‹ Fors l'honneurChapitre 2 sur 2 · Tl.i · texte numérisé non relu

Tl.i

— 11 n'en boira plus d'aussi bon.

Ce fut l'oraison funèbre de l'associé. A partir de là, un vertige emplit la maison, un va-et-vient dans les escaliers, les portes rouvrant et claquant, les jupes de Gabrielle aperçues envolées sur ses chevilles moulées de bas noirs où un pointillé de broderie montrait un jour de peau, les pépiements d'oiseau de Nénette courant en tous sens et se heurtant à tout, la grosse voix d'Archer criant : « N'oublie pas mes mouchoirs! » la bonne manquant de se casser le cou dans l'escalier, enfin le roulement d'une voiture s'arrêtant devant la porte. Archer reparut, tenant une [valise d'une main, un ballot de l'autre, tout solennel et gonflé d'importance :

Thérésine, — dit-il à Mme Janville, — je vous confie Gabrielle et Nénette. — Je te les confie aussi ! — fit-il avec une grâce magnanime en s'adressant à Albert qui commençait à trouver qu'on ne s'occupait pas assez de lui, et que cette marque de confiance toucha.

— Adieu, fit Archer, et il embrassa Mme Janville et Nénette, tendit la main à Albert.

— Mais il nous accompagne, — dit Gabrielle, qui avait échangé sa robe ouverte contre un vêtement montant et chaud. — Si tu crois que je veux revenir toute seule dans la voiture, pour avoir peur? Ma bonne Thérésine, voulez-vous veiller à ce qu'on couche immédiatement Nénette, nous ne serons pas longs.

Protestations, étreintes, poignées de main, les Archer dans le fond de la Victoria de louage, Albert assis sur une banquette aussi mince qu'un biscuit, -et fouette cocher ! Ton roula dans la nuit claire que le clair de lune argentait. Quelle ne fut pas, sitôt les maisons de Yimeuse dépassées, la stupéfaction d'Albert en voyant Ferdinand tourner son visage contre sa femme et l'embrasser à pleine bouche ; Gabrielle, en se détendant, d'un geste de défense, à la façon d'un ressort, envoya un coup de pied qu'Albert reçut dans le gras du mollet.

— Je t'ai fait mal, mon petit Albert? — de-

manda-t-elle aussitôt. — Tu vois.., — dit-elle à son mari, — tiens-toi tranquille!

Il ne bougea plus en effet, parlant à peine de loin en loin; le noir des arbres les enveloppait, et Ton ne discernait que le point rouge du cigare qu'Archer tenait de sa main gauche et qui lui éclairait, quand il l'aspirait fortement, le bout des doigts. Albert, qui avait fumé deux cigarettes après le dîner, malgré le regard timidement sévère que sa mère lui avait lancé, se sentait du vague au cœur et il lui tardait que les cahots de la voiture eussent cessé; une clarté de réverbères à lampes d'huile les éclaira soudain, la gare jaunâtre parut ; il s'aperçut alors, avec une stupeur indignée, une étrange colère jalouse, que Ferdinand tenait les pieds de Gabrielle entrelacés aux siens, et qu'il lui serrait la taille de son bras libre, appuyant la main sous la gorge avancée de la jeune femme.

— Mon petit Albert, — dit Ferdinand, — tu serais bien gentil de porter mes valises, pendant que je vais prendre mon billet .

— C'est ça, — pensa Albert. — comme un domestique ! Et ce lui fut une étrange souffrance physique de regarder Archer tendre la main à sa femme qui laissa voir ses mollets, en sautant du marche-pied.

On était en avance, Gabrielle voulut attendre le train. Albert, ayant froid, car la soirée était fraîche, se morfo ndit dans son petit pardessus neuf et regretta le vieux manteau qu'il avait si fort méprisé. Il éternua deux fois sans que les Archer fissent attention à lui; alors il les maudit en son cœur et voua l'univers entier à la destruction, il vit Gabrielle torturée, nue, en des assauts de ville, aux b ras de soudards ivres, Ferdinand écrasé dans une rencontre de trains, aplati comme une galette, et dans ce cauchemar sanglant et lascif il goûtait une absurde et aiguë volupté :

— Mais va-t'en donc ! répétait-il tout bas,

en voyant le gros dos de Ferdinand aller et venir

dans la salle d'attente, escorté de Gabrielle,

— mais va-t'en donc !

Cette fois la voiture les ramenait tous deux; le grondement du train qui emportait Archer s'était tu dans la campagne, et Albert était assis, non plus sur le biscuit dur de la banquette, mais dans la bonne place du fond, serré autant que possible contre Gabrielle, dont le corps tiède, plein de mollesse, ne le repoussait pas. Des minutes coulèrent, et il se serrait de plus près contre ce corps jeune. Comment cela se fit-il ? Fût-ce qu'il triompha de l'horrible angoisse de ses doutes, de ses désirs, de sa timidité, d'il ne savait quoi de torturant qui Ijlû

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criait d'oser, et qui en même temps lui montrait le péril d'un éclat, Gabriel] e ordonnant au cocher d'arrêter, se jetant hors de la voiture, révélant tout ensuite à Ferdinand...? Fût-ce plutôt qu'il la pressentit complaisante, amollie étrangement, victime d'un instant unique de langueur...? le hasard en fut-il à un simple cahot qui les jeta l'un contre, l'autre, le sûr est qu'il glissa son bras autour de la taille de Gabrielle et avança la bouche pour l'embrasser ; s'y prèta-t-elle, n'esquiva-t-elle pas assez vite? leurs lèvres se rencontrèrent. Ce baiser fondit dans lesmoelles d'Albert,il crut mourir de plaisir. Elle s'était rejetée immédiatement en arrière, saisie, et son premier regard fut pour le dos aveugle et sourd du cocher, tandis qu'elle balbutiait :

— Bébé, grand bébé.

Et aussitôt, dans une reprise de soi-même et un retour de dignité offensée trop tard :

— Ne reoommence jamais !

Ce ton le blessa, il tourna dédaigneusement la

A LA MER. i 213

tête et bouda ; en même temps, il sentait bien que c'était contre lui-même, que le moment précieux passait ; déjà les premières maisons de Vimeuse apparaissaient, points de feu et vitres pâles, la voiture allait s'arrêter, et l'occasion perdue resterait à jamais perdue. Il avait laissé derrière la taille de Gabrielle son bras inerte, mort, et que l'immobilité engourdissait. Très doucement il ranima la pression, cherchant sournoisement les pieds de la jeune femme avec les siens, approchant la tête de son visage. Elle ne bougeait, comme absorbée en elle-même, hostile peut-être, et décidée à ne lui jamais pardonner. Mais peut-être aussi attendait-elle quelque chose? Dans son indécision il n'osa qu'appuyer la tète sur l'épaule de Brielle, peu à peu leurs joues se touchèrent, la fraîcheur et ( la douceur de cette peau lui procura une indicible sensation ; en même temps il sentait un fin parfum acre, relant du cigare d'Archer, persistant dans le boa de plumes qui entourait le cou de Gabrielle. Tout bas, tout bas il l'entendit soupirer, elle ne défendait pas sa main qu'il avait

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prise avec lenteur, et elle murmurait presque avec regret :

— Tu es trop grand, maintenant, mon petit Albert, tu es trop grand!

Mais il secoua la tête, et tout en la serrant tendrement, se rencogna, rentra ses jambes ; il eût voulu se rapetisser, devenir un baby à culottes courtes, pour qu'elle pût le choyer et le caresser. Et sans bruit, sans geste, il posa ses lèvres sur le cou parfumé de sa « tante » et y aspira un baiser de chair, long et suave :

— Grand bébé, — fit-elle tout bas, — quel bébé tu fais !

Alors il Fétreignit à se pâmer, elle ne se dégagea point, comme morte délicieusement. La voiture, roulant avec bruit sur les pavés et s'arrêtant bientôt devant le chalet les réveilla. Gabrielle sauta à terre et congédia le cocher, qui s'éloigna sur-le -champ.

— Déjà. . . — murmura Albert, sortant à regret de son rêve, et sentant tourner la terre autour de lui. — Oh! ne rentrons pas encore.

Gabrielle hésita :

— Mais où veux-tu aller, mon petit Albert, qu'est-ce que tu veux faire à cette heure?

d'ailleurs ta mère a entendu la voiture. Rentrons !

Mme Janville en effet criait, du haut du perron, dans l'obscurité du jardin :

— Est r ce toi, Gabrielle, est-ce toi, Albert?

— C'est nous, s'empressa de répondre Gabrielle, et comme le jeune homme se faufilait à ses côtés pour lui reprendre la main, elle le repoussa et se mit à marcher très vite.

Il la détesta alors, ne sut plus vraiment comment interpréter la douceur de son abandon récent et la rudesse, maintenant, de son geste. Peut-être n'avait-elle pas compris l'ardeur muette, l'étreinte de possession dont il l'avait enveloppée, était-ce par une maternité complaisante, mais platonique et qui n'entendait point aller plus loin, qu'elle lui avait dit d'une voix si singulière, lasse et douce :

— Grand bébé!

Il ne s'attendait pas, en tout cas, à ce que Gabrielle annonçât, pour premier mot, à sa mère :

— Ma bonne Thérésine, tu sais, je vous garde avec Albert, je n'oserai jamais coucher dans la maison, sans un homme pour me protéger»

Tu vas me faire le plaisir de prendre la chambre d'amis, Albert couchera dans un petit cabinet.

Un débat s'en&uivit, après lequel Mme Janville, ainsi qu'il était à prévoir, céda. Albert resta muet d'espoir et d'attente en constatant que la pièce que lui réservait sa « tante » t communiquait avec le cabinet de toilette de celle-ci, et de là avec sa propre chambre,, tendue d'étoffe bleue et dont les fenêtres ouvraient sur la mer. Il constata, avec une joie profonde et obscure, que sa mère occupait une chambre distincte et éloignée, de l'autre côté du palier. On se souhaita le bonsoir, bougeoir en main ; il y eut diverses allées et venues, Gabrielle prêtant à sa cousine du linge et à Albert une chemise de nuit de Ferdinand, détail in-

time qui déplut à l'enfant et qui cependant, en vertu d'il ne savait quelle inavouable espérance, lui parut de bon augure ; on rentra enfin chacun chez soi, mais, en traversant la chambre de Gabrielle, et en portant ses regards sur le lit bas et large qu'elle allait occuper, il aperçut dans le fond la petite forme indécise du corps de Nénette, endormie, les bras jetés autour d'un des deux oreillers.

Alors tout rêve insensé, toute confiance en r impossible l'abandonna. Il retomba du haut du ciel à plat. Avait-il vraiment pensé que Brielle lui appartiendrait comme ça, sans hésiter, de façon toute naturelle?

Elle l'installait d'ailleurs gentiment dans le petit cabinet, tâtant le couvre-pied, disant :

— J'espère que tu seras assez couvert!

Puis elle posait un bougeoir sur la cheminée,

disait :

— Bonsoir, mon petit ! et se retirait, fermant la porte d'un léger verrou. Il eut envie de se ruer sur cette porte, et stupide, il se demandait

s'il n'avait pas rêvé, si c'était bien vrai qu'elle se fût laissé ainsi presser dans ses bras et embrasser dans la voiture ? Fou, n'avait-il pas cru qu'elle allait s'asseoir sur le petit lit et lui mettre les bras autour du cou ! Et maintenant elle allait se déshabiller, s'endormir paisiblement ! Un vertige lui tourna le cœur; il lui semblait qu'à travers la porte, l'odeur douteuse et pénétrante qui s'exhale de dessus une table de toilette de femme, et des flacons et ustensiles qui la chargent, lui saturait le cœur et les sens d'une volupté trouble et infinie. Si elle allait reparaître, sa toilette faite ! Hélas, il l'entendit, cette toilette, épiant, l'oreille collée à la cloison, des bruits de porcelaine et d'eau qui lui parurent charmants, riva, mais inutilement, l'œil à la serrure. Du temps s'écoula, toute clarté mourut dans la pièce de la chambre voisine ; une seconde porte se referma, et Albert, les pieds nus sur le parquet, immobile, retenait sa respiration, espérant absurdement ce qu'il savait bien ne pouvoir être.

