LES NOMS DE FAMILLE ÉTRUSQUES ET LES INSCRIPTIONS BILINGUES
A question des origines étrusques du droit romain, question inexplorée jusqu'à ce jour, est loin d'être sans intérêt pour l'histoire du droit français. L'on ne peut nier l'importance du droit romain : c'est le droit romain qui encore aujourd'hui, à Thçure présente, en l'année 1884, sert de base à notre civilisation, le droit romain formant le fond de nos lois et n'ayant été que légèrement modifié par le Code civil français et par les autres codes récents, faits sur son modèle, dont
un grand nombre d'articles ne sont que la traduction littérale des extraits du Digeste.
La civilisation s'atteste par la constitution de la famille et de la propriété, et surtout par la jouissance de la liberté individuelle qui a pour corollaire une répression rigoureuse des atteintes portées au droit de sécurité personnelle et à l'ordre public.
Le writ à'habeas corpus, qui était dans les derniers siècles la marque du respect le plus complet du droit et la preuve de la civilisation la plus avancée, n'est que la traduction moderne de l'interdit romain de liber o homine exhibendo.
Quant à la propriété, assise par le droit romain sur des bases inébranlables, légèrement altérées dans les temps de barbarie et au moyen âge, elle est encore aujourd'hui la condition première de tout travail et de tout progrès.
La constitution de la famille, enfin, si fortement cimentée dans le droit romain, d'une manière un peu arbitraire et autocratique peut-être par suite de l'esprit dominateur et guerrier du peuple romain, la constitution de la famille comme la constitution de la propriété sont l'œuvre des Etrusques, ainsi que les premiers éléments de leur savante procédure par Xactio sacramenti. Telle est la thèse nouvelle que je soutiens et que j'appuie à la fois sur le témoignage des inscriptions et sur celui des aute-urs anciens (i).
(i) On peut appliquer au droit ce que M. Michel Bréal a dit de la religion d'après Hartung : « C'est au plus profond du sol, c'est sous les ruines de deux époques, de deux civilisations différentes qu'il faut chercher les fondations de l'édifice. » {Mélanges de mythologie, page 40.)
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Le premier point, la constitution de la famille^ est, à mon avis, facile à établir par le témoignage exclusif des inscriptions.
La question de l'origine des noms de famille est facile à résoudre et ne peut donner lieu à de longues contestations, l'usage des noms de famille étant con-
staté chez les Etrusques par toutes les inscriptions. Il est constant que chez les peuples anciens les plus civiHsés, les Egyptiens, les Assyriens, les Grecs euxmêmes, les noms de famille n'existaient pas, et ils n'ont été adoptés par les Juifs que depuis une centaine d'années, tandis que les noms de famille existent en Italie depuis plus de deux mille ans ayant passé des Etrusques aux Romains et aux Italiens. Quelques-uns se retrouvent sous la forme latine de l'ablatif : de Sanctis, de Pratis, Marcello ; d'autres, sous la forme italienne, le génitif latin : Albani, d'Albanus; Mancini, de Mancinus; Balbi, de Balbus ; Justiniani, de Justinianus ; etc., etc. Presque tous les noms étrusques se retrouvent à l'époque romaine, et la persistance du nom fait présumer la persistance de la famille, qui n'a pu néanmoins se conserver pendant de longs siècles sans traverser bien des péripéties diverses.
S'il n'est point rare, ainsi que je le montrerai par de nombreux exemples, de retrouver en Italie des noms étrusques et des familles d'origine étrusque, il est rare, au contraire, de retrouver une famille sur le même lieu et dans la même situation sociale qu'elle occupait il y a deux mille trois cents ans; cela s'est produit cependant, et notamment pour une famille étrusque devenue romaine d'abord, puis italienne, bien connue de tous'les
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lettrés, la famille Cecina illustrée par une plaidoirie de Cicéron (i). Il y a trente ans environ, elle était encore à Volterra ce qu'elle était dans la Velathri étrusque, une des premières familles du pays; le dernier comte Cecina, cela m'a été affirmé à Volterra, vivait encore il y a une trentaine d'années et la cathédrale de Volterra renferme le tombeau d'un évêque de cette famille mort en 1765. Voici l'épitaphe du tombeau telle qu'elle est reproduite par M. Dennis : Phil. Nie. Cœcina. patrie Volat. Zcnopolit. epùs. etc. Dempster, parlant de cette famille, disait : hodie nobilitate siiâ viget (2).
