Non, mon enfant, mets le neuf! dit Mme Janville, en contenant les larmes que son fils lui épongeait aux yeux, de son propre mouchoir.
Et ayant cédé, comme toujours, prenant
li&&Ék<
l'air malheureux d'Albert pour une expression de sincère regret, elle murmura :
— Je ne pleure plus, c'est fini, mais alors, si tu me permets... de te donner un petit conseil, prends un foulard, je ne veux pas que tu t'enrhumes !
Albert sortit, sanglé dans le pardesssus neuf qui ne lui fit, cette fois, aucun plaisir; même, ce qu'il n'éprouvait jamais, il y fut gêné, mal à l'aise. Persuadé que tout le monde s'en apercevait, il marchait dans la rue d'un air indifférent et détaché, ne sachant que faire de ses bras, qui l'embarrassaient positivement. 11 les nouait derrière son dos, les agitait en battant de pendules, les fourrait dans ses poches, et, quoiqu'ilflt, il gardait l'impression que ce n'était pas cela et qu'il ne parvenait point à l'aisance naturelle et simple qu'il rêvait. Sa façon de regarder les gens s'en ressentait : tantôt, croisant un groupe, il baissait le nez devant les yeux clairs d'une jeune femme ou le sourire — moqueur, croyait-il — d'un beau garçon à
moustaches ; tantôt il toisait les passants, de haut, avec une hardiesse feinte; et toujours, comme une obsession, il croyait sentir sur lui les regards des gens, ceux des vitrines de boutiques, ceux des fenêtres closes ; parfois une chaleur à la nuque lui donnait la sensation de quelqu'un l'épiant et le bafouant par derrière. Il 6e demandait s'il n'avait pas en lui quelque chose de risible, avait envie de se passer la main sur le dos pour y effacer le signe à la craie tracé par un mauvais plaisant imaginaire, se tourmentait de savoir s'il ne s'était pas mis, par hasard, du noir au bout du nez. Et dans cet accès de « folie du ridicule » qui le hantait, il se sentait tout à coup rougir comme un coquelicot, sans pouvoir s'en empêcher, rougissant au contraire d'autant plus qu'il faisait effort pour distraire sa pensée, la fixer ailleurs. Son amour-propre ulcéré lui infligeait perpétuellement de tels supplices !
Pourtant il s'oublia un peu lui-même en approchant de la grève, le bruit de la mer
grondante lui emplissant l'oreille et le saisissant d'un trouble, où perçait un soupçon d'attente et de crainte. Brusquement, au coin de la rue, lèvent le souffleta, un embrun âpre le couvrit de poussière d'eau; il aperçut la plage minuscule, tout en galets, que la marée, par vagues courtes et drues, couvrait presque jusqu'à battre le pied des falaises. Un soleil rouge plongeait son disque derrière la mer gonflée et moutonnante:
sa lueur rose s'en venait, du bout de l'horizon, mourir sur la crête des dernières vagues; à chaque battement du flux une digue d'algues se soulevait, tout un fumier brun s'étalait dans l'écume, qui laissait voir en se retirant un grouillement de petits crabes et d'araignées de mer. Sur la gauche, des vagues brisaient sur des roches, en rejaillissements de bave, en clapotis ruisselants, en fusées de neige. Un promontoire, sur la droite, s'avançait en proue de navire, submergé à chaque seconde, émergeant noir quand même, plus haut que la furie des vagues, dans le ciel pâle du crépuscule;
parfois il semblait plonger, vivant flotter copime une épave, rebondir; et dans le grand vent frais qui remplissait la poitrine, les oreilles bourdonnantes, les lèvres salées, Albert, étourdi et engourdi, en proie à un accablement tumultueux et à une ivresse de bruit et de force, s'avançait, fasciné, aimanté par le flux, attendant, avec une horripilation délicieuse, l'étalement du flot qui lui trempait les semelles; ses misérables préoccupations de collégien se taisaient devant ce spectacle, il s'élevait au-dessus de la vie médiocre, quelque chose de grand le pénétrait I
Il se retira, on lui frappait sur l'épaule Un garçonnet en complet gris lui souriait; il reconnut, à son grand étonnement, un de ses camarades du lycée Louis-le-Grand, Pierre Emonot. Une sympathie Pavait toujours attiré vers cette petite figure sérieuse et réfléchie, ce garçon frêle, aux gestes rares, à la distinction réservée ; mais, comme ils n'avaient pas les mêmes amis et qu'Emonot n'était qu'en troisième, leurs relations étaient restées banales, sans s'accrocher plus, pleines d'une bonne volonté mutuelle qui n'avait pas abouti. — Comment! s'écria Albert, tues à Vimeuse?