Il ne se coucha que longtemps après, bien enrhumé, et s'endormit à la fin brisé, pour des cauchemars impossibles.

Le lendemain matin, Gabrielle le réveilla en lui apportant un bol de chocolat avec des rôties. Elle avait un air sérieux qu'il ne lui connaissait pas. Elle alla d'abord s'assurer que Nénette était au jardin et que Mme Jan ville donnait tous ses soins à sa toilette, elle ferma alors la porte et s'assit sur le bord du lit d'Albert, auquel il ne manqua plus qu'elle mît les bras autour du cou, pour qu'il crût son rêve fou réalisé; mais maternelle, elle lui dit:

— Mange ton chocolat, il n'est pas trop chaud!

Il fit le geste de refus du prisonnier décidé à

mourir de faim, si la princesse qui le visite ne

consent pas immédiatement aie rendre heureux, mais elle lui mit de force la tasse dans les mains, et il dut la prendre sous peine d'en renverser le contenu sur les draps. Il fit tout son possible seulement pour ne pas paraître ridicule en cassant son pain grillé et en avalant le chocolat, sur les cuillerées duquel il dut souffler, parce qu'il était tout de même trop chaud; sa « tante » le regardait, pensive, sérieuse, comme vieillie. — Écoute-moi, mon petit Albert, dit-elle enfin,— je t'aime bien et je veux que nous soyons toujours bons amis, mais ce sera à condition que tume respecteras comme tu le dois. Quand tu t'es comporté hier de la façon que tu sais dans la voiture, je n'ai pas osé me défendre, à cause du cocher, mais ne recommence jamais, sans quoi je serais forcée d'avertir Ferdinand. Qu'est-ce qu'il dirait? Vois-tu, je suis bonne fille, je me montre familière avec toi, j'ai moi aussi du plaisir à t'embrasser, tu es un bon petit garçon qu e j'aime bien, mais il ne faut pas que ça aille plus loin. A ton âge et au mien, ce serait très ma!. Pense

à ta mère, pense à ma fille. Et Ferdinand qui t'a dit qu'il me confiait à toi ! Là-dessus, donne-moi une bonne poignée de main, prends garde de renverser ta tasse ; non, tu ne veux pas me donner une poignée de main, eh bien ! embrasse-moi, je le permets, mais ce sera la dernière fois.

Albert posa sa tasse et saisit sa « tante » à pleins bras, lui baisa de toutes ses forces les joues et le cou, en l'étreignant si fort qu'il la plia en arrière, sur le lit; elle ne se fâcha pas, ne se raidit pas, dit seulement:

— Tu m'as embrassée comme un enfant que tu es, un grand fou, pas raisonnable ; je vais t'embrasser en vieille tante et ce sera fini.

Elle lui jeta deux baisers secs sur le front et se retira, en ajoutant:

— Je viens de recevoir une dépèche de Ferdinand, je pars à 3 heures avec Nénette pour le rejoindre!

Albert se leva le cœur déchiré. Gabrielle partant, plus de pêche à la crevette, plus de flirt et

de cousinage équivoque. Il se prit tout à coup à penser à Mme Emonot, se rappela l'invitation qu'elle lui avait faite : s'il n'était pas trop tard, s'il pouvait passer la journée avec elle et avec Pierre ! Ingrat envers Gabrielle comme l'ordonnaient son âge et son égoïsme ingénu, il réfléchit qu'à tant faire que de partir, elle eût bien dû prendre un train du matin, quilui eût laissé sa journée libre, à lui. Mais peut-être ne serait-il pas forcé de l'accompagner à la gare. L'idée cependant de tout ce qu'il perdait en Gabrielle, d'espérances chimériques, sans doute, mais aussi belles pour lui que si elles avaient dû positivement se réaliser, le consterna. Il s'habilla machinalement et sortit. Nénette, qui l'aperçut derrière la grille, lui cria:

— Tu vas promener, dis, emmène-moi !

Il hésita :

— Va demander la permission à ta mère.

Elle y courut, et pendant ce temps il s'éclipsa

rapidement. Il sentait bien que c'était une trahison peu gentille envers l'enfant, mais elle

était encore par trop enfant aussi, et il ne se souciait pas de l'amuser en courant sur la plage ou en cueillant, ce qu'elle aimait par-dessus tout, des bouquets de fleurs dans les haies vives. Il avait d'ailleurs besoin de se ressaisir et de se concentrer en soi-même comme un homme.

Il marchait vite et sans regarder les gens, oubliant sa timidité vaniteuse et sa ridicule préoccupation de l'effet qu'il pouvait produire ; un sentier s'ouvrit devant lui, hors du village, qui grimpait sur la falaise. Il s'y engagea. Le ciel du matin était d'un bleu pâle et âpre, le vent cuisait, et le soleil ne chauffait pas; mais une telle splendeur claire émanait des choses qu'une joie, fraîche et pure, prenait le cœur. Albert, comme s'il goûtait encore le souvenir d'un fruit bizarre et délicieux, nuancé d'amertume, remâchait l'indicible sensation de sa courte, trop courte aventure sans espoir avec Gabrielle.

Il se sentait émancipé, grandi, virilisé; sans

doute ce départ, et ce qu'il tuait d'espoirs imagi-

naires, l'irritait et l'affligeait; mais l'avenir, le mystère du possible restait, en dépit de la déclaration vertueuse de Gabrielle, intactes et réservées. Il s'imaginait, en une sorte de rêve bizarre éveillé, ce qui aurait pu être, hier au soir, ce qui serait peut-être un jour, il se repaissait d'images et de mots voluptueux, à défaut de réalités, sans songer à ce que de telles suppositions, déshonorantes pour la jeune femme et périlleuses pour lui-même, contenaient d'affreux et inavouable égoïsme.

Mais quoi, la jeunesse et l'instinct qui veut qu'on aime l'emportaient. Et il montait, d'un élan fort et élastique, penché en avant, fouetté de vent salé, en plein ciel, sur la falaise au bas de laquelle battait la mer.

Quand il fut tout en haut, il aperçut deux silhouettes immobiles qui contemplaient le large, une très petite silhouette d'enfant, une plus grande de femme. Elles ne lui étaient pas inconnues. A mesure qu'il approchait d'elles, il cessait, intrigué et curieux de les reconnaître,

de penser à « sa tante » et aux équivoques et malsaines impressions qu'elle suscitait en lui. Il ne douta plus au bout de quelques instants : les promeneurs immobiles qui regardaient la mer étaient son camarade Pierre et Mme Emonot. Pourquoi Albert ressentit-il une honte étrange, pourquoi ne fut-il plus si fier d'être grand garçon, de connaître et de convoiter le mal, pourquoi souhaita-t-il que le vent salubre qui lui balayait le visage, balayât aussi de son âme ce qu'elle contenait d'impur? Mystérieuse et inexplicable puissance d'un sentiment vrai! Il pressentait peut-être que Mme Emonot, avec son visage de bonté et ses yeux de calme lumière, serait pour lui une amie sûre et la protectrice inviolée de son cœur d'enfant en mal de puberté. Il sentait bien, en tout cas, qu'elle n'avait rien de commun avec Gabrielle, rien de ses coquetteries lascives, rien de ses misérables et charmantes préoccupations d'enfant gâté. Mme Emonot serait-elle donc pour lui le bon ange grave et sévère, la conscience vivante et aimée? —

Aimée? Quoi, aimerait-il déjà cette femme rencontrée la veille, uniquement parce qu'elle lui avait parlé avec intelligence, qu'elle l'avait regardé avec sympathie, qu'elle s'était montrée pour lui exactement ce qu'il fallait qu'elle fût, afin d'agir sur ce mobile et vaniteux et souffrant esprit d'adolescent ?

Mais, à supposer qu'elle dût s'intéresser un jour, demain, aujourd'hui peut-être même, à lui, qu'était-il, que valait-il pour qu'elle fît attention à lui? Un peu d'humilité entra enfin dans son cœur, et il eut peur, vraiment; si elle allait le regarder froidement, fuir son salut, ne pas vouloir le reconnaître?

Mais déjà, en l'entendant venir, Pierre et sa mère avaient tourné la tête, et tous deux lui souriaient, de loin, un peu étonnés, comme lorsqu'on retrouve un ami qu'on n'attendait pas de sitôt.

Marcel Fralan sortit de chez le notaire dans un état inquiétant. Le bonheur lui faisait l'effet d'un coup de massue. Descendant l'escalier, il lui semblait être immobile, et que les murs, la main-coulante et les marches remontaient tout seuls derrière lui ; il se sentit, sur le pas de la porte, des jambes en coton. « Allons! allons ! se disait-il, essayant de se raisonner, est-ce la fortune qui me bouleverse ainsi ? Je suis devenu subitement riche ; eh bien, après ! Vais-je avoir pour cela un transport au cerveau ? Du courage, morbleu! » Et il se raidit contre la

joie qui lui tombait du ciel comme il se fût raidi contre un malheur.

La première idée qui lui vint fut qu'il pourrait, enfin, satisfaire ses envies de voyage : Londres, depuis lontemps, le sollicitait; aller à Bayreuth, entendre les œuvres de Wagner, quel rêve! Et il avait soupiré tant d'années après Alger, Tunis, Gonstantinople surtout!

La seconde idée fut que rien ne l'empêcherait de donner suite aux vagues espoirs de mariage qui flottaient en lui, et qu'il avait jusqu'à présent écartés, ne se reconnaissant pas le droit de vouer une femme à la médiocrité, d'élever des enfants dans une vie stricte et humble. Fonder une famille, certes l'ambition était louable ; encore fallait-il apporter au contrat de mariage autre chose et mieux que sa modeste place d'attaché au ministère des beauxarts, deux mille cinq cents francs, que doublaient ses petits revenus personnels, de quoi vivre tout seul et sans prétention, dans un minuscule entresol de la rue Las-Cases, avec

sa concierge comme femme de ménage et son concierge comme cuisinier. Il se représenta les trois petites pièces sombres, au plafond bas, le ménage mal fait, les biftecks durs et les ragoûts du père Nane ; et magique, solennelle, délicieuse, résonna à son oreille la phrase du notaire : « Votre oncle, M. Charmont, vous laisse toute sa fortune, évaluée à trois cent cinquante mille francs. »

« Gomme Maman aurait été heureuse, soupira Marcel, pauvre maman, elle est partie trop tôt ! » Une reconnaissance singulière, mêlée de pudeur, d'attendrissement et de malaise, lui gonfla le cœur, en songeant que cet oncle dont il héritait, non par surprise, mais sur la volonté formelle du mourant, cet oncle Charmont, frère de M mc Fralan, il ne Pavait jamais connu» jamais vu même, séparé de lui par Téloignement d'abord, le vieillard, ingénieur distingué, s'étant expatrié pour aller monter en Norvège des scieries à vapeur, séparé de lui, encore plus, par des dissensions de famille, M. Fralan le

père, un bel homme viveur et paresseux, ancien officier réduit au métier de courtier d'assurances, ayant eu avec son beau-frère de ces démêlés violents que suivent des brouilles sans retour. Et c'est à ce fils d'un homme qu'il n'aimait pas, qu'il détestait sans doute, et, chose cruelle à penser, qu'il n'estimait peutêtre guère, c'est à ce jeune homme devenu orphelin, lui, Marcel, que l'oncle Charmont léguait sa fortune, 350 000 francs acquis par le travail, toute unç vie intègre et droite, dont ils étaient l'éloquent symbole et l'exemple de bon conseil !