Les brillants et artistiques tombeaux de la famille Cecina sont très nombreux au musée de Volterra, mais il s'en rencontre dans plusieurs musées de l'Europe, notamment au Louvre. Et puisque je parle de cette famille, je citerai ici une inscription intéressante qui n'a pas été publiée, je crois, et qui se trouve placée sur un fer de lance conservé au Louvre dans la salle des bronzes antiques. Cette inscription tend à détruire une interprétation
(i) Le discours Je Cicéron jro Cœcina renferme des renseignements précieux sur l'ancienne procédure. La plaidoirie est intéressante ; mais à mon avis, malgré la puissance oratoire des arguments développés par l'habile avocat, la cause est mauvaise. Caecina se plaint d'avoir été expulsé d'un domaine où il n'a pas même pu pénétrer, et où il a essaye de pénétrer par la force, et Cicéron est forcé de reproduire (^ 3i) l'argument victorieux de son adversaire : illa defensio : eum dejici passe qui tune possideat, qui non possideat, nullo modo posse.
(2) Cette continuité de la famille Cecina est attestée par ses tombeaux et par les témoignages de Dempster, de Gori, de Glandorp, et elle est vraisemblable dans une très petite ville perdue dans les montagnes; mais le seul fait important à constater est la persistance du nom. Si la persistance de ce nom et d'autres noms étrusques a eu lieu en dehors de la famille, il en résulte que ces noms étaient passés dans la langue latine.
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émise récemment et donnant au mot sitt/n' étrusque le sens de sépulcre. Cette inscription porte :
PiniOVM. An03>. OQA
Arth. Cecna. Siithma Aruns. Cecina, salute ou pro salute.
Siithina est, à mon avis, un diminutif de siithi à désinence latine, et il paraît difficile de donner ici au mot siithi ou sutJiina le sens de sépulcre qu'on a pu être tenté de lui donner en le rencontrant sur un tombeau ou sur une urne funéraire ; mais on ne pourrait s'expliquer ce que cela pourrait vouloir dire sur une arme de défense. Je préfère de beaucoup, pour mon compte, l'ancienne interprétation émise par Lanzi, pro sainte, saliiti, (7coT'/ipiov, interprétation que j'avais du reste déjà soutenue à propos d'une inscription récemment découverte dans la nécropole de Tarquinii (i).
— Sans vouloir traiter complètement la question de linguistique, et surtout sans prétendre la résoudre, ne voulant pas me lancer dans des hypothèses et commettre des erreurs, je dois néanmoins l'aborder parce que j'aurai à citer un grand nombre d'inscriptions et je puis dire dès à présent que je considère la langue étrusque comme une langue congénère des langues grecque et latine. Cette
(i) M. Maury, dans son très remarquable article sur le glossaire de M. Fabretti, reconnaît que le mot suthina s'emploie dans le même sens que suthi et il admet pour siithi l'interprétation de Lanzi.
Fabretti (2'' supplément, 1874) émet dubitativement l'opinion que suthina pourrait signifier œternitas^ racine status, statina, Corssen, page 563, i" volume, donne à suthi le sens de posuit, àvaOTjxî.