Il regardait Emonot avec une surprise réjouie et un certain respect, parère que ce dernier avait remporté tous les premiers prix de sa classe, et en même temps, la supériorité latente de son camarade, son sérieux qui ne le faisait jamais se prêter aux farces et aux mutineries, ses yeux purs et froids qui semblaient ignorer les choses laides de la vie de collège ou plutôt vouloir les ignorer, tout cela lui inspirait un embarras et comme une petite honte à lui qui, déjà si peu parfait, se sentait hanté de pensées troubles, en crise de seize ans, la puberté venue.
— Viens que je te présente à ma mère ! dit Emonot.
Une angoisse ressaisit Albert et il balbutia des excuses, cherchant des gants dans sa poche, rehaussant son col étroit, mais Pierre le rassurait, d'un air d'indifférence et le conduisait vers une cabine tapissée de nattes de jonc, dans laquelle une femme aux cheveux blancs, à taille élégante, travaillait à un ouvrage de tapisserie; elle leva les yeux en les
voyant venir et tandis que Pierre disait :
— Je te présente mon ami, Albert Janville.... Elle avait une façon franche de lui tendre la main et de le regarder en face en disant :
— Bonjour, monsieur, je suis heureuse de vous connaître, mon fils m'avait parlé souvent de vous.
- Cela surprit Albert et le flatta d'autant plus; n'étant pas lié intimement avec Pierre, il fallait, pour que celui-ci eût parlé de lui qu'Albert lui fût plus sympathique qu'il ne l'imaginait et ne l'espérait; cela lui donna une plus haute idée de son propre mérite, et rien ne contribua plus à lui donner l'assurance nécessaire pour soutenir la conversation. Mme Emonot, lui ayant plu tout d'abord, ne tarda pas à le conquérir de plus en plus, par cet on ne sait quoi des manières qui allie l'esprit à la bonté, la fermeté à la douceur, témoigne d'une âme haute et débarrassée de préjugés mesquins, d'un cœur large et droit. Très vite, Albert eut cette intuition que
Mme Emonot ne ressemblait pas aux autres
femmes, leur était supérieure. Il subissait l'attrait indéfinissable d'une grâce féminine toute virile et cependant très délicate, et ne s'expliquait pas comment ce visage de femme de trentecinq ans passé, beau et lumineux, avec la marque de la vie pourtant et de la souffrance, pût s'accommoder de ces cheveux blancs, qui, ne la vieillissant que de loin, la faisaient paraître de près toute jeune, semblaient le caprice coquet d'une femme qui se serait poudrée en marquise. Ce qui le charmait surtout, c'est que, sans artifice, sans avoir l'air d'y songer, elle employait avec lui le ton juste et les manières qui pouvaient le mettre le plus à l'aisé, lui donner l'impression, non qu'on le prenait au sérieux par condescendance ou pour le flatter, mais qu'on l'acceptait tel qu'il était, sans qu'elle parût le moins du monde s'apercevoir des bouffées de timidité qui lui montaient au visage, en teintes roses, ni des poses d'une immobilité contrainte qu'il gardait, ni de son faux aplomb qui tout à coup le faisait s'exprimer d'une façon trop absolue ou
trop libre. Elle le regardait comme s'il l'intéressait vraiment, avec sympathie, avec aisance, et il en était délicieusement chatouillé dans son amour-propre, et comme réchauffé et fortifié dans le cœur. Il lui semblait cette chose précieuse et douce entre toutes, que Mme Emonot et lui se connaissaient déjà, se retrouvaient, étaient et seraient amis. Il ne pouvait, en même temps, oublier qu'elle était femme, et il respirait avec une volupté inavouée un fin parfum d'iris blanc qui s'exhalait de sa personne; il épiait ses mains, maigres et nerveuses, d'un blanc pâle sillonné de veines transparentes et bleuâtres ; il la regardait timidement ou franchement, tour à tour, au visage, et la trouvait belle et aimable; mais, pour la première fois, chez un adolescent hanté par le mystère féminin, il n'osait pousser plus loin l'investigation hardie de sa pensée, ne se représentait pas Mme Emonot dans le secret de l'intimité et le dévoilement de son corps, comme il s'imaginait telle autre femme, moins digne et moins pure
d'attitude, sa cousine Gabrielle, par exemple.