« Ah ! pensa Marcel, si cet honnête homme, si cette âme généreuse pouvait me voir en ce moment, et invisible assister au flux et au reflux de mes pensées, je ne voudrais pas qu'il pût lire en moi rien de bas. Certes, je suis heureux, extrêmement heureux ; mais cette joie n'est-elle pas permise? Elle me vient d'une secousse inattendue, d'un excès d'émotion et de reconnaissance; et s'il s'y glisse déjà un

sentiment de mélancolie bizarre, qui sans doute n'a rien que de rationnel, et provient de l'intime conscience qui s'éveille au fond de moi, de l'arbitraire, pour ne pas dire de l'injustice que comporte la transmission, à moi indigne, d'une telle somme d'argent, alors qu'il y a tant de misère au monde, et que cette fortune soulagerait tant de souffrances ! — Eh bien, fit-il dans un élan de charité irréfléchi, pourquoi ne prélèverais- je pas sur ce royal présent la dîme des pauvres ? Qui m'empêche d'alléger ma conscience et d'expier par un sacrifice volontaire la chance imméritée, vraiment trop belle, qui m'arrive, ce lot miraculeux gagné à la loterie du sort ? »

Ces réflexions amenèrent un peu de calme dans son esprit et apaisèrent les scrupules de délicatesse qui l'inquiétaient déjà. Il put alors penser, plus librement, à ses cousines et à la façon différente dont elles accueilleraient, toutes trois, la nouvelle du grand changement qui se faisait dans sa vie. Marthe Aligant,

Colette Roy, Amédée de Chancy, trois jeunes filles n'ayant rien de commun entre elles et lui, sinon les liens d'un cousinage au troisième degré, ne se ressemblant ni par la position sociale, ni par le caractère, ni par le physique, pendant une minute hantèrent, de leurs frais et jeunes visages sa rêverie. De songer à elles, de se dire qu'il était riche, qu'il pouvait faire choix et demander Tune d'elles en mariage, ce lui fut un trouble étrange, particulièrement doux et un peu triste, car il prévoyait que sa fortune allait modifier leurs rapports amicaux; et si l'une d'elles, Marthe par exemple, en tirait avantage, ce serait au détriment de Colette et d'Amédée, puisqu'il ne pouvait les épouser toutes trois. Les aimait- il donc toutes également? Non, mais il éprouvait, auprès de chacune en particulier, un charme pénétrant qui la lui faisait préférer, momentanément, aux deux autres. N'ayant que vingttrois ans, et sa jeunesse ayant fleuri chaste, Marcel, timide et gêné dans le monde, assez

sauvage pour ne pas chercher à se faire des relations, aimait naturellement ses trois cousines, ou plutôt aimait dans chacune d'elles quelque chose de particulier qui répondait aux besoins de son cœur ou de son esprit.

Par exemple, Marthe Aligant flattait, tout en les choquant parfois, ses goûts de luxe par ses toilettes fraîches et neuves, une coquetterie savante qui était un art chez une si jeune fille t à une autre peut-être, il eût reproché le snobisme de ses goûts, son admiration pour la richesse, son besoin d'éclipser toutes ses amies ; mais il subissait la supériorité qu'elle s'arrogeait sur lui, et sur tout le monde, avec son air dédaigneux et le pli de sa lèvre hautaine. Près d'elle, il se sentait gauche, et presque humble ; elle savait l'humilier et l'attrister, mais quand elle voulait se faire pardonner et plaire vraiment, il la jugeait charmante et d'autant plus irrésistible. Elle l'avait réduit, peu à peu, au rôle de « patito », lui confiant au bal ses gants ou son éventail,le remerciant à peine d'un

mot tandis quelle réservait ses sourires à d'autres. Bien des fois il avait voulu se révolter ; il était resté, boudeur, des journées sans remettre les pieds dans le petit hôtel de la rue Prony ; puis, lâchement, il retournait chez les Aligant, sur une invitation à dîner ; et Marthe l'accueillait comme si rien ne s'était passé, en beauté altière et sûre de son pouvoir.

C'est en pensant à celle-là, surtout, qu'il se réjouissait de cesser d'être le cousin sans importance, sans grand avenir, le grand garçon myope dont la correction sobre avait si peu d'éclat, dans le salon tendu de soies vives où M me Aligant recevait. Si jamais il avait souhaité être riche, c'est en se disant que ce serait une belle joie pour lui d'apporter la fortune à la jeune fille ; il ne supposait pas qu'elle dût par là s'estimer son obligée ; il trouvait tout naturel, en sa qualité d'homme, de tout donner à celle qu'il épouserait, l'aisance, le confort, les petites jouissances de luxe et d'orgueil, sans qu'elle livrât plus, en échange, que son affection et un

peu de gratitude. Aussi, avec quel contentement supputait-il, cette fois, la dot médiocre de Marthe, 70000 francs à peine, cette dot qui se dressait autrefois, devant lui, comme une impossibilité. « J'apporterai cinq fois autant, se disait-il ; je puis maintenant la demander sans crainte à ses parents ! Tous leurs revenus sont absorbés par la nécessité où ils sont de représenter. — M. Aligant, industriel tourné vers la politique, député depuis deux ans, dépensait beaucoup. — Oui, se répéta-t-il, elle est à moi, si je le veux ! »

Ce mot, qu'il avait prononcé en lui-même comme un cri de triomphe, chose étrange, le refroidit ; la pensée a de ces brusques contrecoups. Désirer est le propre de l'homme, un but qu'on peut atteindre paraît moins enviable. Jusqu'à présent, Marcel avait convoité Marthe, non formellement, sans doute, ni dune façon si absolue qu'il ne restât aucune place dans son cœur pour ses deux autres cousines, mais en somme il l'avait préférée, peut-être à son insu

parce qu'elle était la plus éloignée de lui, la plus inaccessible ; et maintenant que rien ne l'empêchait de la demander en mariage, il se sentait moins d'empressement ; des doutes qu'il n'avait pas encore éprouvés l'assaillirent.

« M'aime-t-elle ? » se demanda-t-il. Aussitôt une pensée affreuse, un de ces soupçons qui empoisonnent parfois le cœur des riches et qui sont comme la rançon de leur bonheur, lui fit brusquement mal. 11 se dit : « Si elle allait m'aimer pour mon argent! » et en même temps, de sentir qu'il raisonnait comme les filles laides qui craignent d'être prises seulement pour leur dot, il jugea grotesque et odieuse une telle pensée. Parce qu'il jouirait de plus 20000 livres de rente, allait-il donc se croire millionnaire? Sans doute, cette somme représentait l'aisance, mais rien de plus, il ne fallait pas qu'il se prît trop au sérieux ; n'importe, il était heureux de se savoir soustrait à la médiocrité, si heureux qu'il eut envie d'arrêter une voiture et de courir immédiatement chez les Aligant,

afin de déclarer à Marthe la bonne nouvelle.

Mais une timidité inattendue le retint, presque une pudeur à aller annoncer cet héritage ainsi : il voulait s'accoutumer au moins, tout un soir, à sa situation nouvelle ; même, vague encore et tentant, naissait en lui le doute si, dans leur première entrevue, il ne tairait pas à Marthe l'événement, afin de la sonder et de l'éprouver.

En attendant, il rentra chez lui ; au seuil de la

loge, M me Nane lui fit un sourire obséquieux,

tandis que, derrière elle, le concierge, l'ayant

aperçu, s'écriait : « Il n'y a pas de lettre,

monsieur Fralan, rien pour vous! » Quelle

soudaine, irrésistible tentation lui passa par

l'esprit? Rien qu'à voir la loge des Nane, leurs

visages, à sentir l'odeur de soupe aux choux

qui s'échappait d'une arrière-cuisine, il comprit

que c'était fini pour lui d'habiter dans celte

maisbn, de voir son ménage bâclé à grands

coups de balai par la concierge, de manger les

ragoûts du père Nane. Dans un soulagement

indicible, avec l'expression de joie des partis

pris soudains, mais s 'efforçant par politesse de marquer un regret, il déclara :

— Ah ! vous savez que je donne congé !

J'étais très bien dans la maison, très content de votre service ; mais des raisons de famille, probablement un voyage à l'étranger...

— Il ne vous est rien arrivé de fâcheux, j'espère, Monsieur ? osa dire le père Nane, en levant la main à sa toque d'un geste d'ancien soldat ; il portait à sa boutonnière le ruban jaune de la médaille militaire.

— Au contraire, au contraire, c'est un héritage ; j'hérite d'un oncle qui me laisse sa fortune ! Et tenez, balbutia Marcel soudain confus et tirant de sa poche un louis, qu'il glissa dans la main de M me Nane, voilà pour l'étrenne de cette bonne nouvelle.

Il se sauva, échappant aux exclamations et remercîments des concierges ; il s'ébaubissait d'avoir cédé à ces deux impulsions irraisonnées, en donnant congé, et en prenant ces humbles gens pour confidents. « Vraiment, se demanda-

t-il, quel diable m'a poussé? Est-ce que cet or me grise de nouveau? » Il déposa son chapeau dans son cabinet de travail, se regarda dans une glace, s'y vit si changé qu'il ne se reconnut pas. « Eh ! la joie va bien à ma figure, d'ordinaire soucieuse et pensive; comme mes yeux s'éclairent, on dirait que j'ai dix ans de moius! » Il pensa alors à son camarade de bureau, au ministère, un aimable garçon nommé Bost, qu'il se promit d'inviter à un dîner fin, chez Bignon. pour toaster à l'héritage. C'était donc vrai qu'il héritait ! Alors, il se mit à valser, tout seul, les bras arrondis comme s'il tenait par la taille une de ses cousines, Marthe, Colette ou Amédée ; puis quand il fut las, essoufflé, il s'assit à son bureau, et sur une belle feuille de papier écolier, de sa plus pure écriture d'attaché au ministère des beaux-arts, il écrivit :

« Monsieur le Ministre,

« J'ai l'honneur de résigner entre vos mains « les fonctions d'attaché au cabinet dont vous

« aviez bien voulu m'honorer, et je vous prie « de vouloir bien accepter ma démission.

« Veuillez accepter, je vous prie, Monsieur « le Ministre, l'expression de mes sentiments « respectueux. »

Et il signa :

« Marcel Fralan. »

Quand il pénétra le lendemain, précédé par

un domestique en habit noir qui lui ouvrit la

porte, dans le salon des Aligant, il se sentit

déchargé de la gêne qu'il éprouvait toujours, à

faire son entrée sur le parquet glissant comme

un miroir, au milieu des fauteuils si beaux

qu'ils semblaient interdire qu'on s'assît dessus;

d'ordinaire, il craignait de renverser quelque

potiche, rentrait ses coudes peureusement*

croyant presque à une hostilité des choses,

depuis que, s'appuyant à un guéridon, il en

avait fait choir tout un jeu de photographies, à

l'étalage sur un petit chevalet. Cette fois, il

avait l'assurance de l'homme qui peut casser un bibelot, et en offrir un autre, plus beau. Cette confiance en soi, cependant, faillit lui être fatale, car ses bottines vernies qu'il venait d'acheter une heure auparavant, chez un grand faiseur, patinèrent sur le parquet glacé et il dut se raccrocher au piano, dont les cordes vibrèrent. Personne heureusement ne le vit que le domestique, qui, avec le sang-froid imperturbable des gens de cette sorte, prononça :

— Madame est sortie, mais Mademoiselle va descendre, elle est avec M" e Roy.