opinion est celle des plus anciens et plus estimables auteurs (i), et elle est devenue tout récemment celle de M. Deecke qui, après avoir soutenu la thèse contraire, reconnaît avec une grande bonne foi son erreur dans sa dernière publication. A mon avis, tout ce que nous savons des Etrusques nous montre un peuple d'origine indo-européenne, et tout ce que nous savons de sa langue nous fait connaître une langue sœur des langues grecque et latine. Nous savons, et cela d'une manière irréfragable par l'étude des inscriptions, que presque tous les noms de famille étrusques se retrouvent dans la langue latine, et la composition de tous ces noms dénote une communauté d'origine. De plus, les terminaisons dont nous connaissons le sens sont analogues aux terminaisons de la langue latine ou de la langue grecque. Quelle est la terminaison de cet ordre-là qui se rencontre le plus souvent? c'est la forme al, en latin al ou alis, et la forme sa, que l'on retrouve dans sponsa dont elle a le sens. Remarquez, messieurs, que je ne me lance point dans des suppositions et que je ne m'appuie que sur des faits admis généralement ; le sens des terminaisons al et sa
(i) Le pauvre Corssen a écrit et imprimé plus de trois mille pages compactes sur la langue étrusque sans arriver à aucun résultat; ses savants successeurs n'ont pas été plus heureux en employant tous les procédés admis par la science philologique actuelle, procédés qui sont bien loin d'être suffisants si l'on n'y joint d'autres éléments de recherche. L'étude de la prononciation a une grande importance pour l'étude de la langue étrusque, et cette étude est pleine de surprises. Un mot, par exemple, qui n'existe qu'en étrusque, le nom de la nymphe rivale de Tagès qui a composé des livres sacrés, nom qui nous est donné par les auteurs latins, sur cinq lettres en renferme trois qui n'appartiennent pas à l'alphabet étrusque. C'est le nom de la nymphe Bigoé. B, G et O n'existent pas dans la langue étrusque. Ce nom a été écrit quelquefois Bigoys et Vegoia.
est fixé par des inscriptions et admis sans contestation. Je citerai notamment la plus connue des inscriptions bilingues et une des plus claires, l'inscription que renferme le tombeau des Volumni, à Perugia ; je peux remarquer en passant que toutes les inscriptions bilingues sont loin d'être précises, parce qu'elles renferment des indications différentes. Souvent, par exemple, tandis que l'inscription étrusque porte l'indication du nom maternel, l'inscription latine porte un surnom ou une autre désignation.
Voici l'inscription étrusque de Publius Volumnius :
jAitfl^A). VA. Anmu5^. ^\l^
piip. velimna. an. Caphatial
et voici l'inscription latine correspondante :
P. Volumnius. a. F. Vïolens
Cafatia nains.
Publius Volumnius. Auli filius,
Violens. Cafatia natus.
L'inscription latine se trouve ici la traduction complète de l'inscription étrusque. P, l'initiale de Publius, répond à l'abréviation étrusque Pup.; Volumnius, c'est Velimna. Les initiales a. F. (Auli filius) correspondent à l'abréviation étrusque au.;tt Cafatia natus est la traduction de Caphatial. Seulement, l'inscription latine porte en outre le surnom donné à Publius Volumnius suivant les usages romains ; ce surnom est violens.
Dans une autre inscription bilingue, rapportée par Fabretti, n" 793, le même sens est donné d'une manière
non moins certaine à la terminaison al. La plus grande partie de l'inscription est effacée, mais l'on voit très nettement le dernier mot de l'inscription étrusque, cainal :
et la traduction dans l'inscription latine : cainnia natus. C. alfius. a. f. cainnia Jiatus (i).
La plus belle inscription bilingue connue, malheureusement peu explicite, est celle de l'Haruspex de Pesaro.
L'inscription latine, dont les premières lettres effacées sont faciles à restituer, porte :
atius. l. f. ste Haruspex fulgurïator.
L'inscription étrusque, placée immédiatement audessous en une seule ligne, est ainsi conçue d'après la lecture généralement admise :
DA+nvqs. -i-vn+SQ'i'. ^RM+^n. a>i. qj. ^5+a8A>
L'on en a donné diverses interprétations et jusqu'à présent l'on n'a pu s'entendre sur le sens précis de la deuxième moitié de l'inscription. Quant à la première moitié, elle ne présente aucune difficulté : les lettres qui manquent dans l'inscription latine sont L, abréviation de lars et Caph., commencement du nom de famille Capha-
(i) Un fac-similé de l'inscription est publié par Gorssen (i*"" vol., p. 76).