Il resta plus longtemps que les convenances ne l'y autorisaient, mais chaque fois qu'il faisait mine de se retirer, l'aimable femme, d'un geste simple, l'invitait à rester, si toutefois, disaitelle, rien ne le pressait ailleurs. Il n'eut pas le soupçon qu'en le faisant ainsi parler, qu'en l'interrogeant sur ses goûts, sur le lycée, sur sa camaraderie avec Pierre qui les écoutait, paisible, avec son sourire réfléchi, elle cherchait peutêtre, par prudence maternelle, à discerner ce que des rapports d'amitié entre les deux jeunes genspourraientoflxird'avantageuxoudenuisible à son fils. Il se dit seulement qu'il avait sans doute intrigué Mme Emonot par l'originalité de son esprit, qu'il l'avait séduite par son caractère sympathique ; et comme il avait de lui-même une très haute opinion, il jugea que cette dame avait le goût bon, le jugement sain, était extrêmement intelligente, voire une femme supérieure, puisqu'elle avait su, du premier coup, l'apprécier !
Mme Janville parut à l'autre bout de la plage;
A LA toER. 193
elle marchait vite, en jetant autour d'elle des regards inquiets et mécontents. Albert se sentit en faute, très en retard sans doute, et balbutiant un:
— Voici ma mère, — il se leva pour partir, Mme Emonot dit :
— Voulez-vous me présenter à elle?
Précisément, Mme Janville venait d'apercevoir
son fils, et très surprise qu'il fût avec des inconnus, indécise de savoir si elle allait l'appeler ou lui faire signe, elle avait de plus en plus cet air effaré, et déconcerté qui fait ressembler une mère à une poule rappelant son poussin.
Albert alla à elle avec empressement, pas trop vite cependant pour ne pas compromettre sa dignité.
— Avec qui étais-tu? Tu sais que je n'aime pas que tu parles aux étrangers !
— Mais c'est la mère de Pierre Emonot, mon camarade de lycée, dont je t'ai parlé. Cette dame désire faire ta connaissance.
— Ah ! mumura Mme Janville, Emonot, non,
■ . MP^ff
je ne me rappelle pas, tu n'as jamais prononcé ce nom. D'ailleurs les Archer seront très fâchés, sais-tu quelle heure il est ? Tu es en retard de trois quarts d'heure, partons ! Ils sont venus sur la plage sans te trouver, je suis venue aussi. Tu étais trop absorbé sans doute ! Et tu sais que ton oncle n'attend jamais à table !
— Mais cette dame vient à ta rencontre !
Mme Emonot s'avançait, en effet, accompagnée de son fils. Elle aborda Mme Janville avec sa franchise ordinaire, cordiale et sereine, fut très aimable ; la mère d'Albert, forcée de se montrer polie, resta sur la réserve et prit congé, presque aussitôt. Mme Emonot, comme on se saluait, risqua cette invite ;
— Si j'osais, madame... mon Pierre est très seul, nous comptons faire demain une grande promenade en voiture, voulez-vous permettre à monsieur votre fils de nous accompagner, si toutefois... — ajouta-t-elle avec un gracieux sourire à Albert — cela ne l'ennuie pas.
Albert allait accepter, d'emblée ; mais sa mère
fit observer qu'une partie de pêche à la crevette était projetée pour le lendemain avec leurs cousins, les Archer, et que...
— Ah ! M. Archer est votre parent ! » demanda Mme Emonot, et ce nom, que Mme Janville avait lancé, avec un peu d'ostentation, pour se couvrir du pavillon de son riche cousin, Albert crut, peut-être était-ce une illusion, que Mme Emonot l'avait prononcé avec une nuance défavorable, à peine sensible du reste.
Mme Janville, prise d'une fausse modestie, proclamait sa parenté avec Archer, glissant habilement un mot sur lafortune de Ferdinand ; c'était leur chalet, un des plus beaux de Vimeuse qu'on apercevait, elle le montra du doigt, à travers un bouquet d'arbres, à mi-falaise.
Mme Emonot acquiesçait, avec un air de dire qu'elle savait, assez froid, à ce que Albert s'imagina :
— Eh bien ! — fit-elle, — si vous n'êtes pas libre, ce sera pour une autre fois : et si vous pouvez venir, venez!
— Mais, — suggérait-il, — si Pierre venait pêcher la crevette avec nous ; c'est très amusant, à marée basse! On se mouille les jambes!