« Comment, Colette est ici ? » songea Marcel ; il savait les deux cousines peu sympathiques l'une à l'autre; elles se voyaient pourtant. Colette, bonne musicienne, de goûts artistes, mordue par l'ambition de devenir une cantatrice et d'être applaudie, sinon au théâtre, du moins dans les concerts, plus en rapport avec son éducation bourgeoise et l'honorabilité de sa famille, Colette, — que les Aligant invitaient les soirs de grande réception et qui payait de sa

personne en chantant un air d'opéra, entre un monologue de Coquelin cadet et une chansonnette d'Yvette Guilbert, — Colette savait bien que sa riche cousine, elle absente, le prenait de haut avec l'apprentie artiste, élève d'Aubry et auditrice du Conservatoire qu'elle était encore ; mais elle savait aussi que Marthe, en revanche, l'enviait sans oser se l'avouer et souffrait des applaudissements que la belle voix de sa cousine méritait, tandis qu'en dépit des leçons des meilleurs maîtres, elle-même restait incapable de jouer autre chose que quelques valses et polkas, toujours les mêmes, qu'elle exécutait mécaniquement. Marcel s'amusait de cet antagonisme sourd, que traduisaient, entre les deux cousines, certains sous-entendus, demi-mots, intentions dans un regard ou un pincement de lèvres, toute cette petite comédie à laquelle les femmes excellent ; mais Colette lui était très sympathique, et tellement que, même à côté de Marthe, elle risquait bien souvent de faire pencher la balance en sa faveur.

248 FORS i/llONNEUR.

Que de fois, blessé ou humilié chez les Ali gant, il avait été, inconsciemment, chercher du confort auprès d'elle ; rien qu'en entendant sa voix chaude et pénétrante, à voir ses doigts blancs et agiles éveiller au piano une symphonie de Schuman n, il avait éprouvé l'apaisement subit qui nous vient des belles choses ; et une reconnaissance particulière s'élevait aussitôt en lui pour l'artiste, interprète de cette musique simple et profonde qu'elle sentait si bien.

Mais une tenture se souleva, au fond du salon, et dans le passage que lui ouvrait le bras tendu de Marthe, Colette Roy entra, brune, vive, petite, avec des cheveux bouclés en toison d'Astrakan sous un bonnet de fourrures noir avec lequel ils se confondaient, ce qui lui faisait une tête singulière de tzigane, accentuée par son nez courbe, ses yeux d'un noir d'encre et sa petite bouche rouge comme un piment.

Elle était habillée un peu en chien fou, l'air vif et décidé, quelque chose dans sa personne qui semblait se moquer du qu'en-dira-t-on. A

côté d'elle, Marthe, avec sa longue et fine tête ovale, sa peau d'un blanc mat, ses yeux verts, et l'effilé de toute sa personne grandie encore par une robe très ajustée, avait un autre cachet d'élégance, le même que sa levrette Mirza, jolie bête serpentine à poil café au lait, à laquelle Marcel en plaisantant lui avait affirmé un jour qu'elle ressemblait, par une de ces inexplicables et mystérieuses analogies qui appareillent le profil humain et une silhouette animale.

Dans la poignée de main que lui donnèrent successivement les deux jeunes filles, le shakehand intime, franc et sans réserves de Colette, l'abandon aussitôt retiré de la main froide de Marthe, comme aussi dans l'expression si différente de leurs yeux, affectueux chez la première, secs chez la seconde, Marcel sentit bien le contraste des deux natures ; etpeut-être, si Colette fût restée, eût-il, au contact de sa présence, perçu plus nettement encore le désaccord d'âme qui faisait valoir l'intime supé

riorité et la préférence qu'il lui accordait souvent sur Marthe, par dépit envers cette dernière. Mais Colette, qui était en retard, dit avec cette volubilité qui ne manquait pas de charme chez elle :

— Ainsi c'est promis, vous viendrez m'entendre au concert ? Mon Dieu, que j'ai peur d'avance ! Je compte aussi sur vous, Marcel ; ma mère vous a envoyé deux billets, mais il faudra claquer ferme.

— Où sera-ce ? demanda-t-il.

— Salle Erard, demain vendredi! Un vendredi, si ça allait me porter malheur ! Oh !

un très beau concert, pourvu que je sois en voix ! La Materna chantera. Voulez-vous un programme ? tenez, voilà mon nom, mon nom de guerre bien entendu: Francine Nor ; là, au commencement de la seconde partie. Au revoir, il faut que je me sauve ; adieu, Marthe ; bonjour, Marcel! — Elle embrassa l'une, serra la main à l'autre et se sauva précipitamment.

— Cette bonne Colette, — dit avec un accent

intraduisible Marthe Aligant, en se retournant, après un silence, vers Marcel. — Bien gentille ; quel dommage qu'elle s'habille si excentriquement et qu'elle soit un peu... — Elle ne prononça pas le mot, mais se toqua légèrement le front avec la carte d'invitation que Colette lui avait apportée.

— Elle a du talent, dit Marcel, sur le ton de mollesse un peu lâche d'un amoureux qui n'ose contrarier celle de qui son sort dépend

— Peuh ! fit Marthe, du talent, tout le monde en a, à présent. Penserez-vous que cela la mènera bien loin, son ambition? Mais j'oublie que vous l'encouragez, au lieu de l'éclairer sur les déceptions qui l'attendent. Comme si elle ne ferait pas mieux de se chercher un mari !

— Se marie qui peut 1 allégua-t-il, songeant que Colette, sans grande fortune, n'avait d'autre capital que son talent, ressource chanceuse, il est vrai, mais d'où l'inconnu pouvait jaillir, alors que le professorat, bondé de capacités

sans emploi, n'offrait que d'aléatoires courses au cachet.

— Non ! se marie qui veut ! répliqua Marthe impérativement, comme choquée d'un doute injurieux pour son sexe.

— Eh bien donc ! Marthe, voulez- vous vous marier, vous ? demanda-t-il à brûle-pourpoint, supprimant une transition qu'il cherchait et ne trouvait pas.

— Me marier ? — Elle eut l'air étonné qu'il l'interrogeât si directement. — Cela dépend... avec qui? Pourquoi me demandez- vous cela ?

Marcel devint rouge, eut conscience du gouffre que sa question venait de creuser, et au fond duquel il se sentait attiré comme par un vertige ; éluderait-il, se raccrocherait-il sur la pente imprudente où il glissait déjà, était-il temps encore ? Ou fallait-il, les yeux fermés s'abandonner à son destin ? Aimerait-il assez Marthe pour risquer son avenir, sa vie, son bonheur? La perplexité lui donna sans doute un air

embarrassé qui agaça la jeune fille; elle le cingla de cette phrase :

— Pourquoi ouvrez- vous des yeux pareils?

Est-ce que vous connaissez un mari pour moi ?

Marcel, reprenant peu à peu son aplomb, fortifié par l'idée des trois cent cinquante mille francs qu'il sentait derrière lui, et énervé bizarrement par l'inédit de ces sensations neuves répondit :

— Peut-être, oui.

— Ah ! est-ce que je le connais ? demandât-elle vivement.

— » Oui, fit-il encore.

— Oh ! dites-moi, qui est-ce ?

— Vous ne devinez pas ?

— Non, est-ce un de vos amis, est-ce quelqu'un de riche?

— Vous tenez beaucoup à ce qu'il soit riche? répéta- t-il, frappé du ton presque âpre et de la convoitise avec laquelle elle avait prononcé ce mot. Il avait failli avouer qu'il s'agissait de lui-même, mais cela le retint;

il voulut savoir à quoi s'en tenir au juste sur le désintéressement de Marthe. Elle le regardait bien en face, comme stupéfaite de sa question et repartit :

— Mais sûrement, à, quoi pensez-vous de me demander cela? Est-ce qu'avec mes goûts, mes besoins de luxe, le bien-être auquel je suis habituée, je peux épouser quelqu'un de pauvre?

— Qu'appelez-vous quelqu'un de pauvre ?

— Je ne sais pas, une petite position, cinq ou six mille livres de rente par exemple. — Elle se mordit les lèvres, devant l'application directe qu'elle avait l'air de faire à Marcel ; pourtant, elle avait parlé sans penser à lui.

Il objecta, un peu ému, peiné malgré lui, en dépit de sa nouvelle fortune, et l'oubliant presque, comme s'il était encore le Marcel d'avanthier :

— Cependant, six mille livres de rentes, bien que modestes pour commencer, constituent presque le traitement d'un chef de bureau. Bien des gens n'ont pas cela. Et s'il s'agissait de

quelqu'un qui vous aimât bien, qui fût assez jeune et assez courageux pour améliorer sa carrière à force de travail...

Le devina-t-elle? Elle le regardait fixement, et comme si elle eût peur qu'il allât se déclarer et qu'elle redoutât l'ennui d'une scène de sensibilité et d'explication, elle coupa court :

— Oh ! mon cher ami, ne confondons pas ces deux mots : sentiment et mariage. Si je me marie, c'est pour avoir une vie, non seulement assurée, mais supérieure à celle dont je jouis chez mes parents. J'ai l'air égoïste, je ne suis que pratique. Où est la simplicité de nos grands-pères? A-t-on voiture et chevaux à moins de cinquante mille livres de rente ?

— Ah ! fit Marcel, piqué au vif de se sentir encore pauvre, devant l'ambition de la jeune fille, ah! il vous faut un si beau parti? Vous croyez donc, vraiment, là, en toute sincérité, que la fortune fait le bonheur?

— Je ne le crois pas, dit Marthe, j'en suis sûre! — Et toute sa mince personne, cambrée

dans un fauteuil, le buste droit et la tète haute, affirmait sa conviction.

— Tant pis pour mon ami, murmura Marcel.

A vrai dire, il n'est pas précisément pauvre, quoique son budget n'atteigne que la moitié de celui que vous venez de fixer; il avait la naïveté de s'imaginer qu'avec vingt mille livres de rente, il pouvait s'offrir à une jeune fille ; apparemment, il croyait vos désirs plus simples, et se méprenait.

Sentit-elle la pointe de sarcasme, l'allusion à sa dot relativement peu élevée ?

Marthe lui jeta à la dérobée un vif regard sournois; un moment, elle avait supposé que Marcel plaidait pour lui-même ; mais cette fortune qu'elle ne lui connaissait pas la déroutait ; il ne s'agissait donc pas de lui; comment eûtelle pu le croire ? Ce fut en toute candeur qu'elle répondit, avec une vivacité irréfléchie :

— Vingt mille livres de rente, sans doute !

eh bien, mais ce n'est pas grand' chose. Le baron de Nolhas m'en offre soixante mille !

Marcel devint pâle; ce marchandage, ces chiffres le firent sourire d'amertume, et s'efforçant de maîtriser son dégoût :

— M. de Nolhas est vieux, répliqua-t-il avec colère, il a un râtelier, une perruque, une ceinture élastique pour comprimer son ventre. Il n'est pas possible que vous pensiez à épouser un vieux !

Elle avait pincé ses lèvres, et la dureté têtue de son joli visage lui donnait une expression un peu méchante.

— Soixante mille livres de rentes, répétât-elle à mi-voix.

Marcel se leva :

— Il me resté à vous souhaiter le bonheur, dit-il gravement, carpour la fortune, M. deNolhas ou tout autre vénérable vieillard vous l'apportera sans doute. Peut-être des jeunes gens seraient-ils moins empressés, ils raisonnent comme vous, et avec un bon sens aussi pratique. Mais vous ne tenez pas à eux, n'est-ce pas? Il fallait toute la candeur de mon ami.. Cepen-

dant, s'il s'en trouve un parmi nos connaissances, je vous l'enverrai.