tins, que nous retrouvons dans l'inscription étrusque. Les initiales /./. de l'inscription latine correspondent à l'abréviation OJ et signifient lartis filius. Dans les lettres ste de l'inscription latine l'on trouve l'indication de la tribu Stellatina à laquelle appartenait l'haruspex Caphatius. Quant aux trois mots qui terminent l'inscription étrusque, on admet généralement qu'ils sont la traduction des mots latins hariispex fulguriator , mais sans déterminer le sens précis de chacun de ces mots. Pour mon compte, sans prétendre que mon interprétation soit excellente, je reconnais dans trutniit la forme étrusque du mot latin trutinator dérivé du verbe grec xpuraveuto, celui qui pèse, qui apprécie, auquel je donne le sens de scrutateur, et dans le mot étrusque fvuntac, je vois un dérivé du grec ^povTaw;, de ppovTYi, tonnerre, ppovTx(^co, et je donne à ces deux mots le sens de scrutateur de la ioMàxQ^ friintac correspondant au latin fiilgiiriator (i). Netsvis alors signifierait proprement hariispex. C'est du reste à peu près le nom donné à l'haruspex de Tarquin, Attius Naevius (2). Cette inscription, on le voit, tout en étant bilingue et tracée en caractères très nets, n'est pas d'un grand secours pour la langue ; elle a besoin d'être interprétée et elle prête à des interprétations douteuses.
Quanta la seconde désinence finale étrusque dont j'ai
(i) La plupart des noms de dieux, déesses ou héros, ressemblent beaucoup aux noms grecs et latins, Aplu, Achle, etc. Il y a un nom plus différent en apparence qu'en réalité, celui de Vénus, pour lequel je propose une explication et une étymologie : Turan, nom étrusque de Vénus, est, à mon avis, la forme étrusque du grec xr^v oùpàvtav, la céleste, la déesse.
(2) « Attius Nœvius inclitus ex tempestate augur », dit Tite-Live.
parlé, la terminaison sa, qui se rencontre très fréquemment dans les inscriptions funéraires, et signifie 7ixor ou conjiix, elle ne se rencontre pas dans des inscriptions bilingues \ mais le sens qu'on lui donne est admis généralement, il n'a même jamais été contesté. Cette interprétation s'appuie sur la comparaison de diverses inscriptions et notamment sur la juxtaposition de deux sarcophages découverts à Chiusi il y a cinquante ans, et dont les inscriptions sont rapportées par M. Fabretti dans son corpus, sous les n°' 535 et 536. Elles ont été reproduites également par M. Conestabile. Les deux sarcophages ont été trouvés l'un à côté de l'autre ; l'un représente une figure d'homme couché; l'autre, une figure de femme dans la même attitude. Le premier porte cette inscription :
JAini<130. 3J30. onoA
Arnth. hele, herinial.
Aruns, helius, herinise filius.
L'autre, qui représente la femme, porte l'inscription :
A^5IJ30. IV<]A0t1A. AllAO
Thana ancariii helesa Thania, ancharia, helii uxor.
Le mot 3J30 peut être lu hele, ou thele, ou vêle, ou phele, la lettre © représentant une aspiration qui, à mon avis, a son équivalent dans \Qth anglais. M. Fabretti, dans son Glossaire, lit hele, et M. Maury, dans le journal des Sa va n ts. Vit p hele.
Il n'a paru douteux à personne que le deuxième
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sarcophage ne fût celui de la femme. Tandis que le premier portait le nom du mari, d'^lius, Helius, ou Phelius, le second portait le nom de la femme d'^lius, Helesa, ayant elle-même le prénom très répandu de Thania, Diana, et le nom de famille Ancharia.
Le n° 536 porte donc l'inscription : Aruns Helius, fils d'Herinia ; et le n° 537 : Thania, Ancharia, femme d' Helius.
Cette terminaison sa se trouve avec le sens bien net d'uxor dans une inscription d'un sarcophage étrusque du musée du Louvre, remarquable par la belle exécution et la conservation des caractères peints au-dessous d'une figure de femme couchée représentant la défunte.
Cette inscription est ainsi conçue :
A^mmVO. AU3>. AtlAO (i) Thana Celia Cumnisa
Thana est le prénom Diana ; Celia, le nom de famille de la défunte, le nom de son père ; Cumnisa, le nom de son mari ; Cuminii uxor :
Diana Celia Cuminiisa.
Cette inscription écrite en caractères romains ne pourrait-elle pas être prise pour une inscription latine ? et cependant l'on dit que la langue étrusque n'a aucun rapport avec la langue latine !
(i) L'on peut remarquer, en passant, que ces dernières inscriptions nous donnent des noms conservés à l'époque romaine et qui ont été portés par des familles consulaires : .^Elia, Herennia, Celia, Cumînia, etc.