Mme Janville se taisait, Mme Emonot dit avec son ton de calme et de supériorité, comme si elle avait lu dans le regard de son fils:
— Je regrette, Pierre préférera me tenir compagnie, je crains d'ailleurs qu'il ne s'enrhume !
On se sépara sans insister, de part ni d'autre.
Par grand hasard, il se trouva que le dîner des Archer n'était pas prêt ; il était arrivé un malheur à la cuisinière dont le rôti avait brûlé, et cela préoccupait bien plus Ferdinand et sa femme que de ne pas voir arriver leurs cousins. Quand ceux-ci firent leur entrée, les Archer sortaient d'une scène, le mari accusant Gabrielle de ne pas surveiller assez ses domestiques.
Brielle bouda, Archer finit par lui demander pardon, l'embrassa sur ses joues rondes et lui prenant la taille :
— Cette Brielle, — marmonnait-il, — elle est dans son tort, et c'est encore moi qu'elle
gronde ; allons, Bribri, ne fais pas ta moue. Tu es si gentille quand tu ris.
Et il la chatouilla, tandis qu'elle lui donnait des tapes sur le nez, gentiment.
— Albert, — s'écria-t-elle, — viens ici, pourquoi ne t'avons-nous pas trouvé sur la plage ?
— Il m'a fait assez chercher aussi, — dit Mme J an ville. — Il paraît qu'il avait retrouvé un camarade, et il causait avec la mère, une Mme Monod, Nomod...
— Emonot, rectifia Albert.
Archer demanda, subitement intéressé :
— Une belle personne, grande, simplement mise, et qui a des cheveux blancs? C'est la femme du richissime banquier Emonot, de Lyon. Tu lui as parlé, comment est-elle ? Ce serait une excellente relation pour Albert, fit-il en se retournant vers Mme Janville, sur qui les mots magiques de richesse et de banque avaient agi, et qui dit vivement à son fils :
— J'avais mal entendu ; Emonot, en effet, tu
m'avais parlé de son fils, je me rappelle maintenant. Il a l'air bien intelligent, ce jeune homme, mais un peu délicat de santé? »
Tout le monde s'intéressa alors aux Emonot, et Albert se sentit bien plus flatté d'avoir pu intéresser une femme si exceptionnelle à tant d'égards ; seulement l'idée qu'elle était très riche le tourmenta : si elle allait le mépriser en sachant que sa mère et lui n'avaient qu'une petite aisance ? Mais la bonté peinte sur son visage réfléchi et la simplicité haute de ses manières le rassura.
Nénette parut, poussant brusquement la porte; elle était vêtu^ d'une robe rose qui découvrait ses bas noirs, et elle sentait bon le savon à la violette, la peau fraîche sous le baiser qu'elle alla demander à sa tante et à Albert. Elle se donnait comme lui un maintien d'importance, très raide et cependant très vive, en sèche petite personne, comme les enfants qui jouent à la madame, et elle semblait intimer à son cousin de ne pas la traiter en pe-
lile fille. Assise sur son pouf, elle se croisa les pieds et les mains en une attitude pleine de sérieux, mais sa vivacité reprenant le dessus, elle attira à elle un grand album de photographies et dit :
— Viens voir, il y a des portraits nouveaux, de gens que tu ne connais pas !
Albert se prêtait à son désir, se penchant avec condescendance, le front près du front de l'enfant, quand la bonne annonça :
« Madame est servie. »
Ferdinand offrit son bras à Mme Janville, Albert à Gabrielle ; elle avait une robe ouverte en carré, les bras à moitié nus; il les devinait fermes et doux, lisses comme la peau des rosesthé, et il aurait eu grande envie de promener seulement son doigt sur le bras blanc qu'il tenait sous le sien ; il se contenta de caresser la main de Brielle qui se laissa faire en le regardant avec un air innocent et cependant complice, un sourire où, sous la condescendance maternelle que lui conféraient son âge et le titre de « tante »,
quelque chose de séducteur perçait. Il devint tout rouge en sentant qu'elle lui pressait les doigts, et la petite caresse dure d'une bague qui le serra lui fit du mal et du bien, fit passer dans son dos un chaud et voluptueux petit courant. Nénette, gravement, toute seule, les suivait.
A peine eut-on mangé le potage que la bonne apporta une dépèche. Ferdinand tendit la main avec cet air surpris et un peu inquiet que Ton prend d'ordinaire devant une menace d'imprévu ; Gabrielle, moins maîtresse d'elle, avec la nervosité des femmes, s'écria :
— De qui est-ce ? Ouvre vite? Si c'est un malheur, ne me le dis pas! »
Archer brisa le sceau du papier bleu, lut et jeta sa serviette sous la table. Gabrielle se leva àmoilié:
— Oh ! mon Dieu, qu'est-ce que c'est?