Décidée à ne pas se fâcher, goûtant même un certain plaisir à voir l'humiliation et la rage sourde de Marcel, Marthe demanda avec un sourire de ses lèvres minces :

— Mais enfin, votre ami, existe-t-il seulement ? Nomrae*4e moi. Qui était-ce ?

— Un imbécile, repartit Marcel en s'inclinant très bas.

Elle prit immédiatement sa revanche, non sans esprit :

— C'était donc vous, pauvre ami ! Je l'avais deviné tout de suite.

Elle ajouta, féline et cruelle :

— Mais je ne vous ai jamais aimé, mon bon cousin. Si, pourtant, d'amitié. Allons, quittonsnous amis, tenez, donnez-moi une franche poignée de main. Pourquoi bouder ? ne vous ètes-vous pas bien moqué de moi, avec vos vingt mille livres de rente ?

— Mon Dieu non, dit-il simplement, je viens

d'hériter cette misère, de mon oncle Charmont, le frère de ma mère.

— Ah ! fit Marthe en le regardant au fond des yeux, et votre première pensée a été de venir...

— Mon Dieu oui ; et il avait l'air d'ajouter : « J'ai été bien niais, n'est-ce pas ? »

Marthe parut émue, ce qui ne lui arrivait jamais ; ses lèvres qu'elle mordit devinrent très rouges, du rose couvrit ses joues.

— Vous devez me trouver bien ridicule, bien égoïste et bien orgueilleuse? dit-elle enfin, Mais puisque j'ai été franche avec vous, que j'aie au moins le mérite d'une franchise complète ! Je suis heureuse, très heureuse, oh ! croyez-le pu ne le croyez pas, qu'il vous arrive ce grand bonheur ! Je vous remercie du fond du cœur d'être venu m'offrir de le partager, mais je n'en suis pas digne, mon bon Marcel. Oubliez mes sottes taquineries, et ne croyez que l'amitié vraie qui me fait parler en ce moment. Ce n'est pas parce que vous êtes plus ou moins riche (vous l'êtes cinq ou six fois, plus que moi !) que je refuse

260 fors l'bonneur.

votre offre si affectueuse ; c'est parce que je ne suis pas la femme qu'il vous faut. Vous avez des goûts simples, vous aimez vivre chez vous, au coin de votre bibliothèque, les pieds au feu; moi, j'aime la dépense, les courses dans les magasins, les visites, le bal. Avec moi vous seriez malheureux, car je vous mènerais, et, comme les gens faibles, vous récrimineriez en des discussions continuelles. Mon cousin, il vous faut une bonne femme, une femme d'intérieur, aimant son ménage, aimant les enfants. Mes parents vous diraient que vous êtes bien jeune, puisque vous avez vingt-trois ans à peine ; j'ai paru trouver insuffisante la situation précaire de... votre ami, — fit-elle avec un sourire mi-gai mi-triste, — mais la question n'est pas là ; elle est dans la différence de nos natures, et ceci, mon ami, que vous valez beaucoup mieux que moi, et que je ne saurais pas vous rendre heureux!..

Elle avait parlé avec vivacité, d'une voix convaincue, que nuança une mélancolie, aux dernières phrases. Cette franchise émut Marcel au

vif ; il oublia les vaines et agressives paroles du début ; un revirement complet se fit en lui ; et généreusement :

— Marthe, ne décidez rien encore, réfléchissez. Je vous ai crue intéressée, toute de vanité et d'ambition ; mais, quand on s'exprime comme vous venez de le faire, c'est qu'on est capable de comprendre le sens élevé de la vie. Êtes- vous sûre que nos caractères et nos goûts diffèrent autant que vous le dites, et que, par des concessions mutuelles, nous ne puissions assurer cette entente sans laquelle, en effet, la vie en commun n'est pas tenable ? Je suis sûre que vous vous êtes calomniée en affirmant que le grand luxe vous était indispensable ; et que vous soyez prête à vendre votre jeunesse, votre beauté, votre vie entière à un vieillard, pour de l'argent, de l'argent ! — répéta-t-il avec mépris, — je ne puis le croire, non, quand même

vous me l'affirmeriez, et que je le verrais de mes yeux !

Marthe semblait émue, mais comme il espé-

2G2 fors l'honneur.

rait l'avoir ramenée à lui, elle posa un doigt sur ses lèvres :

— Chut, j'entends maman qui rentre.

— Vous n'avez pas dit votre dernier mot, Marthe ; réfléchissez, voulez-vous me donner une réponse demain ?

— Soit, demain soir, au concert.

Et Marcel, trop troublé pour affronter M rae Aligant et l'importunité d'une conversation banale, s'esquiva sans bruit.

Dans la rue, sa fièvre tomba ; à la pensée de son argent qui l'attendait chez son notaire, il reprenait assurance. Trois cent cinquante mille francs, après tout, lui seraient une jolie fiche de consolation, si Marthe ne consentait pas à l'épouser. Chose bizarre, étonnant retour du cœur : cette perspective fâcheuse le laissait assez calme ; il se reprenait à songer à ses deux autres cousines, Colette Roy et Amédée de Chancy. Eh !

mon Dieu ! peut-être, à la place de Marthe, eussent-elles moins fait les difficiles ? Une involontaire rancœur lui venait contre les

Aligant, pour leur côté parvenu, les goûts stupides de dépense et lé bas respect de la fortune qu'ils avaient inspirés à leur fille. Il murmura, en haussant les épaules :

« Peuh ! si je tenais toujours à me marier, quand môme, ne me reste-t-il pas Colette ! Et si Colette... ne reste-t-il pas encore Amédée? Ah ! celle-là ! par exemple !.... »

De se dire qu'Amédée de Chancy, pauvre malgré son nom noble, humble employée des postes et télégraphes, pourrait dédaigner sa fortune, une fortune à laquelle certainement, dans ses plus beaux rêves, elle n'aurait jamais osé songer, Marcel goûta pleinement la joie égoïste des riches, ces riches auxquels il reprochait, à l'instant, leur âme de parvenus ; et il riait tout bas de plaisir, dans la rue, avec une peur qui avivait ce plaisir : — si ce n'était pas vrai qu'il héritât, ou si le notaire dans la nuit filait avec la caisse !...

Arrivé de bonne heure au concert, Marcel resta dans les couloirs, guettant l'apparition de M me Aligant etde sa fille.Mais ce furent les Chancy qui se montrèrent les premiers, tous au complet, en Parisiens qui n'ont pas souvent le plaisir du théâtre et qui ne laissent perdre aucun billet de faveur. En tète venait M. de Chancy, vieillard très digne, mais complètement aphone et bien éteint, à la suite d'une première attaque d'apoplexie ; M me de Chancy suivait, maigre, sèche, avec les yeux durs et l'air constamment irrité d'une personne qui, souffrant du foie, se plaint par surcroît de l'écrasement d'une vie précaire,

des soins à donner à un mari malade, de la surveillance à exercer sur deux fils, grands garçons que l'âge ingrat ' enlaidissait, et qui avaient de la mousse sur les joues, car cela ne pouvait s'appeler encore de la barbe.

Amédée seule était jolie, au milieu de cette famille terne et maussade, d'une grâce inquiétante et discrète, d'exaltation contenue ; elle avait de très beaux yeux noirs et veloutés, un sourire qui la métamorphosait toute, mais qui ne se montrait qu'en de rares éclairs de joie ; car le plus souvent elle laissait voir une expression de mélancolie soucieuse, où se trahissaient les déboires d'une jeunesse sacrifiée et astreinte à une profession médiocre. Elle portait bien la toilette, encore que sa robe fût modeste et son chapeau rafraîchi pour la circonstance. Ses gants non plus n'étaient pas très neufs. Mais cette simplicité forcée, et qu'on devinait douloureuse à la jeune fille, toucha Marcel ; il y compatit ce soir-là plus que les autres fois, il éprouva une pudeur, une gêne de se sentir

riche, devant ses parents, et surtout devant sa cousine. Laborieuse par nécessité, demain, les jours suivants, elle continuerait son métier d'employée, tandis que lui, fier de sa démission donnée, voyait s'ouvrir la vie libre, avec des occupations de son choix, un fond d'oisiveté et la distraction des voyages. Le sentiment des injustices du sort, et de la chance inouïe qui lui était échue, le porta à se montrer très aimable envers Amédée et ses parents, comme si, par ces petits soins spontanés, tels que les débarrasser au vestiaire et les aider à trouver leurs places, il palliait, d'une infime compensation, le tort tout platonique qu'il se reprochait de leur faire par son brusque enrichissement.

— Croyez- vous que Colette soit très émue?

demanda Amédée. Il faut être bien courageuse pour chanter devant toute une salle.

— Ou bien effrontée, déclara M me de Chancy.

Si son pauvre père vivait encore, ce n'est pas lui qui aurait laissé monter sa fille sur les planches 1

Marcel n'essaya pas de plaider la cause de Colette, et de faire comprendre à son austère cousine la nuance qu'il y avait entre chanter dans les concerts ou au théâtre ; la différence, pourpeusensible qu'elle parût, existait pourtant ; si des contacts fâcheux y étaient inévitables, une certaine hiérarchie de talent, la présence d'instrumentistes d'élite, une tenue plus réservée au foyer des artistes, cette demi-correction qu'imposent l'habit noir et la robe de soirée, en opposition avec les costumes travestis du théâtre, toutes ces raisons eussent produit peu d'effet sur M me de Chancy ; et peut-être n'avaitelle pas absolument tort. Si le préjugé de la bourgeoisie contre les gens et les mœurs de théâtre tient encore par des racines si profondes et si tenaces, n'est-ce pas l'effet d'une répulsion fondée sur les difficultés atroces et les périls que ce métier réserve à une femme décidée à rester honnête, et à n'arriver qu'à force de talent? Marcel répondit :

— Je vais aller tout à l'heure au foyer serrer

la main à Colette. Je vous rapporterai ses impressions.

Et comme des gens s'installaient, le refoulant, il leur céda la place, en disant à Àmédée :

— A tout à rheure.

La salle était presque remplie maintenant et les dames Aligant ne paraissaient pas. «Veulentelles donc faire une entrée à sensation, quand tout le monde sera assis, et renverser les petits bancs ! » se demanda Marcel agacé ; et aussitôt il perçut en lui-même ce petit agacement, et s'étonna d'être si peu remué, au moment où Marthe allait lui donner une réponse formelle, accepter ou repousser sa main. Il se dit : « Mais est-ce que je ne l'aimerais pas comme on doit aimer, quand on se marie? Se peut-il qu'au moment où ma vie se décide, je sois si calme! » Il voulut se persuader que c'était le sang-froid du joueur, quand la bille est lancée et qu'on ne peut plus l'arrêter ; mais non, il y avait au fond de lui presque de l'indifférence, une de ces sécheresses qui stérilisent momentanément les

cœurs les plus sensibles. N'avait-il donc aimé Marthe, ces derniers mois, que parce qu'il avait cru sa conquête impossible? Mais le sang lui reflua aucœnr et il devint rouge, il venait d'apercevoir, i l'entrée de la salle, Marthe et sa mère, celleci importante et encore belle, sous une armure de jais, entourée du frou-frou raide de sa robe de soie, celle-là très élégante, un peu trop, comme toujours. Il s'empressa auprès d'elles, les conduisit à leurs places ; il se trouva qu'elles touchaient à la sienne ; pendant qu'ils s'asseyaient, on frappait les trois coups. Il s'était placé à côté de Marthe.

Il lui dit tout bas :

— Les Chancy, là-bas, de l'autre côté de la salle, vous font signe !

