LES MOTS ÉTRUSQUES LAR ET LUCUMO
A défiance que peut m'inspirer l'impartialité des auteurs latins à l'égard des Etrusques ne m'a pas empêché de les étudier à fond, de les lire, de les analyser, d'en recueillir tous les extraits ainsi que pour les auteurs grecs, mais en contrôlant leurs assertions par l'étude des inscriptions et des monuments, sans accepter, — je dois l'avouer, — aucune des théories formées de seconde main et admises généralement. Je peux citer un exemple de ces théories généralement admises et que je n'hésite pas à attaquer.
La lecture et l'étude des inscriptions sur lesquelles je m'expliquerai avec détails, démontre, à mon avis, d'une manière certaine l'inexactitude de l'interprétation des mots étrusques «. Lar » et (( Lucumon )), admise déjà depuis longtemps par tous les livres et reproduite dans les ouvrages les plus récents par les historiens les plus estimables de l'antiquité romaine. Cette interprétation
admise par les historiens de l'Etrurie comme par ceux de Rome, qui transforme le mot « lar » en un titre de noblesse analogue au titre de comte, ou tout au moins en une indication d'origine aristocratique, ou en signe de dignité ; cette interprétation, à mon avis, est démentie absolument par l'étude des inscriptions. Cette interprétation est née probablement de ce que certains personnages importants d'Etrurie, notamment le plus célèbre de tous, le roi Porsena, portait le prénom de lar ; mais la lecture et le relevé des inscriptions démontre d'une manière irréfragable que le mot (( lar », au féminin (( larthia » :
n'était qu'un prénom en Etrurie, le prénom le plus répandu, plus encore que ne l'est chez nous le nom de Jean ou celui de Jeanne. Quelques auteurs sont allés plus loin dans leurs interprétations fantaisistes, et ils ont allégué que si c( lar » indiquait un titre de noblesse correspondant à peu près au titre de comte, le mot a aruns » indiquait un degré de noblesse inférieur, un titre ou un nom aristocratique qui serait donné au plus jeune, tandis que le nom c( lar » désignerait l'aîné dans les familles aristocratiques, dans les familles de Lucumons ; cette assertion est absolument fausse, ne repose sur aucun témoignage et se trouve contredite comme pour le mot (( lar » par un grand nombre d'inscriptions, o\x le mot (( aruns », au féminin c( aruntia )) :
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se trouve employé comme prénom, et prénom presque
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aussi répandu que C( lar )) et « larthia », au point de se rencontrer dans plus de trois ou quatre cents inscriptions funéraires.
On est allé plus loin encore dans cette interprétation des mots étrusques : on avait fait du mot c( lar » un titre de noblesse, on a donné au mot « Lucumon », Luchmu ou Luchmeu en étrusque :
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la signification de prince ou de roi, et l'on a appelé les royaumes ou principautés étrusques des Lùcumonies ; partout vous voyez ces termes de Lucumons et de Lùcumonies étrusques. En ce qui concerne cette interprétation du mot étrusque Luchmeu, je suis moins affirmatif qu'à propos des mots « lar ou larth », et « arntli ou arns », parce que je rencontre ici deux témoignages d'auteurs latins, deux passages de Servius et un passage de Censorinus qui donnent ce sens au mot Lucumon, le passage de Servius est assez explicite : c( Tuscia duodecim Lucumones habuit, id est reges quibus unus praeerat. (Œneide. viii, 475.) » Et dans un autre endroit : (( Propter duodecim populos Tusciœ. Duodecim enim Lucumones, qui reges sunt lingua Tuscorum, habebant. (Œneide, 11,678.) ».
Mais l'on doit remarquer d'abord que seuls, de tous les auteurs grecs ou latins qui ont parlé des Etrusques, seuls Servius et Censorinus, auteurs relativement récents, ont donné ce sens au mot Lucumon, et que ces deux auteurs n'ont pas une grande autorité, Servius^ le plus explicite et le plus important, est une sorte d'auteur anonyme ; Servius a réellement existé, SMHSHBt Macrobe en
parlent avec certains détails. C'était un grammairien qui a fait un commentaire de Virgile, mais on a mis sous son nom un grand nombre d'annotations douteuses que l'on a appelées assez justement la masse de Servins. En tout cas, et en admettant l'authenticité et l'autorité du témoignage de Servius et de Censorinus, il en résulterait simplement, à mon avis, que l'erreur attribuant au mot Lîicumo le sens de roi était une erreur ancienne, une erreur populaire peut-être, que les historiens n'auraient pas dû accepter sans examen ni contrôle. Le mot Lucumo, en étrusque Luchmeu, Luchmu, — cela ne peut être contesté par aucun étruscologue (i), — est un prénom, beaucoup moins répandu que Lar ou Aruns, mais que l'on rencontre dans un certain nombre d'inscriptions, — quelquefois sous la forme abrégée 1. q. \^ j , tandis que l'abréviation de a lar » est j ou e-J et de «aruns )) 0 fl l'fl isolé désignant Aule, Aulus. — Ce prénom, les Romains l'ont adopté en l'altérant et en lui donnant la forme de Lucius, ainsi que le constate Varron, et si jamais Lucumo a voulu dire roi et Lucumonie royaume, suivant mon opinion, c'est uniquement parce que le premier roi étrusque de Rome s'appelait Lucumo, Lucius Tarquin, que ce prénom a servi plus tard à désigner les rois étrusques ; on a transformé le nom propre en nom commun, comme on a fait pour César, par exemple, qui est devenu synonyme du mot empereur. C'est dans la tradition qui fait venir à Rome un puissant et riche Lucumo d'Etrurie, et y obtenir la dignité royale, que je trouve l'origine de cette appellation. Comme le dit Tite-Live
(i) Mot employé par M. Maury [Journal des Savants, 1869).
