‹ Fortis Etruria (volume 2)Chapitre 1 sur 4 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

j'antiquité étrusque est peu connue en France, et les meilleurs ouvrages ne donnent sur les Etrusques et sur leur civilisation que des notions inexactes, tout en rapportant d'après les auteurs latins les principaux faits de leur histoire. L'ouvrage le plus considérable publié en France sur l'Etrurie, dans ces dernières années, celui de M. Noël Desvergers, tout en faisant connaître des peintures murales et des vases remarquables récemment découverts, renferme des indications un peu superficielles sur la langue et les mœurs des Etrusques, qui ont été reproduites dans la plupart des ouvrages publiés sur l'antiquité romaine.

Il est admis généralement que si l'on a retrouvé un grand nombre d'inscriptions étrusques, on ne peut en déchiffrer et en interpréter presque aucune. Cela n'est pas exact ; la plupart des inscriptions étrusques sont des inscriptions funéraires portant des noms propres avec

a FORTIS ETRURIA.

l'indication de la parenté et de l'âge, la plupart de ces inscriptions se lisent facilement, mais elles ne donnent pas la clef de la langue étrusque, elles donnent seulement la nomenclature des familles étrusques ; cela n'est pas beaucoup au point de vue de la philologie et de l'histoire, mais cela n'est pas sans importance pour l'étude et l'organisation de la famille et de la société en Etrurie.

Malgré les nouvelles découvertes intéressantes qui ont eu lieu dans ces dernières années, soit à Tarquini, soit dans la nécropole d'Orvieto, soit à Cere, soit à Chiusi, les études étrusques, à mon humble avis, n'ont pas fait de grands progrès dans notre siècle. Depuis longtemps déjà on avait recueilli tous les témoignages des auteurs anciens, et, on peut le dire, on avait dépouillé tout le fonds de l'antiquité sur ce sujet. Bien que les Etrusques aient été l'objet d'ouvrages remarquables et d'importantes monographies, — si j'exprime en toute sincérité mon opinion, — je dois reconnaître que la science n'a pas fait de progrès sensibles depuis Lanzi et Micali, qui vivaient à la fin du siècle dernier ou au commencement de notre siècle.

L'on doit certainement rendre hommage au livre remarquable de Millier sur les Etrusques, dont M. Deecke vient de publier une nouvelle édition : l'on trouve à peu près dans ce livre tout ce qu'ont dit les auteurs latins dont Millier avait fait une étude si complète, mais rien autre ; Millier a écrit son livre avant d'avoir visité l'Etrurie, et il est facile de s'en apercevoir. Millier était un grand archéologue, mais Timagination ne peut suppléer au témoignage des yeux. La mission de l'archéologue n'est pas toujours facile à remplir, il est forcé

de céder souvent à des difficultés matérielles ; c'est ce qui est arrivé à Ottfried Millier, qui a écrit presque tous ses livres sans avoir vu l'Italie et la Grèce, qu'il brûlait du désir de visiter, et lorsqu'il lui a été donné de réaliser ce rêve de toute sa vie, il s'est livré à ses explorations avec trop d'ardeur scientifique, et, comme Charles Lenormant, il est mort victime de son dévouement à la science.

Au point de vue philologique, les progrès ne sont guère plus considérables qu'au point de vue archéologique. Les patientes recherches de Corssen sont loin d'avoir donné tout le résultat qu'on en attendait ; mais l'on doit rendre hommage à l'œuvre précieuse et importante accomplie par M. Fabretti, et dont l'Académie des inscriptions a su reconnaître le haut mérite en décernant à son auteur le titre de correspondant. Je dois rendre justice également aux efforts faits dans ces dernières années, par MM. Deecke et Pauli en Allemagne, Vanderberg en Hollande, Gamurini et Lattes en Italie, le docteur Helbig à Rome, et surtout par le regretté comte Conestabile, qui a su si bien organiser et décrire les musées étrusques de Perugia et de Florence.

Il est inutile de mentionner, tellement ils sont connus, les grands travaux de MM. Niehbur, Ampère, Momnsen (i), qui ont su jeter sur les antiquités étrusques les lumières de leur esprit investigateur, mais l'on ne peut passer sous silence les écrits de trois membres éminents de cette Académie, qui ne se sont occupés

(i) Et aussi ceux de MM. Michelct, des Vergers, Duruy.

qu'accessoirement de l'antiquité et de la langue étrusques mais qui l'ont fait avec la sagacité et le talent que tout le monde se plaît à leur reconnaître (i).

Pour les Etrusques comme pour tous les peuples de l'antiquité, nous avons deux sources d'information qui nous permettent, dans une certaine mesure, de faire revivre ces civilisations éteintes ; ces sources d'information sont les textes et les monuments.

Quant aux textes qui nous restent sur l'histoire des Etrusques, ils émanent tous d'auteurs latins ou d'auteurs grecs, ils ont été souvent étudiés, reproduits et publiés, mais presque toujours, je pourrais même dire toujours sans critique, ils ont toujours été acceptés sans contrôle, tandis qu'à mon avis on ne doit accepter les témoignages des auteurs latins sur le peuple étrusque qu'avec une certaine réserve. Il faut se rappeler quel était le principe fondamental de la puissance romaine et que ce principe ne permettait pas de rendre justice aux vaincus, de sorte que, sans même en avoir conscience et cédant simplement au courant d'idées au milieu duquel ils se trouvaient placés, les historiens romains, peu exacts en ce qui les concernait eux-mêmes, devaient devenir très inexacts en ce qui concernait les autres. Je ne veux pas insister, cela me paraît absolument inutile, sur les incertitudes et les obscurités de l'histoire des temps primitifs de Rome (2) ; il paraît difficile que les his-

(i) L'on doit mentionner aussi en Angleterre les travaux de MM. Ellis, Taylor, lord Crawford et surtout ceux du consul de Palerme M. Dcnnis qui a donne une description si exacte et si complète des nécropoles étrusques.