Marthe tourna la tête et avec cet air impertinent qui la quittait rarement, envoya un petit salut bien sec à ses cousins ; M me Aligant, pour les apercevoir, crut devoir porter à ses yeux un face-à-main, etleur sourit majestueusement en se détournant aussitôt. Seule, Amédée, droite et

fière, n'avait pas pris part aux avances que sa mère et les siens s' efforçaient de faire de loin aux Alîgant. Il y avait peu de points de contact entre elle et Marthe; souffrant de la supériorité sociale, des toilettes de celle-ci, de conversations qui ne roulaient que sur le bal, les visites, les succès mondains, elle gardait scrupuleusement ses distances ; et cette réserve, qu'on pardonne si malaisément aux pauvres, la rendait peu agréable à Marthe, à qui un peu de flatterie ou des compliments déguisés n'eussent pas déplu.

— Amédéeason petit air pion, ce soir! dit-elle.

Ellenarguait souvent, delà sorte, une certaine raideur triste, chez sa cousine, et aussi la vaine etbieninutile supériorité quelesétudesd'Amédée et son brevet supérieur semblaient lui conférer sur elle, qui était restée fort ignorante, mais qui, par contre, n'ignorait aucune des petites roueries de la femme qui veut et sait plaire. Marcel jugea l'attaque peu généreuse, il aimait par-dessus tout la bonté ; bien des fois, l'esprit peu chari-

table de Marthe l'avait froissé. II la sentit tout à coup loin de lui, étrangère par bien des points à sa nature, et il se sentit lui-même très éloigné d'elle. N'avait-elle pas eu raison de dire qu'ils avaient des caractères trop différents ? Jusqu'en leurs goûts, ils ne sentaient rien de même.

Cette extrême élégance, par exemple, qui forçait les regards à se fixer sur elle, rien ce soir ne déplaisait autant à Marcel. Il fut tout surpris de se répéter qu'elle allait lui donner une réponse définitive. A quel déroutant entraînement avaitil donc cédé, en insistant pour la convaincre? H se demandait, perplexe: «Mais quand et comment va-t-elle me parler? Ce ne sera pas sans doute devant sa mère, qui ne sait rien, cela se voit. Ce ne sera pas pendant qu'on exécutera le Prélude de Parsifal ou que Coquelin cadet débitera un monologue? Va4-elle me glisser le billet doux classique, plié en forme de petit chapeau? » Il attendit, écouta attentivement deux ou trois morceaux, puis ne voyant rien venir, il se leva, pendant une pause qui suivait des

applaudissements, alléguant qu'il allait saluer Colette et M me Roy.

— C'est cela, allez, dit Marthe, et si vous ne reparaissez pas, au revoir!

Elle lui tendit la main :

— Comment donc, fit-il, mais je reviens...

Il s'arrêta court, gauchement; dans leshake-

hand que Marthe lui donnait, il venait de sentir, entre la maingantéede la jeune fille et la sienne, le contact d'un petit papier plié. Il sut du moins l'escamoter habilement, en s'émerveillant du tour de passe-passe et du sang-froid avec lequel Marthe avait opéré, profitant d'une seconde où sa mère se baissait pour ramasser son éventail. Vite, il s'esquiva, anxieux d'ouvrir le billet. Si Marthe allait vouloir de lui, pourtant ! Toute sa tendresse lui revint. Il sortit de la salle et, avant d'y rentrer par la porte réservée aux ar tistes , dans son impatience, il s'arrêta sous un réverbère, en pleine rue, et dépliant le papier, il lut :

« J'ai bien réfléchi, mon cher Marcel, et ma

réponse est : Non. Mais, si cela peut vous consoler, je n'épouserai pas davantage M. de Nolhas. Voulez-vous, à défaut de mieux, ou de pis, accepter Pamitié fraternelle et dévouée de

« Marthe Aligant. »

Il resta un moment immobile, sans parvenir à rassembler ses idées. Puis il se mit à rire, sans gaieté, d'une façon nerveuse. « C'est net, au moins ! » murmura-t-il tout haut, et devant cette écriture ferme, ascendante d'ambition, aux t fortement barrés d'énergie, il se dit : « Eh bien, elle a raison, après tout, il faut lui tenir compte de sa franchise ! » Il froissa le papier dans ses doigts, et ne voulant le garder par délicatesse, il le déchira entre ses dents, le mit en pièces et le dispersa. « Cela m'avait choqué, pensa-t-il, qu'elle me le glissât en cachette; mais vraiment, pour ce qu'elle avait à me signifier, ma pudibonderie était bien ridicule ! » Il s'étudia alors, écouta son cœur, s'efforça do s'affirmer qu'il avait beaucoup de chagrin,

mais ne put y parvenir. Sans doute, une petite douleur lui pinçait bien une fibre ténue et sensible, au côté gauche, et il éprouvait cette vague mélancolie qui suit toute illusion perdue, toute conclusion irrévocable, mais une peine profonde, point ! Son amour-propre seul était atteint.

« Elle me trouve trop petit garçon pour elle, pas assez hardi cavalier, manquant de caractère et d'ambition, trop jeune aussi peut-être et incapable de lui offrir le bras solide, le concours expérimenté sur lequel elle veut s'appuyer afin de parvenir ! Elle a peut-être raison ! En tout cas, sa franchise est loyale. Le luxe qui l'entoure ne peut lui faire illusion sur la médiocrité de sa dot. Elle sait que les épouseurs vont aux filles très riches. Il y a quelque honnêteté de sa part à refuser la vie sûre, sinon très brillante que je lui apportais. Elle ne se sent pas capable de faire mon bonheur, mais elle ne veut pas faire non plus mon malheur ; c'est quelque chose ! Bast ! n'y pensons plus! si elle dit vrai,

et n'épouse pas M. de Nolhas, ne sera-ce pas bien méritoire de sa part? Elle m'offre son amitié, soit, soyons amis ! » Quand Marcel en fut là, il s'aperçut qu'il avait grande envie de pleurer, comme un enfant. Et n'en était-il pas un, aussi ? Ne s'était-il pas monté l'imagination, dans la candeur de ses vingt-trois ans et la solitude de sa vie, n'ayant plus son père ni sa mère, et ayant reporté naturellement son affection sur les trois jolis visages de Marthe, Colette et Amédée?

Machinalement, pendant ses réflexions, il était entré dans un couloir, puis dans une pièce éclairée, et il se trouva tout à coup au milieu du foyer des artistes. Il chercha des yeux Colette sans l'apercevoir. 11 y avait beaucoup de monde réuni, des spectateurs comme lui ayant un intérêt dans les coulisses, et des gens fiévreux et loquaces qu'on devinait des artistes^ Un violoniste à grands cheveux, dans un coin r accordait son instrument et, le portant à son oreille, en auscultait la sonorité; unedivette de

café-concert, devant une psyché qui la reflétait en pied, répétait, en un plongeon de tout le corps au milieu d'un évasement de jupe bouffante, de belles révérences au public; enfin Coquelin cadet, prêt à entrer en scène, immobile près ' d'un portant, dans le recueillement qui précède une prise de possession de rôle, semblait couver les irrésistibles monologues qu'il allait débiter, et modeler sur sa figure, par une contraction lente et consciente des traits, ce masque de rire aux yeux clairs que tout Paris lui connaît. Un chuchotement de gloire l'entourait, un respect souriant ou familier, des gens se clignaient de l'œil en le regardant, des voix basses disaient aux arrivants: « Cadet! Cadet est làl » Un baryton célèbre, à la beauté lourde et aux moustaches de cent-gardes, bombant la poitrine sous le plastron blanc de son habit noir, regardait de haut tout le monde, et semblait dire : « Eh bien, après 1 Imbéciles, c'est moi que vous devriez regarder ! » Et de temps

à autre, comme pour accorder ses cordes vo-

cales, il se tirait de la gorge quelques-uns de ses sons .étouffés, de ces gammes confuses qu'on entend s'échapper d'un orchestre qui se prépare.

Personne ne fit attention à Marcel, il fut seulement bousculé par un monsieur pressé, l'organisateur du concert qui, un énorme bouquet en main, courait l'offrir sur la scène à une pianiste dont les exercices frénétiques venaient de s'achever, en un grand fracas d'applaudissements. Marcel aperçut alors Colette; elle s'était retirée dans un petit salon attenant, et en feuilletant son livret de musique, elle causait avec son accompagnateur, petit homme barbu et hirsute, tout en crin noir, pareil à un hérisson. M me Roy, affaissée dans un fauteuil, les mains jointes sur ses genoux, avait cette attitude d'attente résignée qui caractérise les mères d'actrices; mais rien d'autre, en elle, ne marquait l'infériorité sociale de ce rôle, auquel elle paraissait bien supérieure, par l'honnêteté de ses bons yeux, et la candeur limpide de son

LES TROIS 43QUSINES. 279

visage un peu enfantin, qui la faisait rassembler à un chérubin bouffi. Seul, son front, énorme et bombé, annonçait l'exaltation d'un cerveau un peu chimérique, passant du découragement à l'espérance la plus folle, une de ces tètes du Midi qui ne vivent que par l'illusion. Et ne fallait-il pas cela, pour que l'irréprochable M me Roy, veuve d'un capitaine au long cours, qui eût pu vivre de ses rentes avec Colette, eût consenti, après une longue résistance, à toutes les dépenses de leçons et de cours, à toutes les fatigues du chaperon rivé à sa fille, que nécessitait pour elle la vocation obstinée de Colette? Elle attendrissait toujours Marcel par la façon confidentielle et convaincue dont elle lui disait, d'une voix qu'un léger accent relevait : « Elle a trente mille francs par an dans le gosier, ça n'est pas rien, eh! ça? »

Elle leva sur lui le regard affectueux et reconnaissant que les gens dépaysés dans un milieu étranger jettent à l'ami auquel ils pourront s'accrocher et parler.

— Ton cousin, dit-elle.

Colette tendit la main à Marcel, une main sèche et froide, dure comme bois et d'où le sang semblait s'être retiré ; impersonnelle aussi était sa robe blanche; par contre, la vie affluait sur son visage et se réfugiait toute dans ses yeux brillants de fièvre; elle avait une flamme d'animation; et son sourire, involontaire et nerveux, se crispait.

— J'ai le trac ! dit-elle.

Ce mot simple, familier, parut à Marcel singulièrement expressif, bref et sec qu'il sonnait comme une secousse cassant les nerfs, brisant la moelle épinière, envahissant l'être de cette glaciale et frissonnante angoisse que connaissent encore, un jour de première, les artistes les plus sûrs du public, après vingt ans de succès. Il répondit :

— Il y a beaucoup de monde, le public est très chaud ce soir. Vous n'avez qu'à chanter comme pour vous sans vous occuper des gens.

— Où êtes- vous placé? Je chanterai pour vous, dit-elle.

— C'est cela. — Et il sourit en indiquant à quel endroit de la salle il se trouvait, près des dames Aligant. Il savait quel besoin ont souvent les artistes de se choisir un spectateur sympatique, pour lequel ils réservent tous leurs efforts et auquel ils s'efforcent de plaire. Des personnes firent irruption dans le petit salon et coupèrent court. Une cantatrice de l'Opéra- Comique, aidée d'un monsieur à grande barbe et au plastron étoile de brillants, s'emmitouflait de ses fourrures avant de sortir. On la complimentait, et elle riait très haut. L'organisateur du concert arriva, faisant : « chut » ; mais voyant à qui il avait affaire, il se mit au diapason, parlant haut lui-même et accompagnant la chanteuse jusque dans le couloir. Pendant ce temps, Coquelin cadet, acclamé et rappelé en scène, déclamait un dernier monologue. Marcel, se sentant trop en public pour parler à sa cousine

et la voyant d'ailleurs très absorbée, préféra,

en prévision de l'entr'acte, souhaiter belle chance à Colette et s'éclipsa. Mais il échappa avec peine au bavardage dont la bonne M me Roy l'obsédait, à mi-voix, heureuse de pouvoir causer avec quelqu'un, et d'affirmer ainsi sa présence et sa petite importance à des gens qu'elle ne connaissait pas, et dont elle surprenait, de-ci de-là, un regard lancé vers elle ou plutôt sur sa fille. Dans le corridor, il se croisa avec le baryton à grosses moustaches, qui poussait des : — RreumîRrrabreum! Rrrheum! se raclant le gosier avec majesté, et en expulsant d'avance tous les chats.