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(liv. I, chap. 34) : « Anco régnante, Lucumo vir impiger ac divitiis potens , Romam commigravit... Damarati Corinthii filins erat ; qui ob seditiones domo profugns, qnnni Tarquiniis forte consedisset, uxore ibi ducta, duos filios genuit. Nomina his Lucumo atque Aruns fuerunt. Lucumo superfuit patri, etc. )) Macrobe parle en termes identiques de l'arrivée à Rome de Lucumo, Lucius Tarquin : (( Sed postea Tarquinius Demarati exsulis Corinthii filius priscus, quem quidam Lucumonem vocitatum ferunt, rex tertius ab Hostilio, quintus a Romulo, etc. » (Ch. VI, Saturnal ; liv. I) ; Denys d'Halicarnasse (liv. III, chap. XLViii), Strabon (liv. V, chap. 11, p. 2) représentent l'arrivée à Rome de Lucumo Tarquin, dont les Romains changèrent le nom en Lucius Tarquinius Priscus.
Plus tard on a fait de ce nom de Lucumo une expression de dérision et de mépris, conformément à l'esprit politique exclusif du peuple romain. Le mot Lucumo est devenu une sorte d'injure : <( Lucumones quidam homines ob insaniam dicti», dit Paul Diacre ; et le roi étrusque était représenté, ainsi que l'atteste ce même auteur, comme un personnage dérisoire dans des fêtes solennelles, et tourné en ridicule dans les jeux capitolins. ((Alius alio nequior. ))Pour amuser le peuple, on amenait im vieillard d'un aspect misérable, portant la robe prétexte et la bulle d'or, et figurant le dernier roi étrusque que l'on mettait en vente aux applaudissements de la populace. « Ludis Capitolinis, auctio Velentium fieri solet, producîinr senex ciim toga prœtexta, biillaque aiirea, qiio ciiltu reges soliti sunt esse Etriiscoriim, qui Sardi appellantur quia Etrusca gens orta est Sardibus ex Lydia.
Tyrrhenus enim inde profectus cum magna manu eorum, occupavit eam partem Italise quae vocatur Etruria. )) L'identité du prénom de Lucumo ou Lucomo avec Lucius est encore démontrée par Festus à propos du mot Lucomedi : « Lucomedi a duce Suo dicti qui postea Lucerenses appellati sunt. » Tous les auteurs, du reste, sont d'accord sur ce point : Dans son court traité c( de Nominum ratione », Valerius Maximus dit que le prénom romain Lucius vient du prénom étrusque Lucumo, suivant les uns, suivant les autres du mot « lux ». Varron également, à propos de la division de 1' « ager romanus » entre les trois tribus des Tatienses, Ramneuses et Luceres, dit que le nom de Luceres vient de Lucumo : (( Luceres, ut ait Junius a Lucumone, sed omnia hase vocabula Tusca ut Volnius qui tragsedias tuscas scripsit dicebat. »
Le mot étrusque Lucumo, c'est-à-dire Luchmu ou Luchmeu, qui se rencontre dans un certain nombre d'inscriptions étrusques, ne figure jamais que comme prénom, même dans cette inscription d'un ancien anneau étrusque appartenant au marquis Carlo Strozzi, laquelle a été l'objet de lectures et d'interprétations différentes de la part de MM. Fabretti, Conestabile et Gammini ; mais jamais, à mon avis, chez les Etrusques, Lucumo n'a été autre chose qu'un prénom, prénom beaucoup moins répandu que (( lar » ou « aruns », et n'a jamais eu le sens de roi, pas plus qu'il n'y a eu un mot dérivé signifiant royaume, et ce qui prouve encore que Lucumo n'a pu avoir le sens de roi que tardivement, et par une acception populaire, c'est que jamais, lorsqu'il s'est agi d'un
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roi étrusque, aucun auteur latin (i), Servius lui-même ou Censorinus, aucun n'a employé le mot Lucumo au lieu de Rex, jamais par exemple, à aucune époque, le roi Porsena ou le roi Mezence, personnages dont le nom est cité très souvent par les différents écrivains romains ou grecs, jamais ils n'ont été appelés le Lucumon Porsena ou le Lucumon Mezence, si ce n'est par des auteurs modernes. C'est donc à tort, selon moi, que les historiens modernes parlent avec une certaine prétention savante des Lucumons ou des Lucumonies étrusques, en ayant soin d'expliquer au vulgaire qu'en langue étrusque Lucumo veut dire roi et Lucumonie royaume ou principauté.
(i) Virgile, par exemple, lorsqu'il parle de rois ou de chefs étrusques n'emploie jamais ce terme de Lucumo, il ne donne ce prétendu titre ni à Osinius roi de Clusium, ni à Massicus de Cosa, ni à Asilas de Pise, ni à Abas de Populonie, ni à aucun des autres chefs étrusques, Cygnus, Ocnus ou Astur, — Qua rex Clusinis advectus Osinius oris.
Paris. — Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères. — 136S7.