(2) A vrai dire, l'histon-e romaine primitive telle qu'on l'enseigne encore aujourd'hui, est de l'histoire à la façon d'Alexandre Dumas.

toriens de Rome aient pu se faire illusion à eux-mêmes lorsqu'ils reproduisaient littéralement les discours prononcés par des héros fabuleux dans des circonstances invraisemblables; je me bornerai à citer un exemple de la mauvaise foi des historiens romains : tous ont parlé des succès remportés sur le roi de Chiusi, Porsena, qui avait été chassé des murs de Rome, et du traité glorieux pour la puissance romaine conclu à ce moment. Seulement une condition de ce traité, qui nous a été révélée et qui paraît avoir échappé à la vigilance de la vanité romaine, cet aveu consigné par Pline dans cette grande encyclopédie dont il est l'auteur et qui renferme tant de renseignements précieux. c( In fœdere quod expulsis regibus populo romano dédit Porsena, nominatim comprehensum invenimus, ne ferro nisiin agricultura uterentur.-» (Chap. 39.) Cet aveu nous montre quelle était la nature de la victoire remportée en cette occasion par le peuple romain. Cette clause interdisant l'emploi du fer, si ce n'est pour l'agriculture à ce peuple petit encore et qui n'existait que par le fer, et qui devait fonder sur le fer une si énorme puissance, cette clause révélée par Pline et confirmée par le témoignage de Tacite (i), jette un jour singulier sur la véracité des historiens de Rome. L'art de la divination est d'origine étrusque, et le plus illustre des Etrusques n'a-t-il pas été inspiré par l'art de la divination lorsqu'il a sanctionné dans un traité solennel l'interdiction du fer à ce petit peuple qui devait subjuguer

(1) Dedita iirbe dit Tacite, et Valerius Maximus 1. III, ch. 2: A Porsena rcge Etruscorum urbem nostram gravi ac diutino bello urgeri. — Beaufort est le premier qui ait signalé l'importance historique du passage de Pline, importance qui a échappé à tant d'historiens.

par le fer sa patrie, l'Etrurie, et avec l'Etrurie toute l'Italie, et après l'Italie toutes les nations civilisées, et après les nations civilisées tous les peuples barbares de l'antiquité, jusqu'à ce qu'après avoir triomphé par le fer cette grande puissance romaine tombât elle-même sous le fer brutal d'Attila.

L'histoire des premiers siècles de Rome appartient au domaine de la fable, de la légende, de la poésie, et tout ce que l'on dit des peuples vaincus est inspiré par ce principe de politique et de droit public qui a présidé à la fondation et au développement de la puissance romaine, que nous trouvons inscrit dans le plus ancien monument de la législation romaine, dans la loi des douze tables ; texte rapporté par Cicéron, De ofjîciis : c( Adversus hostem ^terna auctoritas esto. )) Principe que nous trouvons traduit sous une forme saisissante et populaire dans cette devise du peuple romain, devise empruntée, dit-on, à un chef gaulois, mais que Rome s'est cruellement appropriée : Vœ victis.

Qu'étaient les Romains à l'égard des Etrusques au moment de la formation de la grandeur romaine ? Une troupe de bandits vis-à-vis d'un peuple riche et civilisé, et si les brigands établis sur les rives sauvages du Tibre ont tout emprunté à la civilisation étrusque, ils ne l'avoueront certainement pas, et ils s'efforceront d'éteindre jusqu'au souvenir du peuple auquel ils doivent tout. Cela est conforme au principe de leur droit public, l'on pourrait dire aussi conforme à leurs habitudes, n'en ontils pas fait autant pour Carthage, pour la Grèce, pour l'Egypte, dans la mesure où cela était possible? L'on se rappelle ce mot célèbre de Mummius au moment où,

vainqueur de la Grèce, il la dépouillait de tontes ses richesses et les faisait transporter à Rome pour obéir aux ordres du Sénat. c( Mummius tam rudis fuit, )) dit Velleius Paterculus, c( ut capta Corintho, cum maximorum artificum perfectas manibus tabulas ac statuas in Italiam portandas locaret, juberet praedici conducentibus, si eas perdidissent, iiovas cos reddititros. » Il était de bonne foi en menaçant les transporteurs de leur faire faire des tableaux de Zeuxis et des statues de Praxitèle, s'ils les laissaient s'égarer, et Velleius Paterculus ajoute que cette grossièreté de Mummius était conforme à la grandeur romaine, decori piihlico conveniens.

A cause de cet esprit exclusif des Romains prenant pour point de départ que la grandeur romaine est unique et née d'elle-même, et ne doit rien à personne, je n'accepte qu'avec une certaine défiance les témoignages des auteurs latins contraires aux Etrusques, tandis qu'à mon avis les témoignages favorables peuvent être accueillis sans réserve.

Page 1