Quand Marcel rentra dans la salle où l'entr'acte suscitait un va-et-vient de foule, des sorties, des entretiens de gens se reconnaissant et bavardant ensemble, il aperçut de loin tous les Chancy, groupés autour de M me Aligant et de Marthe, et leur faisant, dans le vide des places environnantes, une sorte de cour, au milieu de laquelle les deux femmes trônaient, noblement assises. Tout le monde en le voyant

se retourna vers lui ; les visages, hormis celui de Marthe, étaient allumés de curiosité et les yeux pétillaient. Il crut qu'on allait l'interroger à propos de Colette, mais non, c'était lui qui était en cause.

— Faut-il vous féliciter de votre bonheur ou de votre discrétion ? lui demanda avec bienveillance M me Aligant. Nos cousins m'apprennent l'héritage que vous venez de faire : tous mes compliments.

— Hou ! le cachottier ! — s'écriaM m8 deChancy, adoucissant la dureté de son visage, et riant d'un rire qui parut peu sincère à Marcel. — Croyezvous qu'il nous aurait dit quelque chose ? Si cependant quelqu'un se réjouit de ce qui vous touche, c'est bien nous ! Dis-le-lui donc aussi, Amédée !

La jeune fille rougit, en regardant son cousin, et garda le silence.

— Mais, comment savez-vous?...

— Ah ! vous mériteriez qu'on ne vous le dise pas ! minauda M me de Chancy. C'est votre

collègue du ministère, M. ïtosl, qui vient de nous apprendre cette bonne nouvelle, et aussi que vous aviez donné votre démission.

— Bost ? où donc est-il ? demanda Marcel contrarié. Il n'avait pu, en effet, en allant au bureau le matin pour la dernière fois, taire à son camarade la vérité ; il ne se doutait pas, seulement, que le hasard amènerait celui-ci le soir au concert, et le mettrait en présence des Chancy qu'il connaissait. S'il les avait instruits, c'était sans penser à mal, assurément.

— Mais, balbutia-t-il, tout cela s'est fait si vite. Décemment, où et quand aurais-je eu le temps de vous l'apprendre?

— Bien, bien, on fait le mystérieux, dit M me de Chancy, ou le fier ; oui, oui, vous allez le prendre de haut avec nous maintenant. Je suis sûre que vous ne daignerez même plus venir dîner dans notre modeste appartement?

— Mettez-moi à l'épreuve, dit-il en souriant. M me de Chancy se contenta de le menacer

du doigt, d'un air qu'elle s'efforçait de render

gracieux, et qui grimaçait presque. Il eut l'intuition nette que, bien loin de se réjouir, elle l'enviait rageusement, ne comprenant pas qu'une telle chance put tomber sur un benêt de son espèce. La sonnette de rappel tinta, et chacun reprit ses places ; personne ne lui avait parlé de Colette, oubliée.

— Je suis seule avec Amédée à ne vous avoir pas complimenté, lui dit Marthe d'un air fin et malicieux, où il lut de la tendresse, et aussi lacuriosité bienféminine qu'elledevaitressentir à se demander l'effet qu'avait produit sur lui la lecture du petit billet de refus.

Il répliqua, avec le ton juste qui convenait :

— Je sais que vos sentiments sont ceux d'une amie sincère.

Elle inclina la tête, marquant qu'elle avait compris, et que le pacte, entre eux, était signé de ce moment.

— Ah ! voici Colette ! fit-elle, elle nous a vus.

Elle sourit et fit un signe de tète à Colette,

qu'un monsieur àbeaux favoris venait d'amener sur la scène, tandis que le petit accompagnateur aux crins raides, plus hérisson que jamais, les jambes et les coudes repliés, se mettait en boule devant le piano.

Les premiers accords partirent, faisant mal, par une sympathie d'inquiétude et d'espoir, aux nerfs de Marcel. La voix de Colette monta tout à coup, jeune et chaude, phrasant le Soir de Lamartine, musique de Gounod. Elle aurait préféré une mélodie de Schumann, mais son professeur lui avait conseillé ce morceau, d'une exécution moins difficile et d'un effet plus certain. Un silence bienveillant, une sympathie montante, à la fin de l'air, l'enveloppaient ; une seconde après qu'elle eut fini, le charme se prolongea, puis les applaudissements éclatèrent, bruyants et soutenus. Et ce n'étaient pas seulement les Aligant, Marcel et les Chancy qui claquaient des mains, mais presque toute une salle gagnée à cette jeunesse et à cette conviction, frappée par l'allure originale et le charme

tzigane de Colette, sous ses cheveux d'astrakan, avec ses yeux de feu et son visage étincelant. Marcel, dans sa joie nerveuse du succès, la vit à peine saluer, prendre le bouquet que lui offrait le beau monsieur à favoris, et sortir de scène. 11 applaudissait de toutes ses forces avec le reste des spectateurs pour a rappeler.

— Ah ! vraiment, c'est très bien ! déclara M™ 6 Aligant.

— Oui, oui, très bien ! avoua Marthe, peutêtre jalouse au fond, mais domptée, tant il est vrai que le succès, mais le succès seul, triomphe de tout ! •

Le reste du concert ne présentant pas grand intérêt à M me Aligant qui se sentait venir la migraine, elles sortirent après le morceau suivant, et Marcel alla les conduire jusqu'au coupé qui les attendait. Après quoi, il retourna dans le foyer, afin de complimenter Colette. Il la trouvaen train de mettre sa pelisse, devant la psyché du grand salon ; M me Roy l'aidait. Cette

fois, la main de Colette, qu'elle tendit à Marcel, était brûlante; elle souriait, d'un air las, dans la détente un peu triste qui succède à une grande émotion, et cette solitude qui suit, pour les artistes, le premier empressement des complimenteurs, le bruit des applaudissements. Elle oubliait son bouquet, Marcel le lui tendit ; elle prit ce symbole banal du triomphe, et un instant enfouissant son visage au milieu des roses, parut respirer le parfum de cette soirée et la douceur de sa réussite.

— Vous nous accompagnez? demanda-t-elle à Marcel.

— Oh! oui, venez, dit M me Roy. Je connais Colette, elle ne va pas vouloir dormir ; venez, nous ferons un petit souper.

Marcel s'inclina, sachant la bonne dame gourmande. Il héla un fiacre dont le cocher les chargea de mauvaise grâce. La voiture se mit à rouler, et Marcel tout à coup et M me Roy s'aperçurent que Colette pleurait, dans une détente de tous ses nerfs crispés par la soirée»

Ils la pressèrent de questions affectueuses.

— Non, laissez, laissez,, dit-elle, cela me fait du bien. Ce n'est pas du chagrin, je vous assure. Tout à l'heure, il n'y paraîtra plus.

Et elle souriait de nonveau, au milieu de ses larmes.

Marcel, en s'é veillant, se frotta les yeux.

Lent à reprendre possession de soi, il passa en revue l'intérieur de sa chambre, le papier des murs et les meubles familiers; le souvenir de soirée d'hier lui revint, la réponse de Marthe, le succès de Colette. Il se sentit tout triste, malgré la perspective de la vie nouvelle, aisée et confortable qu'il inaugurait. Tant qu'il n'avait pas été jusqu'au bout de son amourette pour Marthe, il avait pu imaginer les conclusions les plus diverses à ce roman dont il composait chaque jour, en son esprit, une page; à présent, il lisait le mot Fin sur cette partie du livre de

sa vie. Les regrets qu'il éprouva, la mortification d'amour-propre qu'il subissait à ne pas se sentir aimé par la jeune fille, — car l'aurait- elle repoussé si elle l'eût aimé? — s'augmentèrent d'une mélancolie, dès qu'il songea à Colette et revécut leur fin de soirée, les deux heures d'intimité passées chez elle et sa mère, dans leur appartement de la rue des Petits-Champs, autour d'un guéridon supportant un fin petit souper improvisé, auprès du piano surchargé de partitions, dans ce rond de clarté amicale que projetait une grosse lampe de famille, tandis que Mite, la chatte de Colette, fixait sur eux des prunelles dilatées et curieuses.

On avait beaucoup causé, et avec confiance* La nouvell e que Marcel héritait avait été accueillie avec joie par ses cousines et, lui avait-il semblé, sans arrière-pensée. Toutefois il n'avait pu s'empêcher, à son vif amusement, de constater la considération plus marquée dont la bonne M me Roy l'avait aussitôt entouré, considération qu'il avait déjà notée chez M rae Aligant et "M me de

iJ

Chancy ,soit que les trois mères reconnussent dès lors^n lui un bon parti, même au cas où elles ne devaient pas en tirer un profit personnel , soit que leur expérience leur fît saluer, d'un hochement de tête approbatif, Ja valeur et l'omnipotence de l'argent, là où les trois jeunes filles, par contre, ne manifestaient, à voir leur cousin riche, qu'une naïve satisfaction,soulignée par desnuances appropriées au tempérament de chacune.

Un échange de confidences, ensuite, avait mis Colette en cause ; son talent, ses efforts, les chances de réussite que l'avenir lui réservait,, tout cela avait été discuté, apprécié. Marcel se souvint de l'avoir sondée sur ses intentions; persisterait-elle dans la voie difficile de l'art? Ne se laisserait-elle pas tenter, à l'occasion, par un mariage qui lui apporterait, avec la sécurité et le confort de la vie bourgeoise, la liberté de se livrer pour elle et chez elle à son amour de la musique ? Certes, le succès semblait s'annoncer, mais que de difficultés à vaincre encore, non seulement le labeur d'un art ingrat, qui ne

souffrait point la médiocrité et voulait le premier rang, mais encore le mauvais vouloir, les résistances intéressées, les critiques de certains individus prêtes à se transformer en éloges, mais à quel prix ! Bref, sr elle n'était pas douée d'une volonté à toute épreuve, de quoi user sa jeunesse, sa santé et les plus belles années de sa vie... La réponse de Colette lui tintait encore k l'oreille : *

— J'aime la musique plus que tout; si je ne pouvais chanter à pleine voix «et traduire avec âme ce que je sens, rien n'aurait plus de saveur pour moi. Je passe des nuits à étudier, à m'identifier avec la pensée de Gluck, de Schumann, de tant d'autres; c'est ma passion, le seul but que je conçoive au monde. Je ne suis heureuse que lorsque je peux m'y livrer complètement.

Le mariage dont vous parlez, la vie calme et bourgeoise, m'ont été offerts, on me les offre encore, et je ne puis me résoudre à les accepter. Les soins d'un ménage, des enfants, rien de cela ne peut se concilier avec un goût aussi

impérieux et aussi absorbant que celui que j'éprouve pour la musique !

Là, M me Roy avait soupiré, et Colette d'ajouter :

— Ah! si j'en croyais maman, vous-même qui sans doute pensez comme elle, oui, je me marierais peut-être, et je n'aurais pastort, qui sait! Mais je serais sûrement malheureuse, et ce serait bien pis !