Archer la regarda, prit un temps et dit d'une
voix brève et tragique :
— Bernaud est mort !
— Votre associé? s'écria Mme Janville, tandis
que Gabrielle, sincère jusqu'au cynisme, lançait ce cri spontané :
— Bernaudest mort ! Mais alors tu vas gagner beaucoup plus d'argent, tout seul ? »
Elle ajouta immédiatement, d'ailleurs : — Ce pauvre Bernaud, c'est sa femme qui va enfin respirer. — Il lui en avait fait voir de toutes les couleurs, fit-elle en regardant Mme Janville.
Ferdinand s'était levé, et, plein d'importance agitée, regardait sa montre :
— Marie, — ordonna-t-il à la bonne, — de la lumière dans ma chambre, vite, je prends l'express de dix heures !
— Comment, tu vas partir ! — cria Gabrielle suffoquée.
— Tu le demandes ? — fit-il ; — mais tu seras forcée de venir aussi à l'enterrement, je télégraphierai l'heure. Pars donc avec moi, [ce sera plus simple.
— Et Nénette ? Et mes malles, et puis non, je ne peux pas partir comme ça. J'aime mieux terejoindre demain soir, j'arriverai à temps pour
l'enterrement, et puis est-il si nécessaire que j'y aille ? Tu diras à Mme Bernaud que je suis très souffrante, que le médecin m'a défendu le voyage.
Archer haussa les épaules, en homme qui n'a pas le temps de raisonner et qui cède toujours à des caprices d'enfant gâté.
— Eh bien ! dînez, — dit-il, — tandis que je boucle ma valise.
Mais elle s'accrocha à ses vêtements :
— Tu as bien le temps. Marie, servez-nous rapidement. Vous permettez que je le serve le premier?
Et malgré la résistance de son mari, elle lui empila sur son assiette trois tranches de rosbif et une montagne de purée de pommes de terre.
Une put s'empêcher de déclarer:
— Tu es une bonne femme tout de même ; — et il coupa dans le vif, avec un geste affamé, mais le souvenir de Bernaud lui fit retenir en l'air la bouchée qu'avait piquée sa fourchette, et tout ému, les larmes aux yeux, il murmura :
— Pauvre Bernaud, je savais bien qu'avec sa maladie de cœur, ça pouvait arriver d'un moment à l'autre, je me rappelle aussi tous les tours qu'il m'a joués, nous étions à moitié brouillés ces derniers temps! n'importe, cela me fait beaucoup de peine!
Deux larmes qui s'étaient gonflées aux coins de ses yeux, comme si elles n'eussent attendu que ce moment, tombèrent alors lentement sur ses joues, et il reposa sa fourchette, recula son assiette, mit les deux coudes sur la table et s'essuya les yeux dans sa serviette.
— Voyons, — supplia Gabrielle tout émue T ne vas-tu pas te rendre malade? Ce n'est pas Bernaud qui t'aurait pleuré s'il était à' ta place?
— Ferdinand, — dit Mme Jan ville avec sentiment, — nous savons tous que vous avez du cœur!
— Nénette, viens embrasser ton père, ordonna Gabrielle.
Archer alors embrassa sa fille, puis sa
femme et tranquillement se mit à manger, par bouchées puissantes et décisives, que coupaient des soupirs de résignation, tandis que Gabrielle parlait, parlait avec une loquacité exaltée et une fièvre presque joyeuse.
— Ce que c'est que de nous! — répétait Mme Janville. — Dis à ton mari de ne pas tant se presser, qu'il a le temps.
— Oui, ne mange pas si vite, mon petit Ferdinand. Tu te feras mal à l'estomac; il mange toujours trop vite, — fit-elle en se tournant vers les Janville, — rien n'y fait, le médecin te Ta dit, pourtant !
Archer se versa du vin, s'arrêta à mi-verre, comme un homme qui ne boit que par nécessité, se concède le strict nécessaire ; puis, prenant son parti de l'irréparable, d'un geste qui acceptait la vie, il pencha la bouteille et se versa rasade.
— Au pauvre Bernaud, fit-il en ébauchant
un toast difecret et en portant le verre à sa
bouche; il fit clapper sa langue, en connaisseur,
et dit :