Elle avait alors parlé,, en toute franchise, à Marcel, -d'un jeune homme qui l'aimait, trentetrois ans, une belle position, beaucoup de sérieux et de droiture. Elle avait une vive sympathie pour lui ; par malheur, il était tout à fait opposé à sa vocation d'artiste, dont il ne voulait voir que les inconvénients. Jamais il ne souffrirait que sa femme chantât dans un concert, ni même qu'elle fût une de ces virtuoses de salon, pour lesquelles le monde désarme sa sévérité et qu'il applaudit à huis clos. Il n'aimait pas au reste, bien qu'il s'en targuât, vraiment et sérieusement la musique ; il serait

jaloux d'un art qui lui prendrait le meilleur de sa femme, et Colette ne pouvait se résoudre à renoncer, fût-ce pour le bonheur, à des penchants qui l'entraînaient si irrésistiblement, fût-ce pour son malheur !

Comme Marcel en était là de ses souvenirs, la concierge, M me Nane, lui apporta, dans la pièce voisine, son chocolat et ses lettres, avec le Figaro. Il se leva et fit sa toilette, heureux de n'avoir point à aller ensuite à son ministère, un peu dépaysé pourtant parla rupture d'unehabitude de cinq années. « J'aurais pu devenir sous- • chef, pensa-t-il; Bost, qui est depuis moins longtemps que moi au bureau, va hériter de mes chances. » Ayant, par ce coup de tête irréfléchi, rompu avec sa vie de tous les jours, il ne savait pas encore comment il la remplacerait.

« Ah! soupira-t-il, pourquoi Marthe n'a-t-elle pas voulu de moi ? Pourquoi Colette préfèret-elle l'art au mariage, et se trouve-t-elle déjà nantie d'un amoureux, au cas où elle se raviserait ? » Il constata que cette découverte des

sentiments intimes de Colette, qui aurait pu l'affliger, ne lui causait qu'un chagrin très bénin. « Décidément, se dit-il, il est écrit que je n'épouserai aucune de mes cousines! » Et ce qu'il avait éprouvé pour elles, à des degrés différents, de vague, de tendre ou de profond, lui parut un rêve de très jeune homme, une imagination d'enfant qui n'a pas connu encore la vie. Il pensa encore à Bost ; s'entendrait-il aussi bien qu'avec Marcel avec le remplaçant qu'on lui infligerait, dans la même pièce? L'indiscrétion involontaire que l'attaché avait commise la veille à son sujet, au concert, lui remit en mémoire les Chancy. Il revit le sourire aigre-doux de M me de Chancy, l'air pensif et sérieux d'Amédée. « Pauvre Àmédée, elle aurait mérité un meilleur sort! Cela va lui paraître plus dur encore, son métier à l'hôtel des postes, quand elle pensera à moi qui me promènerai, la canne à la main, en flâneur. » Une voix lui souffla bien : « Eh ! mais, qui t'empêche de l'épouser, celle-là? » Mais une autre voix à

UflUIM.

laquelle il n'avait point de part, répliqua immédiatement : « Ah ! non, cela aurait trop Pair d'un pis aller! » Comment exprimer cela, et s'en rendait-il bien compte lui-même ? Av.ant d'hériter, il n'envisageait pas sérieusement l'idée d'épouser, non seulement Amédée, mais tous les Chancy, ce qui ne se pourrait éviter, toute la famille devant être à la charge de l'homme assez hardi pour risquer sa demande; maintenant qu'il était riche, il ne se souciait pas de devenir le protecteur de toute. la famille. Était-ce déjà qu'il obéissait à l'égoïsme de l'or, ou qu'Amédée, jolie, bien faite, désirable à tous les autres points de vue, ne le séduisît pas comme femme? Il n'en savait trop rien au juste, le certain est qu'il lui avait toujours témoigné "un affectueux intérêt; mais soit que M mo de Chancy, aux aguets dans sa sollicitude de mère, se méfiât de lui, en sa qualité déjeune homme, soit qu'Amédée n'aimât point à se livrer, la sympathie mutuelle qu'ils auraient "pu ressentir était restée entre eux comme un

bouton de fleur à moitié fermé et qui a du mal à éclore. Peut-être, s'il avait pu connaître sa cousine de plus près... mais surveillée comme elle était, sans la liberté laissée à Marthe ou à Colette par leurs mères, comment pénétrer son moi intime? Elle allait seule, il est vrai, à son bureau et en revenait; mais la délicatesse de Marcel lui eût interdit de l'accompagner dans la rue. Il se mit à rire tout à coup, en se rappelant l'amabilité familière de M me de Chancy, hier soir; cela lui ressemblait si peu! Est-ce qu'elle verrait en lui, par hasard, le beau parti inespéré dont rêvent toutes les mères? En ce cas, par une contradiction bien naturelle, il suffisait qu'on pût le convoiter comme gendre pour qu'il n'eût aucune envie de se présenter.

Un coup de sonnette l'interrompit. Il alla ouvrir, et ne fut pas peu étonné de reconnaître, dans l'ombre du palier, M me de Chancy et sa fille.

— Par exemple, balbutia-t-il, quelle aimable surprise !

— Et inattendue, n'est-ce pas, inattendue? — dit la vieille femme en minaudant, tout en jetant à la dérobée un regard fureteur vers la chambre de Marcel. — Nous vous dérangeons, j'en étais sûre. Mais ce ne sera pas pour longtemps, voici de quoi il s'agit...

— Asseyez-vous donc, fit-il, en les introduisant dans son cabinet de travail, vous me faites grand plaisir, au contraire.

— Oui, je vous avais promis de venir visiter un jour votre appartement de garçon. (L'avaitelle promis?) Mais, vous êtes très bien ici, une belle vue ! (Elle n'en pensait pas un mot.) N'est-ce pas, Amédée?... Elle s'est tordue un peu le pied dans l'escalier, c'est pour cela qu'elle paraît mal à l'aise.

— Mais non, maman! protesta la jeune fille, tandis que Marcel, empressé, proposait un cordial, de l'eau de mélisse, qu' Amédée refusa, avec non moins d'empressement. M me de Chancy reprit :

— J'avais affaire dans votre quartier, nous

passions par hasard (par hasard?) dans la rue et je me suis dit: « Ce n'est pas une heure pour monter chez les gens (nouveau regard furtif et espionneur), mais tant pis, j'en profiterai pour inviter Marcel à déjeuner. Car c'est de cela qu'il s'agit, mon cher cousin. Nous avons reçu des foies de canard de Dax, et nous nous reprocherions de les manger sans vous. Demain dimanche vous convient-il? Vous viendriez de bonne heure et nous passerions l'après-midi ensemble. S'il fait beau, on se promènera.

Marcel hésita, en regardant Amédée. Elle avait sa robe de tous les jours, son petit chapeau de velours noir, sa tenue d'employée qui se rend au travail, jolie avec cela, d'un charme triste qui voulait paraître gai ; de là une gaucherie assez gracieuse, chez elle.

— Oh! n'hésitez pas, c'est dit, n'est-ce pas? répéta la mère.

Marcel s'inclina, en lui offrant, par galanterie, un petit bouquet de violettes qui s'épanouissait sur la cheminée :

302 rûRS l'honneur.

— Non, dit-elle, une vieille femme comme moi ; offrez-le plutôt à Àmédée ; — et comme ils s'étaient levés, tous trois: — Tu vois bien, ditelle à sa fille, <jue tu ne vas que jusqu'aux yeux de Marcel; mettez-vous côte à côte, là, regardezvous dans la glace, (lia se sourirent, cela va de soi.) Elle prétendait que vous étiez de même taille; tu vois, Marcel est beaucoup plus grand que toi.

Elle ajouta :

— Ça lui va bien, d'ailleurs. Sauvons-nous, maintenant 1

— Mais je descends avec vous, fit-il, le temps de mettre mon pardessus.

Il les laissa dans le petit salon et passa dans la chambre à coucher, cherchant ses gants.

Pendant qu'il se donnait un coup de brosse, il aperçut, â travers la porte vitrée qu'il avait repoussêe,M int dfî Gliancy furetant, sans en avoir Tair, sur sa table de travail^ regardant récriture de lettres à lui adressées, tandis qu'Àmédée, après avoir dit à sa mère un : « Oh ! maman ! »

de reproche étouffé, qu'il entendit, qu'il devina, surtout à son geste, se retournait, ne voulant pas être complice, vers la muraille et feignait d'examiner un tableau. Ce rien surpris fut un éclair pour Marcel : « Eh ! eh ! s'écria-t-H intérieurement, ce n'est pas pour rien que la maman me fait tant d'avances ; et ce H curiosité, cette façon de me surprendre dans mon chez-moi de garçon. Me trouverait-elle, à présent, du mérite pour trois cent cinquante mille francs ! Tenons-nous sur nos gardes. »

Et il se mit à tousser fortement, pour avertir de sa présence, avant de rentrer dans la pièce.

— Vraiment, charmant petit appartement !

déclara la vieille dame. Qu'en dis-tu, Àmédée ? T'y plairais-tu? Moi, je m'y plairais!

Dans la rue, elle dit à Marcel, au bout de quelques pas :

— Mes enfants, il faut que je vous quitta.

Àmédée, tu es en retard pour ton bureau dépêche-toi ! Ne l' accompagnez-vous pas un peu , Marcel? C'est cela, accompagnez-la, et ne fait» >

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pas l'école buissonnière ensemble, ajouta-t-eUe avec un sourire indulgent.

« Oh! oh! se dit Marcel, elle montre un peu trop son jeu la belle-maman! » et vivement:

— Désolé, mais il faut que je vous dise adieu moi-même, je suis en retard et j'ai un rendezvous chez mon notaire.

En même temps, il hélait un fiacre et, après une vaine offre refusée par ces dames, de déposer Amédée devant l'hôtel des postes, en passant, il jeta au cocher l'adresse du notaire et disparut comme une ombre, derrière la vitre de la voiture, tandis que M me de Chancy, interdite et déçue, lui criait en agitant son parapluie :

— A demain, au moins! pour les foies gras ! Marcel songeait : « Cela me fait de la peine

pour Amédée, que je n'aurais pas voulu quitter aussi brusquement ; mais vraiment, sa mère me croit un peu trop naïf !... »

La moralité de cette histoire fut que Marcel s'excusa par télégramme, et partit le soir même pour Tunis. Pour que le vin vieillisse vite, ilfaul qu'il voyage. Marcel avait besoin de voyager et de vieillir, d'apprendre la vie à ses dépens, de faire quelques sottises pour savoir les regretter ensuite, de connaître les hommes, de se mêler au coudoiement des intérêts et à la mêlée des ambitions. Il n'épousa aucune de ses trois cousines, quisuivirent chacuneleur destinée : Marthe se maria avec un député mûr que le krach judiciaire de Panama déshonora, un vilain monsieur d'avec lequel elle dut divorcer. Colette

chante en Russie, c'est une artiste de grand talent, décidément ! Amédée est restée fille et va toujours à son bureau.

PI us d'une fois, Marcel pensa à elle avec regret. Il avait bien songé à lui faire accepter une cinquantaine de mille francs, comme donation affectueuse: mais le moyen? La générosité est chose trop romanesque aujourd'hui. C'est comme la dîme des pauvres qu'il voulait prélever sur l'héritage. Sa libéralité se borne à donner cinq cents francs par an au bureau de bienfaisance, et dix sous aux mendiants qu'il rencontre. C'est si difficile d'être riche, et bailleurs, pourquoi être original et se distinguer des autres?

Pourtant, cette Amédée qu'il croyait moins aimer que ses cousines, avec son air digne, son sourire sérieux, absorbé, un peu triste, sa jolie taille et ses robes simples, ce serait drôle s'il l'avait épousée ? Oui, mais avoir M me de Chancy pour belle-mère...

Bah ! qui sait, il trouvera peut-être pis ! Amour de cousin et cousines, frêles bulles de savon,

beaux rêves de jeune homme et d'enfant I Et il conclut ses songeries par ce lieu commun mélancolique :

— Ainsi va la vie ! il faut bien que jeunesse se passe !...

T^TTWiOjr*

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